Boules de Fourrure

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dimanche 3 avril 2011

La chèvre vivante

A chaque fois, je crois que l'on me prend pour un dingue. Mais à voir les sourires sur les visages, on doit se dire que c'est un genre de folie assez gentil. En tout cas là, je suis derrière le comptoir, les ASV qui s'étaient planquées ressurgissent rassurées, un client me regarde d'un air incrédule, une autre reste assise sur sa chaise en se demandant sans doute où elle est tombée. Moi, j'interprète un remix d'une chorégraphie disco-égyptienne de Thriller, en me dandinant avec la grâce touchante d'un caneton à peine éclos.

C'est que, hé ! Elle est vivante !

Des moments de joie gamine comme ça, on n'en a pas si souvent. Après un vêlage, oui, d'accord, mais c'est plus sage, car plus... habituel. Lorsque je sauve une vie, toujours, mais c'est souvent plus confidentiel, parce que j'ai trouvé, mais il n'y a pas cet instant de grâce.

Là, hé ! Elle bêle ! Enfin elle chevrote ! Mais bruyamment !

Cédric n'est pas vraiment un ami, disons, une connaissance sympathique. Il a bossé dans le coin, en service de remplacement. Puis il en a eu marre, et maintenant, il travaille à 80 bornes de là dans une ferme qui accueille des handicapés. Le genre de boutique avec trois chèvres, cinq brebis, deux chevaux, une vache, des poules, des canards et compagnie.

De temps en temps, il me passe un coup de fil pour un conseil, et puis je vais le voir une fois par an, pour la prophylaxie, parce que là où il est, il n'y a plus de vétos ruraux. Cette fois, il m'a appelé pour une mise-bas sur une chèvre. La cocotte n'a jamais mis bas, elle se prépare depuis hier soir, et c'est sa louloute, sa charlotte, son petit sucre, il l'a élevée au biberon, elle le suit partout comme un petit chien, il a évidemment très peur. Il a parcouru tous les forums sur le net, tout le monde lui a écrit que les chèvres se débrouillaient toujours toutes seules, qu'elles n'avaient pas besoin de nous. Surtout les alpines chamoisées. Moi, au téléphone, je lui ai dit d'attendre un peu, qu'il n'y avait pas le feu si elle continuait à brouter l'air de rien, mais que, demain matin, il faudrait quand même que ça ait bougé.

Évidemment, le lendemain matin, il m'a rappelé : "Elle n'a toujours pas mis bas, Fourrure, des fois elle pousse mais pas trop, elle n'est pas bien, elle n'est pas comme d'habitude." Après une nuit entière, il faut se rendre à l'évidence : ça déconne. Le souci, c'est que je suis à 80km, et débordé. Pas moyen que je passe à la ferme. Alors je lui file le nom de plusieurs vétos que je connais et qui, à une époque, ont fait de la rurale. Je lui dis de me rappeler si ça ne donne rien.

Et trois quart d'heures plus tard, le téléphone sonne à nouveau : "Fourrure, il n'y en a aucun qui veut venir, il y en a deux qui veulent bien si je l'amène, mais ils sont à trente minutes, alors si c'est pour la déplacer et rouler, j'arrive, tu m'attends hein ?" Il arrivera vers midi.

Bon.

Pendant ce temps, je boucle les consultations. Et finalement, c'est sa copine qui se pointe avec une vieille 309 toute pourrie. La chèvre descend l'air de rien de la bagnole, la suit pas à pas, provoque la stupéfaction des chiens et des clients dans la salle d'attente et tente de nous piquer le bouquet de fleurs sur le bureau quand nous avons les yeux tournés. Le spectacle n'est vraiment pas banal. Je veux dire : des chèvres, il en vient parfois à la clinique, mais surtout des naines, et généralement complètement paumées. Celle-là se comporte comme si elle était chez elle, un peu comme ces chats qui squattent chez vous en considérant que tout leur est du...

La bestiole n'est pas assez dilatée. Une torsion de matrice sans doute ? En tout cas ma main est trop grosse, et c'est ma consœur qui s'y colle, elle qui n'a aucune expérience en rurale, et qui n'a pas l'air d'apprécier les hurlements déchirants de la parturiente lorsqu'elle lui enfonce son bras dans le vagin. Je ne sais pas si mes remarques l'ont rassurées, dans le style : "tu sais, si elle se relève comme si de rien n'était et se remet à bouffer dès que tu arrêtes de la manipuler, c'est qu'elle en rajoute une sacrée couche, hein ? Beaucoup de comédie, ne t'inquiète pas."

Au final, j'ai enfin la place d'aller voir. Enfin, de glisser mes doigts. le chevreau est très gros, il arrive n'importe comment. J'explique à la copine de Cédric que je vais tenter de le remettre dans l'axe et d'éviter une césarienne, car vue l'émotivité de ces bestioles, je crains fortement cette chirurgie. Nous gardons donc la Louloute pour une petite heure de manœuvres obstétricales infructueuses en guise de repas de midi. Je vous rassure : en nous relayant, nous avons quand même réussi à nous sustenter un peu.

A 14h00, je reprends les consultations, et laisse la Louloute tranquille, en indiquant à ma consœur d'essayer encore un peu si elle veut, des fois que ça la dilate plus, mais sans grand espoir. Le chevreau est vraiment foutrement coincé dans une position à la con, trop loin pour être découpé, bref, ça sent le bistouri.

A 14h50, je passe dans la salle de consultation où ma consœur gît, frustrée, épuisée et inquiète, au milieu d'une flaque de sang, de pisse, d'amnios et de gel lubrifiant, tandis que la biquette renifle la poubelle. Il va falloir que j'opère, sinon elle va craquer. La consœur.

Quelques dizaines de minutes plus tard, la biquette est anesthésiée, ligotée, tondue, désinfectée. La salle de consultation ressemble à un champ de bataille. Un incision cutanée, puis musculaire, les eaux péritonéales provoquées par l'inflammation se déversent par cascades dans la bassine et les serpillières disposées pour l'occasion sur le carrelage. Je saisis délicatement l'utérus, l'incise, extrais le chevreau, mort depuis la veille au moins. La chèvre respire paisiblement. Maintenant commence la phase la plus longue de la chirurgie. Une, puis deux sutures utérines, une suture musculaire, une seconde, et un dernier surjet à point passé pour sa fine peau de biquette. Dans les dernières minutes, mon travail s'accélère. Je n'aime pas sa respiration, je n'aime pas la couleur de ses muqueuses. j'injecte un anti-anesthésique avant de nouer mon point final, mais ma fréquence cardiaque s'accélère autant que la sienne se casse la gueule. Elle va me claquer dans les doigts !

Les ASV sont reparties à l'accueil, et lorsque je passe en courant avec une chèvre de 60kg dans les bras, celle qui passe à côté de moi en demandant des nouvelles, le sourire au lèvre, s'éclipse en vitesse lorsque, stressé à bloc et à la limite de me casser la gueule, je la bouscule en lâchant un "elle est en train de péter, pousse toi je vais au chenil, elle meurt "

Je n'ai vraiment plus ni l'envie ni le temps d'être poli. J'ai cette voix rapide et agressive, avec ces mots chuchotés, qui signale l'explosion prochaine, je sais qu'elles savent, et elles se poussent.

La biquette est posée dans la cage, à moitié couchée, sa tête est retombée sur le côté. Elle est grise, elle ne respire plus, et mon cathéter a glissé, bordel de merde. J'en pose un nouveau en vrac, pile dans la veine. J'injecte un analeptique, lui maintiens la tête haute pour éviter le reflux ruminal, et tente un massage cardiaque.

"ELLE EST MORTE BORDEL DE MERDE !"

Je n'ai pas vraiment crié, mais je sais que tout le monde a entendu dans la clinique, des ASV aux autres vétérinaires en passant par les clients dans la salle d'attente qui se faisaient conter l'histoire de la césarienne de chèvre.

Elle ne respire plus, son cœur s'arrête sous mon stétho, en fibrillation, et non, je n'ai pas de défibrillateur, et j'écoute le cœur : le néant. Je réinjecte une dose d'analeptiques, je tente un bouche-à-naseaux, lui gonfle les poumons - pas le temps de l'intuber - avant de reprendre le massage cardiaque.

Dix secondes.

Dix très longue secondes.

Elle relève la tête.

ELLE RELÈVE LA TÊTE !

Cette fois, je n'ai pas crié, je savoure mon triomphe, stabilise tout ça, réinjecte un coup d'antalgiques, ralentit la perf' qui coulait à fond après un bolus hypertonique.

Dans la clinique, il y a un silence de mort. Tout le monde aime bien Cédric, la biquette était adorable, ma consœur vient de passer des heures à vaincre ses réticences pour le travail "à la rurale" afin de sortir ce chevreau, tout le monde a suivi la césarienne qui se déroulait sans souci, et ils m'ont entendu.

Alors moi je sors du chenil, j'ai laissé la biquette finir de reprendre ses esprits, et je passe façon disco dans le couloir vers le bureau, là, il faut que je triomphe, parce que j'exulte ! Je les regarde tous, et puis j'attends un peu. Ils me regardent comme si j'étais complètement barré.

"Elle est morte, mais elle est vivante !"

Du fond de la clinique jaillit un bêlement puissant et plaintif, du genre "j'ai mal au cul, j'ai mal au bide bande de salauds !" puis un fracas métallique... j'ai laissé la porte de la cage de la morte ouverte, et elle tente de se barrer en courant, en dérapant sur la carrelage trempé, son pied de perf' basculant en emportant tous les tuyaux sur son passage.

J'adore les résurrections.

dimanche 23 janvier 2011

Pour sortir le veau, Chris

Direction chez Colucci, pour quelques prises de sang à faire entre deux visites plus "médicales". L'occasion de discuter avec un papy qui en a vu d'autres, de profiter un peu du soleil et de ne plus réfléchir.

Juste ce qu'il me faut.

Mais comme rien ne se déroule jamais comme prévu, mon téléphone sonne.

Évidemment, c'est pas bien, mais je décroche : la sonnerie de la clinique.

"Dr Fourrure ? C'est Francesca, il faut aller chez Pique, une vache qui a le col ouvert mais il ne sent pas le veau.
- OK, je prends."

Comme si j'avais le choix. Colucci attendra. Demi-tour en live dans le premier chemin, et direction chez Pique. J'y serai dans cinq minutes au plus.

Lorsque j'arrive à la stabulation, il n'y a personne. Il a sans doute du aller récupérer son gosse ou un truc du genre, moi, je vois mon objectif : une vache isolée dans le box de vêlage, occupée à... manger.

Je décharge la voiture - la boîte à vêlages, avec le matériel de césarienne, de réa pour le veau, les cordes, des oblets antibiotiques et tout le toutim. J'enfile mon sac poubelle géant ma chasuble de vêlage, une paire de gants, et me dirige vers la parturiente récalcitrante, tandis qu'une 205 se gare en vrac derrière ma voiture. Pique, qui me lance un bonjour, s'excuse, saute sur une corde et file choper sa vache, en posant son gamin sur une barrière.

Deux minutes plus tard, j'ai les bras dans la bestiole. Une limousine de dix ans, c'est censé vêler sans se poser de questions. Elle, manifestement, ne s'en pose pas. Mais elle ne pousse pas non plus, et le veau est bien là, bien au chaud, tout au fond. Je lui tire une patte : il résiste, et la rétracte avec une vigueur indignée qui fait plaisir. Le col est correctement effacé, la vulve et le vagin pas trop dilatés, mais sur une vieille routière comme ça, il n'y à pas à se poser de question : un autobus passerait.

Le truc, c'est qu'elle ne pousse pas. C'est vexant : elle a mes deux bras dans le vagin, enfoncés presque jusqu'aux épaules, et elle essaye de chiper de l'ensilage sous la barrière. Alors évidemment, le veau reste au fond.

Bien sûr, on pourrait attendre. Mais il y a la place, le veau va bien, et surtout, je suis là. Donc : on va tirer. J'envoie Pique chercher le palan, confie mes cordes de vêlage à son fils, qui me regarde gravement du haut de ses cinq ans et de sa barrière.

"Dis Papa, pourquoi le monsieur il a les bras dans la vache ?
- Pour sortir le veau, Chris."

Je prends chacun des antérieur du veau dans mes mains, juste au-dessus des boulets. Entre les gants, les bouts de placenta et le liquide amniotique, il me faut serrer très fort pour maintenir les pattes, au grand dam du veau auquel elles sont attachées. A force de tirer, le veau se déroule, l'avant de ses antérieurs se pose plus ou moins dans le vagin, la tête est juste derrière. Costaud, le machin. Il ne va pas sortir sans effort. Ce qui est sûr, c'est que je ne le sortirai pas plus sans une meilleure prise. Je tend donc un bras vers Christophe, qui me donne une des menotte - ces cordes faites pour relier la patte du veau au palan. Un nœud d'alouette, et Chris' me donne la deuxième corde.

"Papa, pourquoi le monsieur il met les menottes dans la vache ?
- Pour attacher le veau.
- Hey bonhomme tu peux me poser les questions directement, tu sais ?
- Outch, Fourrure, t'aurais pas du dire ça !"

Bah. Le veau est bien attaché, les nœuds sont au bon endroit, je tire. Pas de souci, les onglons pointent à la vulve. Par contre, la tête du veau bute sur le col, et tend à basculer sur la droite, au lieu de se poser gentiment sur les antérieurs et de filer vers la sortie.

Pas bon. Le bestiau est vraiment gros, en plus. Mais il doit passer.

Il devrait.

Je file chercher une autre corde, que je vais lui passer derrière les oreilles, pour allonger le cou vers l'avant et empêcher que la tête ne parte sur le côté lorsque nous tirons les membres : deux ou trois essais successifs ont prouvé que mes bras et mes mains ne sont pas des guides suffisant pour maintenir la tête sur les rails.

"Dis monsieur, pourquoi tu mets encore une corde dans la vache ?
- On dit Docteur, Chris' !"

Je souris.

"Pour l'attacher, comme quand ton papa met une corde à une vache pour l'amener dehors, je fais pareil avec le veau.
- Mais il n'a pas de cornes !
- Oui, du coup je lui ai mis autour du cou.
- Mais pourquoi t'as pas fait un licol ?
- Parce que c'est trop compliqué là-dedans.
- Alors faut pas l'étrangler !
- Ouip, donc je mets ma corde d'une façon très spéciale."

Et bordel : il a que cinq ans.

"Je t'avais prévenu, Fourrure."

Effectivement.

Bon, en deux essais, la corde est bien mise. Nous fixons les menottes sur le palan, et c'est parti. On va y aller tranquillement, tout en douceur.

Sauf que la tête de ce con de veau n'a pas encore passé le col quand j'entends un ronflement de sonneur : ce con est mis à respirer. Mes poils se hérissent, Pique me regarde en hésitant. Il y a la place, on aurait pu prendre 5 ou 10 minutes pour le sortir, il ne tiendra pas si on ne se dépêche pas, car la vache n'a pas jeté ses eaux, à ne pas pousser.

Et d'ailleurs, elle ne pousse toujours pas.

Bordel !

Pique s'emploie de toutes ses forces à tirer sur le palan. Moi, je tire un grand coup la corde passée autour de la tête du veau, constate avec soulagement que la manœuvre a réussi et qu'il a maintenant la tête posée sur les antérieurs. Mais le nez est encore derrière la vulve, coincé dans le vagin, et il a commencé à respirer. Il ne peut pas arrêter, et revenir à un cycle sanguin fœtal. L'hallucinant bouleversement de sa circulation sanguine, qui abandonne le cordon ombilical pour irriguer ses poumons tout juste étrennés, a commencé. Et il est irréversible.

Et là, il ne peut pas respirer.

Je pèse de tout mon poids sur la palan, par secousses violentes, pour essayer de l'avancer un peu et de dégager son nez. Dur, il ne manque pas grand chose, les épaules passeront, les épaules doivent passer, j'ai tout parié là-dessus, et je n'ai plus le temps de m'être trompé. Il n'attendra pas une césarienne, il doit sortir, il doit sortir.

Je lâche le vagin et les menottes, et je viens aider Pique. Comme beaucoup d'éleveurs, il est fort comme un ours. Je ne fais pas le poids, mais à deux, l'avancée reprend. Centimètre par centimètre, les pattes avancent. La vache ne dit rien, elle ne pousse pas, elle s'en fout, elle bouffe ! Elle bouffe et le veau ne sort pas, il va crever dans ce vagin alors qu'il suffirait que sa mère nous aide.

"A trois, Pique !"

Chris' ne pose plus de question.

Je compte et nous tirons un grand coup. Le nez avance, je relève le pli formé par le bord supérieur de la vulve au-dessus de ses narines. Elles sont dégagées, mais il est trop serré pour respirer.

Nous continuons à tirer, de toutes nos forces. Nous risquons de déchirer la vache, mais je n'y crois pas trop, elle en a vu d'autres, elle ne se plaint même pas. Et lui, de toute façon, risque la mort au bout de quelques dizaines de secondes de vie. Je ne crois pas qu'il soit équipé pour l'apnée. Elle, je pourrais la recoudre.

Alors nous tirons, et le veau avance. D'un coup, c'est gagné : les épaules passent franchement, et le veau plonge vers le sol avec une fluide facilité. Il s'explose au sol avant que j'ai le temps de le rattraper. Un grand seau d'eau glacée derrière les oreilles, et Pique le pend en levant ses membres postérieurs au niveau de la barrière. Moi, je profite de la position pour lui vider la gorge de ses glaires.

Il ne respire pas.

Un massage cardiaque, une bordée d'insultes - pardon, Chris' - je frotte son thorax et stimule son cœur, en cinq secondes, un analeptique cardio-respiratoire est injecté en intra-veineuse, et je reprends mes massages. Je le fais remettre au sol, ses voies respiratoires ne sont pas encombrées. Je lui presse le thorax à lui exploser les côtes.

De longues, longues secondes de violence contrôlée, le rythme du massage et l'énergie de la colère.

Et je sens un battement, et je sens un ronflement.

Il est revenu.

samedi 16 octobre 2010

Répondeur téléphonique : notice d'utilisation, et autres brèves d'urgences

Madame, mademoiselle, monsieur,

Vous venez de composer le numéro du service vétérinaire de garde. Nous sommes probablement la nuit, peut-être dimanche, voire un jour férié, ou tout cela à la fois. Nous, sommes, en tout état de cause, en dehors des horaires d'ouverture.
Je n'ai pas répondu lorsque vous avez sonné. Peut-être parce que j'avais les mains dans un chien, parce que je faisais un vêlage, voire parce que je me douchais, ou que j'étais aux cabinets et non au cabinet. Bref, parce qu'il m'arrive aussi de vivre.
Peut-être même n'ai-je pas eu le temps d'atteindre mon téléphone.

Vous vous êtes donc retrouvé face au répondeur honni, à la messagerie infâme, au message pré-enregistré.

Qui, en substance, vous a indiqué ceci : "Vous êtes bien sur le répondeur du Dr Fourrure, vétérinaire. En cas d'urgence, merci de me laisser un message, je vous rappellerai dès que possible."

Madame, mademoiselle, monsieur.

Ce répondeur, dont j'ai voulu le message court (l'ancien était sans doute plus complet mais aussi trop long), vous invite à me laisser un message afin que je puisse vous recontacter pour vous conseiller, ou même vous recevoir en cas d'urgence. Si vous ne me laissez pas de message, j'imagine qu'il n'y avait pas urgence. Parfait. Rappelez pendant les horaires d'ouverture.

Mais vous semblez oublier assez souvent que quand vous parlez à la personne qui se trouve près de vous, le répondeur enregistre aussi, même si vous ne vous adressez pas à lui.

- Oh putain Monique c'est un répondeur, je fais quoi ?

Laissez un message, monsieur.

- Géraaaaard ! Le répondeur il dit de laisser un messaaaaaage !

Faites donc.

- Robert le répondeur il dit de laisser un message, je lui dis quoi ?
- Ben que le chien il est malade, qu'il se lève pas, qu'il a sûrement une piro ?
- Bonjour docteur, le chien il est malade, il se lève pas, il a sûrement une piro, vous pourriez le voir de toute urgence ?

Avec plaisir, je suis là pour ça, et vous au moins vous n'insultez pas ma boîte vocale.

Car le répondeur, et le vétérinaire qui est derrière, apprécient aussi vos commentaires directs. Je note qu'ils sont forts rares, ce qui me rassure sur le niveau de connerie moyen de l'humanité. Oui, je sais, nous sommes tous le con de quelqu'un, et, à l'instant où vous me laissez ce message, je suis le vôtre.

- Bordel vous êtes même pas foutu de répondre alors que vous dites que vous êtes de garde, vous vous foutez de moi ?

Ou bien :

- Vous dites que vous êtes de garde et vous n'êtes même pas à la clinique, je suis devant la porte et il n'y a personne, je le vois bien !

Avec le ton glacial qui va bien. Ceci étant, vous avez raison, en réalité je fais des astreintes, pas des gardes : je ne suis pas en permanence sur site, mais chez moi. Ce qui est plus sympa c'est qu'au moment de cet appel là j'étais en visite chez un éleveur, mais bon. Et si vous m'aviez appelé avant ?

En passant, vous ne me laissez pas votre nom, mais j'ai votre numéro, et en plus, il y a une chance non négligeable que je reconnaisse votre voix.

Ah et puis regardez un peu qui vous appelez, écoutez au moins mon message, bordel !

- Bonjour Claudine, je t'appelle pour te donner des nouvelles de Pierre, c'est l'enfer, cette nuit il a pleuré de deux heures à cinq heures du matin, je crois qu'il fait ses dents et je lui ai passé de la pommade, là, mais ça ne faisait rien et il ne se calmait que quand je l'avais dans les bras. Pfiou je suis épuisée. Bon sinon on se voit demain comme prévu chez le coiffeur ? Bises !

Le pire était quand même :

- Dr Roussine, vous êtes un incapable et un sale con. Coconut est mort couvert de bave, de sang, de pisse et de merde, et c'est ma fille qui l'a trouvé dans son panier ce matin en se levant. Évidemment vous ça ne vous empêchera pas de vous regarder dans votre miroir, hein, parce que de toute façon, vous n'alliez pas gâcher votre soirée pour ça, hein ?

Le Dr Roussine est un confrère qui travaille à une trentaine de kilomètres de là. Il n'assure aucune garde, et transfère vers les cabinets voisins, parfois le mien, même si c'est rare vue la distance. Je n'ai jamais eu le fin mot de cette histoire vu que le Dr Roussine m'a envoyé balader lorsque je l'ai appelé pour lui donner la teneur du message. Je ne sais pas pourquoi il a fini sur mon répondeur, d'ailleurs, vu que cet homme n'avait pas cherché à me joindre.

Je souris gentiment aux messages plus amusants, ou attendrissants. Croyez-bien que je ne me moque pas un instant. Sincèrement.

- Bonjour docteur, je vous appelle parce que mon chien est malade, je peux venir ?
...
- Docteur ?
...
- Pourquoi vous ne me parlez pas ?

Parce que c'est un répondeur. Mais je vous ai rappelée, et le chien va bien.

Il y a aussi eu cet extraordinaire message qui méritera un billet à lui tout seul, parce qu'il était à la fois lumineux et profondément attristant. Pour une prochaine fois.

Pour finir, au sujet du répondeur, sur une note plus utile : quand vous me laissez un message, faites court. pas la peine de me raconter la vie du chien pendant dix minutes, surtout si vous oubliez de me laisser votre numéro de téléphone. Je vais sans doute écouter ce message dans la voiture, faites bref et précis, de toute façon je vous rappellerai ! Les plus habitués sont évidemment les professionnels (les messages des éleveurs sont en général des modèles de sobriété, du genre : Louge au alouettes, pour un vêlage, merci).

Peu importe : la philosophie de l'urgence (chez nous en tout cas), c'est "tout accepter, on triera après". Nous savons bien que vous n'êtes pas forcément à même de juger de l'urgence réelle d'une situation. Le délai que nous nous imposons est de 20 minutes. Et nous nous y tenons de façon très satisfaisante. Au pire, si pour une raison ou une autre, nous ne pouvons vous aider immédiatement, nous aurons toujours un conseil ou un confrère vers qui vous renvoyer, comme ils nous envoient aussi lorsqu'ils ne peuvent tout assumer. En tout cas, dans notre coin, nous nous entendons suffisamment bien pour que cela ne pose aucun problème. Je fais ton poulinage parce que tu es en pleine opé, est-ce que je peux t'envoyer deux chiens de chasse éventrés, etc.

Plus prosaïquement, je ne réponds plus à mon téléphone dans la demi-heure qui précède l'ouverture de la clinique, vu que les appels à ce moment sont essentiellement des prises de rendez-vous.

Mention spéciale à ce client avec lequel j'ai eu une conversation un peu enlevée l'autre jour : il m'amenait, un dimanche matin, un chien certes malade mais sans aucune urgence. Il aurait pu être vu la veille, l'avant-veille, ou le lendemain, voire le surlendemain. Mais il est venu dimanche.

- Mais pourquoi est-ce que vous m'avez appelé un dimanche ?
- Ben c'est que je travaille, les autres jours.
- Mais pas tout le temps quand même ! En plus, nous sommes ouverts jusqu'à 19h00, même le samedi.
- Ouais mais le dimanche je sais que je ne devrais pas attendre.
- Mais c'est un service de garde, pour les urgences !
- Ouais mais il est malade mon chien !
- Mais ce n'est pas une urgence, et vous en aviez parfaitement conscience.
- Je préfère payer le supplément hors ouverture et passer sans attendre.
- Nous travaillons uniquement sur rendez-vous, et il n'y a quasiment jamais d'attente !
- Ouais mais c'est plus calme, là.

Il y a aussi eu :

- Comment ça c'est le service de garde ? Vous n'êtes pas ouverts dans l'heure de midi ?
- Ben non, on mange.
- Ouais mais moi je travaille le reste du temps.
- Ben moi aussi...
- Oui mais je peux pas venir !
- Et vous faites vos courses quand ?
- Ben c'est ma femme qui y va.
- Et elle peut pas amener le chien ?
- C'est pas pareil.
- Et quand vous allez à la Poste, ou à la banque, ils sont pas ouverts non plus dans l'heure de midi !
- Ouais mais eux c'est des feignasses !

Les plus culottés sont rares :

- Service de garde bonsoir ?
- Ouais, ce serait pour une prise de sang d'achat.
- Il est vingt heures...
- Ouais mais vous êtes encore là, je peux passer avec le camion.
- OK, mais avec le supplément de garde alors. Ça fait 25 euros de plus.
- Ouais c'est ça, vous rigolez ou quoi, ça prend cinq minutes.
- Et ben passez demain alors, puisque ça prend que cinq minutes !

Ouais, toi tu m'as raccroché au nez, mais j'ai parfaitement reconnu ta voix.

lundi 6 septembre 2010

Répit

C'était devenu une urgence, une nécessité. M'enfuir vite et loin, en tout cas tout briser dans une indispensable, bien que trop brève, éclipse. Le boulot recèle parfois ces atroces périodes d'apnée : attendues ou non, elles incarnent à la perfection le cliché du tunnel, de la galère dont on ne peut en aucun cas s'échapper, et dans laquelle, en plus, il faut pédaler.

Cette fois-ci, la plongée a duré trois semaines. 20 jours d'astreinte sans discontinuer, 20 jours de présence permanente au cabinet, soit, quand les horaires sont respectés, 48 heures de boulot "en heures d'ouverture" par semaine, vite muées en 60 heures environ, plus les urgences. Je sais que bien des confrères se démerdent, en temps "sur le pont", avec bien pire : quand on bosse seul, c'est en permanence si on assure les astreintes, et le rythme est pire que le mien si c'est dans une zone de forte densité d'élevage. Je le sais, j'ai donné. Dans mon cas, par rapport à eux, la difficulté est la gestion de l'entreprise : faire, ce coup-ci en tout cas, le boulot de trois vétos en solo, assumer la clinique et sentir, pesant de tout leur poids, toutes ses responsabilités.

  • La continuité des soins. L'accueil du client. Gérer les bobos comme les graves accidents, suivre des cas lourds sur une semaine ou plus, les analyses, contacter les confrères pour des cas que j'ai référés, assurer le lien pour ceux qui m'ont été référés. Répondre aux mille questions, sauter du coq à l'âne puis au chien et au veau, jongler entre chirurgie, médecine, dermato... Changer à chaque fois de mode de pensée, sans se laisser le temps de rien oublier.
  • La gestion administrative, les stocks, les factures, les fournisseurs et les labos. Pour tout ça, comme pour une partie des soins ou de l'accueil, heureusement, je ne suis pas seul. Mais je dois aussi assumer la frousse que me confère mon statut d'employeur, quand, sur cette courte période, se fait sentir l'impression que si je déraille, ce sera avec tout le monde à bord.

Finalement, dans l'instant, cette course se fait naturellement, sans heurt ni cahot. Anticiper, s'organiser, noter, tout noter, déléguer. Les journées passent vite, très vite. Levé à huit heures, au boulot à neuf, de retour vers treize heures, reparti pour quatorze, rentré à vingt, couché à vingt-et-une, ou vingt-deux. Les consultations et les chirurgies s'articulent et s'organisent, se hiérarchisent. Je suis bien secondé. Parfois, cependant, je me sens ralentir. Je ne pense plus assez vite, plus assez bien. Je sais que je peux mieux faire, et dans ces cas là j'appelle. Une consœur, un confrère. Ou je prends un livre, ou j'en discute avec une ASV. Pour confronter, démonter, repenser. Et surtout ne pas déconner.

Mais la tension monte, et je finis par ne plus me ressembler. L'agressivité s'échappe par bouffées, parfois sans méchanceté, parfois hors de tout contrôle. Je me hais lorsque je me sens déconner, plus encore lorsque mes proches en font les frais. Évidemment, cela ne m'aide pas à relativiser, et encore moins à me relaxer. Contrôler, contrôler.

Les nuits raccourcissent, même lorsque je ne suis pas appelé. Je me couche à 22 heures, me réveille vers trois, ou quatre. Les yeux grands ouverts dans le noir, à psychoter sur des cas ou des symptômes, sans cohérence, sans même de matérialité. Périodes de sommeil fragiles et embrumées, d'errances mal contrôlées, puis je me rendors avant de m'éveiller à nouveau, bien trop tôt. Je me force à rester au lit, espère m'endormir avant d'entendre le réveil sonner. En vain.

Et là-dessus, je dois continuer à assurer, parce qu'en fait, je n'ai tout simplement pas le droit de craquer.

Dans ces conditions, rien ne veut plus fonctionner. Si ce n'est pas ma voiture qui plante, c'est la développeuse qu'il faut bricoler, un pc à nettoyer, le comptable qui se trouve des lubies d'arriérés de TVA, la compagnie d'incinération que ne peut pas venir à temps alors que le congélateur va déborder, ou un fournisseur qui a une promo à caser, que je ne peux pas laisser passer mais pour laquelle je ne veux pas engager mon associé.

Des montagnes de petits riens accumulés.

Et la chaleur, la chaleur... à ne plus pouvoir respirer.

Alors, lorsqu'il revient, mon confrère, mon frère, mon sauveur, je m'enfuis et m'éparpille, charge la voiture, largue mes animaux aux voisins, ferme le coffre et embarque ma moitié. Direction l'appart' d'un copain, rien de planifié, surtout rien d'organisé. Loin des bestiaux, loin du boulot, loin du net et du blog. Restos, bouquins, plongées.

La parenthèse n'aura duré que trois jours, mais la réussite de cette coupure lui donne des allures de longs congés d'été. Même si le sommeil n'est pas revenu, même si les cas sont les mêmes qu'avant de partir, même si les problèmes laissés en suspens ne se sont, curieusement, absolument pas réglés.

Je ne suis plus seul, et le tunnel s'est achevé. Je ne suis pas parti assez longtemps pour qu'il se soit à son tour épuisé, je vais pouvoir me remettre à respirer.

mercredi 25 août 2010

Urgence et urgence

Je crois que je n'atteindrai jamais le niveau de la clientèle de doc vetote, mais j'apprécie les efforts méritoires de mes clients : se faire traiter de monstre sans cœur au téléphone, c'est toujours un plaisir.

22h30
Je roule à bonne vitesse sur les routes de campagne, fenêtres grandes ouvertes pour profiter un peu de la fraîcheur relative de cette soirée. Il y a dix minutes, je végétais dans mon fauteuil en me demandant comment occuper la fin de la soirée. Un cheval a trouvé pour moi : hémorragie massive sur un membre postérieur, ses propriétaires allaient remettre de l'eau quand ils l'ont trouvé, debout sur trois pattes, au milieu d'une mare de sang.

De quoi filer un bon coup d'adrénaline.

Le vent fait tellement de bordel dans la voiture que je devine, plus que je n'entends, la sonnerie de mon téléphone. Je freine rapidement histoire d'avoir une chance d'entendre quelque chose, craignant la mort du cheval blessé.

En fond sonore, des hurlements. De chien, de douleur, graves et longs, profonds.

La voix d'une femme, paniquée.

- Service de garde, bonsoir ?
- C'est bien le service de garde ?
- Oui... Dr Fourrure au téléphone.
- Docteur vite il faut que vous voyiez mon chien il hurle de douleur !
- Mais qu'est-ce qui se passe ?
- Il a un cancer des testicules, il est suivi par le Dr Voisin.

Le docteur Voisin, c'est celui qui part toujours en vacances sans prévenir, en mettant sur son répondeur : "je ne suis pas là, appelez un autre vétérinaire".

- Mais depuis combien de temps il n'est pas bien ?
- Il reste couché depuis quatre jours, mais ça allait, il ne mange plus depuis hier, et là ça ne va pas du tout il souffre docteur !

Ça, je n'en doute pas un seul instant. Maintenant, c'est effectivement une urgence.

- Docteur il faut le soulager, l'euthanasier !
- Ouais mais là heu... je ne vais pas pouvoir vous voir de suite, même pas du tout avant un moment, car je file déjà en urgence. Vous auriez des anti-inflammatoires à la maison ?
- Non !
- Je veux dire, des anti-inflammatoires pour vous, du Di-Antalvic, ou de l'ibuprofène.
- Non !
- Du Nurofen ?
- Ah oui ça j'en ai !

Bon, soyons clairs : ne donnez pas de ça à vos animaux, c'est une mauvaise idée. Mais là, en attendant, c'est toujours mieux que rien : les effets secondaires n'auront pas beaucoup d'importance dans ce cas précis.

- Bon, vous lui filez un comprimé, ça va le soulager un peu, là, j'ai un cheval blessé à anesthésier et opérer, je ne serai pas disponible tout de suite.
- Mais dans combien de temps docteur ?
- Deux bonnes heures au moins.
- Mais docteur il ne peut pas attendre deux heures !
- Ben voyez un confrère, alors, je suis désolé, je dois m'occuper de ce cheval en priorité. Appelez à Saint-Martin ou à...
- Mais vous êtes un monstre de laisser souffrir un animal ! Vous êtes un salaud, sans cœur, je porterai plainte, je...

Là, j'ai raccroché.

J'ai vraiment autre chose à foutre.

Ah, et sinon, pour le cheval, ça s'est bien passé, même si ça m'a pris presque trois heures... Je n'ai pas eu de coup de fil de confrère pour me parler de ce chien, j'espère qu'il a pu être rapidement pris en charge.

dimanche 22 août 2010

Easy Jumper

- Puisque je vous dis que c'est complètement con !
- Mais docteur, ça fait dix ans ou plus que je le fais, et il n'y avait jamais eu d'accident !
- Et ben moi ça fait dix ans ou plus que je suis vétérinaire, et je ne compte plus ces incidents stupides !

Sur la table, un cocker, âgé de dix ans (ou plus). Quelques contusions, deux trois éraflures, et un fémur pété en deux, net. Pas le pire que j'ai vu, dans ce style, entre les brûlés, les hanches luxés, les mâchoires fracassées.

- Nan mais docteur, il a du voir une femelle, ou un oiseau, il déteste les oiseaux, il chasse les oiseaux.
- Peu importe... Là, il va falloir opérer, je ne peux pas réduire cette fracture de manière satisfaisante. C'est pas la catastrophe, mais il faut faire ça bien...
- Mais jamais il avait sauté !
- Vous rouliez à combien ?
- Pas très vite, m'enfin, 50 ou 60 quand même. Et puis, il a atterri sur le bitume.
- ...
- Il s'est toujours tenu comme ça à la fenêtre, appuyé sur le rebord, les oreilles au vent.
- Et curieusement, il se cogne des otites...
- Vous croyez que ça a un rapport ?
- Probable...

En fait, je me demande comment il n'y a pas plus d'accidents... Entre ceux qui s'appuient sur les fenêtre des voitures, ceux qui dorment dans les pieds du conducteur, ceux qui se tiennent devant leur patron motard.

Ce que je n'avais pas compris avec celui-ci, c'est que non seulement il se tenait à la fenêtre (grande ouverte) de la voiture, "les oreilles au vent", mais qu'en plus il le faisait sur les genoux de son maître !

samedi 26 juin 2010

Il professore

Il prenait toujours l'accent pédant d'un mandarin universitaire. Sa diction était parfaite.

Il se tenait toujours droit comme un i, emprunt de pompeuse gravité.

Lorsqu'il traversait sa stabulation, il marchait dans les fruits des processus digestifs associés des bovins et de la microflore ruminale, quand nous piétinions dans la merde.

On l'appelait : il professore.

Il nous avait joint grâce à son appareil téléphonique filaire, nous précisant les faits suivants :

- Docteur, je me vois contraint de vous appeler afin de vous faire part de l'état de maladie persistant de l'un de mes bovins laitiers de sexe femelle, âgé de 8 ans. Celle-ci est en décubitus sternal, et ses rares efforts afin d'atteindre la station debout ne sont couronnés d'aucun fruit.

Il professore, avait, selon la légende, voulu être vétérinaire.

Nous avions donc rejoint sa stabulation grâce à notre véhicule à moteur de type utilitaire léger, afin de constater par nous-même l'état de maladie de son bovin laitier de sexe femelle en décubitus sternal. Je dis nous, car j'étais alors un simple stagiaire dans une clientèle proche de la frontière italienne, et que je suivais partout le vétérinaire local.

Il professore nous attendait à côté de sa vache, avec une cote parfaitement repassée, et des bottes immaculées.

Il me serra la main, puis celle de mon maître de stage.

- Docteurs, voici les faits. Ce bovin de race Prim'Holstein âgé de huit ans a vêlé il y a exactement quatre jours. Le part s'est déroulé normalement, ne nécessitant de ma part aucune intervention. Elle n'a jamais eu aucun problème d'aucune sorte, et a été gravide 6 fois, mais n'a mené ses gestations à terme que 5 fois, en raison d'un avortement qui n'était du ni à Brucella, ni à Chlamydia, ni à Leptospira, ni à Coxiella. Cet incident n'a pas été élucidé mais n'a posé aucun problème pour les gestations ultérieures.
- Et vous lui avez fait quoi ?

Le véto examinait rapidement la vache couchée, placide et attentive.

- Mes observations : le décubitus sternal, survenant dans les trois jours suivant le part, l'absence d'hyperthermie, la démarche ébrieuse avec augmentation du polygone de sustentation avant sa chute m'ont conduit à diagnostiquer une fièvre vitulaire. J'ai donc administré par voie intraveineuse une perfusion de gluconate de calcium, complétée par une solution de calcium et de phosphore administrée per os.
- Et toi, tu en penses quoi ?

Moi, je n'en pensais pas grand chose. La démarche de l'éleveur était logique mais j'étais abasourdi en découvrant qu'il avait perfusé, notamment du calcium qui pouvait être mortel en cas d'erreur de diagnostic. Du coup, je ne répondis rien. Je n'avais pas appris, à l'école, que les éleveurs pouvaient faire des intraveineuses.

- Votre vache a une mammite. Regardez ce lait. Si elle est couchée, ce n'est pas à cause d'une fièvre de lait, mais par l'action des bactéries. La perf' risquait pas de marcher !

Il professore était raide comme un piquet, confus, les lèvres serrées. Il marmonna quelque chose, peut-être "une mammite ?". Le véto restait calme, mais je sentais qu'il était agacé par le ridicule du personnage, dont tous les éleveurs s'amusaient avec une ironie teintée de lassitude (le bonhomme était de toutes les commissions, de toutes les réunions, savait toujours tout sur tout et avait toujours raison).

Avec les années, je me dis que l'éleveur, pour pédant et irritant qu'il fut, avait au moins eu l'humilité de savoir reconnaître son échec et appeler le véto quand il avait constaté que ce qu'il avait mis en œuvre n'avait eu aucun effet. Il avait cependant mis sa vache en danger en perfusant du calcium, qui peut provoquer de graves troubles du rythme cardiaque s'il est administré trop rapidement à un animal qui n'en a pas besoin.

Je crois que, finalement, tout le monde l'aimait bien, mais avec une condescendance mêlée de pitié. Ce n'était pas un mauvais éleveur, bien au contraire, mais il n'avait jamais su se satisfaire de sa place, ce qui devait agacer ceux qui avaient choisi ce métier et qu'il dévalorisait en ne sachant pas se contenter de sa belle exploitation. Les vétos de cette clinique l'imitaient souvent lorsqu'ils se retrouvaient devant une situation compliquée, jouant au jargonneux pédant.

Il était seul. Il amusait la galerie, à ses dépends, et même s'il était pénible, il était bien pratique de l'avoir pour administrer et faire les papiers du GDS, ou organiser le remembrement.

Il professore s'est suicidé suite à la faillite de son exploitation - un gros investissement réalisé lors de la montée du prix du lait il y a trois-quatre ans, qui l'a mis dans le rouge lorsque les prix se sont durablement effondrés.

Les droits à prêts, rangés avec les aides par le gouvernement qui prétend subventionner, ne servent à rien lorsque l'on ne peut pas rembourser.

Évidemment, il y avait d'autres solutions, toutes meilleures que le suicide. Mais avait-il quelqu'un pour le lui dire ?

Les vétos, que j'ai eu au téléphone récemment et qui m'ont appris sa triste décision, m'ont précisé qu'il y avait eu vraiment beaucoup de monde à son enterrement. Ils m'en avaient parlé spontanément, alors que je ne l'avais vu qu'une fois. Ils avaient la gorge serrée.

dimanche 13 juin 2010

Les vers noirs

22h30, samedi soir

- Service de garde, bonsoir.
- Bonsoir docteur, je suis désolée de vous déranger, mais il y a des vers noirs qui courent sur la peau de mon chaton !
- Des vers ?
- Oui, ils rentrent et ils sortent du poil, ils se tortillent, c'est horrible !
- Mais il y a encore les poils ?
- Oui !
- Et vous les avez vu depuis quand, ces vers ?
- Depuis avant hier !
- ...
- Ça a quelque chose à voir avec les vermifuges ?
- Non, les vermifuges c'est pour les vers de l'intestin.
- Rien à voir alors ?
- Non, rien à voir. Et ce chaton, il va bien ?
- Pour le moment, oui... mais elle a une plaque rouge.

*soupir*

- Et vous êtes sûre que ce ne sont pas des puces ?
- Mais les puces, ce sont des insectes ? Avec des pattes ?
- Oui, tout à fait...
- Mais là ils n'y a pas de pattes, et ils sont longs !
- Et noirs ?
- Oui, noirs !
- Donc ce ne sont pas des asticots...
- C'est grave ?
- Bon, ben écoutez, je n'ai pas la moindre idée de ce que ça pourrait être, donc on se retrouve à la clinique dans dix minutes, mmhh ?
- Mais docteur, combien ça coûte de vous faire déplacer un samedi soir ?
- Cinquante euros pour la consultation, après, il faut voir s'il y a besoin de plus de soins mais là, a priori...
- J'arrive !

Alors ?

A votre avis ?

A quel parasite étrange et peu courant ai-je consacré mon samedi soir ?


***

Des puces.

De stupides puces. La dame ne m'a pas cru, alors j'ai du épouiller le chaton pour en saisir une entre les ongles. Alors après, elle était désolée...

La plaque, c'est le chaton qui se l'est faite en se grattant.

Finalement, ce que j'ai préféré, c'est qu'elle ait attendu le samedi soir 22h pour m'appeler, alors qu'elle voyait les "vers" depuis deux jours sur son chaton...

mardi 1 juin 2010

Troc

Il est 21h30. J'ai pris la garde cette nuit, comme pour le reste du week-end, zonant entre le net et un bouquin d'anticipation peu folichon. Pour résumer : je m'ennuie sec, mais pas au point de souhaiter un appel. Qui ne va pourtant pas manquer. J'observe dix secondes le téléphone qui sonne et clignote, signalant un transfert d'appel.

- Service de garde, bonsoir.
- Je suis bien chez le véto ?
- Oui, que se passe-t-il ?
- C'est mon petit cochon, j'ai un petit cochon, il a une semaine et je l'ai depuis cinq jours, je viens de rentrer du travail et il est couché par terre et j'ai trouvé une cigarette explosée et il n'est pas bien je lui ai fait du bouche à bouche vous vous rendez compte j'ai fait du bouche à bouche à mon cochon et je lui ai massé le cœur alors il est reparti mais il ne va pas bien du tout qu'est-ce que je peux faire je lui ai fait un massage et il a une cigarette explosée près de lui et qu'est-ce que je peux faire vous pourriez le voir ?
- Heuuu
- Je lui donne du lait que j'ai pris à la coopérative du lait pour cochons et il a tété sa mère au début le gars m'a dit qu'il aurait l'immunité mais là je crois qu'il a mangé la cigarette et je l'ai relancé deux fois je viens de le mettre devant un petit radiateur soufflant pour le réchauffer il est glacé !
- Bon, s'il est si mal que ça il va falloir que je passe, de toute façon...

Je me sens un peu vasouilleux, et complètement éberlué. La conversation, en réalité, a duré bien plus longtemps que cela, mais je ne l'ai ponctuée que de "heuu" et de "très bien" ou de "ce n'est pas la cigarette".

J'ai du mal à faire le tri, mais je pense que le gars est sincèrement désemparé. Il n'a pas l'élocution d'un débile léger, mais à sa façon de parler de son cochon, je devine qu'il n'a pas l'habitude de ces bestioles. Le porcelet doit avoir un statut mi-familier mi-production. Soyons clairs : un porcelet d'une semaine, orphelin et destiné à la saucisse, s'il est aussi mal que ça, on ne tente rien : une visite de nuit doit représenter le prix de 5 de ces bestioles, et encore...
Mais si c'est un animal familier, le raisonnement n'est plus le même. Or j'ai du mal à cerner mon interlocuteur.

Dans le doute, je ne vais pas le vexer, il appelle au secours, j'y vais. Mais aura-t-il les moyens de payer la visite ?

- Mais ça va me coûter combien docteur ?

Nous y voilà. Je suis un peu gêné, mais il a abordé le sujet, tant mieux.

- Une cinquantaine d'euros... mais...

Un silence.

- Cinquante euros ? Mais je n'ai pas cinquante euros !

Sa voix ne dit pas : "bande de voleurs" ou "c'est trop cher".

Non. Elle dit : "je n'ai pas cinquante euros".

- Laissez, je viens, on s'arrangera. Je serai là dans dix minutes au plus.

Il n'habite pas très loin de chez moi. Comment aurais-je géré s'il avait été à quarante kilomètres ?

Le type habite une vieille ferme en cours de restauration. Il s'excuse du chantier tandis que je reste émerveillé par la qualité du boulot sur les pierres et les poutres. Il m'emmène au premier étage, dans une petite salle de bain où souffle un radiateur d'appoint. Sur une couverture, juste sous l'air chaud, il y a un porcelet rosé taché de noir. Du genre trop mignon. Dans l'escalier, le gars m'a expliqué qu'un ami le lui avait donné après que sa mère ait écrasé toute la portée.

Le porcelet est mourant. Il aspire l'air avec difficulté, son cœur bat bien trop lentement, et son hypothermie est telle qu'il ne déclenche pas le thermomètre. Sur sa peau, de discrète marbrures violacées apparaissent. Je ne sais pas ce qu'il a, je sais juste qu'il va mourir. Qu'il serait probablement déjà mort si le barbu accroupi à côté de moi n'avait pas tenté une réanimation désespérée. Je le lui dis. Il donne un coup de poing au sol et cherche une explication, que je serais bien en peine de lui donner.

Il ne semble avoir fait aucune erreur, mais le porcelet ne survivra pas. Je lui propose de le pousser vers la mort, en lui injectant une importante quantité d'anesthésique. Histoire de ne pas le laisser agoniser.

Il m'accompagne dans mon aller-retour à la voiture, nous discutons dans l'obscurité de la cour de sa ferme, éclairés par la loupiote du coffre de mon utilitaire, tandis que je remplis ma seringue. Je savais que j'étais venu pour ça...

Il interrompt mon geste tandis que je m'apprête à lui injecter l'anesthésique.

"Je veux le shooter moi-même. C'est mon porcelet."

Il y a de la fermeté, de la résolution et de la tristesse dans sa voix.

Je lui indique par des gestes très simples comment réaliser l'intra-musculaire.

Il n'hésite pas un instant.

Le petit porcelet roule des billes d'un vert émeraude sur son groin de dessin animé.

- Je vous dois combien, docteur ?

Rien mon pote. Je suis venu tuer ton porcelet parce que je suis devenu assez expérimenté - ou cynique - pour savoir qu'il n'y avait rien à tenter. Pour qu'il ne souffre pas, et pour ne pas laisser un homme tout seul avec un nouveau-né mourant.

Je ne le lui dis pas, non plus, mais j'esquive et lui dis de laisser tomber.

Bien entendu, il refuse. Alors on tape la discut' sous les étoiles, on parle de ses moutons qu'il vient de récupérer, des cochons qu'il aimerait avoir pour faire un élevage et de ce genre de choses. Et puis je suis reparti avec deux parts de gâteau (dégueux, désolé), et un vieux tabouret. Parce que je ne pouvais pas refuser.

Il tremblait.

dimanche 16 mai 2010

Un os coincé dans la gorge

C'est le coup de fil classique. Archi-classique.

Cette fois-ci, la voix est chevrotante, mais assurée.

- Docteur, mon chien a un os coincé dans la gueule, il crache, il s'étouffe et il n'arrive pas à respirer !

Dimanche, 16h00, forcément.

- Ah, il a pu manger des os, votre chien ?

De toute façon, ce ne sont jamais des os : les gens n'en donnent jamais, voyons.

- Oh non docteur, j'y fais très attention, je n'en donne jamais.

Ben tiens : donc ça ne peut pas être un os, madame... De toute façon, ces chiens qui s'étouffent, ce ne sont jamais des os. Un œdème aigu du poumon, un œdème de Quincke, une trachéite sur collapsus, n'importe quoi, mais on nous décrit toujours un chien qui cherche à cracher quelque chose qui s'est coincé au fond de sa gueule. Bref, peu importe.

- Vous pouvez me l'amener à la clinique ?
- Oh docteur non, je ne peux pas conduire et je vis toute seule.
- Personne ne peut vous conduire ?
- Je suis si isolée...

Quelque chose dans la voix m'avait amené à m'en douter dès ses premiers mots. Et ça ne va pas attendre, de toute façon : ce genre de truc, en général, c'est une grosse urgence, cardiaque de préférence.

- Et vous habitez où ?
- Il faut passer Saint-Martin, puis 7 kilomètres, une maison isolée avec une grille en fer, vous ne pouvez pas vous tromper !

Ouaip, on ne peut pas se tromper quand on connaît ces petites routes par cœur, ce qui n'est pas mon cas. Je note le numéro de téléphone, malgré ses protestations - "vous n'en aurez pas besoin, c'est si simple de venir ici !" Je vais faire un crochet par la clinique pour me faire une trousse d'urgence cardio-respiratoire, histoire d'assurer à domicile si je peux éviter de ramener le chien à la boutique. J'en profiterai pour vérifier l'historique du chien, car la dame, sourde comme un pot, n'a répondu à aucune de mes questions.

Bon. Solu, pimobendane en gélules, trinitrine en spray, furosémide injectable, sondes endotrachéales, un ou deux cats. Si ça ne suffit pas, c'est que je devrai le ramener à la clinique.

Saint-Martin, c'est le trou des trous. Il doit y avoir 50 habitants répartis en sept ou huit hameaux. Des petites routes qui se croisent dans tous les sens à flancs de collines, avec un lac artificiel au milieu. La moyenne d'âge doit frôler les 70 ans, pour la plupart des personnes âgées isolées, avec trois brebis et un chien, un téléphone et une télévision. Et une vue imprenable sur les Pyrénées !

Curieusement, j'ai trouvé la demeure sans difficulté. Courette bétonnée, un banc face au Pyrénées dissimulées dans les nuages, une glycine pas trop fraîche - merci la neige de mai. Je pousse la porte après avoir frappé, par habitude : on ne demande pas à une mamie en béquilles de se lever de son fauteuil pour ouvrir la porte dans ces grandes demeures, et elle n'entendra pas mes coups. Je m'annonce avec cette voix que je réserve aux vieux : accent appuyé, articulation soignée, et volume doublé. Une bonne grosse voix de père Noël du sud ouest.

Je passe le sas, entends la voix qui m'invite à entrer dans ma cuisine, sur la gauche. Je m'attends à y trouver le chien allongé sur la tomette, avec une respiration discordante et des muqueuses grises. J'ai roulé vite, mais le caniche sautille sur ses pattes arrières pour me faire la fête.

Pour un agonisant, il se porte bien. Ça en est presque contrariant. Je salue la vieille dame, prends un air inspiré avec mon stéthoscope autour du cou, cherchant la cause d'un étouffement bien peu flagrant. En tout cas, pour l'OAP, on repassera (ouaip, œdème aigu du poumon, mais OAP ça fait plus pro - et là, sur le coup, j'ai besoin de me sentir "pro").

- Il doit avoir un os coincé dans la gueule, docteur.

Ce ne sont jamais des os.

Mais où est-ce que ce con de chien a trouvé un os ?

Être pro.

- Et oui madame, effectivement, c'est très classique : un os coincé entre les carnassières de l'arcade supérieure, sous le palais. Et avec un bout de viande dessus, qui pend dans sa gorge, c'est pour ça qu'il s'étouffe.

Ayons l'air d'avoir du mal à le retirer, au moins dix secondes. Pour brandir le bout de barbaque d'un air de vainqueur.

Je vais pouvoir ranger mon solu, mon pimobendane et ma trinitrine, moi. Après un examen clinique, des fois que.

samedi 8 mai 2010

Hémorragie utérine

Quinze heures trente.

J'adore cette petite étable, nichée dans un col entre deux collines, juste en contrebas de la ferme. Huit blondes gargantuesques, deux belles génisses, et un joli veau déjà attaché près de sa mère. Un extracteur à fumier parfaitement vidé, de la paille fraîche, un parfum de foin et de vache. Un poil qui brille. Et une grosse flaque de sang derrière ma parturiente du jour. D'emblée, je doute de l'hémorragie utérine. Il est vrai que le veau est énorme, quoique la vache le soit aussi en proportion. Pas étonnant pour un "port" de 3 semaines. Ces bestioles gagnent 800g à 1kg par jour passé dans l'utérus au-delà du terme !

Les éleveurs, qui ont largement dépassé l'âge de la retraite, me regardent d'un air anxieux. On fait difficilement plus impressionnant, comme urgence, qu'une hémorragie utérine. Il m'a fallu huit minutes pour arriver dès leur coup de fil passé, et le vêlage n'a pas plus de vingt minutes. La vache ne souffle pas, ne tremble pas et se comporte normalement, aucun signe d'hypovolémie due à une hémorragie massive. Cette fois, cela va se passer sans gants. Il va me falloir détecter le point de fuite au milieu du chantier de fragments de placenta, d'amnios, de cordon, de cotylédons et de muqueuses plus ou moins enflammées et déchirées.

Exploration à gauche, exploration à droite : pas de déchirure vaginale. On peut donc, a priori, écarter la rupture d'artère utérine, ce monstrueux cordon du diamètre d'un doigt dont la déchirure peut entraîner une hémorragie tellement importante que la mort survient en quelques minutes. Je gagne encore quelques centimètres pour commencer à explorer le col, cette limite presque impalpable entre la granuleuse muqueuse utérine, ses cotylédons et son placenta, et la soyeuse muqueuse vaginale. Un tissu difficile à isoler, difficile à tenir entre les doigts lorsqu'il s'est effacé pour laisser passer le veau, lors d'une dilatation normale. Je ne sens rien, la muqueuse glisse et s'échappe sans solution de continuité. J'avance encore, mes doigts en crochet derrière le col, à la recherche de la source de l'hémorragie. Un cotylédon arraché, pourquoi pas, mais aurait-il pu justifier une telle flaque de sang ? Pas impossible. Je continue à chercher, pour trouver, juste derrière le col, au plafond à droite, une entaille dans la muqueuse et la musculeuse. La couche la plus externe de l'utérus, la séreuse, n'est pas entamée. La déchirure est de petite taille, elle n'est pas sur le col, pas de danger, d'autant que cela ne saigne presque plus.

C'est lorsque je retire mon bras du vagin de la blonde, sous le regard soulagé du couple de retraités, que mon téléphone sonne à nouveau. La clinique.

"C'est chez Pique. Une hémorragie utérine."

Genre... Je dois intervenir pour ce motif une fois par an à tout casser, et j'en aurais deux à moins de vingt minutes d'intervalle ? Et à vingt bornes d'ici, en plus !

Je me rince rapidement, rassure les éleveurs et file en refusant un café. Les pneus vont souffrir !

Ma première hémorragie utérine, je m'en rappelle comme si c'était hier. Comme du cours à l'école véto aussi. Il n'y avait pas grand chose à raconter sur le sujet, mais le prof avait développé la seule partie qui vaille : un savant calcul pifométrique sur le débit de l'artère, sur la pression sanguine et sur le volume sanguin d'un bovin. De quoi nous rappeler que même si la vache pisse littéralement le sang, on a quelques minutes pour intervenir. Les éleveurs le savent bien, de toute façon. Dans le cas d'hémorragie massive, mettre le bras dans le vagin, chercher la source du flot de sang et boucher le trou avec les doigts. Ensuite, appeler. Ne pas être seul. Pour ma première rupture d'artère utérine, justement, le gars était seul dans sa stabu. Il avait gueulé jusqu'à ce qu'un voisin, un parisien retraité dans sa résidence secondaire, l'entende et vienne voir ce qui se passait. C'est lui qui m'avait appelé, tout fier de pouvoir rendre service. L'éleveur avait attendu une heure, il avait du faire masser sa main pendant des dizaines de minutes pour récupérer de sa crampe. Sa femme, qui s'était chargée du massage, se moquait de lui sur le mode "des crampes de la main comme quand t'étais jeune !". Ils avaient une bonne cinquantaine, le parisien avait fait mine de n'avoir rien entendu en se concentrant sur mon travail, et moi j'avais éclaté de rire en jugulant l'hémorragie.

Je me suis garé devant la salle de traite, avisant le petit bonhomme derrière une grande Prim'Holstein, les bras couverts de sang, sa casquette sur le crâne, avec les bottes couvertes de caillots. Cette fois-ci, pas de doute, c'est une vraie.

"Hé Fourrure, ça saigne à gauche, mais j'ai le doigt dans le trou."

Moi, je ré-enfilais une chasuble de vêlage, toujours sans gants, attrapais ma pince à hémorragies utérines fixée à un aimant sur la carrosserie de ma voiture - toujours à portée de main - et disposais du fil, des aiguilles et quelques clamps. L'éleveur s'est retiré tandis que je pénétrais à mon tour, cherchant à tâtons la source de l'hémorragie. Grosse déchirure à gauche, des caillots de sang, un flux indéfini et assez léger, il faut que j'évacue ces premiers caillots pour relancer le saignement afin de mieux en cerner la source. Et là, ça ne rate pas : je gratte à peine avec les doigts et c'est mes bottes qui, cette fois, sont recouvertes de sang. La vache pousse un peu en sentant mes explorations vaginales, mais sans plus. Il me faut une dizaine d'essais pour caler ma pince d'une manière satisfaisante, stoppant net les flots d'hémoglobine. Avec ce genre de tâtonnements, la scène ressemble cette fois au tournage d'un film gore (à savoir, dans les films actuels, le sang ressemble vraiment à du sang - ce n'était pas le cas il n'y a encore pas si longtemps que ça, et ça reste ridicule dans pas mal de séries).

J'ai du sang plein les bras, évidemment, les petits caillots commencent à sécher sur les poils de mes avant bras mais je sens aussi les gouttelettes sur mon visage, dans mon cou, partout. Cette fois, il me faut recoudre. A l'aveugle, faire le tour de l'artère avec du fil, tout en traversant aussi les tissus vaginaux qui l'entourent pour que le nœud ne glisse pas, mais sans prendre trop de tissus annexes pour que ma ligature soit vraiment serrée. Car la pression est telle que le saignement risque de se poursuivre malgré mes nœuds. On m'a toujours dit de laisser la pince, mais j'aimerais, pour une fois, arriver à l'enlever à la fin de mes sutures.

Vingt minutes et un demi seau de sang plus tard, j'abandonne le projet de récupérer ma pince à la fin de l'intervention : malgré mes nœuds, ça se remet à saigner dès que je la desserre. Comme d'habitude, je la noue avec une ficelle à la queue de la vache, pour qu'elle ne tombe pas dans le fumier lorsqu'elle se détachera. Il ne me reste plus qu'à suturer la muqueuse vaginale, avec mes doigts crampés à force de manœuvrer dans un espace aussi étroit, me piquant et me coupant avec les aiguilles, serrant les nœuds sur les jointure des mes articulations, le tout en répondant par l'affirmative aux commentaires du style : "mais vous n'y voyez rien là-dedans Fourrure".

Mais je n'ai pas besoin d'y voir, je sens.

Deux jours plus tard, je reviendrai enlever ma pince, parce que j'en ai déjà perdu deux malgré mes précautions. Je ne m'étendrai pas sur ce jour là, où je pensais passer 5 minutes mais où je suis resté une bonne demi-heure car l'hémorragie a repris de plus belle lorsque je l'ai desserrée - cela ne m'était jamais arrivé, deux jours après. Cette fois, j'ai carrément suturé la pince au vagin, je reviendrai la chercher à l'occasion. J'ai mis un plus petit clamp, et j'ai écris, sur la boîte de césarienne qui est censée le contenir : "manque une pince, cf. Pique 3564".

mardi 12 janvier 2010

Neige

Pyrénées enneigées

Les p'tits vieux du coin disent que ça fait vingt ans qu'on n'a pas vu pareille neige. D'après moi, ça en ferait plutôt trois ou quatre... mais il ne faut pas contrarier les petits vieux, ils pourraient avoir raison. D'ailleurs, la dernière fois, je n'avais pas du mettre les chaînes. Là, pas moyen d'y couper. Le premier jour, ça allait encore bien. Un petit trajet dans la nuit de jeudi à vendredi m'avait convaincu que la journée du lendemain serait tranquille : annulation de rendez-vous en pagaille à prévoir !

En réalité, il ne m'a fallu qu'un dizaine de minutes pour descendre de ma colline, soit à peine le double du temps nécessaire. Je ne compte pas les pauses photo, bien entendu. J'étais le premier, ou quasiment, à fendre l'épaisse couche de neige, observant la vaguelette de poudreuse autour de mes roues, savourant le silence et le léger blizzard, contemplant avec gourmandise les petits cristaux s'accumuler sur mon pare-brise dès que je coupais le contact. Il y a un plaisir soyeux à se lover dans la vieille carlingue de sa voiture au milieu d'une gentille tempête de neige.

C'est finalement en arrivant dans la petite ville où se trouve ma clinique que j'ai du monter les chaînes. Le passage des voitures avait lissé le verglas, et il faisait trop froid pour que le sel soit d'une quelconque utilité. Cela faisait... bien longtemps que je n'avais pas du jouer au montagnard. ¾ heures pour faire un montage capable de tenir la route, c'est un mauvais score. Qui aura au moins eu le mérite de faire rire mon pyrénéen d'assistant.

Pour ce qui est des rendez-vous, en tout cas, j'avais raison. Personne à l'horizon, le parking est immaculé, la lueur de la croix bleue peine à illuminer la neige qui la recouvre avec de plus en plus d'insistance. Le téléphone ne cesse pas de sonner : annulation, annulation, vêlage, annulation, veau à perfuser, annulation, annulation, annulation, proposition de prendre le meilleur forfait de portable de l'année, annulation, et puis, enfin, le silence. Je suis seul dans le bâtiment, notre salarié fait une bataille de boules de neige avec la secrétaire sur le parking, et je la vois bien qui guette ma sortie de la clinique avec sa réserve planquée derrière ma voiture. Cette après-midi, on va assurer le service minimum. Apparemment, ses amis organisent une partie de luge sur barque et capot de voiture dans les collines environnantes, il n'y a plus de rendez-vous, les visites sont faites, je vais laisser la clinique à notre assistant, il prendra la garde. Demain, on inversera puisque c'est moi qui assurerai l'astreinte du week-end.

Le vacarme des chaînes sur le bitume déneigé cède très vite le pas au cliquetis discret des pistes enneigées. J'ai esquivé la dernière boule de neige avant de rater mon lancer. Sur les routes, je ne croise que 4x4, tracteurs et indémodables C15. Tout est fermé, je vois passer une infirmière et un médecin, quelques éleveurs, dont un occupé à sortir un Express du fossé. Je sens que la vieille bataille C15 vs Express vient encore de passer une manche. Je ferai la rurale sur ma moitié du canton, mon assistant, que nous appellerons Matthieu, ce qui m'évitera d'user de « salarié » et « assistant » à tout bout de champs, gèrera le reste. Grâce soit rendue aux inventeurs des téléphones portables.

Il y a une bonne humeur tranquille et imperturbable dans ces jours neigeux. Bien entendu, il y a les râleurs et les mécontents, certains à juste titre. Mais il y a surtout les gens patients et les enfants, les émerveillés, les grands malades fonçant dans les descentes gelées sur leurs luges improvisées, un plaisir immédiat, toute une petite population tranquille, en attente.

Pyrénées enneigées

Le samedi passe aussi tranquillement que le vendredi. Je jouis avec discrétion de la sensation de puissance procurée par les chaînes magiques qui m'offrent l'accès à toutes les fermes et villages quand la plupart des voitures restent au garage ou dans le fossé. Le dépanneur ne semble pas s'ennuyer, lui. Pour ma part, je vais rester à la clinique ce midi, vue la longueur du trajet. Un client, qui avait finalement amené son chat à castrer ce matin, est revenu le chercher en skis de fond, mais avec chaussures improvisées, ficelées et scotchées. Je fermerai à 17h, ce qui me permettra de revenir à 18h30 lorsqu'un client m'appellera en urgence pour un chat blessé. Les chaînes sous la neige et dans la nuit, c'est encore mieux que les chaînes sous la neige et dans le jour blafard.

Mais cela reste sans égal avec la journée de dimanche et son extraordinaire soleil, alors que la température reste sous la barre des -5°C. Les visites deviennent un régal, les vêlages autant d'occasions de parcourir les chemins auxquels l'hiver et la glace offrent une nouvelle naissance, brillante et éclatante avant le dégel boueux. La neige m'offre aussi cette petite fierté de venir dans les hameaux isolés, brinqueballant et souriant, donnant des nouvelles et portant, même, le pain à un voisin. Il y a une certaine classe à plonger ses bras dans une vache en ne portant que son T-shirt sous sa chasuble de vêlage, bonnet vissé sur le crâne.

Sang et amnios sur la neige.

La neige redonne à mes visites et à mes consultations leur valeur de service en leur ôtant leur triste banalité : l'angoisse de ne pas avoir le véto parce qu'il ne pourra pas venir fait renaître une bonne humeur et une gratitude qui me manquent parfois. Tout le monde est avide de nouvelles locales alors que les routes ne sont coupées que depuis deux ou trois jours, et chacun est curieux de savoir comment s'en sortent les vaches d'untel ou les chevaux du voisin. Une certaine serviabilité ressurgit spontanément, qui n'était jamais loin mais que la distance créée par la perte de l'esprit de village et de voisinage avait dissimulé. La solidarité fait sourire, mais il me semble parfois que nombreux sont ceux qui aimeraient bien avoir l'occasion de faire quelque chose, et qui par défaut se rabattent sur la générosité tv-guidée.

Alors, la neige, c'est une occasion qu'il ne faudrait pas manquer.

« Mais, quand même, vous croyez que ça va durer ? »

dimanche 20 septembre 2009

Tenir salon

C'est sans doute puéril. Mais c'était la première fois que je me retrouvais, ne serait-ce que pour quelques heures, en charge d'un tel salon. Théoriquement, je devais tenir le stand vétérinaire, mais il était d'une telle indigence que personne ne s'en approchait, et, à part quelques visites de profs d'école en goguette ou de divers responsables de laboratoires départementaux, de la FGDSA ou autres organismes liés de près ou de loin au monde vétérinaire, je m'ennuyais ferme.

Salon agricole

Et puis il y a eu le premier appel. Un veau patraque du côté des limousines. J'allais pouvoir me remettre au volant de ma voiture crade et poussiéreuse avec son macaron vétérinaire, fendre la foule comme j'avais fendu le cordon des types de la sécurité, jouissant avec une petite note de honte des regards. Ouaip mon gars, c'est l'véto.

Il y avait une petite note d'appréhension : j'allais forcément intervenir au milieu du public, tous les regards des curieux braqués sur moi. Une situation intéressante, amusante, flatteuse et inquiétante. Je n'avais par contre pas anticipé l'échange avec l'éleveur : un inconnu, forcément, avec ses habitudes, et surtout celles de son propre véto. En même temps, je n'allais pas réinventer la poudre pour ce qui se révélait être une probable coronavirose, mais peu importait, je me demandais ce qu'il allait en penser. Des réflexes de véto débutant me revenaient : m'appliquer sur l'intraveineuse, ce petit geste technique dont la réussite conditionnait, à l'époque, la considération dont je jouissais ensuite. Aucun problème de ce côté là, je ne suis plus le débutant de l'époque, et sur un veau de 200kg non déshydraté, je n'aurais vraiment pas eu d'excuse. Et puis, l'examen clinique et la discussion avec l'éleveur m'avaient fait oublier le public. Ce sont les "aaaahhhhhh" dégoûté lorsque le sang a coulé par mon aiguille qui m'ont rappelé sa présence. Là, j'ai souri : flash obligent. Savourons la minute de gloriole.

J'avais soigneusement préparé cette journée de "garde", entassant dans ma voiture tout un tas de médicaments et de bidules dont je ne me sers que rarement en pratique quotidienne. Par contre, j'avais oublié le facturier : je ne travaille que sur informatique, mes clients règlant en début de mois, après l'envoi des factures. Là, évidemment, ça calait.

Alors, facturer à la louche ou faire comme d'habitude ? Les choses s'étaient bien passées, le type semblait sympa, je choisissais de jouer la confiance : j'enverrai la facture plus tard. Au pire, les quelques millilitres de médicaments ne m'auraient pas coûté grand chose.

Le deuxième appel allait se révéler plus sérieux. Je comatais en silence sur mon stand quand un jeune barbu s'est penché en avant en s'appuyant sur mes genoux. "Excuse-moi, t'aurais pas un thermomètre ? Ma vache est bouillante."

Cette fois, c'était à l'autre bout du salon. Re-fendage de foule, voiture au pas, mais avec plus d'inquiétude que de plaisir, cette fois : beaucoup d'enfants, de gens peu attentifs, j'ai du plusieurs fois stopper pour laisser passer un gosse étourdi.

Ce coup-ci, un grand nombre d'éleveurs mais peu de badauds. Une laitière, d'un type manifestement apprécié, avec 40.5, forcément, c'est la tuile. Ça sentait la mammite, mais je me forçais à un examen clinique complet, au cas où. L'éleveur, alors que je lui parlais de cette infection, s'était penché sur le pis pour tirer quelques jets de lait, concluant à chaque fois à sa normalité. Il n'en était pas encore à me contredire, mais il avait l'air de penser que les choses se passaient ailleurs. Et après avoir fait le tour de la vache, j'étais persuadé que mon intuition était la bonne. Une mammite aiguë, prise au début, ne se manifeste pas forcément par une modification spectaculaire du lait. Je m'acharnais donc à en tirer bien plus de chaque trayon, en instant sur le quartier qui me semblait le plus suspect. Le type s'était relevé, incrédule, la vache n'appréciait pas trop, et au douzième trait, les premiers grumeaux, sur ma main. Je me dépliais pour les lui montrer, en en faisait profiter le cercle d'éleveurs rassemblé.

Antibiotiques, anti-inflammatoires, perfusion hypertonique, trois se sont proposés pour nous donner un coup de main. Je n'ai jamais eu une vache aussi bien tenue pour une intraveineuse ! Ordonnance, discussion sur fond de dispute entre grévistes et non grévistes, j'étais à la fois plus détendu que sur ma première intervention, mais aussi plus inquiet. Cette fois, c'était du sérieux, et même s'il n'y avait aucune raison que cela se passe mal, ce genre de pathologie, et dans ces circonstances, me rendait naturellement nerveux.

Cette intervention m'a surtout permis d'engager un contact sérieux avec ces éleveurs laitiers, pour la plupart très jeunes, en pleine controverse sur la grève du lait et ses conséquences. La discussion a malheureusement été rapidement interrompue par un dernier appel, une bricole... mais le contact était coupé.

Vers 20h, avant de quitter le salon, je repassais voir la vache dont la température était revenue à la normale, une évolution très satisfaisante et rassurante. Un dernier mot avec son propriétaire, et je rentrais chez moi, dans un salon déserté par le public, avec des sentiments mitigés. La petite excitation de la nouveauté était passée, et je n'ai pas pu m'adonner à mon sport favori, la communication provocatrice. J'espérais pouvoir comprendre un peu mieux la situation du monde laitier, au delà des évidences sur le prix du lait, sur son coût, sur les manifestations spectaculaires et le spectre de Bruxelles. Pouvoir toucher l'homme derrière le manifestant, derrière le porte-parole éructant. Cet éleveur qui, lentement, disparaît des coteaux de mon canton...

Alors quel bilan, finalement ?

Être véto de garde sur un salon, c'est plutôt amusant. Une fois la nouveauté passée, les réflexes reprennent le dessus, une vache reste une vache et les contacts avec les éleveurs sont potentiellement riches - à condition d'avoir le temps ! On sort de la routine de la clientèle, c'est certain. Je regrette par contre par contre notre stand inutile, aucune communication possible sans image, sans posters, pas même un caducée. Impossible aussi d'approfondir la discussion avec les éleveurs, et pourtant, il y avait matière : un "pompier" n'a pas trop le temps de discuter ! Quel plaisir néanmoins d'assumer et d'assurer mon boulot dans la lumière, avec un public qui repartira sans doute avec de nouvelles images d'Épinal. Du véto rural, on ne retient en général que les bottes bien propres dans la paille fraîche - le rêve - et, pour les plus avertis, la vision du bras enfoncé dans le rectum d'un bovin - le cauchemar. Il faudra quand même qu'un jour je comprenne pourquoi ce geste simple effraie tant les passants...

dimanche 23 août 2009

Convulsions

Je n'allais avoir que quelques minutes pour réagir.

Dans l'obscurité tombante, je me dirigeais vers la salle de traite d'où l'éleveur, dans le vacarme des machines, ne pouvait certainement pas m'avoir entendu arriver. Un bruit étrange m'avait détourné vers la stabulation. le genre de bruit qu'on n'aime pas entendre et qui rehausse d'un cran le niveau de l'urgence.

Il m'avait appelé parce qu'une de ses vaches "s'était subitement mise à trembler".

Étendue sur le sol de la stabulation, il y avait une bête en convulsions. Des convulsions comme je n'en avait encore jamais vu sur un tel animal, ces convulsions de chien ou de chat en crise d'épilepsie, ou empoisonnés. L'écume aux lèvres qui s'accumulait sur la terre battue, l'alternance tono-clonique classique sur les membres, colonne vertébrale en extension maximale. Ses jugulaires dures comme des canalisations en PVC, et la panse qui commençait à gonfler. Les plaintes incessantes de la souffrance absolue, celles que l'on n'entends presque jamais.

Elle n'allait sans doute pas en avoir pour longtemps, mais si je devais lui donner une chance, il allait falloir être rapide. De toute façon, il n'y avait pas trop de possibilités. L'empoisonnement paraissait improbable, l'épilepsie possible, mais je n'y ferais rien et elle se résoudrait d'elle-même rapidement, l'AVC je ne pourrais rien y faire non plus, mais une bonne mammite ou une méningite, ça restait dans mes cordes. Si le cœur ne lâchait pas : son rythme était tout sauf normal.

40.6. De la fièvre ou le fruit des convulsions ?

Une photophobie douloureuse. Méningite ou aucune signification ?

J'essayais de la traire pour observer son lait, en tentant d'esquiver les convulsions de ses membres postérieurs. Il semblait normal. A priori, pas de mammite.

La vache restait consciente, ça éliminait l'épilepsie et probablement l'AVC.

Corticoïdes, anti-inflammatoires, antibiotiques, perfusion hypertonique, et sédation, avec tous les risques que comportaient ces thérapeutiques. Avais-je le choix ? Les seringues s'accumulaient à côté de la vache tandis que j'injectais dans ses monstrueuses jugulaires. L'éleveur était dépassé, m'avait confirmé qu'elle n'avait pas pu s'intoxiquer. Je lui parlais de méningite, un mot suffisamment effrayant pour qu'il me laisse intervenir sans m'interrompre. Il était question de minutes, et il était sans doute déjà trop tard.

La sédation commençait doucement à faire effet, les convulsions étaient déjà moins violentes. Je n'avais jamais vu un animal de 600kg victime d'une pareille crise. C'est déjà impressionnant lorsqu'un carnivore en est la victime, c'est tout simplement spectaculaire lorsqu'il s'agit d'une vache adulte.

Et il allait falloir tenter de la sonder, maintenant, pour éliminer les gaz accumulés dans sa panse à cause de sa position étendue : elle ne pouvait pas roter, les bactéries continuaient leur travail et la pression augmentait, gênant la respiration et la circulation sanguine. Manque de bol, pas moyen de passer la sonde qui se bloquait quelque part dans son réseau sans atteindre la panse. Nous avons tenté de la redresser alors que ses convulsions se calmaient sous l'effet du sédatif. Peine perdue : en quelques balayages elle retombait sur le flanc.

La tirer avec le tracteur sur la pente toute proche ? Pourquoi pas, mais je craignais que le stress - elle était toujours consciente et je n'osais pas forcer la dose de sédatif - ne la tue. L'éleveur avait enfin l'impression de pouvoir servir à quelque chose, mais...

Fibrillation.

Mort.

La nuit était tombée, et le tracteur n'aura pas eu le temps de servir...

dimanche 7 juin 2009

La prothèse

Un dimanche de garde comme les autres, avec ses urgences, ses bobos, ses chiens hospitalisés... et ses appels surréalistes.

- Je suis bien à la clinique du Dr Fourrure ?
- Oui, bonjour, c'est lui même.
- Ah docteur c'est terrible ! Le chien de mon amie a rompu sa prothèse.
- Hein ?
- Oui, elle a cassé !
- Mais quelle prothèse ?

Silence au bout du fil. Il a éloigné le téléphone de sa bouche, et s'adresse à quelqu'un d'autre.

- Elle est où, sa prothèse ?
- Mais à la patte enfin !

Une voix féminine. Retour au téléphone.

- La prothèse de sa patte, enfin !
- Mais mais mais... de quel chien s'agit-il ?
- Et bien, du chien de mon amie.
- Mais...
- C'est un caniche, il s'appelle Filou
- Mais... je ne situe pas. Je suis désolé.
- Ah mais sa prothèse s'est cassée !
- Oui, bon, mais il a mal ?
- Ahlala c'est qu'elle est cassée !
- Bon, et bien, écoutez, amenez-le moi de suite si vous voulez !
- Ah bon ? heu... d'accord mais je suis à une demi-heure de route, et il faut que j'aille m'habiller.
- Et bien, disons dans une grosse demi-heure...

Crise de rire sur le fauteuil.
C'est nerveux.
Un vieux monsieur, il a l'air très gentil, mais vraiment, une prothèse à la patte ? Nous n'avons pas posé de fixateur externe depuis longtemps, et je ne vois pas de quelle prothèse de ligaments croisés il pourrait s'agir.
On verra bien.
En tout cas, il n'avait pas l'air enthousiasmé à l'idée de venir. Curieux pour un tel appel.

Saut que le téléphone a re-sonné un instant plus tard.

- Oui, je vous rappelle au sujet de la prothèse.
- Oui ?
- Bon, et bien, j'ai bien réfléchi.
- Et ?
- C'est votre collègue, dont la clinique et à 20 mètres de chez moi, qui l'a opéré.
- Ah, et il n'est pas disponible ?
- Non, j'ai téléphoné, et on m'a envoyé ailleurs.

Ailleurs, comme chez un confrère d'une grande ville à une heure de route, capable de gérer un cas d'orthopédie merdique, ok.

- Et ensuite je vous ai appelé.
- Oui ?
- Et bien finalement le chien s'est couché dans son panier.
- Il a l'air de souffrir ?
- Heuuu non pas du tout. Il est couché.
- Mais c'est une prothèse de quoi, finalement ?
- Et bien, de la patte.
- Il a une patte artificielle ?
- Mais non docteur, c'est juste une prothèse !
- Ah, bon, pas de barre de métal qui sort ni rien ?
- Non, rien de tout ça, il l'a depuis deux ans.
- Bon, et bien vous l'amènerez demain à mon confrère qui l'a opéré, alors ?
- Oui, oui, je pense que c'est plus raisonnable.
- Bon, d'accord, mais vous lui interdisez de se promener sans laisse, de monter ou descendre des escalier, et vous ne lui donnez aucun médicament à vous, hein, s'il ne souffre pas.
- Heuu, d'accord.
- Pas d'aspirine, pas de di-antalvic ou d'efferalgan, rien du tout, les doses ne seraient pas adaptées et certains de ces médicaments sont toxiques pour les chiens, donc s'il ne souffre pas et que sa patte n'est pas gonflée, il n'en a pas besoin, d'accord ?
- Heu oui, oui, je suis vraiment désolé de vous avoir embêté hein...

Pas de quoi, ça m'évite un aller-retour à la clinique pour gérer un truc donc je ne connais pas le début du commencement.

Et moi j'imagine la scène chez son amie, entre elle qui doit être affolée alors que le chien dort en rond dans son panier, et lui qui n'a pas plus envie que ça de se taper trente minutes de route et une consultation au tarif de garde...

samedi 2 mai 2009

Le dernier veau

Une sonnerie.8h35, je suis de garde mais la clinique ouvre à 9h00. Probablement encore un client qui veut un rendez-vous. Je ne prends même plus la peine de répondre : si c'est urgent, il laissera un message. Sinon, il rappellera.

Et ça n'a pas manqué, le bidibidip du message. Combien vous pariez que c'est le bruit d'un téléphone qui raccroche ?

"Oh. Il dit qu'il est en intervention, qu'est-ce que je fais ?"

Elle a le téléphone loin de la bouche, je l'imagine le bras ballant. J'entends une autre voix derrière elle. Je la vois très bien dans l'entrée de sa maison, je l'ai déjà reconnue.

"Oh. Merde. Et bien, laisse un message ?"

J'allais le dire.

"Oui bonjour, c'est Mme Colucci, c'est pour un vêlage, ce sont des jumeaux et ils viennent à l'envers, c'est urgent."

Je suis déjà dans ma voiture. Sur la route, le téléphone sonne à nouveau, même numéro. Je lui confirme que j'ai bien eu le message, et que j'arrive. Moins de dix minutes entre appel et présence sur site.

La lourde porte coulissante de l'étable s'ouvre alors que je gare mon utilitaire, en décrochant ma ceinture du même geste. Je suis déjà en train de farfouiller dans le coffre lorsque M. et Mme Colucci s'avancent vers moi, avec cette allure pesante que l'on attribue aux sénateurs. Lorsque je sors la tête du coffre pour dire bonjour, j'ai déjà enfilé ma chasuble de vêlage, les gants et de fouille et je tiens ma "boîte à naissances" à la main.

Mon "bonjour" plein d'entrain crée un contraste étonnant avec leurs mines d'enterrement. Au fil des questions, je m'avance vers l'étable en apprenant qu'il s'agit d'une vieille-vache-mais-pas-trop, d'un grand gabarit, et qu'il lui semble que ce sont des jumeaux, parce qu'il y a une tête et des pattes arrières. Il n'oublie pas de préciser dix fois qu'il n'est pas certain, bien entendu, de ce ton qui annonce qu'il n'a pas de doutes sur la question.

Je m'avance jusqu'à la porte...

J'avais oublié.

Une vache me regarde, la queue comiquement levée sur une contraction. Un sacré grand gabarit, oui. Elle a l'air d'aller très bien. Mais ce sont les deux génisses qui attendent de l'autre côté du grand bâtiment qui me ramènent à une douloureuse réalité. Cela fait un mois que le troupeau de M et Mme Colucci a été dispersé... Elles ne sont plus que trois. Je dis distraitement bonjour à une troisième personne, un inconnu que j'imagine être un voisin avant que l'on m'explique qu'il est venu chercher la vache.

J'ai la gorge un peu serrée, loin de cette jovialité qui accompagne les vêlages dont on devine qu'ils se passeront bien, ces vêlages où priment l'expérience et l'observation, faits de manœuvres obstétricales et d'efforts physiques, sans césarienne, sans danger pour la vache, et probablement sans danger pour le veau. Un drame familial a précipité la retraite de ce couple d'anciens qui appartiennent autant à la région que ses collines, ses moujetades ou ses sangliers - aussi mal embouchés que leurs chasseurs.
Elle avec sa masse imposante, son tablier bleu rayé de blanc et ses improbables couettes, lui, frêle, en blouse bleue, toujours éclipsé par la présence de son épouse. Des éleveurs de veaux sous la mère dont les produits étaient reconnaissables sur n'importe quel marché, sans confusion possible. Immuables, invariables, comme les Pyrénées.

Il n'y a pas de jumeaux. Le veau est sur le dos, les pattes en l'air, et ce sont bien des antérieurs. Ils sont placés de telle manière que M. Colucci et l'acheteur de la vache ont confondu les coudes et les jarrets. Un classique. Le passage est large, le col est déjà dilaté, il n'y a qu'une petite torsion qui sera vite résolue... Le veau est vivant.

C'est un vêlage comme je les aime, fait de tractions à la main, en harmonie avec les efforts de la mère, sans palan ni vêleuse, dont on ressort les narines pleines du parfum du liquide amniotique, les oreilles assourdies par les mugissements de la vache qui réclame son veau, les yeux emplis de l'image du nouveau né qui secoue la tête d'un air indigné en se recevant son premier seau d'eau glacée à la figure.

Avec l'odeur de la paille et du fumier, l'air frais du matin sur mes bras dénudés. Les mains lavées dans l'eau glacée, avec un bout de savon de Marseille et un essuie immaculé.

Un de ces vêlage que l'on a envie de partager avec ses amis et sa familles, avec ses lecteurs, parce qu'ils sont tout ce que j'aime dans ce métier.

Un de ces vêlages parfaits, mais auquel il manquerait le brouhaha caractéristique des vaches curieuses, l'indifférence des vieilles rombières, les coups de langue adroits des veaux qui tentent de saisir ma blouse à travers les barreaux de leur boxe.

Un vêlage parfait, s'il n'y avait les larmes de Mme Colucci, incongrues et saisissantes, une fontaine à la mesure de sa masse et de ses couettes. Mme Colucci qui se frotte les yeux en s'excusant d'une voix de chagrin de petite fille.

Son mari la regarde avec le visage réservé aux funérailles des amis.

L'acheteur est piteux, discret.

Et moi, le vétérinaire. Je suis sans doute là pour la dernière fois, acteur et témoin privilégié de ce petit morceau d'histoire humaine, le cœur serré, à me demander quand viendra mon tour.

Moi, qui ai envie de m'asseoir dans la paille et de serrer ce veau contre moi. J'imagine Mme Colucci, une fois seule, accomplir ce geste d'adieu et d'amour.

Il n'y en aura qu'un à ne pas penser aux jours anciens.

A secouer la tête, en tentant, déjà, de se relever avec vigueur et maladresse, avec ces gestes instinctifs d'une fulgurance déséquilibrée, ses grands yeux noirs de chevreuil et son poil collé.

Sa mère le lèche avec passion.

Le dernier veau.

lundi 12 janvier 2009

Colère

Minuit et demi. Le téléphone sonne. Je dormais depuis un moment déjà, depuis mon retour de l'urgence précédente vers 22h30. Un chien qui n'avait rien, le pauvre...

Bref.

"Servwouiche de harde bhonsoir ?
- Docteur !
- Oui...
- C'est horrihihihihihihible, il faut absolument venir !
- Qu'est-ce qui se passe ?"

A ce stade, en général, j'essaie de reconnaître la voix de la personne, ce qui n'est pas toujours facile. Là, je ne la situe pas du tout. Un homme, avec une élocution un peu bizarre, peut-être des larmes, en tout cas il crie presque, mais de chagrin.

"J'ai renversé un chevreuil il a la pahahahahahatte broyée, il souffre et il ne meurt pas du tout ! Et moi j'aime les animauhauhauhauhauhaux."

Sans déconner.

Là, je sens la colère monter. Un classique. L'animal sauvage blessé, le gars qui panique et moi il faut que je finisse le sale boulot.

"Bon, et bien amenez le au plus vite à la clinique, je serais là d'ici dix minutes.
- Non, il faut que vous veniez chez moi, au quartier des alouettes, c'est pas loin de la clinique.
- Certainement pas, vous plaisantez ? C'est juste à côté de la clinique, alors vous me l'amenez là-bas ! Dans dix minutes"

Je raccroche.

Et moi j'enfile mon pantalon, et ma colère enfle, sans réelle raison. Crevé, des nuits successives à me lever pour des gens que j'aurais pu voir plus tôt s'ils n'avaient pas attendu le dernier moment pour m'amener leur animal, et là j'ai une vraie urgence parce qu'un type a renversé un chevreuil, qu'il lui a explosé la patte et qu'en plus il me demande de le chercher dans une zone résidentielle !?

Marre.

La route est gelée, verglas et neige, le chauffage à fond dans la voiture mais j'ai froid, évidemment, sur les premiers kilomètres. Dans les champs, des chevreuils, un lièvre qui traverse la route, un chat suicidaire, une chouette, mais j'essaie de contrôler la colère, je les vois à peine. J'anticipe cette difficulté que je déteste, le moment où je devrais lui annoncer le prix de l'intervention. En général, les gens me regardent comme des oies outrées lorsque j'explique qu'ils vont devoir payer pour un animal sauvage.

Et à chaque fois il faut leur demander qui paiera, alors, si ce n'est eux ? Pourquoi serait-ce moi ? Moi qui doit faire le sale boulot, achever les animaux qu'ils ont eux-mêmes écrasés ?

Je n'aime pas les conflits, et je suis très rarement en colère, mais là...

J'arrive à la clinique. Je serre les poings sur mon volant. Il m'a fallu un quart d'heure pour arriver depuis chez moi. Il n'y a personne sous la lumière du spot de la porte d'entrée. Le parking gelé est désert. J'en profite pour rentrer, faire le tour des animaux hospitalisés. Tout se passe bien. Je lui laisse 5 minutes, après je retourne me coucher. Quel foutage de gueule.

J'arpente la clinique en laissant couler le minuscule délai, une voiture passe dans la nuit, ce n'est pas lui. Je fais rapidement le tour du bâtiment, dehors, pas de chevreuil blessé à l'horizon. Manquerait plus qu'on me l'ai largué dans le local poubelles. A-t-il réalisé qu'il allait devoir payer mon intervention ? S'est-il dégonflé ? Ou alors le chevreuil est mort et il ne m'a pas prévenu ?

Je vérifie mon téléphone. Son numéro était caché...

Je referme la porte de la clinique, claque celle de ma voiture, et je pars faire un tour dans la commune, histoire de vérifier qu'il ne se soit pas bêtement trompé de vétérinaire et qu'il n'attende pas devant chez notre confrère. Il est une heure du matin, et les rues sont désertes. La lumière orangée de l'éclairage public donne une allure cadavérique au givre qui recouvre le village endormi. Il n'est pas là.

C'est décidé, je me barre. Ou pas. Quelque part, il y a sans doute un chevreuil avec la patte broyée.

Mais quel connard !

Je donne un coup de volant rageur, ma voiture fait un demi tour brutal sur la route givrée, et je me dirige vers le quartier des alouettes. S'il est là à m'attendre, c'est décidé, je le pourris. Je le détruis. J'ai déjà les répliques assassines, l'intonation de tueur. Je vais me la jouer... je sais pas, je n'arrive pas à trouver de mafieux qui corresponde dans aucun film que je connaisse, seul Darth Vader me vient à l'esprit, et je me vois mal le prendre à la gorge en lui assénant un fatidique : "vous m'avez déçu, monsieur". Du coup, je rigole tout seul dans ma voiture. Mais je vais quand même le pourrir. Ma voix va monter dans les aigus, comme je déteste. J'en ai marre.

Et dans la lumière de mes phares...

Au milieu de la route, il y a un pauvre type avec une casquette et un blouson de base ball, à genoux, en train de pleurer sur le corps d'un chevreuil incapable de se lever. Il se redresse comme un robot dans l'éclat des halogènes, je m'arrête à son niveau, je baisse la vitre de ma voiture.

Je me sens usé.

"Je vous avais demandé de venir à la clinique.
- Elle est belle à mourir..."

Il a de gros sanglots dans sa voix, on dirait un gosse, il pleure et ses joues sont presque gelées, je le reconnais maintenant. Il vient souvent à la clinique depuis quelques semaines, pour tout et n'importe quoi. Un type un peu léger, un peu débile, que je n'aime pas trop, malsain. Difficile à saisir, en tout cas. Il refoule des gros sanglots d'enfants, le chevreuil agonise à ses pieds, et moi je descends de la voiture, j'en fais le tour pour attraper, dans le coffre, une aiguille, une seringue et l'euthanasique. Je ne sais pas trop ce qu'il baragouine entre ses sanglots, il a la trentaine et on dirait moi le jour où, en allant au collège, j'ai fait peur à un chat qui a brutalement traversé la rue pour être renversé par une voiture. Son œil était sorti de son crâne. J'avais onze ans.

Et moi je couche le chevreuil.

"Elle est bêhêhêhêllllle à en mouhouhouhourir."

C'est un mâle, connard.

Je prends le cou de l'animal, qui souffle, qui souffre et qui ne fuit même pas, je cherche sa veine, pour abréger ses souffrances. Son postérieur droit est brisé en une multitude de fragments à peine retenus par les fibres musculaires et la peau. Il me faut une petite minute pour réussir mon injection, l'animal meurt instantanément. Le gosse pleure toutes les larmes de son corps, il s'appuie contre mon épaule avec sa foutue casquette, et moi je me noie de rage, je suis furieux contre moi-même, contre ce boulot de merde et contre personne, comment en vouloir à ce gamin de trente ans qui n'assume pas un instant, mais qui a parfaitement compris qu'il a blessé et fait souffrir cet animal gracile, et qu'il est responsable de sa mort.

"Et moi j'aihèhèhèhème les animauhauhauhauhaux."

Il va falloir que je lui donne un mouchoir ?!

Non ?

Si.

Je charge le cadavre dans ma voiture, une flaque de sang s'étend depuis ses blessures sur le sol de plastique de l'utilitaire. Qu'est-ce que je vais faire de ça maintenant ?

"Bon, je vais m'occuper de son corps."

Ma voix est sans doute dure, mais j'essaie de ne pas être agressif. Je sens que je suis fermé. Expliquer.

"Normalement, pour une intervention de ce genre, il faut compter une soixantaine d'euros, sans parler de la gestion du corps. Ni même du déplacement. Je vous compterai juste les kilomètres, passez demain.
- D'accohohohohohohrd..."

Je referme la portière, direction la clinique. Emballer le corps, pour le mettre au congélateur, je verrai demain comment le gérer. Le cadavre rentre parfaitement bien dans les sacs de 80L, et j'aimerai bien avoir un sabre laser pour me défouler sur un poteau en béton.

Je suis toujours autant en colère, mais une colère apaisée, une rage ironique et moqueuse, dérisoire conscience professionnelle du véto qui a fait le tour du bled pour retrouver le chevreuil, à une heure du matin alors qu'une grosse journée l'attends le lendemain, colère stupide et aveugle que je ne suis de toute façon pas capable de retourner contre quelqu'un à part moi. Un seul avantage là-dedans, celui de ne pas réfléchir l'euthanasie de cet animal, la sensation de sa jugulaire sous mes doigts, la légèreté de son mufle ou la délicatesse de ses yeux. Darth Vader a tué Bambi.

Dans la voiture, je coupe France Info pour remettre un CD.


Découvrez The Doors!

Il m'a fallu deux heures pour trouver le sommeil.

J'attends toujours que le gars vienne régler ses misérables 25 euros.

Et vous savez quoi ?

Je ne suis même plus en colère contre lui.

dimanche 14 décembre 2008

Tique TOC

"Cabinet vétérinaire bonjour ?
- Alloooo c'est horriiiible je voudrais parler au plus vite avec un vétérinaire !
- C'est le Dr Fourrure au téléphone, je vous écoute.
- C'est pour prendre un rendez-vous !"

Ca commence bien : elle veut parler en particulier avec un vétérinaire pour une prise de rendez-vous.

"Oui, c'est pour quoi ?
- C'est horriiiiiiible il me faut un rendez-vous au plus viiiiite !
- Heu oui, ben si c'est une urgence, amenez votre chien de suite.
- J'envoie mon mari !
- Heuu oui mais il a quoi votr..."

Tut tut tut

OK

Je vérifie que tout est prêt pour accueillir un blessé, un accidenté, mais allez savoir pourquoi, je n'y crois pas trop.

Dix minutes plus tard, un homme rougeaud entre dans la clinique avec un genre de labrador dans les bras, obèse, et un peu catastrophé d'être porté n'importe comment. Il faut dire que vu son poids, il est difficile de faire mieux, mais là c'est ridicule : le gars doit mesurer 1m65, son ventre dépasse de son T-shirt, ses rares cheveux sont plus ou moins enroulés en vrac sur son crâne et l'absence de ceinture donne l'impression qu'il porte un baggies. Le chien, il le tient sous les aisselles, plaqué contre lui pour ne pas le laisser glisser, le ventre vers l'avant, les pattes arrières qui pendent lamentablement quand les pattes avant pointent vers le plafond.

Le tout tressautant.

"Docteur docteur c'est affreux !
- Entrez par ici !"

Le bonhomme largue le chien sur la table de consultation.

Lui, il remue la queue, il semble un peu hébété.

"Que se passe-t-il ?
- Il a un tic !
- Une tique ?
- Un tic !
- Heu...
- Là, sous le ventre, on a essayé de l'enlever avec une pince à épiler après avoir mis de l'éther, après j'ai pris une pince dans ma boîte à outil mais il a résisté alors j'ai chopé une cigarette pour le cramer, le tique, et puis j'ai préféré vous l'amener avant de le couper avec les ciseaux de peur qu'il attrape la fièvre des tiques !
- Ouais, unE tique, donc."

Au fil du récit, j'ai basculé le chien sur le côté.

J'ai vite trouvé la zone, avec tout leur trafic : un petit mamelon grisâtre, à moitié brûlé, près du fourreau.

"Monsieur."

J'ai faillir dire : "vous êtes un imbécile".

"C'est une mamelle. Pas une tique. Vous avez pincé brûlé et je-ne-sais-quoi-isé votre chien !"

Le gars est stupéfait. Je dois avoir un extra-terrestre caché derrière moi. Ou un tic géant.

"Hé docteur vous êtes con ?"

Il a du entendre mon "vous êtes un imbécile" au son de ma voix.

"Docteur, vous dites n'importe quoi, c'est un mâle !"

dimanche 7 décembre 2008

Drainez-moi !

Drainez-moi !

Un chien qui revient de loin ! Basculé au sol par un sanglier blessé, il souffrait d'une double perforation thoracique et de deux fractures de côtes, sans parler des multiples hématomes, contusions et autres décollements cutanéo-musculaires. Une heure et demie de suture avec un chasseur angoissé à côté, je me suis dit qu'un si beau bandage sur ses quatre drains (destinés à drainer et désinfecter toutes ces cavités et sutures très inflammatoires causées par l'accident) méritait une photo et un peu de fantaisie, histoire de dédramatiser un peu et détendre le maître stressé.
Quand je pense qu'on les croit détachés de leurs clébards, indifférents et avinés ! Qu'ils sont loin des clichés, que l'on soit pro- ou anti-chasse...

samedi 22 novembre 2008

Heureux évènement

5 heures du matin, mon téléphone sonne. De garde, évidemment,
J'essaye de rassembler mes neurones, c'est à peu près aussi efficace que le sprint d'un bouledogue.

"Grmlvice de garde, bonsoir ?"

La voix des grands jours...

"DocteeeEeeeeEEeuuur !"

Ouh là, ça réveille, ça. Bizarre, elle n'a pas l'air affolée. Juste hyper-excitée. Je connais cette voix, mais... ?

"Docteur, il est né, il est né ! Je suis maman !
- Gneu ?
- Notre poulain !
- Mme Ballester...
- Oui, il est magnifique, vous venez le voir ?
- Huuu, là, de suite ?"

Ma femme se retourne dans le lit, intriguée. Il faut dire que la voix de Mme Ballester doit s'entendre à dix mètre dans le silence nocturne.

"Oui oui il est né il y a une demi-heure !
- Félicitations. la mère se porte bien ?
- Oui oui, elle est debout, elle le lêche et nous empêche d'approcher.
- Magnifique, et le pitchoune ?
- Il tente de se lever.
- Superbe... le placenta ?
- Un gros truc répugnant, il est par terre. Oooh il est troooop beau !
- Parfait, parfait..."

Là, je commence à saturer. La dame est ravie, heureuse, c'est son premier poulain, elle l'attends depuis des mois, j'ai vu sa mère trois fois depuis deux mois, des fois que.

Il y a vraiment un côté magique à observer l'émerveillement des gens autour d'une naissance.

Mais à 5 heures du matin, je dois être un peu imperméable.

"Alors, vous venez ?
- Mouif, vers neuf heures.
- Pas maintenant ?"

La déception dans sa voix. je m'en voudrais presque.

"Vous m'avez dit que tout allait bien. Retournez vous coucher, laissez la maman tranquille, on contrôlera tout ensemble tout à l'heure.
- Oh la la je ne pourrais pas me rendormir, je suis trop excitée il est superbe ! A tout à l'heure docteur !
- A tout à l'heure..."

"Elle est amoureuse ?"

C'est ma femme.

"De son poulain ? Surement..."

La "visite de poulain nouveau-né" sera longue, un peu magique, à la fois attendrissante et un peu agaçante, mais quel plaisir que de travailler avec des nouveaux-nés et des gens émerveillés !

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