vendredi 12 mars 2021

Mais alors, quel animal préférez-vous soigner ?

Elle avait posé son cocker sur la table et son beau manteau sur le dossier d’une de mes chaises en plastique. Tandis que je me concentrais sur la jeune chienne, qui hésitait entre bondir et se laisser amadouer, elle regardait le poster défraîchi au mur, le matériel bien rangé sur la paillasse et ma blouse bien propre. Je caressais Azul sans lui prêter attention, transformant l’air de rien mes caresses en palpations investigatrices. J’entendais, dans ce silence des débuts de consultation, la grosse voix de M. Baup à travers la porte de la salle de consultation, venu demander des conseils pour une de ses génisses.

Dans sa cote verte, il me regardait préparer ma tenue de combat. Pantalon en plastique façon ciré, bottes, gants de fouille, dispositifs intra-utérins, pistolet, gel lubrifiant. Je m’apprêtais à passer derrière les vaches laitières pour le suivi mensuel de repro, et le racleur à lisier était en panne. L’éleveur avait bien tenté de pailler par-dessus, mais peine perdue. La première vache qui prendrait peur pédalerait sur le béton pour s’éloigner de nous… et nous crépirait. Les suivantes aussi d’ailleurs. Il faudrait fermer la bouche pour ne pas en avaler.

Il était entré à la traîne, car Bulle s’était déjà jeté sur moi, pattes en avant, langue en vrac, bien décidé à me rouler la pelle du siècle. Je l’avais attiré dans la salle de consultation en m’accroupissant et en tapant dans mes mains d’un air encourageant, il avait saisi l’appel au jeu d’un bond. Seul mon masque m’avait protégé de l’affection torride de ce pitbull. A moitié désolé, à moitié mort de rire, son maître l’avait ramené à lui en tirant sur sa laisse.

Le silence était sans doute trop pesant. Nous étions assis chacun d’un côté de la table de consultation, lui sur un tabouret, moi sur le fauteuil que j’avais fait rouler jusque là. Sanah gisait sur le flanc, la respiration très calme, désormais incapable de marcher seule. Ses yeux blanchis guettaient nos mains, nos caresses, ses oreilles frémissaient à nos mots, surtout à ceux de son maître. A cette voix qui les liait depuis plus de quinze ans déjà. M. Lisos essayait de ne pas pleurer, mais je voyais les taches sur son masque. Il se demandait visiblement s’il pouvait l’enlever pour se moucher, alors, sans un mot, je lui tendis une feuille de papier essuie-tout. Il se détourna vers la fenêtre tandis que ma main restait sur Sanah, que mes doigts jouaient dans sa fourrure. Médusé, il regarda passer un vieux monsieur avec une agnelle dans les bras. Il sourit.

M. Garbet avait été l’un des piliers du canton, peut-être du département. Il y a quelques années, il m’avait raconté la création des premières coopératives, les syndicats, les tracteurs soviétiques, les réunions à Paris. Moi, je ne l’avais connu que dans sa vieille étable, avec sa fourche et sa brouette. Un voisin m’avait glissé que son frère était mort d’avoir trop travaillé à sa place, « pendant qu’il faisait le communiste ». Un de ses veaux agonisait au milieu du couloir, pris de sortes de convulsions. Pour meubler, alors que nous attendions que passe la perfusion que je venais de poser, pour une fois, ce fut lui qui me posa des questions.

Elle ne devait pas avoir plus de 14 ans. Son père était resté dans la salle d’attente, la poussant gentiment dans le dos. Extrêmement timide, elle avait posé sa boîte à chaussure sur la table et ôté le couvercle percé de quelques trous grossiers. Elle n’avait pas prononcé un mot, à peine peut-être un « bonjour » étranglé que je lui avais rendu avec un sourire des yeux. J’avais pris son lapin sur mes genoux en me calant dans mon fauteuil, rassurant Oberyn avec juste ce qu’il fallait de douceur et de fermeté. Au fil de mes questions sur l’alimentation et le mode de vie de son premier animal, elle s’était détendue. Je ne me suis jamais trouvé très impressionnant, mais il y a tout un decorum, et même un rituel, dans une clinique vétérinaire.

Appuyés sur la barrière, nous regardions les deux porcs qui se levaient et venaient nous voir. Le groin inquisiteurs, ils exploraient mes mains et mon pantalon, et calculaient sans doute la probabilité d’avoir à manger, ou, à défaut, des gratouilles derrière les oreilles. Je n’ai jamais été très à l’aise avec les cochons, c’est une espèce que je connais mal, je lis avec difficulté leurs réactions, mais ceux-là m’inspiraient confiance. Deux beaux bébés de 120kg dans un petit parc parfaitement propre et paillé, mais avec d’invraisemblables pustules sur l’intégralité du corps. Qu’est-ce que c’était encore que ce machin ?

J’étais resté assis sur mon fauteuil, derrière le petit bureau de ma salle de consultation, et l’avait invitée à ouvrir la caisse de transport de son chat, tandis que je remplissais sa fiche. Le jeune animal sortit tout d’abord timidement, puis se décida à partir en exploration. Il commença par renifler avec circonspection les pieds de la table, puis avisa mes genoux. Un instant plus tard, il se frottait à moi en posant ses pattes sur mon clavier, tout en ronronnant comme un vieux moteur. Encore un dont je ne risquais pas d’entendre le cœur.

Il m’attendait, fier comme Artaban. Je ne pus m’empêcher de lui faire la réflexion, puisque c’était le nom de son étalon. Il était beau comme une photo de ces anciens comices, tenant le gigantesque comtois par la couette, cette espèce de dreadlock formée dans la crinière et utilisée pour conduire les chevaux sans leur mettre le licou, juste en posant la main sur leur encolure. Le gigantesque animal me toisait paisiblement, les arses bombées, l’encolure à peine encapuchonnée, les naseaux frémissants, tandis que son petit propriétaire semblait porté par la splendeur de son cheval. Derrière eux, tranchant entre le vert du pâturage et le bleu du ciel, il y avait les Pyrénées et leurs dernières neiges, quand elles hésitent encore entre le vert des première feuilles, le noir des roches et le blanc des glaces. Et moi qui n’avais à la main qu’un flacon de vaccin au lieu d’un appareil photo !

Il parlait à sa génisse tout en l’arrimant fermement, mais avec douceur, à la barre de métal délimitant l’auge. Je n’avais qu’une seule injection à lui faire mais la jeune bête n’était pas habituée à ce genre de traitement. Je ne pipais mot, me concentrant pour faire l’injection vite, mais aussi le plus doucement possible. Introduire l’aiguille très lentement, pour ne pas qu’elle surréagisse, bien maintenir le contact avec son cou. Il lui parlait pour l’apaiser et ses mots auraient pu n’avoir aucun sens, mais il commentait ma façon de travailler, appréciant ma douceur avec sa bête. « Tu vois, il aime les vaches, lui. »

Le mail était arrivé via l’adresse du blog. Il sentait les questions recommandées aux lycéens par leurs professeurs. « Posez des questions à un professionnel du métier que vous envisagez de faire, voici une liste de propositions. » Je soupirais franchement. Cela prendrait des heures de répondre correctement à tout cela, et il y avait déjà plein d’éléments sur le blog. Alors je proposais : « si vous ne deviez garder qu’une question, laquelle serait-ce ? »

Mais alors, quel animal préférez-vous soigner ?

Pourquoi êtes-vous vétérinaire « mixte » ?

Je crois n’avoir jamais donné la réponse attendue. Chacun me voit travailler avec son animal, et dans l’immense majorité des cas, parce que je suis calme et que j’aime ce contact avec mes patients, apprécie ma façon d’interagir. Et se dit que vraiment, j’aime les chiens/chats/chevaux/lapins/vaches/moutons/ratons-laveurs… Chacun en déduit que c’est son animal que je préfère soigner. Et à chaque fois, ma réponse surprend.

Si j’avais préféré les chats, ou les chiens, je serais dans une ville, sans doute de taille moyenne. Je n’assurerais sans doute plus mes urgences, profitant plus sereinement de ma vie personnelle le soir et les week-ends. Je ferais sans doute plus de médecine complexe, quoi que je sois déjà pas mal servi, et aucune vache ne me crépirait de lisier, aucun cheval n’essaierait de m’écraser contre un mur, et je n’aurais pas à me poser des questions compliquées mêlant santé, bien-être animal, revenu de l’éleveur et santé publique.

Si j’avais préféré les chevaux, j’aurais poursuivi mon projet initial lorsque j’étais entré à l’école vétérinaire, et... je me demande bien où je serais aujourd’hui. J’imagine que j’aurais pu être vétérinaire dans une grosse structure, spécialisé dans les boiteries des chevaux de sport. Allez savoir.

Si mon intuition initiale s’était confirmée, je serais resté dans la région d’élevage où l’on m’a formé à l’obstétrique et à la médecine bovine. J’aurais été, je crois, très impliqué dans des organismes techniques et sanitaires. Passionné par les interactions complexes qui font la réussite – ou l’échec – d’un élevage, amoureux, en quelque sorte, de ces gens qui consacrent leur vie à ce paradoxe : élever des bêtes qu’ils apprécient, en sachant très bien leur destination finale. Et nourrir les gens.

Mais aucun de ces projets ne m’a suffi, et les années l’ont confirmé : ce que j’aime, c’est l’infinie variété des situations professionnelles que je rencontre. Même la gestion de ma « petite » clinique. Passer du cochon d’Inde au taureau, du cheval en colique à la broncho-pneumonie d’un chien, d’une virose féline à la préparation d’un audit d’élevage laitier.

Ce que j’aime, c’est l’humain à travers l’animal, cette rencontre qui montre le meilleur, et le pire.

Ce que j’aime, c’est l’animal qui révèle l’humanité.

jeudi 10 septembre 2020

Ce dont j'avais besoin

C’était la dernière chose dont j’avais besoin. Au volant de mon monospace, je regarde les platanes sans les voir, je file le long des routes, je file… la journée a été éprouvante. Une charge de travail normale, jusqu’à ce que mon associé se retrouve coincé avec des chiens de chasse à suturer et, moi, avec toutes nos consultations à gérer tout seul. La matinée avait été du même tonneau, cette fois c’était moi qui avait géré une urgence qui avait tout décalé. Une ASV en vacances, donc plus de travail, là aussi.
Et à 18h45, d’un air désolé, mon assistante avait passé la tête par la porte alors que je finissais une insémination artificielle : « Sylvain, il y a un vêlage au GAEC Cazeaux, une torsion, d’après l’ancien. »
A l’intérieur, je m’étais effondré. J’avais réussi à tenir jusque là en imaginant la quille à 19h00, le retour à la maison, le calme, pas d’astreinte, le repos le lendemain. J’avais souri, sans doute un peu crispé, je m’étais excusé auprès de la propriétaire de la chienne, qui n’avait plus besoin de moi, et j’étais parti, après un coup d’œil mécanique sur ma boîte de vêlage.
J’appréhendais d’autant plus ce vêlage que la nuit précédente, j’avais réussi à me faire une contracture d’enfer dans le dos et le cou. L’ibuprofène m’aidait à tenir, mais : réduire une torsion sur une de ces blondes de 600 à 700kg ? Sans finir de me fracasser le dos ?
Je file le long des routes, et, enfin, je monte le petit chemin qui permet d’accéder à la stabulation. C’est une grande exploitation, le GAEC Cazeaux. Familiale. Alors que j’arrive au carrefour entre les bâtiments, je vois l’ancien, avec sa casquette et son éternel bleu de travail, pointer du doigt la vieille étable et la petite stabulation qui y est adossée, à ma droite. J’évite le border débile qui essaie de manger mes pneus (et parfois mes mollets), et je gare ma voiture le long des barrières.
M. Cazeaux l’ancien s’approche derrière moi alors que je chausse mes bottes en surveillant le border d’un air mauvais. En enfilant ma chasuble de vêlage, je me déshabille, dans le même temps, de tout ce qui occupait mon esprit à la clinique. Le trajet et ses platanes, sans doute, m’y ont aidé. Je suis ici, et maintenant, devant la vieille stabulation, et il y a cette blonde, coincée entre deux barrières, qui me regarde paisiblement. Au sol, je vois les morceaux de scotch orange qui maintenaient le capteur de vêlage attaché à la queue de la vache. Sans doute l’invention qui a sauvé le plus de veaux ces trente dernières années, cette petite machine envoie une alerte à l’éleveur lorsque la mise-bas est imminente.
Je pose ma boîte de vêlage et le flacon de gel dans la paille, passe mes gants, les enduits de fluide visqueux. C’est un grand gabarit, cette blonde. Une vache à son deuxième vêlage, comme me l’apprend M. Cazeaux à qui je pose la question. J’avais craint une génisse, et donc une quasi-certitude de césarienne dans cet élevage. A tout prendre, si cette journée doit se finir sur de l’obstétrique, j’aime autant que ce soit sur un corps à corps plutôt que sur une chirurgie.
Il est 19h00 et le soleil descend doucement. J’admire le vallon, le ciel encore bleu, je profite de la température, idéale, et du parfum de la vache et de la paille. Des chatons jouent dans le matériel agricole désaffecté empilé sous une remise. La vulve de la vache ne me semble pas très dilatée, bien que les ligaments soient idéalement relâchés. Elle est parfaitement propre. Elle n’a fait aucun effort d’expulsion depuis que je suis arrivé. La main bien à plat, j’écarte les lèvres vulvaires et explore le vagin. Très sec. Elle n’a même pas expulsé un peu de liquide. Je laisse ma main suivre la courbure du vagin en enfonçant mon bras, et mon pouce suit la torsion. Anti-horaire, comme d’habitude. Un peu désemparé, je ne sens pas le col du tout.
« C’est bien une torsion. Un demi-tour je suppose. Je ne trouve pas le col, précisé-je.
- Une torsion, je m’en doutais, de toute façon, cette vache, elle aurait du le vêler toute seule. »
En attrapant d’un geste machinal la visière de sa casquette, l’ancien a choisi ses mots, il est prudent : comme toujours. Mais je sais très bien que s’il a dit que c’était une torsion, c’est que ce serait une torsion.
De façon plus vigoureuse, je palpe le cul-de-sac vaginal. Où se cache ce foutu col ? Il n’est sans doute presque pas ouvert, et je commence à craindre à nouveau la césarienne. Si je ne peux pas passer le col, je ne pourrai pas réduire la torsion. Et puis, à force de fouiller – dans l’indifférence la plus totale de la vache qui ne me gratifie même pas d’un effort de poussée – je finis par passer. Ma main gantée s’égare dans le bouchon muqueux puis le gel amniotique. Je ressors mon bras droit, contemple les glaires vaguement hémorragique, puis explore avec ma main gauche. Pas mieux. J’y retourne avec la droite. Au bout du chemin, je vois la voiture de Séverine Cazeaux qui se gare. Cazeaux la jeune, en short et en t-shirt, avec ses bottes courtes et les jambes maculées de bouse : elle n’a pas 25 ans et elle fait déjà l’essentiel du boulot dans cette exploitation. Aujourd’hui, c’est elle, l’éleveuse. Son père préfère les tracteurs.
Le border débile la suit comme son ombre.
J’ai repassé le col et j’explore, je m’enfonce, l’angle de ma mâchoire se colle contre l’anus de la vache tandis que son vagin engloutit mon épaule. Pourvu qu’il ne lui prenne pas l’envie de pousser et de remplir mon col de merde.
« Alors ? s’enquiert-elle ?
- C’est une torsion, lui répond son grand-père.
- Tu l’avais dit !
- Je n’y comprenais rien quand je mettais la main !
- Quand vous n’y comprenez rien, c’est que c’est une torsion, vous le savez très bien, souris-je.
- C’est vrai, me répond l’ancien avec un sourire en coin. C’est vrai. Et je n’ai pas votre longueur de bras ! »
Oui, je suis grand, et c’est ce qui va sauver le corps à corps que j’espère. Le veau est extrêmement profond, il est complètement à l’envers, sa tête posée en bas du ventre, au niveau du pis. Si j’étais un peu plus petit, je ne pourrais que me résigner à la césarienne, dans cette configuration. Et malgré ma taille, je vais avoir besoin qu’elle m’aide : le veau est trop loin. Alors je ressors mon bras de la vache, et je place mes deux avant-bras dans son vagin. Puis j’écarte. La réaction est immédiate : elle pousse, projetant un flot de bouse. J’inspire un grand coup : je suis à ma place, ici, dans le calme de cette stabulation, avec le grand-père et la petite-fille. Les deux bottes calées dans la paille, les bras dans ce vagin, avec ces chatons qui jouent et les autres vaches qui regardent, curieuses ou inquiètes, en cette parfaite soirée de fin d’été.
Plusieurs fois, je répète le mouvement. A chaque fois, elle pousse, elle expulse même un peu de liquide. Alors je retourne dans ses profondeurs, et, satisfait, pose enfin la main sur l’oreille et le cou du veau. Cette fois, je vais avoir de quoi pousser. Je tente une première fois : mon effort est vain. Je change de bras. Peut-être que j’aurai plus de force avec le gauche, en me servant de mon dos ? Je dois pousser dans le sens horaire, un demi-tour, pour réduire la torsion. Le veau doit peser une cinquantaine de kg, il doit y avoir autant de liquide là-dedans. Je recommence avec le bras droit. Mon poignet ne tiendra pas la force que j’applique, je sens la douleur venir. Alors je ferme le poing et je m’enfonce encore un peu plus. M’appuie sur l’angle de sa mâchoire. Change de bras à nouveau. La vache se dandine inconfortablement. Le veau n’a pas encore bougé mais je sens que je tiens le bon bout. Je remets mon bras droit, cette fois je sens comment forcer. J’entame une longue, très longue poussée, poing serré, pour remonter la tête du veau à sa place. Tout en puissance et en lenteur, ça va venir, je veux que ça vienne, je ne veux pas opérer. Alors je pousse et j’oublie l’ancien et la jeune, les chatons et la vache, je force, elle force aussi, maintenant, et ça peut m’aider, et se tortille et se dandine, le mouvement commence, cette lente bascule : l’utérus tourne. La chaussette vrillée se détord et la tête du veau est désormais au zénith.
Je recommence à bavarder avec les Cazeaux, la suite n’est plus qu’une question de patience. Même si la vulve est peu dilatée et le col, pas du tout, je sais qu’elle va très vite se préparer si je l’aide. Tout en douceur, je déroule les membres antérieurs du veau dans le vagin, et je stimule les poussées de la vache en écartant les avant-bras. Séverine Cazeaux s’étonne du temps que prend le vêlage. Il ne s’est pourtant pas passé 15 minutes. Son grand-père rigole.
« Tout va pourtant très vite, dis-je. Ce n’est pas une course de vitesse, un vêlage. Il a bien le temps de sortir, celui-là. Je pourrais même m’en aller, en fait : elle n’a plus besoin de moi.
- Ah non, hein, vous ne partez pas ! Boudu, si mon père était là, il serait fou de vous voir comme ça, à ne rien faire derrière elle, à attendre !
- C’est ce qui est le plus difficile, en médecine, de ne rien faire. »
Je souris mais je suis très sérieux. Elle a raison. Son père trépignerait, il aurait peur que le veau meurt, il veut de l’action, même s’il déteste le sang et les chirurgies. Rien de pire, pour lui, que d’être spectateur.
Il arrive, d’ailleurs, son père, je vois sa voiture sur la route, loin, là-bas entre les platanes, au fond du vallon.
Moi, je masse le col, je maintiens les antérieurs dans le passage, j’essaie de garder la tête dans l’axe. Quand sa mère pousse, elle ne peut passer le col, pas encore assez dilaté, et part sur le côté. Alors, je retourne la chercher. Mes épaules sont couvertes de bouse, mais je ne crois pas en avoir dans le cou ou sous la chasuble.
Petit à petit, le col s’efface. Le veau est gros, mais il passera sans difficulté le bassin de sa mère. La jeune rigole : « mon père arrive, je vais mettre le palan en place, sinon il ne va pas comprendre.
- OK, je vais prendre un air affairé ! »
Il arrive et il voit que nous sourions. Devine-t-il que nous sommes en train de le chambrer ?
« Aaah, M. Balteau, alors, ce veau ?
- Il arrive, il arrive ! »
Je ris.
Je ris et j’amène les onglons à l’orée de la vulve. De la nature, comme disent certains. Je vérifie : la tête a passé le col, mais il serait ambitieux de tirer tout de suite. Laissons-la se dilater encore un peu. Juste cinq minutes. Quelle heure peut-il être ? J’ai perdu le compte.
Elle me passe les cordes de vêlage, je les place soigneusement sur les pattes du veau. Ma prise est meilleure, je tire un peu.
J’annonce : « Si vous ne voulez pas avoir mis ce palan pour rien, il va falloir se dépêcher de tirer ou je le sors tout seul avec sa mère ! »
Alors elle attache les cordes au crochet, et tire sur le palan. Le veau vient, doucement, je n’entends aucun bruit de déchirure dans le vagin, il avance, avec une lente fluidité, et je le réceptionne pour amortir sa chute. Immédiatement, il secoue la tête et la relève.
Dans dix minutes, il sera debout.
Il est 19h45.
Ça va drôlement vite, un vêlage.
Et c’était exactement ce dont j’avais besoin pour finir cette journée, mais... je ne le savais pas.

P'tite blonde

vendredi 3 mars 2017

Vitesse

Il y a… sa voix au téléphone. Il stresse, toujours. Il veut toujours bien faire, il ne sait pas trop comment. Il n'a pas grandi dans une ferme, il n'a pas les bases, il n'a pas les routines, les bonnes et les mauvaises. Il n'est pas tout jeune, il a appris le métier sur le tard, après avoir exercé plusieurs boulots de bureau, bien loin des bouses et et des champs. Il est très scolaire. Il bouscule nos habitudes en ne pensant pas comme les fils et filles d'éleveurs.
Mais ce soir, la voix de M. Maudan n'est pas aussi posée que d'habitude. Et surtout, derrière lui, j'entends ce beuglement. Court, intense, un appel, une détresse : caractéristique. Le cri du nouveau-né qui panique et qui souffre.
« Attachez la vache, j'arrive »
J'ai à peine décollé de mon canapé que je suis déjà au volant de ma voiture, bottes au pieds. Le veau meurt, mais il n'est pas loin et je peux peut-être arriver à temps. Ma femme me dira plus tard qu'elle ne m'a jamais vu partir si vite sur une urgence.
Parce que bon, les urgences : soit elles sont si urgentes qu'il est déjà trop tard, soit elles peuvent attendre. Un peu. C'est peut-être une exception.
Alors je fonce. Je maltraite la boîte de vitesse, je fais ronfler le vieux diesel. A 23h, il n'y a personne sur les routes. Tant mieux. Je dévore les cinq kilomètres et plante ma voiture dans le chemin défoncé qui conduit à la petite stabulation d'appoint où il enferme les génisses pour leur premier vêlage. Je laisse tomber les gants ou la chasuble, je ne saisis que ma lampe frontale – il n'y a pas l'électricité, ici – un flacon de lubrifiant, des cordes pour attraper les pattes du veau, et mon palan. La nuit est très claire, et silencieuse. C'est une fin d'hiver très douce, mais il n'y a pas encore le bruissement des insectes, nous sommes loin de la route. Le clocher-mur de l'église qui surplombe le village et le vallon est la seule lumière dans ces prés isolés et ces chemins désertés. Personne, ou presque, n'habite ici. Et à cette heure-ci, les volets sont fermés, les gens dorment. Sauf les éleveurs qui veillent leurs vaches, et les vétos qui courent partout.
Là-bas, dans le pré, sous le petit toit, je vois la lampe de l'éleveur qui bouge. Surtout, j'entends le veau qui gueule. Toujours le même appel d'incompréhension, de souffrance, de panique. La mort qui vient. Je saute la barrière avec ma trousse de réa et mes cordes, bouscule en passant une limousine que je n'avais même pas remarquée. Les moufles de mon palan tapent l'un contre l'autre, le bruit métallique lui fait peur. J'espère qu'elle ne va pas m'emmerder. Dans le vallon, j'écoute le reste du troupeau qui beugle son mécontentement en entendant les appels du veau. Les vaches peuvent être très susceptibles, dans ces conditions.
La mère est couchée. Lui est coincé, le bassin qui ne passe pas. Il s'agite pour se dégager, elle ne pousse plus. Il sursaute comme un pantin, le thorax et une bonne partie de l'abdomen largement dégagés. Il suffit juste de le tirer, j'installe mes cordes, j'indique à M. Maudan de placer une autre corde autour d'un pilier de l'abri. Nous tirons le veau, j'essaie d'imprimer une rotation. Pas moyen. Nous déroulons le palan, en fixant une extrémité à la corde du poteau, l'autre aux cordelettes aux pattes du veau. Il suffit d'une traction pour le libérer. Il s'étrangle, je lui saute dessus. Accroupi contre lui, au cul de sa mère, je vérifie ses voies respiratoires, son nombril. Tout m'a l'air parf…
« L'utérus ! »
Je fais un demi-tour sur moi-même, plante mes genoux dans le sol, et plaque mes mains, mes bras et mon torse. L'utérus a suivi le bassin du veau, il est en train de sortir. Une grosse boule d'une cinquantaine de centimètres de diamètre que j'essaie de maintenir, d'empêcher de s'éverser. Je n'ai aucune chance. Il va lui suffire de deux efforts de poussée, et elle mettra tout dehors. Je ne pourrais pas retenir ça. Mais j'appuie. Je maintiens en offrant la surface la plus large possible, pourrissant mon jean et mon pull de sang et de lochies. Je me colle à la vache, poussant avec mes avant-bras et mon torse, calant le reste avec mon bassin et mes cuisses. Je ne peux pas planter mes mains là-dedans : avec une telle force, je perforerais la matrice avec mes doigts. Je résiste à ses poussées. Une première, longue et puissante. Je suis en apnée. Elle relâche, je repousse et échoue, elle se contracte à nouveau, mais je tiens bon, je glisse dans la boue hémorragique, mes pieds et mes genoux mal calés dans le sol. Le veau respire bien. Pas moi. Je maintiens encore. Elle est épuisée, je compte là-dessus. M. Maudan me demande s'il peut m'aider.
Non.
Elle pousse à nouveau, mais j'ai gagné un peu de terrain. Il y a moins d'utérus dehors. Elle abandonne, je m'engouffre, plaque les cotylédons dans le vagin, et enfonce mes deux bras, points fermés, avec la matrice, dans le vagin. Elle pousse à nouveau, mais je suis enfoncé jusqu'aux coudes, j'ai bien planté mes pieds, je bloque et je résiste. Elle relâche, cette fois je me couche et déroule avec mon bras entier son utérus à l'intérieur de son ventre. Je suis allongé par terre, le bras droit enfoncé jusqu'à l'épaule dans son vagin et son utérus, et j'ai gagné. Je ressors vite, pour qu'elle n'ait plus envie de pousser. C'est terminé.
Pour être tranquille, je fais une épidurale, anesthésiant ses sensations au niveau du bassin et du vagin. Il ne me reste plus, par acquis de conscience, qu'à fermer la vulve avec un laçage appuyé sur des épingles.
La mère va bien, et le veau aussi. Je suis couvert de sang des pieds à la tête. M. Maudan me sourit de toutes ses dents. J'éclate de rire.
C'est jubilatoire, et libérateur. J'aime ce vallon, cette vitesse et cette victoire.

mardi 28 juin 2016

Jour sept. Motif : vaccination FCO

Jour sept

Motif : Vaccination FCO

Ce matin, c'est tournée FCO. Les vaccins contre la fièvre catarrhale ovine, ça a tout pour plaire. Le virus circule, mais personne ne voit d'animal malade (ici). Le vaccin est obligatoire, avec certification (donc réalisation par le vétérinaire) pour l'export des broutards (jeunes bovins) en Espagne ou en Italie.

Oui, nous exportons nos veaux en Espagne et en Italie, où ils sont engraissés, abattus et mangés. Nous nous mangeons du cul de vieille vache laitière de réforme, les voisins nous envoient même leur bidoche de vieille. C'est ce que les Français préfèrent. Bizarre.

Bref, nous exportons nos veaux, mais notre pays n'est plus indemne contre le sérotype 8 de la FCO. Du coup, il faut que les veaux soient vaccinés (deuxième injection depuis au moins 12 jours pour l'Italie) ou désinsectisés (c'est transmis par des moustiques) puis testés contre la maladie sur une prise de sang (pour l'Espagne). V'là l'bordel. Pour l'instant, le vaccin est gratuit, mais plus la vaccination. Donc nous facturons nos visites, pour un virus qui, vu d'ici, ne pose aucun problème, juste pour exporter les veaux (je ne dis pas qu'il n'en pose pas, de problème, mais dans le coin… non). Du coup nous essayons de ne pas coûter trop chers aux éleveurs, et pour ce faire, nous mutualisons et groupons les visites, ce qui permet aussi de ne pas gaspiller de dose de vaccin, idéalement (hem) conditionné en flacons de 50.

Ces tournées sont des rallyes. De saut de puce en saut de puce, avec de brusques accélérations sur la grande départementale, en esquivant les cyclistes et les tracteurs, on se gare, bonjour, on pique, ça prend un instant, on tamponne les cartes, et puis on appelle le suivant. Parce qu'évidemment, tout le monde fait les foins, en retard à cause de la météo, donc en urgence. Ce n'est même pas la peine de se pointer dans les fermes sans prévenir, et il est hors de question de les faire poireauter toute la matinée. Comme nous avons du mal à être précis sur les horaires (par exemple, je n'étais pas censé amputer un chien d'un doigt ce matin avant de partir vacciner), nous avons trouvé cette solution : téléphoner pour prévenir que nous serons là dans une dizaine de minutes. Ça fonctionne.

Je viens de vacciner quatre veaux (étiquetés « urgents » : on préfère vacciner des lots plus grands, mais l'éleveur n'en a aucun plus jeune que nous pourrions grouper avec, et ceux-là doivent partir vite – vous devriez voir le bordel que ça représente au secrétariat pour organiser ces tournées – louées soient nos ASV).

- Et au fait, Sylvain, vous vous rappelez du veau d'une heure du matin ? Celui que vous êtes revenu voir avec votre fille. Il a belle allure, non ?

M+2

- Par contre, vous pourriez regarder celui-là ? Il a de la diarrhée depuis hier soir, ce n'est le cas d'aucun autre.

Alors je change de casquette, passe du vaccineur fou au vétérinaire traitant, je sors mon stéthoscope et mon thermomètre. Il faut que je change de temps. Je ne suis plus une machine à vacciner, je ne suis plus une machine à vacciner, je ne suis plus... Cardio-pulmonaire ok, ça gargouille dans les boyaux, la palpation abdominale est souple mais rapidement douloureuse. Nombril sec et non douloureux. Veau de huit jours. Rota, corona ? Ou colibacille ? C'est bizarre en l'absence d'autre animal malade dans le lot. Ces veaux sont magnifiques… Je penche pour un coli, et retourne à la voiture chercher le traitement après une rapide fouille de sa pharmacie, où je ne trouve rien de pertinent. Gentamycine, flunixine, ça devrait suffire.

Je prépare mes seringues, laisse deux doses pour les deux prochains jours, et rédige mon ordonnance. Date, nom, adresse, identification du bovin, nom des médicaments, temps d'attente, tampon, signature.

Et je bondis à nouveau dans ma voiture.

vendredi 24 juin 2016

Jour trois. Motif : échange intracommunautaire de bovins

Jour trois
Motif : échange intracommunautaire de bovins

Je m'évade à grande vitesse de la clinique, faisant comme si je n'avais pas vu M. Barguelonne entrant en regardant partout où se cache le vétérinaire.

C'est l'heure des tampons. Je file en vitesse sur la départementale, me gare à l'arrache devant la stabulation. C'est le bordel, il y a encore des veaux dans le parc de tri. Je prends mon carnet, je fais le tour, ils sont tous debout, ils respirent normalement, les boucles sont en place. Je relève des numéros, au pif. Joli lot de blondes. Les employés de ce centre d'allotement me saluent en hurlant : c'est leur seule chance d'être entendu dans le vacarme des veaux qui meuglent et des barrières d'acier qui claquent. Je lève la main en retour, sans m'attarder, je dois être revenu dans quarante minutes à la clinique pour la suite des rendez-vous.

Mon ordinateur sur l'épaule, ma mallette à la main, je rentre dans le bureau et m'assieds à mon poste en saluant les deux forçats de l'export. Le patron n'est pas dans les environs. Deux lots aujourd'hui, et quatre certificats. Depuis le début de l'année, je suis VOP. Vétérinaire Officiel Privé. J'ai un beau tampon avec une Marianne, et tout un tas de textes réglementaires européens sous la main.

Premier lots, des mâles, vaccinés contre la Fièvre Catarrhale Ovine, sérotype 8, depuis plus de 60 jours. Je vérifie tampons et signatures. Ils sont là depuis moins de six jours, ils ont des attestations de désinsectisation, les vaccins sont en ordre. Je me connecte au Trade Control And Expert System. TRACES. Le mot de passe, la recherche du certificat pré-rempli. Contrôle des adresses, du lot, du transporteur, des attestations. Vérification du temps de trajet. Du plan de route. Tout est comme d'habitude : au carré. Je clique sur la partie qui m'est réservé, la certification. Clic-clic-clic-clic-clic-clic-2004-315-2003-467-ce-2004-315-2003-467-ce-2004-315-2006-467-clic-les animaux ont été contrôlés le-clic-valable 10 jours-clic-BT-2-animaux-clic-8(1)(b)-clic-BT-3-désinsectisation le-clic-BTA-5-Vacciné sérotype-8-clic-clic… Soumettre décision. Espagnol. Enregistrer sous, impression en deux exemplaires, tampons, tampons, tampons, signature, signature.

Lot suivant, des mâles blonds non vaccinés, mais désinsectisés et dépistés par PCR contre le sérotype 8, j'écris à la main, « animales son sometidos, con resultado négativo, a un test PCR contra el serotipo 8 de la FCO », je vérifie toutes les cartes, tous les résultats des PCR, cette fois-ci tout est bon, pas d'erreur, je retourne sur TRACES-clic-clic-clic, encore deux lots, il manque une adresse, coup de fil en Espagne, discussion rapide, nouveau client, l'exportateur lie l'organisation destinataire au certificat TRACES, je me connecte, j'uploade les myriades d'attestations et certificats, je reclique partout-2004-315-clic-clic-clic, je signe, je tamponne, nouveau lot, cette fois des femelles vaccinées depuis plus de 60 jours, tout est en règle, je retourne à l'écran de recherche des certificats, et je recommence, les clic, les 2004-315, les dates, les tampons, les signatures, puis les femelles avec désinsectisation et test PCR, je contrôle tout, je reclique, 2003-467-ce, soumettre, imprimer, signer, tamponner.

J'en profite pour valider le registre, faire les sauvegardes.

45 minutes. On a été bons. Ils ont super bien assuré la préparation documentaire, je salue tout le monde et repars aussi vite que je suis venu. Nous facturons ça à l'heure : tout le monde a intérêt à ce que ça dépote, et ça dépote. Quand rien ne cafouille. Car s'il faut expliquer au boss que non, ce veau ne part pas…

J'arrive à la clinique, madame Arrats vient de s’asseoir en salle d'attente pour Zéphyr, pour une diarrhée qui dure depuis trois jours. Je me lave les mains, j'enfile ma blouse blanche. Je
change
de
temps.

J'ouvre la porte de la salle de consultation.

- Bonjour madame, entrez je vous prie. Vous allez bien ?

mardi 19 avril 2016

Regard : Petit blond

Juste pour le plaisir

samedi 16 avril 2016

Il est deux heures du matin

Il est deux heures du matin et ce n'est certainement pas la meilleure heure pour réfléchir. Ou pour écrire. Je ne suis pas de garde mais mon collègue m'a appelé en renfort vers minuit pour un vêlage : il avait une autre urgence. Le vêlage aurait sans doute pu attendre. Mais à quelle heure aurait-il fini ? Mieux vaut partager les emmerdes que les accumuler individuellement.

Il est deux heures du matin et dans la voiture, pendant les vingt minutes de route qui séparent l'étable de M. Louge de mon lit, je refais le match, je pense, j'argumente, je râle, je réfute. Je rate un embranchement. Manœuvre foireuse, je me remets sur les rails en esquivant les lièvres. Ce fut un vêlage sans grâce. Pas du sale boulot, mais pas un travail satisfaisant.

Une vieille routière, qui n'a jamais eu besoin d'aide pour vêler, avec un bassin en or. Un gros veau vigoureux, avec une légère torsion, un cou replié. J'ai réduit la torsion, allongé le cou du veau avec une corde bien placée. Et puis nous avons tiré. La tête est bien restée dans la filière pelvienne, pas de recul. Les épaules ont commencé à coincer. J'ai choisi d'insister. Il devait pouvoir passer. Un palan à trois tour, un opérateur costaud, avec parfois mes renforts : nous avons tiré fort, mais pas trop fort. J'ai du basculer la vache en soulevant son postérieur lorsqu'elle s'est enfin décidée à tomber. Lui écarter les cuisses pour faire bouger le bassin, réajuster des angles, tandis qu'il déplaçait le point d'attache du palan. Non, nous n'avons pas tiré si fort. Bien sûr, si les épaules sont venues sans effort excessif, je ne sais si je peux en dire autant du cul du veau. Trop de temps entre l'extraction de la moitié antérieure et celle de la moitié postérieure. Jusqu'à la délivrance. La rupture du cordon, et le veau sur la banquette de l'étable. Il respirait. Le cœur trop rapide, trop superficiel, nous l'avons suspendu, un peu, j'ai nettoyé le fond de sa gueule, j'ai injecté un analeptique, pour le faire démarrer. Sans doute inutile - vraiment ? - mais tellement réconfortant. On aime se dire qu'on fait quelque chose.

Je suis resté une demi-heure, pour le surveiller, l'aider à démarrer. Le vagin et le col de la vache étaient parfaits. Aucune déchirure. Non, nous n'avons pas tiré si fort que ça. Alors, pourquoi cela a-t-il été si difficile ? Pourquoi a-t-il autant souffert ? Et surtout, va-t-il survivre ? Ai-je fait les bons choix ?
Oui : puisque nous n'avons pas tiré si fort, puisque j'ai réussi à gérer techniquement chaque étape de la naissance. La torsion, le cou replié, l'extraction de l'avant, celle de l'arrière. Puisque, sur le papier, tout s'est bien passé.
Non, puisque le veau a vraiment du mal à démarrer, parce que son pronostic vital est sérieusement engagé (ça veut dire : il y a trop de chances qu'il y reste).

Bien sûr, j'aurais pu faire une césarienne. Mais bon : sur une vache de dix ans qui a toujours vêlé seule, avec une excellent bassin, une bonne préparation, un veau qui s'est bien engagé dans la filière, sans aucun indice de recul des membres ou de la tête, pour laquelle la force d'un seul homme sur un palan à trois tours a suffit, même si ce fut musclé ?

Il est deux heures du matin et je suis devant mon clavier, avec un mauvais sentiment d'inachevé. Le vêlage est un acte entier, après lequel on peut aller se coucher avec le sentiment du devoir accompli. Quelle que soit la façon dont les choses se sont terminées. Pas cette fois.

Pourquoi ?

jeudi 30 avril 2015

Jumeaux

Il est venu à la voiture tandis que j'enfilais mes bottes. Une montagne de muscles, le genre à ne pas avoir besoin de coéquipier quand il faut tirer sur le palan. Un sourire, quelques mots, et le vif du sujet :

- Ben tu vois, Sylvain, il y a deux veaux, un je pense que c'est l'arrière parce que j'ai pas trouvé la tête, et il est mort. J'ai réussi à mettre les cordes aux pattes. Et puis l'autre il vient avec la tête, tout en même temps !

En général, ils sont petits, les jumeaux, le souci c'est que tout se coince. Faut en repousser un, et remonter l'autre. Mais là, je ne comprends pas. Les pieds sont énormes. Ce sont bien des postérieurs. La mère, c'est une jolie blonde, une vieille routière qui n'aura pas de mal à le sortir, mais deux comme ça, là-dedans ? Non ?
Je suis les membres avec mes mains, je palpe et explore. Je trouve la queue et le périnée du veau. OK. Mais il n'y en a pas d'autre ? Je vais plus loin, il était peut-être enroulé, et sortait ses quatre membres en même temps ? Foutrement improbable vue la position.
Non, il n'y a rien. Juste un veau en présentation postérieure.
Je refouille, je fais le tour par l'autre côté. Je m'enfonce, jusqu'aux épaules, je vois que l'éleveur est inquiet. Je file le long de la paroi de l'utérus, au plancher, à la recherche d'une déchirure, une plaie interne par laquelle le second veau aurait pu être "expulsé" dans le ventre. Rien. Tout est normal.

- Heu, je...

Comment lui dire sans le vexer ?

- Bon, il vient de cul, on est d'accord. Les cordes sont bien placées, c'est nickel, on va le sortir, je vais juste la dilater un peu plus. Mais heu... je... heu... je n'en trouve qu'un.

Je vais passer pour un con, là. Ou un incompétent. Ou le vexer.

- Comment ça il n'y en a qu'un ?
- Ben...
- Bien sûr qu'il n'y en a qu'un !
- Mais ?
- C'est la vache d'à côté celle qui a le veau dans le bon sens : ils viennent en même temps !

mardi 16 septembre 2014

Emphysème

Il est 10h. J'étais en train de vacciner des chevaux, mais la clinique m'appelle et m'envoie en urgence chez un éleveur juste à côté. Un vêlage qui déconne. Pas le choix : j'explique la situation aux propriétaires des équidés, ces derniers n'étant manifestement pas fâchés du changement de programme. D'autant qu'il fallait inspecter les bouches et les dents de tout le monde, et que, curieusement, ils n'aiment en général pas ça.

Il ne me faut que cinq minutes pour être sur place. En fait, ce n'était pas forcément si pressé que ça : rien qu'à l'odeur, le travail dure depuis au moins deux jours. Alors une demi-heure de plus, hein...

La vache est allongée sur une vieille banquette en béton, un peu trop courte pour elle, comme souvent : conçus il y a 30 ou 50 ans pour des vaches bien moins grandes que les modèles actuels, les bâtiments sont souvent trop petits... L'éleveur a noyé la rigole de l'extracteur à fumier avec de la paille bien sèche. Nous sommes sous des tôles. Le thermomètre sur le mur, à l'ombre du bâtiment, indique 40°C. Et il n'est que 10h.

Ça pourrait sentir la paille fraîche, ou l'odeur forte, tenace mais pas si désagréable des vaches, mais ça pue la mort. Respiration buccale réflexe, et, pendant trois heures, rien ne passera par mon nez. Des mouches bourdonnent tout autour de nous. Un veau fait le con dans le fond du bâtiment, puis brame un coup en se coinçant entre deux barrières.

"On vient de la ramener du pré, vu que ça passait manifestement pas. J'ai fouillé, mais j'ai rien compris, il y a des pattes partout."

Nous faisons lever la vache, doucement, sans difficulté. J'enfile ma chasuble en plastique, le sac poubelle en plastique vert qui va me servir de sac de cuisson vapeur pour les trois prochaines heures. Une paire de gants de fouille. J'en utiliserai quatre paires en trois quart d'heure. Je finirai par les abandonner devant leur manifeste inutilité.

La vache salue mon arrivée par un coup de pied. Pépette, on va pas pouvoir la jouer comme ça : mise en place d'une corde, attachée bas pour qu'elle puisse tomber sans problème, et d'une mouchette, tenue par le fils de l'éleveur qui aimerait bien être loin, très loin de ce chantier.

J'explore. Le passage est très étroit, le col très mal dilaté. Il y a trois pieds en même temps. Je palpe les articulations, arrache quelques lambeaux de placenta pourri. Je sue déjà. Je repousse le postérieur, ou plutôt : j'essaie. Pas moyen, il a l'air coincé. Où est sa foutue tête ? Sur la droite, en bas, à l'envers. J'accroche le menton du bout des doigts. C'est loin...

La vache pousse fort, mais rien ne bouge. Tout est calé, bien coincé. Sec au possible. Je sors mes bras de là, jette mes gants et part chercher une sonde en silicone, un entonnoir et un bidon d'huile de paraffine liquide. Je vais remplir cet utérus d'huile minérale, c'est le seul truc qui lubrifiera assez longtemps pour le boulot qui m'attend : les lubrifiants à base d'eau, c'est bien, ça épargne les préservatifs, mais si ça doit durer des heures, rien ne remplace les lubrifiants minéraux.

C'est reparti, et je sue à grosses gouttes, je transpire, mon T-Shirt est certainement déjà trempé. Mes gants ont déjà pris le jus, il y a du liquide purulent et de l'huile de paraffine qui me coulent le long des avant-bras. Ne surtout, surtout pas lever les bras.

Je ne vois plus le temps passer. Je crève de chaud. Ramener le veau dans le bon axe. Je ne vais pas pouvoir le découper, parce qu'il n'y a pas la place : il n'est pas si gros, mais il est gonflé d'emphysème. Son cuir est décollé des muscles par les gaz de putréfaction, je finis par prendre un scalpel en prévenant : quand les gaz vont s'échapper par le trou que je vais faire, ça va puer comme jamais. Je suis sûr qu'ils pensaient que ça ne pouvait pas être pire, quand je les ai prévenus. Ils m'ont cru. Après. Le truc quand on fait ça, c'est de ne pas blesser le vagin ou l'utérus. Là, ce foutu col oedématié ne m'aide vraiment pas. Je saisis la lame du scalpel entre mon pouce et mon index, laissant à peine dépasser sa pointe, je lubrifie tout ça et enfonce mon bras. Butée sur le cuir du veau. Du bout du doigt, je vérifie la texture. Je perce.

J'ai fini par réussir à décaler le veau. La tête est toujours mal placée, la vache tombe souvent, se relève, retombe. Un côté, puis l'autre. Elle sait vêler, elle sait faire jouer son bassin, mais là, ça ne m'aide pas du tout. Je noue une corde à chacun des deux antérieurs. Ma première prise est mal assurée, la corde glisse et emporte un onglon. Refixer, resserrer, assurer. La sueur dégouline sur mon visage, de grosses gouttes, lourdes et lentes, qui glissent sur mon front et s'échoue dans mes épais sourcils. Ça gratte, ça gratte horriblement mais je ne peux pas passer mes mains pleines de pourriture sur mon visage. Et ces saloperies de gouttes finissent par déborder mes sourcils pour couler dans mes yeux, ça pique et c'est insupportable, je ne craquerai pas, je ne foutrais pas dans mes yeux le placenta pourri qui me coule sur les doigts.

Les deux antérieurs sont dans l'axe, le postérieur qui venait en même temps est à peu près repoussé. Il faut que je choppe la tête, et le col est toujours trop serré. Pas moyen de travailler à deux bras. Je glisse ma main droite sous son menton, j'essaie de l'accrocher en pince entre l'intérieur et l'extérieur de la bouche. Je commence à le ramener, mais ma main est écrasée par le col et je me coupe les doigts sur ses incisives. Je commence à avoir mal au bras. J'essaie avec la main gauche, à plat sous la tête, échoue, cherche une prise, les orbites. Pas mieux. Je repousse un peu le sternum, échange mes bras, l'un après l'autre, le remonter, j'ai mal, j'ai putain de mal aux tendons de l'avant-bras, je ne peux plus serrer.

J'abandonne et prend une corde. Noyée d'huile de paraffine, je la glisse derrière sa tête. Je passe une oreille, puis l'autre. La boucle sous son cou, en maintenant bien tout en place pour qu'elle ne glisse pas avant le serrage. J'ai si mal au bras que je suis incapable d'aider l'éleveur. C'est lui qui pilote les cordes. Et en plus j'ai merdé, j'ai pris une des cordes des membres dans ma boucle de tête... il faut recommencer.

Je n'en peux plus. Ça fait combien de temps que ça dure. Une heure, deux heures ?

Je m'arrête cinq minutes, appuyé contre une barrière. Je fais des étirements de mon avant bras, c'est atrocement douloureux, j'ai des putains d'étincelles devant les yeux, et ma sueur me pique...

J'y retourne. Remonter la tête, encore, déplier l'encolure, coincer le front du veau contre le col utérin, faire tirer l'éleveur, allonger ce cou. C'est bon. Il tire les pattes, tout est étiré. Mais jamais, jamais ça ne va passer ! Le veau est gros, mais surtout, le col et le vagin sont si enflammés, si oedématiés, que le passage est ridicule !

Alors on va tirer, mais doucement. La vache tombe, se couche sur un côté, sur l'autre. Nous suivons ses mouvements, déplaçons les points de fixation du palan. Il ne faut pas la déchirer... Respecter l'axe, ne pas perdre ce que nous allons gagner, imprimer des secousses, des torsions. Nous progressons par millimètres, déplaçons la mère plus que son veau lorsque nous tirons. Alors il faut arrêter, la bouger, reprendre. Je finirais par la coucher sur le côté puis lever son postérieur avec une corde, ouvrir le bassin et la forcer à respecter l'axe de traction.

L'extraction aura duré plus de quarante minutes. Mais nous l'avons sorti. Gonflé, pourri, mal foutu, mais en un seul morceau. la mère n''est pas déchirée. Il ne reste plus qu'à lui laver l'utérus. Alors je me recouche, reprends le tuyau, le ramène au fond de la matrice et branche un entonnoir. C'est le fils de l'éleveur qui s'y colle. 20L de solution désinfectante caustique, un rinçage.

J'en ai ras-le-cul. Antibiotiques. C'est l'éleveur qui remplit la seringue, mon bras droit est inutilisable. Tétanisé. Anti-inflammatoires.

Nous avons réussi, et il est content. Parce que je n'ai pas lâché le morceau. Moi je suis content, parce que la vache est vivante, et que j'ai réussi à me faire vraiment mal. Du coup, j'ai un peu l'impression d'être un héros.

Et heureusement, dans ma voiture, depuis quelques années, il y a un T-Shirt et un pantalon de secours.

dimanche 2 juin 2013

Pourriture

Avis préliminaire : ce post est gore. Vous êtes prévenus.

Jeudi matin. Une stabulation.
C'est pour un vêlage. Ouais. Un vêlage. Une blonde de 600kg qui aurait du vêler seule. Elle en a vu d'autres. Je vois les onglons et le bout du nez à la vulve. Noir, le bout du nez. Ça pue. Mais à ce moment là, je ne sais pas encore à quel point.
Il flotte, mais je suis à l'abri. Ma voiture est garée dans le couloir central de la stabulation. L'air sent l'ensilage, le fumier, la vache. J'ai ma chasuble en plastique vert et mes gants de fouille orange.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
La chienne a les mamelles très gonflées, à point pour débuter la lactation. Une golden de 10 ans. Elle était en chaleur deux mois plus tôt. Elle n'est pas censée avoir été saillie. Elle a tout les signes d'une mise-bas imminente, ou en cours.
Pour changer, il flotte, mais je suis bien à l'abri dans ma salle de consultation, propre et désinfectée. J'ai ma blouse blanche et mon sthéto, mon matériel et tous mes repères.

Jeudi matin. Une stabulation.
Un éleveur qui a environ 400 vaches, c'est assez spécial. La plupart des troupeaux, par ici, c'est 40-60 mères. De quoi faire vivre une personne seule, avec un conjoint qui bosse à côté. Avec 400 bovins, c'est autre chose. Il y a forcément des salariés, et une partie ou la totalité de la famille qui bosse dedans. Le patron, c'est... le boss. Une putain de grande gueule. Il y a des rapports de force, beaucoup plus qu'ailleurs. La relation est faite de tensions, de respect mutuel et d'exaspération. Ce n'est pas une relation hiérarchique, ce n'est pas une relation entre pairs, ce n'est pas une relation entre fournisseur et client, encore moins une relation entre soignant et client. Il a besoin de moi, il n'aime pas ça. Je ne peux pas trop l'envoyer chier, je n'aime pas ça.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
Un agriculteur à la retraite avec son animal de compagnie, ça peut être têtu. La reproduction, des vaches et autres, il connaît ça. Je n'ai jamais été le véto de ses années d'éleveur, il ne me connaît pas. Il comprend très bien les discussions en termes de risque, de bénéfice, de coût. Il est attaché à sa chienne. Il ne tire pas les mêmes conclusions que moi, ou qu'un autre client, de mes explications. Je ne sais pas si j'aime ça.

Jeudi matin. Une stabulation.
- Il est énorme, ce veau, il ne passera pas !
- Il n'est pas énorme, il est gonflé.
Je suis passé en respiration buccale. A voir la tronche des ouvriers, et même du boss, ça doit puer comme jamais. Je ne veux même pas savoir. Les canons sont fins, mais le cuir est décollé par un bon centimètre de gaz, tout autour du membre. Alors oui, ça a l'air énorme. Le veau est mort depuis belle lurette, il pourrit dans sa mère. Je me demande vraiment pourquoi elle ne l'a pas expulsé plus tôt. Je sais qu'ils surveillent bien leurs bêtes, même si le nombre d'intervenants complique parfois les choses. Je glisse mes mains autour du veau mort, le long des parois du vagin, je cherche le col, je cherche le bassin. Mon bras trouve son passage en repoussant le cuir décollé du veau contre son corps. C'est terriblement sec : les eaux sont perdues depuis très longtemps. Je sais qu'il me faudra un litre de lubrifiant pour faire passer ce truc.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
Ça ressemble à un pyomètre. Un utérus transformé en sac de pus, avec un col ouvert, et un écoulement purulent. Je trempe un bout de papier essuie-tout dans la flaque verdâtre laissée par la chienne là où elle s'est assise. Ça ressemble au vert d'un placenta, mais c'est trop liquide. Trop clair. Le papier s'imbibe, je le renifle de près, en m'attendant au pire : non, ce n'est pas du pus, ce n'est pas franchement nauséabond. Je palpe le vente de le chienne, je sens ce gros utérus plutôt dur, avec cette consistance indescriptible de carton un peu mouillé, dépressible, sans élasticité. Je ne sens pas de chiot, mais l'utérus est trop dur pour que je sois formel. Le maître de la chienne n'exclut pas une saillie, mais cela le surprendrait.

Jeudi matin. Une stabulation.
- Tu fais une césarienne ?
- Non, surtout pas. De toute façon, le veau n'est pas très gros.
- Tu rigoles, t'as vu ses pattes et sa tronche, il est énorme !
- Il n'est pas énorme, il est normal, c'est juste que son cuir est gonflé par des gaz de putréfaction. Si le gaz s'échappe, il a une taille tout à fait normale. Il passera. Et de toute façon, la césarienne est exclue : c'est pourri là-dedans, si le contenu de son utérus rentre en contact avec l'intérieur de son ventre, ta vache, elle fera une péritonite, et terminé.
Le boss est contrarié. Il avait décidé que ça se passerait d'une certaine façon, et je le contredis. Il sait qu'en obstétrique, le boss, c'est moi. Je sais que je ne dois pas lui dire non : je dois expliquer pourquoi il est normal qu'il se soit trompé, et comment on va faire.
- Et s'il est trop gros et qu'il passe pas ?
- Alors je le découperai et on sortira les morceaux, mais ça non plus, ce n'est pas une bonne idée : un découpage ça abîme toujours un peu l'utérus, et le sien souffre bien assez comme ça.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
- A priori, c'est un pyomètre. Elle a eu ses chaleurs il y a deux mois, ça s'est infecté, maintenant ça coule dehors mais il reste de la saleté dedans, il faut que ça sorte complètement. On a deux options : la première, c'est les médicaments. Des antibiotiques pendant un mois, et une piqure pour vider l'utérus. Ça marche bien, mais c'est cher. Comptez un peu moins de 200 euros. Je ne vous conseille pas trop cette option, parce que même si ça marche bien à court terme, le risque de récidive aux prochaines chaleurs est énorme.
- Ah, oui docteur, d'ailleurs elle avait déjà des saletés il y a 6 mois, après les chaleurs précédentes.
- Vous voyez, c'est ancien. C'est notamment pour ça que ça ne guérit pas bien, sur le long terme. A chaque chaleurs, le col s'ouvre, à chaque chaleurs, ses défenses immunitaires diminuent et l'utérus devient un milieu de culture pour les bactéries.
- Donc elle risque de rechuter ?
- Oui, après ses prochaines chaleurs.

Jeudi matin. Une stabulation.
Je place les cordes de vêlage autour des canons du veau. Je serre fort et les cordes enfoncent le cuir contre les os, au point de presque disparaître dans le sillon qu'elles creusent sur le cuir distendu. Le col est correct, rien à dire sur le bassin, la vulve est un peu serrée, mais ça ira. On va tirer au palan, très très doucement. Je lubrifie un maximum le passage, le poil sec du veau mort semble boire le gel. Je repousse le col du bout de mes mains tendues. La vache ne pousse pas. Elle attend. J'invite les gars à tirer doucement, très, très doucement. Le veau avance un tout petit peu, sa tête ne passe pas encore la vulve même si son nez noir de nécrose est dehors. Ça ne glisse vraiment pas du tout. J'ai fini ma bouteille de gel, alors je passe au savon.
La première chose que je ferai quand ce sera fini, c'est aller prendre une douche. Les gants de plastique ne sont pas une protection contre ce genre de putréfaction.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
- L'autre option, c'est la chirurgie : on l'endort, on ouvre son ventre, on enlève son utérus plein de pus, on enlève aussi ses ovaires, comme ça elle ne fait plus de chaleurs, et on referme. On donne des antibios une semaine, et c'est fini, on n'en parle plus jamais. C'est plus cher, mais c'est beaucoup, beaucoup plus sûr, surtout au long terme. Comptez dans les 400 euros.
- Il va falloir l'endormir, j'ai pas trop envie, moi...
- Je comprends, et avant de le faire, il faudra vérifier que ses reins fonctionnent bien. Ne vous inquiétez pas trop pour l'anesthésie. Les anesthésies d'aujourd'hui sont vraiment très sûres, le risque d'avoir un accident est très faible.

Jeudi matin. Une stabulation.
Le boss tente de diriger la manœuvre, mais ses instructions sont foireuses. Il est pressé, il est toujours pressé. Là, on a besoin de temps, et je le lui dis : si on va trop vite, on risque de déchirer la vache, et il pourra appeler l’équarrisseur. Il râle et grommelle en boucle, mais on a l'habitude, personne ne l'écoute (sans que cela se voit trop). J'accompagne le passage de la tête à travers la vulve, et, conduisant une traction centimétrique, j'attends la suite.
Ça ne rate pas, le sifflement a commencé :
- Hé les gars, vous entendez ce sifflement ? C'est le gaz qui fuit, le veau va se dégonfler, il est comprimé dans le passage. On va attendre qu'il se vide pour continuer à le sortir. Ça va prendre quelques minutes.
- Ça pue la mort !

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
- Le seul vrai risque, et il faut en avoir conscience avant toute décision chirurgicale, c'est que les reins soient déjà très fatigués, quoique encore fonctionnels : dans ce cas la prise de sang sera bonne, mais on risque une crise d'urée dans la semaine qui suit. Bien sûr, on fera tout pour l'éviter. Mais ça peut arriver. Dans ce cas, on hospitalisera et on perfusera, mais le risque que cela finisse mal sera élevé.
- Je n'ai vraiment pas envie d'opérer, on peut faire les médicaments ?
- Oui, même si vous avez bien compris que je ne pense pas que ce soit la bonne solution. Dernière chose : n'oubliez pas que le traitement médical peut échouer. Pas trop à court terme, mais surtout au long terme. Dans ce cas, on se reposera les questions d'aujourd'hui, mais la chienne sera plus âgée et plus fragile, et vous aurez quand même dépensé l'argent pour le traitement d'aujourd'hui.

Jeudi matin. Une stabulation.
Un des gars ne se sent pas trop bien et va s'asseoir.
Les minutes passent, je tente un coup de respiration nasale, pour voir. Quel con.
On va tenter d'avancer un peu. J'enfonce mon bras jusqu'à l'épaule pour repousser le col qui "adhère" au veau. Je pourrais jouer le rôle d'un zombie dans un GN, pour l'odeur, je suis au point. Le type assis me regarde en grimaçant. Je les fais tirer un peu, très doucement. Le veau sort petit à petit, jusqu'à avoir les épaules dehors.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
- J'ai bien compris, mais je préfère les médicaments.
- D'accord. On va faire une radiographie du ventre pour vérifier qu'il n'y ait pas de chiot dedans. Je ne vous l'ai pas proposée avant parce qu'en cas de chirurgie, je me fous de savoir s'il y a des chiots ou pas, mais là, quand même...

Jeudi matin. Une stabulation.
Bordel de merde. Le veau se déchire. Malgré la lenteur de la traction, ses antérieurs se barrent avec le palan tandis que son corps reste dans le vagin. Mais MERDEUUUH !
Tous les gars, même le boss, poussent des exclamations écœurées. Ils n'ont jamais vu ça. Moi si, mais je m'en serais bien passé.
Je prends une corde que je serre autour du thorax du veau, à la limite de la vulve de sa mère, juste en arrière de ses épaules. Je replonge les bras dans le vagin en essayant d'améliorer la lubrification. Le palan tire, la boucle se serre, on entend craquer les côtes. Il faut que la colonne tienne. Sinon, il me faudra aller à la pêche aux morceaux de veau après l'avoir découpé à la scie-fil.
Je prends un des membre presque arraché, je l'enroule autour du thorax pour m'en servir de levier de rotation. Je voudrais "visser et dévisser" un peu le veau, espérant que les mouvements de rotation favorisent la traction, et notamment le passage du bassin. Peine perdue : le cuir finit de lâcher et je me retrouve avec un membre en main. Boulot de merde où l'on se sert de morceaux de cadavre pour sauver la mère.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
Je pose la chienne sur la cassette de radio. J'ai mon beau tablier bleu en plomb, mon protège-thyroïde. Je n'ai enfilé ni les gants ni les lunettes, ça me gave. La chienne a laissé des taches sur le chemin entre la salle de consultation et la salle de radio. A chaque fois qu'elle s'assied, elle prend le temps de se lécher. C'est toujours ça de moins sur mon carrelage... Super calme, cette louloute. Je fais sortir son maître et prends mon cliché sans difficulté. Je profite du temps de développement pour inspecter son vagin et son col, l'absence d'odeur me surprend. Je ne remarque rien de particulier. Pas de chiot dans la filière pelvienne.

Jeudi matin. Une stabulation.
Le veau a bien avancé, la colonne a tenu, mais nous sommes bloqués. Le bassin du veau est quelque part dans le fond du vagin. La vache refuse de se coucher, et l'axe de traction n'est pas excellent. Au bout de quelques minutes, je bouge la prise et pose la corde sur l'arrière de l'abdomen du veau. Nous reprenons la traction en imprimant un angle maximal vers le bas, par à-coups. Enfin : ils reprennent la traction. Moi, je continue à jouer à l'intérieur du vagin, je lubrifie un maximum, je "décolle" les parties sèches. Le veau avance à nouveau, puis finit par tomber d'un coup. L'air s'engouffre dans l'utérus atone avec un bruit de chiottes qui se débouchent.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
Il y a deux chiots là-dedans. Énormes. Ce n'est pas du tout banal chez une golden, race assez prolifique. Il est vrai qu'elle est âgée. Je ne doute pas un instant qu'ils soient morts. Ils ne sont sans doute pas encore pourris (eux), d'où l'absence d'odeur. C'est une indication majeure de chirurgie.

Jeudi matin. Une stabulation.
Va falloir nettoyer ce merdier. J'enlève des lambeaux de placenta putréfiés. Cela me prend deux trois minutes. Les bouts de placenta tombent sur le cadavre du veau avec des splotchs glaciaux. Une sonde silicone, un désinfectant caustique, un entonnoir. Je m'enfonce à nouveau jusqu'à l'épaule dans la matrice de la vache, guidant le tuyau tandis que le boss verse doucement le désinfectant. Lorsque nous avons passé deux litres, je lui indique d'arrêter et laisse tomber la sonde au sol, créant un effet de siphon : l'utérus se vide. Je sens le désinfectant me cuire la main, ce qui est mauvais signe pour l'étanchéité de mes gants. Au point où j'en suis, de toute façon... La vidange est difficile, car des petits fragments de placenta persistent à l'intérieur et viennent boucher les orifices de la sonde. Je dois, d'une seule main, la maintenir dans le liquide dans l'utérus et écarter ces lambeaux aspirés.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
- J'ai bien compris que vous me conseillez formellement la chirurgie. Mais j'ai déjà vu une chienne se nettoyer, et les vaches s'en sortent très bien !
- Les chiennes ne sont pas des vaches et les risque sont élevés, mais vous êtes informé. Je vous laisse ramener votre chienne en salle de consultation, je vais chercher les médicaments.

Jeudi matin. Une stabulation.
Deuxième nettoyage. Cette fois-ci, je vide intégralement l'utérus. Le liquide qui s'écoule est noir. Du sang cuit, des fluides de putréfaction. Je balance une dizaine d'oblets antibiotique là-dedans.
J'en injecte également à la vache. Elle est toujours debout, mais elle fait bien la gueule. Tu m'étonnes. On va perfuser un peu tout ça, hein ?

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
J'injecte un médicament destiné à favoriser la vidange de l'utérus. Je délivre l'antibiotique. Un mois de traitement, il lui faudra bien ça. Je donne également un rendez-vous pour un contrôle dans quelques jours. Insiste dix fois : qu'il n'hésite pas à me rappeler. Le gars a une attitude étonnante. Il est content du diagnostic, content de la consultation. Content de mon boulot.
Pas moi.

Jeudi matin. Une stabulation.
Passer une perf' de 5L, ça prend vraiment une plombe. Mais ça en vaut la peine. Le souci, c'est que la vache reprend vite du poil de la bête. J'ai encore mal à mon bras aujourd'hui, à l'endroit où elle m'a frappé de sa corne, alors qu'elle ne bougeait pas depuis dix ou quinze minutes. Je suis content de mon boulot.
Pas elle, manifestement.

samedi 23 mars 2013

Le siège

- Il y a un vêlage, chez Fernandez. Une première, elle pousse depuis 9h.

Il est 11h15. J'achève une consultation, je croyais pouvoir écrire quelques compte-rendus. Ce sera pour ce soir. Mon confrère est sur une chirurgie de chien à sanglier, quelque part entre deux muscles de la cuisse. Je n'ai pas bien vu, j'ai juste aperçu les traces de sang laissées par le chien traîné sur notre carrelage. Décoration vite effacée par la serpillière de notre ASV.

Dans sa cage au milieu du couloir, au croisement des salles de consultation et de chirurgie, la césarienne se remet doucement.

Je viens d'enchaîner 7 consultations. Otite, kératite pigmentaire, abcès dentaire, syndrome brachycéphale, vaccin, coryza, revaccin. Plus les conseils aux clients, éleveurs ou "simples" propriétaires de chien à l'accueil. J'ai appelé un confrère pour un chien vu en urgence cette nuit, habituellement suivi chez lui. J'ai eu les infos que je souhaitais auprès du fabricant d'un médicament peu utilisé. J'ai appelé un propriétaire anxieux pour lui annoncer les excellents résultats de l'anapath' de sa chienne. Avant midi, j'avais prévu deux visites à domicile, l'une pour un chien qui tousse - il attendra - l'autre pour une glycémie. A domicile, parce qu'à la clinique, ce couillon de chat se fait des hyperglycémies de stress qui rendent caduque tout espoir de courbe de glycémie.

Depuis 9h ? Elle peut attendre un peu, alors. Le chat diabétique est sur le chemin, j'y passe en vitesse en demandant à mon ASV de l'appeler, histoire de ne pas être retardé. En démarrant, je vois une femme descendre de sa voiture avec un berger allemand boiteux. Elle n'avait pas pris rendez-vous, elle. Elle attendra. Ou elle reviendra plus tard.

8 km de petites routes, pour achever l'escalade d'une colline sur un chemin de terre cahoteux. Il y a trois ans, le passage était impraticable, il fallait faire tout le tour de la colline. L'éleveur a tout ré-empierré, je passe désormais sans difficulté.

Les prunus sont en fleurs, les forsythias aussi. Barres de flocons jaunes sur piquets bruns. Je me gare avant le terrain défoncé qui mène à la vieille étable. Il y a un putain de magnifique soleil, et ce contraste entre le vert de l'herbe nouvelle et le bleu profond du ciel, sur fond de Pyrénées enneigées... L'éleveur me salue de loin, il a l'air de galérer en essayant d'attraper sa vache. Je prends ma trousse de vêlage, saisis mes gants de fouille, une chasuble, une bouteille de gel lubrifiant. Il me rejoint à cet instant.

- Je vous prends un truc ?
- Si on a besoin de plus, c'est que c'est une césarienne.
- Déconnez pas hein ?

Une première. Une jolie blonde de 500 kg, bien charpentée, à l’œil, trois ans, ou trois ans et demi. Pas trop de ventre, pas perturbée. Elle tourne dans l'enclos aménagé dans l'étable, nous amuse 5 minutes avant de se faire prendre à la corde et attacher à une poutre. Bien bas, si elle tombe. Pendant ce temps, un con de veau de deux jours escalade une mangeoire.

J'enfile mon costume de super-véto, la chasuble-sac-poubelle-vert, les gants de fouille orange. L'éleveur se tient à côté de la vache, maintenant la queue. La vulve n'est pas très dilatée. J'écarte les lèvres, m'enfonce doucement. La chaleur, tout doucement. Je passe le col, grand ouvert. Déjà, ce n'est pas une torsion. Ma main a cette position semi-relâchée qui l'amène à suivre les plis lorsque la matrice tourne sur elle-même. Là, elle reste bien droite, et je plonge, jusqu'à l'épaule. Je passe une bride, très tendue. Torsion post-cervicale ? Non, j’atteins le cul du veau. Un siège. De toute façon, vus les commémoratifs, c'était l'une ou l'autre.

La vache n'a pas encore fait de vrai effort de poussée. Le veau est vraiment loin. Il n'est pas très gros. Il est juste... normal. Juste comme il faut pour ne pas m'inquiéter. J'ai de la place pour travailler, tout cet espace entre le bassin du veau et celui de la vache, nécessaire et suffisant pour déployer les membres arrières du bébé. Je balaie doucement, essaie de comprendre la place de chaque chose. Les pieds, très loin. Les jarrets à portée. Ce con de veau est dans la corne gauche, mais il a un pied dans la droite. Bizarre. Pas grave. Je cherche le cordon ombilical, je ne le trouve pas.

J'invite l'éleveur à mettre le palan en place. Il n'y aura plus besoin d'y penser, après, si l'on a besoin de lui. Je lui indique également de préparer une corde pour suspendre le veau. Le risque qu'il boive la tasse, vue sa position, est vraiment important.

Je balaie doucement l'intérieur de l'utérus. Avec un bras, puis avec l'autre. J'abandonne les gants, je veux sentir chaque détail de texture. La fermeté de l'utérus, la suavité des membranes amniotiques déchirées, la tension, la dureté du cordon. J'ai assez de place pour faire une bonne réduction de siège, et la vache pousse peu. C'est rare, d'aussi bonnes conditions. Il ne reste qu'un seul véritable écueil, le risque de prendre le cordon dans un postérieur lorsque je le déploie. Imaginez : c'est comme si le veau était debout dans le ventre de sa mère. Il présente sa queue, et uniquement elle, au col utérin et au vagin. Son cordon est sous lui, bien entendu, mais où se fixe-t-il ? Vers l'avant, comme souvent, auquel cas il n'y aura aucun risque ? Ou vers l'arrière, comme parfois, auquel cas il pourrait se retrouver derrière un des membres postérieurs du veau, au moment où je les ramènerai vers le vagin ? La tension et la compression sur le cordon, lors de l'extraction, signeraient alors la mort du bébé... J'examine attentivement chacun des lambeaux qui flottent dans l'utérus. Il y a un bout de placenta déchiré qui m'inquiète quelques secondes, mais pas de poul : ce n'est pas le cordon. je cherche un jarret. Le gauche d'abord, le plus facile d'accès. Je le remonte doucement.

Il y a un silence parfait dans l'étable. Je ne parle pas, l'éleveur ne dit rien non plus. les vaches sont muettes. Seul ce couillon de veau de deux jours, celui de la vache d'à côté, s'appliquer à foutre le bordel en se prenant les pieds dans le palan. Mais même lui nous épargne d'éventuels appels paniqués.

Je change de bras, plusieurs fois. Je travaille doucement, j'accompagne les poussées maternelles, abandonnant ma manipulation pour mieux la reprendre lorsque l'utérus, qui se relâche, laisse replonger le bébé. Par petites tractions, j'amène le jarret au plafond, le sabot au plancher. C'est maintenant qu'apparait le risque de déchirer l'utérus de la mère, si la pointe du jarret ou la pointe du sabot se plante dans la muqueuse lors d'une contraction. J'accélère, coiffant le sabot, faisant glisser le jarret, jouant sur les bras de levier. Il me faut deux essais. J'amène la première paire d'onglons au vagin. Je n'ai pas emprisonné le cordon.

Je souffle un peu. Pas d'épreuve de force, cette fois-ci. Juste de la technique, de l'expérience. Le plaisir de voir la facilité acquise avec les années, maintenant que je n'ai plus à tâtonner, à réfléchir à chaque mouvement imprimé, pour essayer d'anticiper sur la suite des opérations. Je replonge. A chaque contraction, la vache expulse ses eaux qui ruissellent sur ma chasuble. Encore, toujours, ce délicieux parfum douceâtre, celui du sang et de l'amnios. La respiration de la mère est saccadée, entrecoupée de plaintes discrètes, à chaque fois qu'elle tente une poussée. Je plonge, je saisis le jarret, commence à le remonter, le bascule afin d'amener sa pointe vers l'extérieur, le pied vers l'intérieur, elle va pousser, je relâche, je recule, je replonge, je reprends, je remonte, je bascule, elle repousse, je relâche, je maintiens, elle repousse, elle relâche, je reprends, je coiffe l'onglon, le fait glisser sur le plancher utérin, je relâche, protège le plafond de la pointe du jarret, car elle repousse, puis relâche, cette fois, c'est la bonne, je reprends, je recoiffe le pied, je bascule, je ramène. Deux paires d'onglons entre les lèvres vulvaires.

Je saisis le vagin, malaxe et soupèse. Pas de bride hyménale, pas énormément de place, mais cette excellente consistance de pâte à pain, ferme et élastique, épaisse, solide, qui inspire confiance. Ça passera, sans épisio. Le col est encore perceptible, mais le veau n'est pas gros. Je fixe les cordes aux pieds du veau, prépare ma lame - on ne sait jamais, s'il faut couper.

Tension.

L'éleveur tire sur la palan, juste assez pour maintenir une force sans équivoque sur les cordes, mais pas assez pour faire avancer. La vache pousse, et se laisse glisser. L'éleveur relâche, je fais glisser les membranes, rétracte la vulve dilatée, ça va passer ! Tirez ! Les cuisses, la queue, le bassin, et puis, d'un coup, la délivrance, une corde glisse mais peu importe, le veau chute sur le fumier, je vide le cordon d'un geste rapide, le con de veau de deux jours trébuche sur ma boîte de vêlage et envoie tout valdinguer, le nouveau-né respire, nous le suspendons. Une traction, deux tractions.

Il respire. Calmement. Les glaires s'échappent. Un seau d'eau glacée. Il secoue la tête.

La mère est paisible. Ou plutôt, juste épuisée. Mais pas déchirée. Le vagin est parfait, le col, intact. Elle ne va pas tarder à se relever. Nous allons juste l'accompagner. Redescendre son nouveau-né.

Notre boulot est achevé.

lundi 28 mai 2012

Naissance

Vêlage

Un grand, grand merci à la photographe.

dimanche 15 avril 2012

Retirer ses bottes

Il est 6h30, un dimanche matin. C'est une vieille ferme à flanc de montagne, avec une étable à l'ancienne, quatre vaches plus toutes jeunes, un petit troupeau de moutons et un couple d'éleveurs retraités.

C'est une étable propre, qui sent bon la vache, la paille, le foin. Avec des poules sur la crèche et un border collie sur une boule de foin. Un tracteur plus âgé que moi. Un Massey. Rouge.

C'est une maison avec, en façade, une porte d'entrée qui ne sert que le dimanche, et encore : on passe dans l'étable, il y a deux marches, sous l'escalier qui monte à la réserve de foin au-dessus, et ces deux marches permettent d'entrer directement dans la cuisine.

Il est 6h30 et le vieux bonhomme, un genre de Clint Eastwood, grand, mince, avec son béret et ses bretelles, m'a appelé parce que sa vache tourne et retourne, se dilate mais ne fait rien.

- Vous vous levez tôt ! lui ai-je dit au téléphone.
- Mais non, j'y ai passé la nuit !
- Outch, mais vous vous couchez tard ! Enfin j'arrive !

Il ne m'avait pas appelé plus tôt parce que bon, c'était la nuit, mais à force d'attendre, hein, il allait finir par risquer de mourir, le veau.

La vache est une grande blonde. Elle est immense. Placide. Un flegme de break Volvo. Avec un coffre à faire passer n'importe quel veau.

J'enfile ma chasuble, mes gants, je fuis la pluie et me réfugie dans l'étable. Il ferme la porte, celle du bas, pas celle du haut, et nous mettons la bête dans l'axe. Premier bras. la poche des eaux n'est pas percée, je sens un antérieur. Jolie bestiole. Je farfouille un peu, trouve le second, puis la tête. En bas. Et surtout, une jolie torsion, à 180°. L'utérus et le vagin tournent sur leur axe, un demi-tour, et la vache a beau pousser, le veau ne peut pas passer, car les tissus ne peuvent assez se dilater. Le veau est bien vivant, mais, comme d'habitude, je ne dis rien, d'autant que l'on ne me demande rien.

Derrière moi, j'ai entendu la porte de la cuisine s'ouvrir. Madame a refermé derrière elle, elle attend sur la première marche. Elle a son tablier, sa robe qui lui va si bien mais que personne d'autre ne pourrait porter, ce genre de robe et de tablier qui sont comme des uniformes, naturels, évidents. On pourrait se moquer du monsieur, avec son béret et ses bretelles, avec sa chemise à carreaux. On pourrait se moquer de madame, avec ses petites lunettes à cordon et sa robe imprimée. Je crois que j'enverrais sans hésiter le moufle métallique de mon palan dans la figure du premier qui se rirait. Je me sens tellement bien, ici, dans cette petite étable, les bras dans le vagin d'une blonde, un peu de paille dans les cheveux, au chaud, avec ces deux vieux, alors que dehors, il pleut.

Il faut tourner dans le sens des aiguilles d'une montre. Positionner le bras droit est plus facile, mais je manque de force, et ça me casse le poignet. Je ne me suis pas échauffé. Bras gauche, tournant presque le dos à la vache, avec une grande torsion de l'épaule et du dos : oui, mais le poignet souffre encore. Cela dit, dans cette position, je suis plus fort. Bras gauche, retour au droit, par à-coups, tranquillement. Le veau est toujours dans sa poche, et je sais que j'y arriverai. J'alterne, je pousse, je tourne, je bouge. A peine 5 minutes, petit à petit, je trouve le bon rythme, la bonne impulsion, discontinue cette fois-ci. Mon poignet gauche me fait mal. Ça tire sur mes côtes, à droite, dans le dos.

Le veau est revenu dans l'axe, je respire un peu.

On a le temps.

Tout est en place. Monsieur installe le palan, madame va chercher une casserole d'eau. En inox. Pas en cuivre. Ma boîte de réa est là, avec le bazar à césarienne, qui ne servira pas. J'ai mes cordes de vêlage. La vache se remet à farfouiller dans son foin.

Je pourrais m'arrêter là et rentrer chez moi : elle n'a plus besoin de moi. Mais d'une, l'éleveur ne comprendrait pas. De deux, je me boufferais les ongles sans savoir si j'avais raison. De trois, j'ai envie de sortir ce veau.

Alors je replonge mes deux bras jusqu'aux épaules. Chaud, glissant, confortable, avec ce doux et écœurant parfum d'amnios. Je me sens bien. A ma place, à 7h00 un dimanche matin. Dehors, le soleil se lève derrière la pluie. Le border remue sur sa botte de foin.

Un membre, deux membres. Je les saisis fermement, les amène à moi, la maman pousse, sans plus. Tout est en ordre pour la sortie. Le veau est gros, mais il y a la place. La poche des eaux est maintenant percée, elles ruissellent sur la chasuble, coulent sur mes bottes, noient la paille qui emplit le fossé d'évacuation. Tout va bien.

Seconde poche, les glaires, épaisses, filantes, de ce blanc indéfinissable, qui coulent la vie.

J'amène les pieds vers moi, la tête suit gentiment, le front du bébé bloque sur le bassin. Ça va passer, il faudra tirer un peu.

Madame m'apporte les cordes, mes bonnes grosses vieilles cordes de vêlage, passées 100 fois à la machine et à la javel. Je les place autour des canons du veau, bien au-dessus des boulets, et je me suspends, le corps presque à l'horizontal, basculant mon poids vers la gauche, puis vers la droite, les pieds calés dans la rigole. Le veau a tant de force qu'il parvient à me remonter en rétractant son antérieur gauche. Mon poids contre le sien, mes appuis contre les siens. Mais moi je ne suis pas enduit de glaires de vêlage, ou pas trop, et j'en ai eu d'autres avant lui.

La vache est assez dilatée, largement. L'éleveur a pris son temps avant de m'appeler, il n'y a aucun risque d'épisiotomie.

Tout va bien.

Nous accrochons le palan. La vache se couche, pile comme il faut. Monsieur tire, madame fait basculer les cordes, j'accompagne la sortie du "petit". Tout en force, en puissance, une douce violence. Confiance absolue.

Le, ou plutôt la pitchoune finit de sortir, toute étonnée. Couchée sur l'allée centrale, elle respire, un peu sonnée. Sa mère commence déjà à l'appeler, mais reste couchée. Un peu d'eau derrière les oreilles, une grande inspiration, une respiration très bruyante, beaucoup de glaires. Par prudence, on va la pendre. Elle est restée longtemps à l'envers, là dedans. Je noue une corde autour de ses jarrets, monsieur envoie madame chercher une chaise pour pouvoir passer la corde par-dessus une poutre de l'étable. J'enlève, à la main, quelques glaires de la bouche de la vêle.

Elle pose la chaise.

Il prend le temps de retirer ses bottes, et monte sur le siège. Chasse quelques araignées, passe la corde. Je soulève le beau bébé... 50 kg ? Il assure sa prise, fait un tour avec sa corde. Le nez du veau se vide de ses glaires, elle respire bien, nous la redescendons. J'accompagne sa chute sur un matelas de paille, l'éleveur en disperse un peu sur son dos avec sa fourche, pour qu'elle ne prenne pas froid.

Nous relevons la mère, et je réenfile des gants, pour contrôler que rien n'est déchiré.

Tout va bien.

- Vous voulez prendre un café ?
- Ah oui alors, mais d'abord, je vais prendre quelques photos. C'est heuuu... c'est ma sœur qui adore les photos de bébé, c'est bête hein ?
- Oh si j'avais su je n'aurais pas mis de la paille, hein !

Il sourit.

Je mitraille.

On peut avoir 75 ans et apprécier cet instant.

Et ensuite, oui, ensuite, on va aller prendre un café. Mais avant de monter les deux marches vers la cuisine, avant de franchir le seuil, surtout, surtout, je n'oublierai pas de retirer mes bottes. Même si, je le sais, il protestera que ce n'est pas la peine.

Veau nouveau-né

Veau nouveau-né

J'ai laissé quelques photos de plus par ici.

dimanche 12 février 2012

Césarienne, glacée

-8°C
Je fais des échauffements en conduisant. Les personnes qui me croisent doivent me prendre pour un fou avec ce haka sur fond musical de comédies de Broadway, France Musique et panne de mon lecteur CD obligent... Mais rien que ces échauffements me font mal à l'épaule, j'ai peur pour le vêlage à venir.
L'éleveur qui m'a appelé est du genre bourrin. S'il a tiré, il a tiré fort. Si ce n'est pas un siège ou une torsion de matrice, ce sera une césarienne.

Le chemin qui descend à sa stabulation est encore gelé. Je suis les travées, m'arrête devant un box de vêlage. Il a posé des tôles sur les barrières, pour couper le vent délirant qui me transit dès le pied posé hors de la voiture. Une petite blonde. Pas de palan en vue. Il n'a pas tiré. Un bout de placenta pend à la vulve de la vache. Probabilité de veau mort élevée... L'éleveur me confirme mes hypothèses : présentation normale, mais il n'a pas essayé de tirer, le vagin et le col ne sont pas dilatés, le veau est énorme.

J'ôte ma polaire, gardant ma veste sans manche sous la chasuble de vêlage. Le vent est abominable. J'espère que ses tôles remplissent leur office : je ne tiendrais pas 15 minutes dans un froid pareil.

Premier contact avec la génisse : il n'y a pas de place, je peux à peine mettre mes deux bras dans son vagin, la filière pelvienne est ridicule, triangulaire, la symphyse pubienne encore très saillante. Elle a pourtant plus de trois ans. Les antérieurs sont avancés, mais la tête n'est pas engagée. Elle est gonflée, la langue pend. Pourtant, le veau a une discrète réaction lorsque je pince un antérieur. L'éleveur n'a rien vu, je ne dis rien. Je préfère qu'il le croie mort. De toute façon, on va à la césarienne...

Je sors ma boîte de chirurgie, aligne mes flacons en raccourcissant au maximum les aller et retour entre ma voiture en plein vent, et l'abri somme toute très efficace des tôles. Je m'apprête à injecter un tocolytique, pour préparer l'utérus à la chirurgie... mais le flacon est gelé. Enfin gélifié. Ça ne m'était jamais arrivé... je balance tout dans le seau d'eau chaude, apportée avec un jerrican : antibiotique, anesthésique local (lui n'a pas l'air de souffrir du froid), anti-inflammatoire (lui non plus). La bétadine savon est presque solide.

La vache est dégueulasse. Le vent a rabattu la neige dans la stabu, du coup les litières sont humides et les vaches pleines de merde. L'éleveur et son fils estiment que le froid leur ajoute 3h supplémentaires par jour de boulot de dégivrage. Je n'ose imaginer le bordel pour les laitiers, avec les salles de traite à moitié en panne.

J'arrose son flanc d'eau tiède, savonne, rase. Je laisse des gants à l'éleveur, qui devra m'aider à protéger la matrice du poil souillé sur la cuisse, juste à côté. Pas stérile, mais tant pis.

Au moins, la vache est super cool, et n'envisage pas de m'envoyer un pied dans le foie.

Je finis de laver, rince un maximum. Tout est prêt. Je leur ai demandé de tout préparer pour faire de la réa de veau, "au cas où par un miracle il serait vivant".

"Ouais enfin il est mort, doc, c'est une césarienne "pour rien"."

Incision, large vue la taille du bestiau. Évidemment, le veau est dans la corne utérine opposée... Facile à saisir, cependant. J'incise l'utérus, à l'aveugle comme d'habitude. Je vais vite, et pourtant, je suis bien, là, avec le bras dans la vache, à l'abri du vent, emmitouflé de polaire et de plastique. Dans ma poche, le téléphone sonne. Une autre urgence ?

Les cordes sont fixées au veau. La vache fait mine de se laisser tomber, mais l'éleveur a le réflexe de lui décocher un coup de botte dans le nez, elle se reprend. Pas sympa, mais nécessaire : elle doit rester debout au moins jusqu'à l'extraction du veau. Chacun une patte, ils tirent. J'ai prévu assez large pour que le veau "n'accroche pas" en sortant. Trop large, même, de la couture pour rien, tant pis. Je soutiens les épaules et la tête du bébé, accompagne sa chute au sol. Il a une tronche de bouledogue et une langue énorme, avec l’œdème provoqué par son attente dans l'entrée de la filière pelvienne, mais il respire. Vite, nous le suspendons à la fourche télescopique du tracteur, et l'élevons rapidement. Nuage de poussière de paille, que le vent rabat sur la vache. Je me retourne pour regarder ce qui tombe sur la plaie, juste à temps pour voir la vache se laisser choir, courir jusqu'à elle, lui prendre le nez et lui plier l'encolure afin de l'empêcher de basculer du mauvais côté. Les dégâts sont limités, mais pour l'asepsie, on repassera... Je laisse ma place à l'éleveur, le veau se débat, il respire bien. Je lui injecte un simple diurétique, un coup de corticos, histoire d'aider à la diminution de l’œdème. Peut-être pour rien, mais peu importe. Nous le couchons a l'abri d'un muret, dans la paille, au soleil. Il vivra, mais il faudra le sonder, il ne pourra pas téter pendant au moins 48h...

La vache est couchée n'importe comment, plutôt sur le sternum. L'utérus est resté à l'intérieur, mais des bouts de placenta traînent dans la paille. Pas grave, je coupe, j'enlève, puis extraie l'utérus. Sacrée foutue ouverture que j'ai faite ! L'éleveur a enfilé ses gants, je lui indique comment me soutenir la matrice pour faciliter la couture. Ce n'est pas du tout stérile, mais c'est à peu près propre. Au fur et à mesure, j'enlève de minuscules brins de paille déposés sur ou dans l'utérus par le levage du veau... Très vite, nous ajustons nos positions. L'éleveur s'agenouille, le dos vaincu par la position basse et le froid. Je fais de même. La suture se passe bien. Il anticipe et aide de mieux en mieux en orientant les lèvres de la plaie... jusqu'à ce que la vache tente de se relever.

A nous deux, nous protégeons l'utérus, et appelons le fils de l'éleveur, parti dégeler une arrivée d'eau. Minute d'attente crispée, puis nous aidons la vache à se remettre dans une positions plus appropriée. Elle n'est pas capable de tenir debout, de toute façon. Je termine mes sutures utérines, réintègre la matrice recousue, en tenant de sortir un max de saletés, sans en rajouter.
L'éleveur s'est relevé, il observe le veau. Son fils est retourné à sa tâche. Je prépare mes fils.

Lorsque je me retourne, je reste interdis. Une vache du box d'à côté est en train de lécher la plaie de sa copine en passant sa tête entre les barreau, elle a carrément la langue dans le ventre de ma blonde ! Nous avons beau la chasser, elle revient à la charge, attirée par l'odeur de liquide amniotique. Il faudra que le fils de l'éleveur reste contre la barrière, de l'autre côté, pour empêcher qu'elle recommence. Lui ne sera pas à l'abri du vent.

J'ai terminé mes sutures musculo-cutanées, en redésinfectant chaque couche musculaire. Anti-inflammatoires, antibiotiques, et pas juste pour la forme, cette fois.

Je n'avais jamais expérimenté la césarienne avec flacons gelés. J'avais rarement fait un boulot aussi dégueulasse du point de vue de l'asepsie. Jamais une autre vache n'était venue pourrir mon travail... Heureusement que les bovins possèdent une hallucinante résistance à la péritonite.

PS : Mes respects à tous ces vétérinaires ruraux qui bossent en zones régulièrement gelées, ainsi qu'aux éleveurs qui, tous les jours, dégivrent, réparent, bricolent pour contourner les difficultés plus ou moins inédites causées par le froid.

dimanche 29 mai 2011

Vocabulaire médical

Une petite étable, un papy, une mamie, leur fille, et leur petite fille. Elle doit avoir 6 ans, curieuse et confiante.

Moi, j'attaque une césarienne. Le genre de chirurgie qui n'a lieu, ici, qu'une fois tous les dix ans. Une vache qu'ils viennent d'acheter, une génisse pseudo-parthenaise qui, vue la taille des canons du veau, doit avoir été croisée avec un charolais.

Je n'ai même pas essayé de tirer, j'ai tranquillement préparé ma chirurgie. Pas d'urgence, maxi-bébé est bien au chaud. Je n'aurais que le vieil homme pour m'aider à tirer, mais bon, pas de raison que cela soit un gros souci. Il benne du fumier et des boules de foin toute la journée, il a beau être vieux, il est sûrement plus costaud que moi.

La génisse est un peu froussarde, mais sans plus. Quelques cordes, une anesthésie locale, et on n'en parle plus. Je rase le flanc de la bête - une seule coupure.

Tout est prêt.

Un grand coup vertical, et le cuir, puis les muscles s'écartent pour laisser passer ma lame. Une artériole décide de me repeindre de rouge, l'étable est silence. Lorsque je perce la dernière membrane, le péritoine, l'air s'engouffre dans l'abdomen avec un bruit de chasse d'eau.

- Maman, elle a mal ?
- Non, tu vois, elle ne bouge même pas, elle ne pleure pas.

J'explore le ventre, trouve mes repères. Le veau est énorme, il me rappelle mes premières années de césariennes dans le charolais. Incision utérine, je saisis les onglons postérieurs et fais basculer la matrice, rapprochant mon ouverture utérine de mon incision abdominale. Les deux onglons, rouges de sang, pointent désormais dehors. Le papy fixe les cordes, et commence à tirer. Je l'aide et soulevant les jarrets, mais le cul ne passe pas. L'effort est délirant. Je saute sur mon bistouri, agrandit l'ouverture abdominale. Toujours pas. Un nouveau coup de lame, et cette fois, ça doit passer. Je vois les tendons sur le cou de l'éleveur, je tire de toute mes forces, je sue, j'ai presque envie de craquer et de tout lâcher tellement l'effort est violent, et putain de bordel, ce foutu veau ne sort pas, il reste là comme un con, le cordon tendu, à moitié sorti, la tête dans le liquide amniotique, et il va y passer si on ne se dépêche pas de le sortir, il va se noyer s'il inspire, il va inspirer, c'est obligé, le cordon est comprimé, ses côtes sont encore dedans, le papy ne peut pas en faire plus PUTAIN DE BORDEL DE MERDE DE BITE A CHIER DE MERDE DE PUTE DE VEAU !

Il est sorti.

Je crois que j'ai hurlé.

Je me suis déchiré les biceps.

Il est vivant, il respire, je tombe assis et expulse une grande bouffée d'air. Le seau plein de chlorhexidine est là, devant moi, et j'y plonge la tête, avant de descendre un demi litre d'eau.

Des bouts d'utérus et de placenta pendent du flanc de la vache.

Tout va bien.

- Maman ?
- Oui ma chérie ?
- Il a dit quoi le vétérinaire ?
- Des mots médicaux. Qui ne s'utilisent que pendant les césariennes.

mercredi 13 avril 2011

Regard : P'tite blonde

P'tite blonde

dimanche 23 janvier 2011

Pour sortir le veau, Chris

Direction chez Colucci, pour quelques prises de sang à faire entre deux visites plus "médicales". L'occasion de discuter avec un papy qui en a vu d'autres, de profiter un peu du soleil et de ne plus réfléchir.

Juste ce qu'il me faut.

Mais comme rien ne se déroule jamais comme prévu, mon téléphone sonne.

Évidemment, c'est pas bien, mais je décroche : la sonnerie de la clinique.

"Dr Fourrure ? C'est Francesca, il faut aller chez Pique, une vache qui a le col ouvert mais il ne sent pas le veau.
- OK, je prends."

Comme si j'avais le choix. Colucci attendra. Demi-tour en live dans le premier chemin, et direction chez Pique. J'y serai dans cinq minutes au plus.

Lorsque j'arrive à la stabulation, il n'y a personne. Il a sans doute du aller récupérer son gosse ou un truc du genre, moi, je vois mon objectif : une vache isolée dans le box de vêlage, occupée à... manger.

Je décharge la voiture - la boîte à vêlages, avec le matériel de césarienne, de réa pour le veau, les cordes, des oblets antibiotiques et tout le toutim. J'enfile mon sac poubelle géant ma chasuble de vêlage, une paire de gants, et me dirige vers la parturiente récalcitrante, tandis qu'une 205 se gare en vrac derrière ma voiture. Pique, qui me lance un bonjour, s'excuse, saute sur une corde et file choper sa vache, en posant son gamin sur une barrière.

Deux minutes plus tard, j'ai les bras dans la bestiole. Une limousine de dix ans, c'est censé vêler sans se poser de questions. Elle, manifestement, ne s'en pose pas. Mais elle ne pousse pas non plus, et le veau est bien là, bien au chaud, tout au fond. Je lui tire une patte : il résiste, et la rétracte avec une vigueur indignée qui fait plaisir. Le col est correctement effacé, la vulve et le vagin pas trop dilatés, mais sur une vieille routière comme ça, il n'y à pas à se poser de question : un autobus passerait.

Le truc, c'est qu'elle ne pousse pas. C'est vexant : elle a mes deux bras dans le vagin, enfoncés presque jusqu'aux épaules, et elle essaye de chiper de l'ensilage sous la barrière. Alors évidemment, le veau reste au fond.

Bien sûr, on pourrait attendre. Mais il y a la place, le veau va bien, et surtout, je suis là. Donc : on va tirer. J'envoie Pique chercher le palan, confie mes cordes de vêlage à son fils, qui me regarde gravement du haut de ses cinq ans et de sa barrière.

"Dis Papa, pourquoi le monsieur il a les bras dans la vache ?
- Pour sortir le veau, Chris."

Je prends chacun des antérieur du veau dans mes mains, juste au-dessus des boulets. Entre les gants, les bouts de placenta et le liquide amniotique, il me faut serrer très fort pour maintenir les pattes, au grand dam du veau auquel elles sont attachées. A force de tirer, le veau se déroule, l'avant de ses antérieurs se pose plus ou moins dans le vagin, la tête est juste derrière. Costaud, le machin. Il ne va pas sortir sans effort. Ce qui est sûr, c'est que je ne le sortirai pas plus sans une meilleure prise. Je tend donc un bras vers Christophe, qui me donne une des menotte - ces cordes faites pour relier la patte du veau au palan. Un nœud d'alouette, et Chris' me donne la deuxième corde.

"Papa, pourquoi le monsieur il met les menottes dans la vache ?
- Pour attacher le veau.
- Hey bonhomme tu peux me poser les questions directement, tu sais ?
- Outch, Fourrure, t'aurais pas du dire ça !"

Bah. Le veau est bien attaché, les nœuds sont au bon endroit, je tire. Pas de souci, les onglons pointent à la vulve. Par contre, la tête du veau bute sur le col, et tend à basculer sur la droite, au lieu de se poser gentiment sur les antérieurs et de filer vers la sortie.

Pas bon. Le bestiau est vraiment gros, en plus. Mais il doit passer.

Il devrait.

Je file chercher une autre corde, que je vais lui passer derrière les oreilles, pour allonger le cou vers l'avant et empêcher que la tête ne parte sur le côté lorsque nous tirons les membres : deux ou trois essais successifs ont prouvé que mes bras et mes mains ne sont pas des guides suffisant pour maintenir la tête sur les rails.

"Dis monsieur, pourquoi tu mets encore une corde dans la vache ?
- On dit Docteur, Chris' !"

Je souris.

"Pour l'attacher, comme quand ton papa met une corde à une vache pour l'amener dehors, je fais pareil avec le veau.
- Mais il n'a pas de cornes !
- Oui, du coup je lui ai mis autour du cou.
- Mais pourquoi t'as pas fait un licol ?
- Parce que c'est trop compliqué là-dedans.
- Alors faut pas l'étrangler !
- Ouip, donc je mets ma corde d'une façon très spéciale."

Et bordel : il a que cinq ans.

"Je t'avais prévenu, Fourrure."

Effectivement.

Bon, en deux essais, la corde est bien mise. Nous fixons les menottes sur le palan, et c'est parti. On va y aller tranquillement, tout en douceur.

Sauf que la tête de ce con de veau n'a pas encore passé le col quand j'entends un ronflement de sonneur : ce con est mis à respirer. Mes poils se hérissent, Pique me regarde en hésitant. Il y a la place, on aurait pu prendre 5 ou 10 minutes pour le sortir, il ne tiendra pas si on ne se dépêche pas, car la vache n'a pas jeté ses eaux, à ne pas pousser.

Et d'ailleurs, elle ne pousse toujours pas.

Bordel !

Pique s'emploie de toutes ses forces à tirer sur le palan. Moi, je tire un grand coup la corde passée autour de la tête du veau, constate avec soulagement que la manœuvre a réussi et qu'il a maintenant la tête posée sur les antérieurs. Mais le nez est encore derrière la vulve, coincé dans le vagin, et il a commencé à respirer. Il ne peut pas arrêter, et revenir à un cycle sanguin fœtal. L'hallucinant bouleversement de sa circulation sanguine, qui abandonne le cordon ombilical pour irriguer ses poumons tout juste étrennés, a commencé. Et il est irréversible.

Et là, il ne peut pas respirer.

Je pèse de tout mon poids sur la palan, par secousses violentes, pour essayer de l'avancer un peu et de dégager son nez. Dur, il ne manque pas grand chose, les épaules passeront, les épaules doivent passer, j'ai tout parié là-dessus, et je n'ai plus le temps de m'être trompé. Il n'attendra pas une césarienne, il doit sortir, il doit sortir.

Je lâche le vagin et les menottes, et je viens aider Pique. Comme beaucoup d'éleveurs, il est fort comme un ours. Je ne fais pas le poids, mais à deux, l'avancée reprend. Centimètre par centimètre, les pattes avancent. La vache ne dit rien, elle ne pousse pas, elle s'en fout, elle bouffe ! Elle bouffe et le veau ne sort pas, il va crever dans ce vagin alors qu'il suffirait que sa mère nous aide.

"A trois, Pique !"

Chris' ne pose plus de question.

Je compte et nous tirons un grand coup. Le nez avance, je relève le pli formé par le bord supérieur de la vulve au-dessus de ses narines. Elles sont dégagées, mais il est trop serré pour respirer.

Nous continuons à tirer, de toutes nos forces. Nous risquons de déchirer la vache, mais je n'y crois pas trop, elle en a vu d'autres, elle ne se plaint même pas. Et lui, de toute façon, risque la mort au bout de quelques dizaines de secondes de vie. Je ne crois pas qu'il soit équipé pour l'apnée. Elle, je pourrais la recoudre.

Alors nous tirons, et le veau avance. D'un coup, c'est gagné : les épaules passent franchement, et le veau plonge vers le sol avec une fluide facilité. Il s'explose au sol avant que j'ai le temps de le rattraper. Un grand seau d'eau glacée derrière les oreilles, et Pique le pend en levant ses membres postérieurs au niveau de la barrière. Moi, je profite de la position pour lui vider la gorge de ses glaires.

Il ne respire pas.

Un massage cardiaque, une bordée d'insultes - pardon, Chris' - je frotte son thorax et stimule son cœur, en cinq secondes, un analeptique cardio-respiratoire est injecté en intra-veineuse, et je reprends mes massages. Je le fais remettre au sol, ses voies respiratoires ne sont pas encombrées. Je lui presse le thorax à lui exploser les côtes.

De longues, longues secondes de violence contrôlée, le rythme du massage et l'énergie de la colère.

Et je sens un battement, et je sens un ronflement.

Il est revenu.

mardi 27 avril 2010

Catch

Sept heures.

La stabulation est plus un abri de parpaings, de tôle et de barrières rouillées qu'une stabulation standard. La vue est magnifique : patchwork de verts, de bruns et de blancs bourgeonnants sur les collines, avec les Pyrénées en toile de fond. Encore une vache qui travaille depuis des heures, encore une blonde, plutôt maigrichonne et du style... mal embouché. Rien que ne puissent contenir quelques cordes et une mouchette.

La vulve n'est pas dilatée, le vagin moyennement, le col... pas du tout. Je passe largement le bras, mais pour un veau, il va falloir travailler. Lui, il est tranquille au fond de son nid, tellement au fond qu'il va bien falloir le remonter à la main avant d'envisager de lui passer les menottes. Mais avant ça, je vais commencer par demander à l'éleveur, un grand type qui regarde son bippeur d'un air inquiet - il est pompier, et de garde - de passer une corde autour des jarrets de la maman. Je veux bien pousser et peiner, mais pas en esquivant les coups de savates.

Elle a du bassin. Le veau ne me semble pas bien gros, mais le col, lui, n'est vraiment pas assez ouvert. C'est d'ailleurs curieux pour une vache de cet âge, qui en a vu d'autres, à terme, avec un veau vivant et dans une position tout à fait standard. Pas sûr que ça va passer, mais, hé, on ne va tout de même pas faire une césarienne pour ce veau et cette vache !

Alors je pose ma main droite sur son antérieur gauche, ma main gauche sur son antérieur droit, et la bagarre commence. Bébé contre véto, il a l'avantage de la position, et sa mère fait tout pour l'aider (botter avec un huit aux jarrets, c'est du vice !). Niveau force, nous sommes égaux. Je le piège en tractant l'antérieur droit, stimule sa résistance puis relâche rapidement en tirant d'un coup l'antérieur gauche. Gagné ! Si je n'ai ni la force ni l'avantage de la situation, je ne vais quand même pas me faire gruger par un bébé même pas né ! L'onglon pointe à l'orée de la vulve, mais une secousse brutale me fait tout lâcher. Bébé a gagné. Un point. En tout cas, notre partie de boxe a un avantage : la mère se décide à pousser, mais sans en faire assez pour monter le fœtus. Je me mets alors à travailler le col. Massages et dilatation forcée, d'excellents exercices de musculation. Imaginez-vous avec une chambre à air de brouette autour des poignets, à essayer de la détendre en écartant les bras, ça vous donnera une idée...

J'alterne les efforts sur le col et sur le veau, espérant profiter de ses membres et de sa tête pour remplacer mes poignets au niveau du col de sa mère. Antérieur droit, antérieur gauche, tractions, céder, tirer, attacher ! Au bout d'une vingtaine de minutes, je suis en sueur, mais je lui ai passé les menottes. Je fais accrocher le palan sur ces cordelettes, non pour tirer - le passage n'est pas encore assez dilaté - mais pour le garder à vue. Si je le lâchais, il repartirait dans sa planque. Pas envie de refaire le match.

Cela fait plus d'une demi-heure que je travaille, la mère a renoncé à taper, le veau est attaché, mais on n'est pas plus avancé. Le col reste, pour une raison inconnue, obstinément "fermé". Si je tirais, je le déchirerais : autant condamner la vache. Pourtant, je ne vais pas pouvoir continuer : le veau risque de ne pas apprécier... mais il pourrait peut-être le tolérer. C'est l'heure du choix, celle de la césarienne que j'ai déjà évoquée à demi-mot pendant mes parties de catch : si j'ouvre, je sauve la mère et le veau, mais ça coûte plus cher. Si je n'ouvre pas, on continue à travailler et on sortira le veau, sans risque pour la mère, mais sans garantie pour son bébé.

Arguments pour la césarienne : on est sûrs de sauver tout le monde.

Arguments contre la césarienne : le prix, la taille du veau qui donne envie de le sortir par les voies naturelles, l'âge de sa mère qui a vu passer d'autres bébés, et l'impression d'avoir perdu 40 minutes de boulot à essayer de le faire sortir.

A chacun de faire son choix. Moi, à ce stade, je préfère opérer. De toute façon, j'ai mal au bras, et puis j'ai autre chose à faire que de passer la matinée à me battre avec le bébé.

J'avais déjà rasé la mère pendant une pause. L'éleveur s'est décidé, et j'injecte les anesthésique locaux en esquivant les sabots, pendant que mon pompier maintient les onglons du veau à la vulve : ce con vient de se décider à respirer, sans être sorti de sa mère. C'est le risque lorsque l'on trafique trop longtemps... Il se sert des cordelettes fixées aux antérieurs pour ouvrir le vagin et laisser passer l'air.

Moi, je tranche. Le cuir s'ouvre en silence, ma lame caresse et les muscles s'écartent, jusqu'à la dernière membrane, le péritoine au travers duquel je devine les organes en train de jouer. Je plonge mon bras dans l'abdomen, de la vulve de la vache s'échappe l'écho caverneux d'un soufflet de forge sévèrement encrassé. Une dernière découpe, à l'aveugle, au fond du ventre, ma main chasse les intestins et du même geste, plonge la lame cachée à travers la paroi utérine tandis que je sens le placenta s'échapper sous la pression du bébé. Je vais vite, très vite. Simultanément, détacher le veau pour ne pas emmener les cordelettes dans le ventre : souillées, elles risqueraient trop de laisser de la bouse dans la cavité abdominale. Puis je tire et hisse les jarrets par la plaie. Là, il boit la tasse au fond de sa planque, l'éleveur me rejoint et en moins de 20 secondes, le veau est dehors, pendu à une poutre par les pieds. Les glaires écoulent par sa bouche et par son nez, je lui dégage la trachée du bout des doigts. Il braille (crie-t-il "trichééééé ! trichééééé !" ?). Il s'en sortira. Moi, j'm'en fous, j'ai gagné.

Du premier coup de lame à la sortie du nouveau-né, moins de deux minutes se sont écoulées.

Plus qu'à recoudre...

dimanche 25 avril 2010

Torsion de minuit

Minuit.

La vache est coincée entre une barrière et le mur d'une vieille annexe de l'étable, mangeoire de pierre et râtelier de bois tordu. Un épais tapis de paille fraîche, la lumière de deux grosses ampoules jaunes. Il fait doux, presque chaud. Un chaton miaule, quelque part dans une botte de foin. La blonde pousse depuis des heures, mais sans résultat, une bonne grosse vache qui en a vu passer d'autres et qui ne devrait pas avoir besoin d'aide. Qu'est-ce que je vais trouver cette fois-ci ? Les vêlages s'enchaînent et ne se ressemblent pas, à un rythme éreintant, sans trêve ni relâche. Pour le repos, on verra dans quelques semaines.

Je gagne à nouveau la douceur vaginale, silencieux et trop fatigué pour discuter. J'ai peut-être prononcé quelques automatiques banalités, mais ma tête est ailleurs, au bout de mon bras, au bout de mes doigts qui explorent le vagin puis le col, alors que la vache reprend ses efforts. Je ne suis pas vraiment concentré, juste confiant et détendu. J'aime faire vêler dans cet élevage. De toute façon, avec un bassin pareil, peu importe ce qu'il y a au fond, il ou elle sortira par les voies naturelles. Je parie sur une torsion.

Mon bras s'enfonce et ma main dévie dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, puis se pose sur la tête du veau encore enveloppée dans les membranes placentaires. Il est vivant, j'ai un bon appui, cela devrait aller vite. L'utérus et sa centaine de litres de chair de veau, de glaires et d'humides membranes, suspendu par deux ligaments trop lâches, s'est vrillé. La torsion rétrécit le passage et empêche la sortie du veau, mais, coup de chance, le col semble dilaté.

La blonde souffle et pousse, se tortille et piétine, l'éleveur tient sa queue tandis que je pose ma main bien à plat sur l'encolure. Celle du veau. Sa mère doit peser ses 700kg, j'ai de la chance d'être grand...

C'est un coup à prendre, une habitude, un mouvement puissant et continu que j'achève d'une dernière poussée, utilisant la force du bras et celle du dos tout à la fois. Un instant cette fois-ci, une dizaine de minutes parfois. Comme d'habitude, je ne me suis pas échauffé. Comme d'habitude, je risque la déchirure... Pas pour ce soir. Un dernier basculement et le veau se retrouve dans l'axe, les pattes en bas, la tête entre les genoux, je perce la poche et laisse venir les fluides au rythme des contractions. Le col est bel et bien dilaté, le passage très large, je parie sur une femelle, d'une jolie taille mais sans excès. Elle passera.

Mes mains sur ses canons, je sens ses tremblements, de petits mouvements spasmodiques comme si elle secouait la tête. Il ne va pas falloir tarder. Douceur et puissance, je tire les onglons à la vulve, petits sabots d'un jaune et blanc d'ivoire humide sur un poil gluant, au parfum d'une douceur écœurante. Un peu de sang et beaucoup de liquide amniotique sur ma chasuble, le long de mes bras. Il fait bon, il fait doux, je suis bien, si bien, là, à maintenir ce nouveau-né tandis que l'éleveur court chercher les menottes de vêlage que j'enroule autour de ses membres. La prise est solide. Il met le palan en place tandis que je fais passer, tout en lenteur, le col de l'utérus au-dessus du la tête du bientôt-né. Ses onglons sont maintenant bien sortis et je me suspends aux cordes, le corps parfaitement droit, les pieds calés dans la litière entre les postérieurs de la vache. Je m'imagine tenir les suspentes d'un cerf-volant, je ne fais aucun effort, la tête à 70cm du sol, presque horizontal, tirant vers le bas et vers l'arrière en suivant les contractions de la mère. Au-dessus de moi, à un petit mètre de mes yeux, je vois les lèvres de la vulve s'écarter sur celles de la velle, un bout de langue, puis un nez humide et un mufle couvert de glaires, des yeux, un front, des oreilles... L'éleveur se dépêche de mettre le palan en place, mais c'est inutile, le veau sort sous la traction de mon poids, tandis que je replie un peu les jambes pour éviter de tomber.

Passent les épaules puis le thorax, l'éleveur a lâché son palan dans la paille et s'apprête à recevoir les postérieurs du bébé tandis que, accroupi, je réceptionne le nouveau-né. Une inspiration, une expiration humide et muqueuse, elle secoue déjà la tête alors que nous la suspendons pour éliminer les dernières glaires. Sa mère râle et mugit, appelle et regarde derrière elle les deux bipèdes occupés aux premiers soins.

Une dernière plongée dans la matrice, désormais vide, un peu de sang, un col parfait, un vagin souple, sans déchirure, des artères intègres, je peux rentrer me coucher, après un dernier regard une fois la vaisselle terminée. La velle tente déjà de se lever, sa mère bave et mousse en la léchant d'un air halluciné, nous surveillant du coin de l'œil tandis que les chiens se pelotonnent sur un lit de paille, derrière le mur. Une chouette appelle. Le chaton miaule encore dans sa mangeoire. Les veaux dorment, deux me contemplent d'un air... bovin. Au lit.

lundi 30 novembre 2009

Première fois : Tétanie

Un magnifique soleil de juillet.

Une superbe cour de ferme, son herbe verte, sa petite étable et son muret en pierre sèches, ses quatre vaches attachées à la chaîne.

Un papy, avec pipe et béret.

Un veau, un gros broutard charolais, couché sur le flanc, un poil immaculé, des membres tétanisés.

Un jeune véto, à peine sorti de l'école, second rempla, qui tourne autour du bestiaux, ausculte, écoute, manipule.

Je n'en menais pas large. Je me disais justement que je développais l'art de tourner autour du pot, enfin du veau. Ma blouse cachou n'était pas trop propre, mes bottes déjà bien vieillies par les campagnes de pique, mais n'empêche, je ne pouvais pas l'ignorer : là, je ne faisais pas illusion. Et je n'avais aucune idée de ce qu'il foutait, ce veau. Le papy tirait sur sa bouffarde sans piper mot, sa femme observait de loin, par la fenêtre de sa cuisine. A contre-jour, je ne pouvais que la deviner. Le veau roulait des yeux affolés, panse gonflée sans plus, tremblant et soufflant comme un cheval affolé.

Dans ma tête, j'énumérais. Tétanos, méningite, ESB (et puis quoi encore ?), botulisme, tétanie d'herbage, fièvre vitulaire (et pourquoi pas la rage tant qu'on y est ?), nécrose du cortex cérébral, je voyais encore le prof sur son estrade, entamant son cours de petaucasquologie. Expliquant qu'il y avait bien toute série d'entités pathologiques neurologiques chez les bovins, mais que l'examen clinique étant ce qu'il était avec ces bestioles, en général, on tournait en rond autour des probabilités.

N'empêche.

Ça faisait bien une demi-heure que je tournais en rond, justement, en marmonnant pour me donner une contenance (échec avéré), posant et reposant mon stéthoscope ou enfilant mon gant de fouille, constatant et éliminant. Une tétanie d'herbage, forcément. Je n'en avais jamais vu, ça n'avait pas l'air de coller avec mes cours au niveau épidémiologique, mais le reste était encore moins probable. Alors ?

Alors je décidais finalement de passer un coup de fil à un confrère que j'avais remplacé quelques semaines plus tôt, qui me confirma sans hésitation mon diagnostic et orienta mon traitement.

Je décidais finalement de l'expliquer au papy dont le silence et la pipe me mettaient profondément mal à l'aise. Perfusions, injections, une tentative de "il sera debout dans quelques heures" qui se voulait assurée... Assuré du diagnostic, finalement, je l'étais, malgré toutes ces hésitations. Un peu moins sur l'évolution pratique de la chose, mais bon... je trouvais le silence était encore pire que le risque de dire des âneries.

Je finis par oublier le veau.

Quelques semaines plus tard, alors que je remplaçais à nouveau ce confrère, je vis arriver à la clinique un papy, sa pipe et son carnet de chèque. Le visage fermé, le sourcil sévère.

A nouveau, je n'en menais pas large. Je n'osais pas demander. Peut-être venait-il pour autre chose ? Le souci avec les remplacements de courte durée, c'est qu'on ne suit pas du tout les animaux soignés. Le vieux véto qui venait de repartir en vacances avait peut-être eu des nouvelles, mais il ne m'en avait pas parlé. Il faut dire qu'avec mon courage et mon intrépidité, j'avais soigneusement oublié le veau tétanisé. Déjà, il ne m'avait pas rappelé pour m'engueuler. C'était bon signe, non ?

"M'a coûté cher ce veau !
- Oh ben une visite, une perfusion et quelques médicaments..."

Cela ne me semblait pas si cher, sauf s'il était mort ?

"C'est qu'j'ai appelé un autre véto, vous voyez."

Horreur.

Décomposition livide.

Tétanie.

Les dix secondes de silence les plus longues de ma courte carrière.

Il fallait trouver quelque chose à dire.

Au pire, croasser : "ah ?"

"J'ai app'lé l'docteur Dubois, l'est pas un habitué d'chez moi mais l'est là d'puis longtemps.
- Ah ?
- Oui, ben z'aviez raison, alors j'mescuse, pour l'veau l'a dit pareil que vous, tétanie d'herbage, et l'a pas fait plus d'piqure, vu que c'était bon. Mais l'a fallu payer sa visite hein."

Alors la coco, c'est pas mon problème. Tu ne veux pas que je la paye, non plus ?

Du coup, retour de l'assurance et du sourire, un poil crispé quand même. Baisse de rythme cardiaque.

Essayer de ne pas sourire trop largement quand même, histoire de ne pas le vexer.

Et puis, finalement, l'était pas si chère que ça, cette visite...

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