Boules de Fourrure

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Mot-clé - euthanasie

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jeudi 21 février 2013

Maladresse

C'est un jeune couple, un lundi matin. Ils sont venus sans rendez-vous, mais nous avons l'habitude : nous donnons peu de rendez-vous sur cette plage horaire, pour absorber les urgences plus ou moins urgentes qui ont attendu le week-end. Et nous prévenons ceux qui veulent malgré tout nous voir à ce moment là : les vraies urgences passeront toujours en premier, et elles peuvent être nombreuses. Comme les mercredis et les samedis après-midi avec les chiens de chasse au sanglier.

Personne ne râle jamais. Difficile de faire la gueule pour 30-60 minutes d'attente pour le vaccin du chien lorsqu'on voit passer un animal agonisant ou qui pisse le sang par tous les membres. Nos urgences sont quand même souvent de vraies urgences. Du genre qui auraient vraiment dues être vues avant.

Celle-ci fait partie du lot.

La chienne n'urine plus. Depuis deux jours. Le motif de consultation est peu crédible, à voir l'allure de la chienne dans la salle d'attente. Elle attend tristement, assise, l'abdomen gonflé, mais elle n'a pas l'air si mal, et une anurie de deux jours s'accompagne presque toujours d'insuffisance rénale avancée. J'ai très souvent des rendez-vous "n'urine plus depuis trois jours", "ne mange plus depuis cinq jours", "pas de selles depuis la semaine dernière". Dans l'immense majorité des cas, le "pas" ou le "plus" indiqué au téléphone lors de la prise de rendez-vous devient un "moins" ou un "pas comme avant" lors de la consultation. De quoi relativiser...

Pourtant, cette fois-ci, dès les premiers mots, les premiers regards, je comprends que, vraiment, il y a quelque chose de très sérieux. De définitif. Ce jeune couple a vraiment l'air d'être... comment dire. Précis. Pas qu'ils soient habillés tailleur et costard cravate, non. Pas du tout. Mais il y a un étrange mélange d'urgence, de crainte et de résignation dans leur attitude. Je regrette de ne pas en avoir tiré les conclusions logiques avant d'agir.

Je porte leur chienne sur la table d'examen. Elle manque sérieusement de muscles sur son dos voussé, ses membres sont de traviole, son ventre pendouille. Son poil est clairsemé, sa peau plus ou moins lichénifiée, pleine de comédons. Elle sent la malassezia. Elle est vraiment moche, elle est tout à fait vieille, elle est adorable. Pas le temps de gagatiser, mais bien assez pour une caresse, un mot gentil. La rassurer. Je palpe son abdomen gonflé, manifestement pas douloureux.

- Elle a gonflé depuis qu'elle n'urine pas.

Pas le temps, pas l'envie de discuter. C'est vraiment une urgence. Que j'aurais du voir samedi. Un spéculum, et je place une sonde urinaire en la priant de m'excuser, en lui parlant gentiment. Je ne cesse jamais de parler lorsque je place un spéculum. Un vrai ronronnement, à la limite de l'hypnose. Ça a l'air tellement désagréable... J'enlève environ un litre d'urine en pressant sur l'abdomen de l'épagneule. Ce n'est pas franchement douloureux non plus. Elle se laisse faire sans trop ronchonner pendant la bonne quinzaine de minutes nécessaire. Cette urine a l'air normale. Elle ne pue pas trop le vieux pipi macéré, il n'y a pas de flocon dégueulasse dedans, pas de sang non plus.

Je repose la louloute par terre. Elle semble soulagée et se promène dans la salle de consultation en remuant sa queue pelée. Son abdomen a repris un profil plus normal, même si je suis certain de ne pas avoir fini de vider sa vessie. Je verse le seau dans l'évier, le haricot métallique s'étant révélé largement insuffisant.

Je souris.

Elle a vraiment l'air mieux.

Le jeune couple sourit aussi, mais avec tristesse.

Je n'ai pas le dossier de cette chienne. Et je ne sais pas pourquoi elle n'urinait plus. Mais eux le savent.

- C'est rare, une vessie qui se distend autant. Il y a peut-être deux litres d'urine là-dedans. Cela fait longtemps qu'elle a du mal à uriner ?
- C'est de pire en pire, répond la jeune femme.
- Un an qu'on voit qu'elle force bizarrement, précise son compagnon.
- Elle n'a pas l'air franchement malade, de ses reins en tout cas. J'imagine que la distension de sa vessie a été très progressive, et qu'elle ne doit plus être capable de franchement la vider de façon normale, elle doit pousser avec le ventre, mais pourquoi ?
- On a trouvé une tumeur dans son bassin, il y a huit mois. Un truc pas opérable, mais qui ne lui faisait pas mal. On nous a dit que ça grossirait.

C'est la jeune femme qui a repris la parole. L'homme cache ses yeux derrière ses cheveux bouclés. Il se passe sans cesse la main sur son début de barbe, remonte et redescend ses manches.

- Au début, il lui fallait juste du temps. Et puis elle a forcé de plus en plus. Des fois, on avait l'impression qu'elle n'y arrivait pas, mais ça finissait par aller.

Il y a une putain de tumeur là-dedans. Une saloperie qui appuie plus ou moins sur sa vessie, la pousse vers le bas de l'abdomen, comprime sans doute l'urètre. Quand elle se met en position pour uriner, le poids de la vessie qui descend vers le bassin doit aggraver sa compression, voire plier l'urètre, l'empêchant d'uriner.

Ça, je l'ai dit à voix haute. Plus pour moi que pour eux. Eux le savent déjà, même s'ils ne maîtrisent pas forcément les détails.

Ils savent par contre, mieux que moi, que c'est foutu. Que suspendre la vessie ou autre chirurgie à visée "mécanistique" est ridicule vue la cause. Ils culpabilisent, parce qu'ils n'ont pas pu la faire soigner - il n'y avait de toute façon probablement aucun recours, même il y a un an. Mais ils culpabilisent quand même.

Ils viennent pour demander une euthanasie. Et moi, j'ai balancé un bon gros rayon de soleil bisounours sur la scène, redonnant un peu de joie et de confort à leur chienne, pour laquelle je n'ai aucun espoir à offrir. Shiny, happy bordel de merde. Quel con.

Mon assistante s'éclipse discrètement.

Je soupire.

- En fait... commence-t-elle
- On pensait venir pour une euthanasie, achève-t-il.

Je me passe la main dans la barbe. Rattrape le coup, super véto.

- Nous avons une politique assez... heu... simple, pour les euthanasies. Si nous estimons qu'il n'y a pas moyen de soigner ou d'offrir un confort à un animal dans des conditions raisonnables, nous acceptons l'euthanasie. Nous les refusons quand nous les jugeons injustifiées. Dans le cas de votre chienne...
- Vous ne refuserez pas ? demande-t-il, résigné.
- Je suis désolé, non, malheureusement, je ne refuserai pas, je n'ai rien à vous proposer. Les mêmes causes vont produire les mêmes effets, et des complications vont survenir même si on choisit de gagner du temps avec un système de sonde urinaire... Il n'y a pas d'alternative, et il ne sert à rien d'attendre, pour se revoir après deux jours de plus passés sans uriner. Vous avez raison, c'est le bon moment pour l'aider à partir.

Je suis écœuré, et triste comme une pierre tombale.

Je m’accroupis. La vieille épagneule vient me voir, comprenant l'invite aux caresses.

mercredi 17 octobre 2012

Silence

Au bout d'un chemin, passer le petit pont, prendre la montée, se garer sous le saule. Nous sommes au creux d'un vallon, on ne voit plus le ciel. Il fait bon. Trop chaud pour un mois d'octobre. Je me gare dans la cour de la maison isolée. Je coupe la musique, j'ai besoin de silence. Il n'y a que les canards pour foutre le bordel, dans la mare sous le saule, devant ma voiture. Je sonne à la porte, contemple les nénuphars, les mains dans les poches de ma polaire informe. J'inspire profondément. Contrôle. La porte s'ouvre sur une fillette.

- Tes parents sont là ?
- Oui, ils sont dans la cuisine.

La pitchoune disparaît dans l'escalier. La maison est un dédale d'ailes et de marches, d'annexes et de recoins. La cuisine. Elle doit être là, au fond. Il n'y a pas un bruit.

Une ado descend l'escalier en silence, me suit dans ce qui, oui, est bien la cuisine. M. et Mme Wilson sont assis sur le petit escalier qui mène au jardin. Ils m'attendent, Sarah dans leurs bras. Fleur s'avance vers moi, remuant sa queue de bon vieux griffon, innocente et joyeuse. Sarah soupire, M. Wilson pleure, Mme Wilson essuie ses larmes. Je m'agenouille devant Sarah, pose sa grosse tête dans ma paume. Elle émet un son de douleur, un son de tristesse, et ferme les yeux, apprécie la caresse de mes doigts sur ses joues.

Je regarde M. Wilson, je regarde Mme Wilson. Je retourne à ma voiture, en me mordant les joues. Mes yeux piquent, et je suis si fatigué. Je prends ma sacoche, celle dans laquelle j'ai déjà tout préparé.

Je rouvre la porte, retrouve le chemin de la cuisine. Tous les enfants sont là, cette fois.

Il n'y a rien à dire et je ne dis rien. Sarah est toujours dans les bras de M Wilson, Mme Wilson continue d'essuyer ses larmes. Je ne regarde plus autour de moi, je ne vois plus la cuisine et l'escalier, je ne vois plus les enfants et les ados. Je ne vois plus Fleur, je ne vois plus que Sarah. Je prends doucement sa patte, et pose le garrot. Verse quelques gouttes d'alcool, cherche le cathéter bleu dans ma sacoche. J'ouvre son blister, retire le capuchon, fais jouer le mandrin, débloque le bouchon. Je coupe un bout de sparadrap, que je scotche sur la table près de moi. Je suis assis par terre, le carrelage est froid, je ne m'en rendrai compte qu'en partant. Beaucoup de poils, mais je devine la veine. Sarah ferme les yeux et soupire encore. J'attends, puis je pique, et place le cathéter. Récupère la goutte de sang avec le bouchon, avant qu'elle tache le poil blanc. Je prends mon bout de scotch.

Sarah n'a rien dit.

Je pose la mandrin dans ma petite boîte, prends l'anesthésique.

- She's going to sleep, now. She'll leave fastly, she'll be asleep before the end of my injection. She won't be dead, but she won't be there anymore.

J'ai à peine murmuré. je ne suis pas sûr qu'ils m'aient entendu.

M. Wilson pose sa main sur mon avant bras. J'injecte doucement, il pleure et caresse Sarah, Sarah qui s'était déjà abandonnée à cette étreinte, Sarah qui part, en silence. Je serre les dents à me les fissurer. Je prends ma seconde seringue, attends encore quelques secondes. Puis j'injecte.

Sarah est partie, dans les bras de son maître.

Moi, j'ai déplié mes jambes et j'ai repris ma sacoche, après avoir vérifié que tout était terminé. Puis j'ai laissé M et Mme Wilson avec leurs enfants.

Fleur m'a accompagné jusqu'à la porte.

vendredi 22 juin 2012

Vieux

"La vieillesse n'est pas une maladie." Cet axiome, je ne l'ai entendu qu'une fois ou deux, dans ma scolarité. Ou pendant mes stages, mes premiers remplas. Ou en entendant discuter des médecins. Ou des piliers de comptoir. Je ne sais pas.

Mais il m'a marqué.

Et cette phrase, pour moi, est devenue une litanie.

On ne guérit pas du vieillissement : ce n'est pas une maladie.

On ne prévient pas le vieillissement : ce n'est pas une maladie.

Mais la vieillesse est souvent le prétexte à une démission, lorsque je déroule un fil diagnostique, passant, étape après étape, les hypothèses les plus évidentes, pour m'acheminer vers la complexité.

"Oh, vous savez, docteur, il est vieux".

Entendez : "ne vous cassez pas le bol, ça ne sert à rien, de toute façon, il est vieux, il vaut mieux le piquer."

OK, il est vieux. Mais alors, pourquoi me l'avez-vous amené ? Pour que je mette un nom médical sur sa vieillitude, genre SVC ?

- Oh, madame, vous savez, c'est un SVC, et même, sans doute, un SVCEN (en anglais : ODSEN).
- Un SVCEN, oh non docteur ?
- Et si. Ca pourrait même être un SDC.
- Un SDC !! Alors... on l'euthanasie ?

Parce que voilà, on veut un bon argument médical pour déculpabiliser d'en avoir assez, pour se faire entendre dire, que, oui, ça suffit ? Pour que quelqu'un d'autre décide ? Moi ?

Remarquez, j'exagère. Parfois, le constat "mais est-ce qu'il n'est pas tout simplement vieux ?" est parfaitement sincère. Cette sincérité étonnée, je la rencontre en général avec les plus jeunes de mes clients. Ils ou elles ont 18, 20 ans, et ils n'ont pas encore eu besoin de se demander, très personnellement, si la vieillesse était autre chose qu'une maladie inéluctablement incurable.

Parfois, la demande d'euthanasie est parfaitement assumée. Reste à en discuter, même si certains ne viennent pas pour discuter.

Et parfois - moins qu'avant - c'est le véto qui se fend d'un "boah, vous savez, il est vieux, alors on va le piquer hein". Ma première euthanasie, c'était ça. J'étais stagiaire, quatrième année, et le (vieux) vétérinaire a reçu ces personnes âgées. Il a flairé le pyomètre de cette vieille golden, lui, le véto à vaches. Il l'a prouvé d'un coup d'échographe. Et puis il a énoncé sa sentence. "Elle est vieille. Fourrure, tu t'occupes de l'euthanasie." Je ne l'ai pas remis en question, le maître. Les gens ont été impassibles. Pas de larmes, pas de mots, ils s'y attendaient, je suppose. Surtout : ils n'attendaient pas autre chose. Moi non plus ? Moi, j'ai euthanasié la chienne, avec la certitude zélée de l'élève paralysé par le respect. Quel con. Évidemment, même si on avait discuté chirurgie, même si, même si, ça aurait sans doute fini pareil. Peut-être. Peut-être pas.
Nous ne sommes pas là pour décider à la place de nos clients. Nous pouvons avoir tort. Une cliente me reproche tous les trois mois d'avoir voulu, il y a deux ans, euthanasier son chat au taux de créat' délirant. Qui vit encore très bien sa vie de papy. Nous pouvons aller trop vite. Et puis, il y a cette routine qui nous encroûte, tous. Cette habituation, cette acceptation de la souffrance, cette certitude : de toute façon, on sait bien comment ça va finir. Autant abréger.

Non.

Ça ne marche pas comme ça. Parce que le chien, ou le chat, ben il est vieux, certes. Pas besoin d'un véto pour lire une date de naissance et calculer un âge. Mais le chien, il ne serait pas un peu cardiaque ? Le chat, beaucoup hyperthyroïdien ? Diabétique ? Ou plus simplement perclus d'arthrose ? Une hernie discale ? Un pyomètre ? Un hémangiome ? Une bonne vieille pyodémodécie des familles ?

Ah ben oui, il pue. Il est sale. Il bouge lentement. Mais, bordel, si on lui collait des anti-inflammatoires, il pourrait pas bouger plus vite ? Se remettre à remuer la queue avec un enthousiasme spontané ? Ou recommencer à dévorer ses gamelles, avec appétit ?

Comme avant.

Avant qu'il soit vieux, avant qu'il ne soit plus le compagnon que vous aviez choisi, celui qui pouvait faire des balades, celui qui jouait à la balle, celui qui venait ronronner dans le lit après avoir chopé quelques souris. Avant qu'un matin, soudain, vous réalisiez que, ça y est, il est vieux. Et qu'il doit souffrir, le pauvre, et qu'il n'y a plus rien à faire, alors, on va l'emmener chez le véto, qui va diagnostiquer un Syndrome du Vieux Chien (ou Chat), de préférence dans sa variante Euthanasie-Nécessitante, ou un Syndrome de Décrépitude Chronique. Comme ça on l'aura même amené chez le véto, on l'aura fait soigner, il n'aura rien pu faire, et on passera à autre chose. Facile.

Mais.

Non.

Alors, des fois, oui. Parce qu'il y a des maladies trop lourdes à soigner, ou juste pas soignables. Parce que, oui, l'âge est une excuse valable pour éviter certaines procédures médicales, lorsque le bénéfice est faible et le risque, ou les inconvénients, élevés. Je suis d'accord : imposer une mammectomie totale et une chimio à la doxo à une chienne avec des tumeurs mammaires métastasées de partout, dont l'espérance de vie se compte en jours, ou en semaines pour les plus optimistes, c'est plus que discutable.

Parce que lorsque l'insuffisance rénale chronique arrive à son terme, il faut savoir aider l'urémique en souffrance à partir.

Les plus observateurs parmi vous remarqueront que, bordel, si le vieux avait été amené avant, on aurait pu mieux l'aider. Était-il nécessaire d'attendre qu'il se paralyse pour se soucier de son arthrose ? N'aurait-on pas pu gérer son diabète avant qu'il ne vire à l'acido-cétose délirante ? N'y avait-il pas des signes d'appel ? Après tout, depuis combien de temps avait-il du mal à se lever, à monter dans la voiture, à sauter sur le canapé ? Depuis combien de temps maigrissait-elle tout en mangeant comme quatre et en descendant dix fois plus d'eau qu'avant ?

Bien sûr, vous avez raison. On aurait pu faire du bon boulot, plus tôt. Et souvent j'hérite de situations effectivement irrécupérables qui auraient pu être évitées, ou sérieusement retardées. Et trop souvent, je n'ai pas le choix, entre une agonie mal gérée (parce que nous n'avons pas accès à assez de soins palliatifs, pour moult raisons), et une euthanasie.

Mon discours n'est pas : "il ne faut pas tenir compte de l'âge de l'animal". Bien entendu : il faut en tenir compte, mais la vieillesse ne doit pas être une excuse ou un prétexte. Elle diminue les défenses de l'organisme, elle diminue les capacités de cicatrisation, de récupération, elle implique indirectement tout un tas de maladies qui, misent bout à bout, rendent nombre de prises en charge irréalistes.

Une ovario-hystérectomie sur un pyomètre, ce n'est pas irréaliste; Une mammectomie, même une, voire deux chaînes complètes, ce n'est pas délirant s'il n'y a pas de métastases. Une cardio-myopathie dilatée avec tachycardie paroxystique, ça se traite. Pas dix ans, mais quand même. Une arthrose douloureuse, une hernie discale avec début de perte de proprioception, ça se gère. Même un cancer incurable, ça peut se gérer.

Bien sûr, les critères financiers comptent. Le vétérinaire, ça peut vite coûter très cher. Mais la vieillesse ne doit pas être un maquillage pour des problèmes d'argent : ceux-ci doivent être envisagés pour ce qu'ils sont. Et il faut parfois - souvent ? - admettre qu'ils ne peuvent être surmontés.

Il faut aussi prendre en compte la volonté des propriétaires du chien ou du chat. Imposer une prise en charge, ça ne marche pas. Si refuser l'euthanasie aboutit à condamner le chien ou le chat à agoniser dans un coin de la cour, c'est nul.

Parce que c'est ça, mon boulot, et les bonnes âmes ne devraient pas trop vite l'oublier. Il est facile de s'indigner. Facile de juger, de reprocher aux gens de n'avoir pas mieux fait. Facile de refuser d'admettre les contraintes financières. De blâmer alternativement le véto, le maître et/ou le système capitaliste. Moi, mon problème, c'est de trouver, pour l'animal, les solutions les meilleures aux situations dont j'hérite. Par ailleurs, culpabiliser le propriétaire négligent est rarement constructif, au contraire. Le braquer, c'est le meilleur moyen de faire perdre ses chances à son animal.

Les incantations et les reproches, ça n'a jamais soigné personne.

Bien sûr, j'euthanasie, mais plus tellement des vieux. Maintenant, j'euthanasie plutôt des malades pour lesquels je n'ai pas d'alternative acceptable.

Beaucoup sont vieux.

dimanche 18 septembre 2011

La vie, par hasard ?

Un lundi matin comme les autres. Bousculé, pressé, avec son lot d'urgences plus ou moins fantasmées, qui ont attendu tout dimanche parce que les gens ne veulent pas appeler le service de garde, ou qu'ils ne savent pas qu'il existe. Avec les hospitalisés du week-end. Les visites, et les consultations, deux chirurgies.

Moi, je suis parti au plus vite. Une urgence relative, mais si je ne m'en occupe pas maintenant, ce sera pire après. Et lorsque je suis revenu, une heure plus tard, c'était n'importe quoi : un véto en chirurgie, encore bloqué pour au moins une demi-heure, un autre sur un vêlage, et des chiots plein la salle d'attente (qui a collé une vaccination/identification de portée un lundi matin ???), deux ASV qui courent dans tous les sens, avec la sonnerie ininterrompue du téléphone en guise d'accompagnement musical. Je vérifie le carnet de rendez-vous : une euthanasie, pour il y a une heure.

Une heure que ce vieux bonhomme attend la mort de son chien. Une heure qu'il patiente dans cette cohue pour qu'on lui tue son compagnon. J'en suis malade de honte... Vite, je contourne la salle d'attente, ignore l'éleveuse, salue un client, invite d'un geste doux le vieux monsieur à m'accompagner sur le parking, où je sais que Démon attend, dans le coffre de la voiture.

Démon, je le suis depuis dix ans. Il y a un an, j'ai diagnostiqué un hémangiosarcome, une vilaine tumeur de la rate, métastasée au foie, qui saignait dans son abdomen. Je lui avais donné quelques jours à vivre. Six mois plus tard, M. Tiburce me l'amenait, heureux de me contredire, et je contrôlais une métastase cutanée. Il "allait bien". Mal au dos, trop gros - il y a un an, j'avais dit à son maître de le gâter, puisqu'il ne lui restait plus que quelques jours. Il "allait bien", et M. Tiburce me prenait pour un héros, un Guérisseur. Parce que j'avais palpé l'abdomen de son chien, diagnostiqué le cancer à l'échographie, et re-palpé. Parce que lorsque je lui avais diagnostiqué sa douleur lombaire, j'avais laissé, longtemps, mes mains sur ses muscles lombaires, à la recherche des contractures et des tensions.

Et que dans tous les cas, il avait été mieux après. Pour l'hémangiosarcome, je n'y étais pour rien. Pour la douleur arthrosique, j'admets l'efficacité de mes anti-inflammatoires. Je l'avais expliquer à M. Tiburce, mais il ne m'avait pas écouté. D'ailleurs, en consultation, il ne voulait voir que moi, parce que, voilà, j'étais un Guérisseur. Il m'avait d'ailleurs conseillé de prendre garde à moi, de ne pas prendre le Mal en moi. Je l'avais rassuré, en plaisantant sur l'arthrose qui ne manquerait pas de me rattraper.

Ce matin-là, j'ai aidé M. Tiburce à porter son chien jusqu'à la table de consultation. Il pouvait à peine parler, comme Démon, qui pouvait à peine respirer, penché sur le côté, l'abdomen pendant, déformé. Il pleurait. Il n'a rien dit, ou juste quelques mots, définitifs. M'a demandé de m'occuper de son corps, et puis il est parti. Le cancer, le saignement, et la fin.

J'ai posé le cathéter, à l'envers, en tenant la grosse tête du beauceron sous mon bras gauche, en le caressant et en lui parlant. Tout seul, parce que les ASV, elles, continuaient à danser. Démon remuait un peu. Je me suis écarté de la table pour aller chercher les anesthésiques, pour revenir aussitôt, sans eux : il risquait de tomber. J'ai appelé une ASV, lui ai demandé de poser le téléphone deux minutes - en silencieux. Le temps de prendre les produits, Démon s'était un peu redressé.

- M. Tiburce voulait que ce soit toi, c'est pour ça qu'il a attendu, il a dit que si il y avait quelque chose à faire, il n'y aurait que toi.
- Quelque chose à faire ? Il m'a dit que c'était la fin, qu'il ne mangeait plus ?

Un silence. L'examiner ? Oui, bien sûr, que je peux prendre le temps de l'examiner.
Même au milieu de ce chaos.

Alors nous levons Démon. Il tient debout, chancelant. Il halète. Mais ses muqueuses sont rosées. Son abdomen pend, comme distendu par le liquide. J'y plante mon aiguille, celle qui devait servir à l'euthanasier. Pas de sang. Je réessaie. Toujours pas. Du gras. Je teste la proprioception. Excellente. Pince vicieusement ses lombes. Il tombe. Une numération-formule : normale. Sa tumeur n'a pas saigné.

Flottement.

Je pose mes anesthésiques, et prends les anti-inflammatoires : une injection intra-veineuse, puisque le cathéter est posé.

- Je lui donne jusqu'à ce soir. Ne préviens pas M. Tiburce. S'il se lève, je gèrerai.

L'ASV, un sourire aux lèvres, m'aide à porter Démon dans la courette, derrière la clinique.

Passent les heures, et Démon ne se lève pas. Débordé par ma journée, je ne prends pas garde à lui, jette juste un coup d’œil de temps en temps quand je traverse le chenil. Il ne bouge pas, reste couché sur son sternum, la tête fièrement dressée, attentif, haletant.

J'ai à peine touché un mot de la situation à mes confrères : "je n'ai pas tué Démon, j'ai l'impression que c'est une crise algique, de l'arthrose". Ils acquiescent, sans commentaire, apprécient d'un sourire l'incongruité de l'histoire. Comme moi, ils carburent à l'espoir.

- N'encaissez pas le chèque de M. Tiburce, on verra demain !

Il est 19h30, et je finis les consultations pendant qu'une ASV fait la compta, et qu'une autre dégrossit le ménage, toutes portes ouvertes. Et puis ce cri :

- Il y a ton beauceron qui s'échappe, là !

Mon confrère revient de visite, il vient juste de couper son moteur, et il se marre en voyant le vieux pépère qui nous regarde, dans le terrain vague derrière la clinique. Je n'avais même pas pensé à l'attacher. Il me faut trente mètres pour le rattraper, à la course, car il ne se laisse pas approcher. Mon collègue se bidonne, et m'interpelle :

- Va falloir appeler le vieux Tiburce, maintenant !

Il va forcément être content. Mais je me sens un peu merdeux, parce que je n'ai pas respecté le contrat de soins, parce que j'ai menti, parce que je me suis permis... parce que le vieux bonhomme est chez lui, qu'il pleure depuis ce matin. Depuis hier sans doute.

J'ai un nœud dans la gorge. Je ne sais pas trop ce que je vais dire, imagine quelques phrases. Tonalité, sonneries. On décroche. Une voix féminine, très âgée.

- Mme Tiburce ?
- Oui ?
- Bonjour, c'est le Dr Fourrure, c'est le vétérinaire. J'appelle... pour quelque chose de bizarre. J'appelle parce que ce matin, votre mari m'a amené Démon, pour l'euthanasier, et il est parti tout de suite, et finalement, heu... Démon est debout, il vient de manger, et il a couru un peu.
- Attendez, j'appelle mon mari !

J'ai parlé très vite, ne lui ai pas donné la possibilité de m'interrompre.

Roger, c'est le vétérinaire, il dit que Démon a couru, et qu'il a mangé !

Je patiente un instant, un peu fébrile, un peu merdeux, et très fier de moi.

- Oui allo ?
- Bonjour, c'est le Dr Fourrure, c'est le vétérinaire. J'appelle... ce matin, quand vous êtes parti, Francesca m'a dit que vous vouliez que j'examine Démon, et je ne l'avais pas fait, alors je l'ai examiné, et là, heu, ben ce n'est pas son cancer qui l'ennuie, c'est l'arthrose, il avait très mal.
- Démon a mal ?
- Ben là plus trop, je lui ai fait des piqûres, et ça va bien, je n'ai pas guéri son cancer hein, mais il va mieux, il a mangé, et il a même essayé de s'enfuir.
- De s'enfuir ? Démon ?

Incrédulité.

- Heuuu oui, on avait oublié de fermer les portes, mais je l'ai rattrapé. J'ai du lui courir après.

Il a du lui courir après !

- Et il a mangé ?
- Oui, une gamelle, et bu, et uriné, et voilà, je suis désolé, je n'ai pas voulu vous appeler avant, parce que je ne voulais pas vous donner de faux espoir, si ça n'avait pas marché.
- Et il peut rentrer ?
- Oui, avec des comprimés, oui. Parce que bon, il a toujours son cancer, mais c'est comme avant, comme il a arrêté de saigner il y a un an, il peut rester un jour, ou une semaine, ou six mois encore.

M. Tiburce est revenu chercher son chien.

Il m'a remercié, en pleurant, en râlant sur le prix des médicaments, comme toujours, en notant que la vie coûte, à peu de chose près, le même prix que la mort.

Il m'a serré la main, longuement.

Sans l'ASV, Démon aurait été euthanasié.

Pour ceux que ça intéresse : une radiographie d'hémangiosarcome, et une ponction abdominale d'hémopéritoine lié à un hémangiosarcome.

mercredi 31 août 2011

Inachevé

Samedi, 21h00. Je suis d'astreinte, et le téléphone sonne. Une voix, féminine, plutôt jeune.

- Je vous appelle pour ma chienne. Elle ne va pas bien, elle respire difficilement, et elle ne veut pas manger. Elle est vieille.
- Et elle ne mange pas depuis combien de temps ?
- Depuis deux jours, mais ça fait une semaine qu'elle ne mange pas comme avant.

Deux jours que ça ne va pas du tout. Une semaine que ça bricole. Et elle m'appelle un samedi soir. Et évidemment, maintenant, c'est une urgence, et il n'est pas question de la repousser. Pas la peine de l'engueuler au téléphone, non plus...

- Bon, et bien on se retrouve à la clinique dans quinze minutes, d'accord ?

Lorsque je me gare sur le parking, elle est déjà là. Une vingtaine d'année, jolie, bien habillée, avec un vieux fox tout pourri dans les bras, qui se laisse poser sur la table et caresser sans émettre la moindre protestation. La jeune femme a tiqué quand j'ai appelé sa chienne "ma jolie" en la rassurant, mais après tout...

- Voilà, elle est vieille, et elle ne mange plus, et elle sent très mauvais...

L'euthanasie du week-end, pour être tranquille ? Elle n'a pas l'air de cadrer, et d'habitude, ces "consultations" là ont plutôt lieu le samedi matin. La jeune femme ne semble pas du tout à l'aise, voire même perdue, et sincèrement inquiète. La fox a quinze ans, n'a jamais été malade, n'a jamais vu de véto. Sa gueule a tout le charme d'une fosse septique, les chicots en plus, elle est un peu déshydratée. Des nœuds lymphatiques rétro-mandibulaires énormes (pas une surprise, vues les dents). L'auscultation est normale, bien qu'elle respire assez difficilement, et le reste de l'examen clinique aussi. Elle est très calme, très gentille.

- Mais pourquoi est-ce que vous ne me l'amenez que maintenant ? Un samedi soir vers 22 heures ?

J'ai posé ma question doucement, sans agressivité. Je ne suis plus en colère, comme je l'étais lors de son appel. Je suis juste un peu sonné, et je sens venir le pire des diagnostics : une insuffisance rénale chronique, et une euthanasie.

- Je ne suis jamais venue chez le vétérinaire. Je pensais que vous alliez la piquer, comme elle est vieille.
- Mais être vieux n'est pas un motif d'euthanasie... je vais peut-être trouver une maladie qui justifie cette décision, mais ce n'est pas certain. Et puis, plus vous attendez, plus son problème risque d'empirer, et plus l'euthanasie devient un risque, non ?
- Ah oui, c'est vrai aussi.

Elle a à peine l'air penaud. Pas contrarié, pas sur la défensive, juste penaud, et un peu surpris. J'ai beaucoup de mal à déchiffrer son visage. Elle n'est définitivement pas venue pour une euthanasie du week-end.

- Je vais faire une prise de sang, et nous allons vérifier comment vont ses reins et son foie. Je ne vais pas faire de comptage de ses cellules sanguines, de toute façon l'infection dentaire va la rendre anormale.

Elle n'émet aucune objection. Je n'ai pas l'impression qu'elle va me planter en fin de consult' en refusant de payer "parce que c'est trop cher". Je suis mal à l'aise, comme je le suis souvent avec les clients que je ne connais pas, entre ceux qui me reprocheraient d'en faire trop et ceux qui m'en voudraient de n'en faire pas assez. Je met les pieds dans le plat. Comme souvent.

- Comme nous ne nous connaissons pas, je préfère vous le demander : est-ce que vous êtes d'accord pour ces analyses ? je veux dire, elle est vieille, d'accord, mais pas forcément condamnée, mais pour poser mon diagnostic, j'ai besoin de ces analyses.
- Oui. Oui, bien sûr.

Surprise, encore une fois. Parce que le docteur en blouse blanche lui demande son avis ?

- Le bilan coûte environ 40 euros.

Pas d'objection.

Lorsque je fais la prise de sang, elle détourne le regard. Coup de bol, cette fox est vraiment adorable et je n'ai pas besoin d'aide pour le prélèvement. En attendant les résultats, j'essaie de la faire parler un peu, dans le silence nocturne de la clinique, cette étrange bulle de lumière dans l'obscurité du bâtiment et du village, avec ses odeurs cliniques et son silence seulement rompu par le halètement de la vieille chienne, nos mots presque chuchotés, le ronronnement asthmatique du frigo et les bzip bzip mécaniques de l'analyseur.

- Elle est vieille.

Elle répète cette phrase hors contexte, avec une drôle d'intonation, comme si elle testait une saveur étrange, mais sans la moue de l’écœurement, ni l'acidité de la peur. Elle ne le répète pas pour me dire quelque chose. Répète-t-elle ce que lui ont dit ses proches, en lui disant de ne pas venir ? Essaie-t-elle de s'en convaincre ?

Elle a la chienne depuis qu'elle est toute petite, l'a gardée avec elle lorsqu'elle a quitté sa famille, et n'a jamais vu un vétérinaire. Elle pense que sa chienne est vaccinée, enfin sans doute avant qu'elle se rappelle, quand elle avait 5 ans, elle. En réalité, elle ne connaît rien de mon univers. Sa louloute est une compagne de toujours, mais elle est un acquis, comme ces copines ou ces femmes que l'on ne prend plus la peine de regarder, de séduire, ou d'écouter. Elle est là, elle a toujours été là, et si elle sait qu'elle ne sera pas toujours là, cette notion n'est qu'abstraite. Qu'elle l'aime, je n'en doute pas un instant. Ce n'est pas une euthanasie du week-end, cela ne l'a jamais été. Cet amour est inconditionnel, même si elle est vieille, même si elle est moche, même si elle pue. Il ne lui viendrait pas à l'idée de ne plus l'aimer à cause de ça. Il est plus de 22h et je me perds dans cette conversation d'où perce, en filigrane, ces éléments qui ne sont que mes mots, mes analyses. J'attends le fichu bzip final de mon fichu analyseur, pour lire un résultat d'insuffisance rénale, et lui expliquer que je ne vais sans doute rien pouvoir faire, ou rien de bien, et finir par lui donner raison.

Je n'ai pas envie de la culpabiliser, pas envie de grand chose en fait. Je me sens fatigué.

Et puis, les résultats sont excellents. Du genre scénario de série à l'eau de rose. Même pas crédibles. tellement pas que je refais un paramètre, en douce. Enfin une bonne nouvelle à annoncer ?

Oui.

- Les résultats sont excellents, vraiment. Son bilan est très bien, regardez-là, ses reins, l'urée, la créatinine, là le foie... On ne va pas la piquer, ça c'est sûr. Maintenant, je vais lui faire une radio, pour vérifier que sa respiration difficile n'est pas liée à une infection profonde. Et si elle est normale, on va simplement soigner ses dents et sa monstrueuse infection dentaire.

Elle ne dit pas grand chose, sourit à peine. J'essaie d'être simple, pédagogue, mais elle ne semble accrocher qu'à mes conclusions. Le reste ne l'intéresse manifestement pas. Je réausculte la cocotte, histoire d'être sûr de ne pas avoir manqué un râle ou une aire silencieuse, et direction la radio.

Lorsque je reviens, la jeune femme est assise par terre.

- Je suis désolée, je ne me sens pas bien...

J'ouvre la porte de sortie directe de la consultation, l'accompagne sur la terrasse de la clinique, lui offre un verre d'eau. Sa chienne campe à ses pieds. Rassuré, je retourne en salle de développement.

Il n'y a pas grand chose d'anormal, ce sont des poumons de vieux chien.

Elle a juste des dents pourries, des abcès dentaires, une plaque de 3mm d'épaisseur, et la douleur, la réaction lymphatique et tout le toutim. A priori pas de septicémie associée, elle me semble "trop bien". De toute façon, on va la bombarder d'antibiotiques, et d'anti-inflammatoires.

J'explique le traitement à la jeune femme, revenue en salle de consultation. Lui détaille le diagnostic, résumant les bons points et les mauvais, lis avec elle l'ordonnance. je lui explique également qu'il faudra faire un détartrage et enlever les dents pourries, d'ici une à deux semaines.

Je ne peux m'empêcher de répéter :

- Vous voyez que les vétérinaires ne piquent pas un chien juste parce qu'il est vieux.

Elle sourit. Son premier vrai sourire depuis qu'elle est entrée.

Et lorsque je lui présente la facture, elle ne peut retenir un : "Oh, mais ce n'est pas cher !"

Que répondre à cela ?

De toute façon, il n'est pas loin de 23h, avec toutes ces conneries.

Plusieurs semaines après, je reste toujours fasciné et surpris par les réactions de cette jeune femme, dont je n'ai d'ailleurs jamais eu de nouvelles. Je n'ai pas pensé à lui demander son numéro de téléphone, et elle n'a jamais rappelé. Je ne sais même pas si elle habite dans la région. Je ne sais pas si mon traitement a fonctionné, si elle a fait détartrer sa chienne.

Et cette consultation, ou cette conversation, me laisse un drôle de goût d'inachevé.

vendredi 24 juin 2011

Banale, banale souffrance

Un dimanche d'astreinte comme les autres. 11h30, fin de matinée, les choses semblent enfin se calmer. Je suis crevé, pas vraiment au radar, mais juste épuisé. Je prie pour que l'après-midi soit tranquille.

Un dernier tour de chenil, vérification des perfusions, et je décolle.

Sauf que le téléphone sonne à nouveau. Il y a un ami à la maison, et je sens que je ne vais pas pouvoir manger avec lui et ma famille.

Sourire, sourire.

- Service de garde bonjour ?
- Bonjour docteur, je vous appelle parce que Nestor est comme paralysé de derrière, il se lève pas, il se traîne sur ses pattes avant pour aller faire ses besoins.

Bon, ça, c'est l'urgence de merde. Le chien est sans doute paralysé depuis un moment, sa vie n'est pas en jeu, mais il souffre forcément à bloc. Hernie discale, crise d'arthrose ou autre chose, je n'ai pas envie de le repousser à plus tard et de penser à lui pendant tout le repas. Alors go.

- Vous me l'amenez de suite ?
- D'accord, mon fils vous l'amène de suite, merci beaucoup !
- Et v...

Il a raccroché. Pas eu le temps de lui demander qui c'était, d'où il venait, dans combien de temps il serait là. J'envoie un SMS à la maison, pour dire de ne pas m'attendre, et je finis de préparer la commande de médicaments et de fourniture hebdomadaire.

Puis je fais mes factures en retard.

Feuillette un peu mon Ettinger.

Il est 12h15. Plus d'une demi-heure que je l'attends, le coco. Tu vas voir qu'il va m'avoir posé un lapin... je lui laisse jusqu'à la demie, et puis je file.

Et évidemment, il arrive à 12h25. Lorsque je lui demande poliment pourquoi il a mis si longtemps, en l'accompagnant jusqu'à sa voiture, il m'explique qu'il avait perdu ses clefs.

Sur le siège arrière, il y a Nestor. Un berger allemand, 12 ans. Il me regarde d'un air mi-figue mi-raisin, tente vaguement de remuer la queue. Il respire la douleur, il incarne la souffrance. Des traits émaciés, des cuisses atrophiées, un sous-poil qui déborde par touffes sales, une vague odeur d'urine. Ses pattes arrières sont tendues vers l'avant, son dos est voûté, arc-bouté sur ses pattes avant. Il halète le bonjour des chiens qui ne cesseront jamais de remuer la queue, quelle que soit la saloperie qu'on leur fera subir.

Je n'ai pas envie de parler à son maître. Je veux dire : j'étais déjà en colère à cause de son retard, mais je suis assez grand pour ne pas le lui reprocher. Il avait perdu ses clefs, j'ai tendance à le croire, c'est con, c'est pas grave. Et puis ce grand dadais de 20 ans à peine, qui bafouille un peu, qui se tient comme un épi de maïs mal arrosé, avec ses lunettes et son pull trop petit, avec son AX et ses mocassins, j'ai plus envie de le serrer dans mes bras que de le cogner. Mais n'empêche : ce chien, sur cette banquette arrière, c'est toute l'histoire de la souffrance chronique résumée en quelques touffes de poils et une montagne d'amour canin. Inconditionnel.

J'ai envie de chialer.

Je ne lui adresse même pas la parole, au grand brun, et j'embarque le chien dans la clinique. pris sous le thorax, pattes arrières pendantes. Il piaule à peine et tente une léchouille maladroite. Je le repose tel quel sur ma table de consultation, le temps d'un rapide examen clinique.

Le chien est maigre mais sans plus. Son train arrière est étique, raide, ses muscles se résument à leurs tendons. Le type est gêné par le silence, tente une ou deux ouvertures. Pas envie de lui parler, mais j'ai besoin de savoir.

- Depuis combien de temps il est comme ça ?
- Deux jours.
- Et vous ne m'avez pas appelé avant ?

Je ne suis pas en colère, je ne suis pas en colère, je ne suis pas en colère.

- Ben c'est le chien de mon frère, il rentre demain, mais je me suis dit que ça pouvait pas attendre parce qu'il rampait pour aller faire ses besoins. Il n'a pas fait de crotte depuis avant hier.

Connaaaaaaard !

- OK, il a fait pipi malgré tout ?
- Oui, il allait dans l'herbe. En se traînant à moitié assis, les pattes arrières sur le côté.

Ne pas hurler. Ça ne servirait à rien, ça ne servirait pas le chien.

- Bon, on va faire une radio, je pense qu'il a un gros problème de dos. Vous êtes d'accord ?

Bien sûr que tu seras d'accord.

- Ben heuu oui, si vous pensez qu'il le faut.
- Est-ce qu'il était raide, avant ?

Bien sûr qu'il était raide, avant.

- Oui, oui.
- Depuis combien de temps ?
- Deux ans, trois ans ?
- Deux ou trois ans ?

Tu la perçois, la menace dans ma question ?

- Et à quel point ?
- Ben il avait du mal en se levant le matin...
- Les pattes arrières qui traînaient quand il marchait, du mal à monter les escaliers, à monter dans la voiture ?
- Oui, oui.
- Depuis deux ou trois ans ?
- Oh oui au moins.
- Il a reçu des médicaments ?

Réponds moi oui.

- Heu non, non.
- OK. On va faire la radio.

Je lui injecte un anti-inflammatoire et un morphinique.

- C'est pour quoi faire ?
- Pour la douleur. Il a mal.
- Ah, d'accord.

Je n'ai plus envie de hurler. Plutôt de pleurer. Je voudrais être méchant, racorni, j'ai juste envie de fondre. Que je sois clair : je parle de "grand dadais", mais c'est injuste. Ce jeune homme est loin d'être un con. C'est un type normal. Un vous, un moi. Un passant.

Je prends le chien dans mes bras, le porte jusqu'à la salle de radio. J'ai allumé la développeuse, je place ma cassette, ma grille, enfile mon tablier de plomb, mon protège-thyroïde, mes lunettes.

- Ouah, mais c'est une armure !
- Ouais, contre les rayons X. Sortez s'il-vous-plait.

C'était quoi cette blague à deux balles ? Il se fout de moi ou quoi ? Est-ce qu'il ne réalise pas que son chien va probablement mourir ? Que je vais devoir sans doute l'euthanasier ? Est-ce que j'ai l'air trop souriant, ou quoi ? Pourtant, je m'applique à faire la gueule quand je ne parle pas avec la politesse professionnelle qui évite de devoir parler autrement.

Je couche le coco sur le flanc, j'ajuste mes réglages. Il remue la queue lorsque je lui dis quelques mots gentils. Faiblement, timidement, avec autant d'enthousiasme que le lui autorise sa douleur. Je le caresse doucement dans le silence. Il n'ose pas tourner la tête, et me regarde en coin, avec cet air d'amour contrarié du chien qui voudrait me sauter dans les bras, mais qui, tout simplement, ne peut pas.

Je rappelle son maître. Pour lui tenir compagnie pendant que je passe dans la salle de développement, histoire que le chien ne se cogne pas une acrobatie supplémentaire pour descendre de la table.

Lorsque je reviens dans la salle de radio, en attendant le développement, on n'entend plus que le ronron de la développeuse et les miaulements d'une minette que j'ai opérée dans la nuit. Personne ne dit un mot, et mon dadais se dandine, gêné. Il n'aime pas le silence.

- Ahahaha ça doit être le pire supplice du monde de travailler toute une journée de garde avec des minettes en chaleur qui hurlent après le mâle.
- Je l'ai opérée cette nuit. Enlevé l'utérus, les ovaires, 3 chatons en voie de décomposition. Elle n'est pas en chaleur, elle est seule, elle est perdue, elle a mal.

Ça devrait le faire taire.

Non ?

- Ahaha mais les minettes en chaleur, quand même, quel supplice, hihi.

Cette foutue radio est enfin développée, elle va m'éviter de devoir lui répondre. Je jette un œil à travers la lampe rouge. C'est bien ce que je pensais. Je vais commencer par lui montrer une radio normale (et si vous voulez savoir comment on lit une radio avant de regarder celles que je lie ci-dessous, vous pouvez aller sur ce billet).

- Alors... Ça, c'est le dos d'un chien normal. Ici une vertèbre, là, le bassin, les côtes, le ventre. On voit bien les bords arrondis des vertèbres, les processus, tout va bien. Et puis ça, c'est Nestor.

Nestor, qui remue la queue en entendant son nom. Comme il peut.

- Nestor n'a plus de dos. Depuis deux ou trois ans, il développe une arthrose délirante. Les becs de perroquets se sont soudés, le sacrum s'est attaché aux lombes, les lombes aux thoraciques, il n'a plus aucune mobilité vertébrale, juste un manche de pioche en guise de colonne. Il souffre depuis deux ou trois ans, et il encaisse la douleur en silence. Et il y a deux jours, il a fait une hernie discale grave. Il en avait sans doute déjà des petites, mais celle là a provoqué une compression tellement importante de sa moelle épinière que l'influx nerveux ne passe plus et qu'il reste assis. Il est paralysé. Soit à cause de la douleur, soit à cause de la compression nerveuse, soit à cause des deux. Mais je suis presque sûr que c'est la compression.

J'ai parlé vite. fermement. Clairement. Je l'ai regardé dans les yeux, ses yeux qui se sont embués de larmes, ces larmes énormes qui ont roulé sur ses joues. Il s'est mis à renifler, s'est décomposé. Ce gosse, ce grand gamin que j'ai envie de massacrer à coup de becs de perroquets, que j'ai envie de consoler et de serrer dans mes bras. Il se mouche bruyamment, renifle, hoquète.

- Mais il fauauuuuut faire quoahahahaha ?
- C'est le chien de votre frère ?
- Oui...
- Je vous propose de le garder ici, jusqu'à ce soir. On va laisser agir la morphine et les anti-inflammatoires. Si ce soir il est debout, c'est que c'était la douleur. On essaiera de gérer. Sinon, il ne faut pas rêver. Il n'y a pas de solution chirurgicale, et ce n'est pas une vie pour lui. Il faudra l'euthanasier.

Dix minutes plus tard, Nestor est dans sa cage. Il est 14h00, j'ai faim, j'avais des étincelles qui me dansaient devant les yeux lorsque je lui expliquais la radio. J'attends qu'il décolle du parking avant de partir. Pas envie de le recroiser. Alors, en attendant, je laisse tomber la commande, les factures et mon Ettinger, et je caresse Nestor. Sa grosse tête de brave berger allemand posée dans le creux de ma main, savourant mes doigts entre ses poils, appréciant mes chuchotements.

Lorsque je sors de la clinique, le gamin est toujours là, assis sur le siège de sa voiture, les jambes dehors, la tête entre les genoux. Je m'arrête pour vérifier que tout va bien.

- Je suis en panne, j'ai plus de batterie, j'ai pas de téléphone portable, j'habite à vingt bornes.

Sans déconner...

Il n'a plus de batterie. Je prends les câbles (on a de tout dans cette clinique), fous ma voiture tête à tête avec la sienne, le fais démarrer. Je le regarde partir, histoire d'être bien sûr qu'il ne se plante pas dans un platane.

Je le déteste, je l'aime. Je suis sûr d'avoir été aussi con que lui, à une époque. Son chien mourra ce soir. J'espère au moins que son maître aura un peu vieilli.

Il n'y a pas eu de miracle.

Lorsque je suis repassé à 19h00, Nestor m'attendait dans sa cage. Assis. Je l'ai sorti, j'ai tenté de l'aider sur quelques pas. Peine perdue, neuro pourrie, hernie discale avec compression importante, c'est sûr. J'ai remis Nestor dans sa cage, il battait frénétiquement de la queue. Avec l'enthousiasme de celui qui n'a plus mal, de celui qui découvre que l'univers peut être différent.

J'ai téléphoné chez son maître. Expliqué. Son frère et son père m'ont confirmé qu'ils souhaitaient une euthanasie.

Alors je suis retourné dans le chenil, où la queue de Nestor battait toujours le rythme d'un hymne à la joie inconditionnelle. Je l'ai caressé, je lui ai posé un cathéter, en lui parlant, lui chuchotant ces stupidités sans queue ni tête qui le remplissent de délices. Toute la connerie et l'amour d'un chien. Je lui ai sorti une boîte de pâté pour chat, du genre tellement bonne que même les anorexiques se jettent dessus. Il l'a dévorée avec une joie furieuse, et alors que son museau s'enfonçait dans la boîte de conserve, alors que j'injectais, il s'est effondré.

Il s'est endormi.

En remuant la queue, de plus en plus faiblement, les babines dégoulinantes de mousse de viande.

Je lui ai parlé, mais il ne m'entendait plus. Plus de souffrance. Plus de joie. Plus de douleur. Plus d'enthousiasme. Plus d'amour.

Je l'ai euthanasié, et j'ai écouté son cœur s'arrêter, jusqu'au dernier échos de la fibrillation.

Puis je l'ai mis dans un grand sac blanc.

samedi 19 mars 2011

Mémé

Les gouttes sont des piliers, les traits d'un mausolée glacé. Une averse drue, une pluie gelée, qui cache un ciel d'hiver sombre et sans espoir.
Je suis seul, je suis tout seul. Est-ce qu'il fallait que je sois seul ?
Je suis debout dans le pré, les points serrés. J'ai appelé, je l'ai cherchée. J'ai couru, glissé, j'avais déjà accepté. Elle était retombée. Je pleure et je crie, j'appelle avec rage, j'ouvre le coffre, saisit le flacon, saisit la seringue, je l'ai vue, elle est couchée, entravée, piégée dans les sangles de sa couverture que je viens de détacher. J'ai pris, je m'en suis voulu, le temps de mettre mes bottes. Puis je me suis agenouillé. Son gros souffle de vieille chose pourrait faire de petits nuages s'ils n'étaient aussi assassinés par la pluie glacée. Détrempée, elle gît.
Combien de fois, nous l'avons relevée ? Combien de fois, nous savions que nous ne pourrions recommencer ? Combien de fois, nous savions que nous mentions ? Nous savions le bonheur de nous mentir. De nous faire peur, pour nous préparer. Cette fois, j'ai pleuré. Crié étouffé. Je suis allé vers la voiture, vers le flacon, je me suis retourné. J'y suis retourné. J'ai voulu hésiter. Je savais que cette fois, je ne pourrais pas espérer. Froide certitude. J'étais trempé.
Furieux. Amoureux.
Alors j'y suis retourné, je me suis agenouillé. J'ai pris son adorable grosse tête émaciée de saloperie de vieille morue de jument étique, cette tête qui toujours oscillait autour d'un cou trop maigre, de jambes torturées. J'étais sale, trempé, emboué dans l'argile glacée, et j'ai posé sa foutue grosse tête sur mes genoux, je l'ai caressée, câlinée, appelée. Elle a fermé ses gros yeux de vieille chose, a accepté mes caresses qu'elle dédaignait avec son snobisme de vieille peau, elle tremblait. Elle avait lutté, elle s'était débattue, et je venais seulement de la trouver. En passant la voir, juste avant de partir au boulot.
Je crois que je n'ai jamais cessé de parler. J'ai rempli la seringue, sa tête sur mes genoux, furieux, désespéré, débordant d'amour, de haine. Je l'ai accompagnée, je l'ai bordée, je l'ai cajolée. Elle a fermé les yeux, soupiré, elle m'a accepté. J'ai gardé sa tête osseuse sur mes jambes, je me suis penché, ma main gauche a fait la compression, la droite l'injection.
Ça va aller, mémé, ça va aller.
Ça va forcément aller.

Elle a frémi, elle a tremblé, puis elle est morte sur mes genoux, ma vieille morue de jument, ma tatie danielle, mon emmerdeuse préférée. Elle est morte sur mes genoux, et je l'ai tuée.

Je ne l'ai jamais regretté.

Et je suis tellement heureux de savoir encore la regretter, même si longtemps après.

samedi 8 janvier 2011

Plongée dans le bleu

J'ai le dos tourné à la table d'examen. Je chipote mes flacons et mes seringues, sur mon plan de travail.

- Mais vous, ça ne vous fait pas mal de faire ça ?

J'ai soudainement une poussière dans l'œil, lorsqu'elle brise ainsi ma fragile carapace. Une grosse.

Je chasse la bulle de la seringue pour me donner une contenance. Professionnel. Caché derrière mon aiguille.

Je croasse. Me reprends en me raclant la gorge.

- Si, madame La Prune. Ça me fait mal.
- C'est le bon moment, hein ?
- C'est le bon moment.

Ma voix n'a pas du tout l'assurance que je voudrais. Pas parce que je ne suis pas sûr de moi.

- Il va s'endormir, c'est ça ? Ça ne fait pas mal ?

Elle soutient la tête de son chien. Sa main droite est posée sur son thorax, soulignant sa respiration.

- Non. C'est une anesthésie. Ça ne fait pas mal. Il va s'endormir. En dix secondes.

Et sa tête se fait plus lourde sur sa main gauche. Et sa main droite bouge moins vite sur son thorax. Machinalement, je compte jusqu'à dix, et lui ôte les longs poils qui se sont glissés dans sa bouche, entre ses babines. Lui peigne sa moustache entre mes doigts. Place naturellement ma main à la place de la sienne lorsqu'elle la retire pour se moucher. Sa tête pèse de tout son poids sur ma main.

Je le caresse en silence en lui injectant l'euthanasique. Le liquide court dans la tubulure de la perfusion, et madame La Prune cherche avec une douloureuse habitude le battement cardiaque, qui court à toute vitesse vers l'imperceptible. Et s'éteint.

Encore une fois, je me suis concentré sur ces derniers battements, ce rythme de mort, doux et fascinant. Isolé avec mon stéthoscope, accompagnant la plongée vers le néant.

Pourquoi ai-je toujours cette même sensation que lorsque je plonge, juste après le check-up surface, lors de la descente "dans le bleu" ? Dans le bleu parce qu'on ne voit pas le fond, parce qu'il n'y a que... le bleu, sans nuance, infini et indéfini, inconnu et rassurant, confortable et affolant.

Elle me regarde lorsque je le couche dans un carton.
Sourit lorsque je m'excuse de le coucher en boule.

Me répond qu'il ne prenait pas plus de place que cela lorsqu'il dormait à côté d'elle devant la télé.

mercredi 25 août 2010

Urgence et urgence

Je crois que je n'atteindrai jamais le niveau de la clientèle de doc vetote, mais j'apprécie les efforts méritoires de mes clients : se faire traiter de monstre sans cœur au téléphone, c'est toujours un plaisir.

22h30
Je roule à bonne vitesse sur les routes de campagne, fenêtres grandes ouvertes pour profiter un peu de la fraîcheur relative de cette soirée. Il y a dix minutes, je végétais dans mon fauteuil en me demandant comment occuper la fin de la soirée. Un cheval a trouvé pour moi : hémorragie massive sur un membre postérieur, ses propriétaires allaient remettre de l'eau quand ils l'ont trouvé, debout sur trois pattes, au milieu d'une mare de sang.

De quoi filer un bon coup d'adrénaline.

Le vent fait tellement de bordel dans la voiture que je devine, plus que je n'entends, la sonnerie de mon téléphone. Je freine rapidement histoire d'avoir une chance d'entendre quelque chose, craignant la mort du cheval blessé.

En fond sonore, des hurlements. De chien, de douleur, graves et longs, profonds.

La voix d'une femme, paniquée.

- Service de garde, bonsoir ?
- C'est bien le service de garde ?
- Oui... Dr Fourrure au téléphone.
- Docteur vite il faut que vous voyiez mon chien il hurle de douleur !
- Mais qu'est-ce qui se passe ?
- Il a un cancer des testicules, il est suivi par le Dr Voisin.

Le docteur Voisin, c'est celui qui part toujours en vacances sans prévenir, en mettant sur son répondeur : "je ne suis pas là, appelez un autre vétérinaire".

- Mais depuis combien de temps il n'est pas bien ?
- Il reste couché depuis quatre jours, mais ça allait, il ne mange plus depuis hier, et là ça ne va pas du tout il souffre docteur !

Ça, je n'en doute pas un seul instant. Maintenant, c'est effectivement une urgence.

- Docteur il faut le soulager, l'euthanasier !
- Ouais mais là heu... je ne vais pas pouvoir vous voir de suite, même pas du tout avant un moment, car je file déjà en urgence. Vous auriez des anti-inflammatoires à la maison ?
- Non !
- Je veux dire, des anti-inflammatoires pour vous, du Di-Antalvic, ou de l'ibuprofène.
- Non !
- Du Nurofen ?
- Ah oui ça j'en ai !

Bon, soyons clairs : ne donnez pas de ça à vos animaux, c'est une mauvaise idée. Mais là, en attendant, c'est toujours mieux que rien : les effets secondaires n'auront pas beaucoup d'importance dans ce cas précis.

- Bon, vous lui filez un comprimé, ça va le soulager un peu, là, j'ai un cheval blessé à anesthésier et opérer, je ne serai pas disponible tout de suite.
- Mais dans combien de temps docteur ?
- Deux bonnes heures au moins.
- Mais docteur il ne peut pas attendre deux heures !
- Ben voyez un confrère, alors, je suis désolé, je dois m'occuper de ce cheval en priorité. Appelez à Saint-Martin ou à...
- Mais vous êtes un monstre de laisser souffrir un animal ! Vous êtes un salaud, sans cœur, je porterai plainte, je...

Là, j'ai raccroché.

J'ai vraiment autre chose à foutre.

Ah, et sinon, pour le cheval, ça s'est bien passé, même si ça m'a pris presque trois heures... Je n'ai pas eu de coup de fil de confrère pour me parler de ce chien, j'espère qu'il a pu être rapidement pris en charge.

mardi 1 juin 2010

Troc

Il est 21h30. J'ai pris la garde cette nuit, comme pour le reste du week-end, zonant entre le net et un bouquin d'anticipation peu folichon. Pour résumer : je m'ennuie sec, mais pas au point de souhaiter un appel. Qui ne va pourtant pas manquer. J'observe dix secondes le téléphone qui sonne et clignote, signalant un transfert d'appel.

- Service de garde, bonsoir.
- Je suis bien chez le véto ?
- Oui, que se passe-t-il ?
- C'est mon petit cochon, j'ai un petit cochon, il a une semaine et je l'ai depuis cinq jours, je viens de rentrer du travail et il est couché par terre et j'ai trouvé une cigarette explosée et il n'est pas bien je lui ai fait du bouche à bouche vous vous rendez compte j'ai fait du bouche à bouche à mon cochon et je lui ai massé le cœur alors il est reparti mais il ne va pas bien du tout qu'est-ce que je peux faire je lui ai fait un massage et il a une cigarette explosée près de lui et qu'est-ce que je peux faire vous pourriez le voir ?
- Heuuu
- Je lui donne du lait que j'ai pris à la coopérative du lait pour cochons et il a tété sa mère au début le gars m'a dit qu'il aurait l'immunité mais là je crois qu'il a mangé la cigarette et je l'ai relancé deux fois je viens de le mettre devant un petit radiateur soufflant pour le réchauffer il est glacé !
- Bon, s'il est si mal que ça il va falloir que je passe, de toute façon...

Je me sens un peu vasouilleux, et complètement éberlué. La conversation, en réalité, a duré bien plus longtemps que cela, mais je ne l'ai ponctuée que de "heuu" et de "très bien" ou de "ce n'est pas la cigarette".

J'ai du mal à faire le tri, mais je pense que le gars est sincèrement désemparé. Il n'a pas l'élocution d'un débile léger, mais à sa façon de parler de son cochon, je devine qu'il n'a pas l'habitude de ces bestioles. Le porcelet doit avoir un statut mi-familier mi-production. Soyons clairs : un porcelet d'une semaine, orphelin et destiné à la saucisse, s'il est aussi mal que ça, on ne tente rien : une visite de nuit doit représenter le prix de 5 de ces bestioles, et encore...
Mais si c'est un animal familier, le raisonnement n'est plus le même. Or j'ai du mal à cerner mon interlocuteur.

Dans le doute, je ne vais pas le vexer, il appelle au secours, j'y vais. Mais aura-t-il les moyens de payer la visite ?

- Mais ça va me coûter combien docteur ?

Nous y voilà. Je suis un peu gêné, mais il a abordé le sujet, tant mieux.

- Une cinquantaine d'euros... mais...

Un silence.

- Cinquante euros ? Mais je n'ai pas cinquante euros !

Sa voix ne dit pas : "bande de voleurs" ou "c'est trop cher".

Non. Elle dit : "je n'ai pas cinquante euros".

- Laissez, je viens, on s'arrangera. Je serai là dans dix minutes au plus.

Il n'habite pas très loin de chez moi. Comment aurais-je géré s'il avait été à quarante kilomètres ?

Le type habite une vieille ferme en cours de restauration. Il s'excuse du chantier tandis que je reste émerveillé par la qualité du boulot sur les pierres et les poutres. Il m'emmène au premier étage, dans une petite salle de bain où souffle un radiateur d'appoint. Sur une couverture, juste sous l'air chaud, il y a un porcelet rosé taché de noir. Du genre trop mignon. Dans l'escalier, le gars m'a expliqué qu'un ami le lui avait donné après que sa mère ait écrasé toute la portée.

Le porcelet est mourant. Il aspire l'air avec difficulté, son cœur bat bien trop lentement, et son hypothermie est telle qu'il ne déclenche pas le thermomètre. Sur sa peau, de discrète marbrures violacées apparaissent. Je ne sais pas ce qu'il a, je sais juste qu'il va mourir. Qu'il serait probablement déjà mort si le barbu accroupi à côté de moi n'avait pas tenté une réanimation désespérée. Je le lui dis. Il donne un coup de poing au sol et cherche une explication, que je serais bien en peine de lui donner.

Il ne semble avoir fait aucune erreur, mais le porcelet ne survivra pas. Je lui propose de le pousser vers la mort, en lui injectant une importante quantité d'anesthésique. Histoire de ne pas le laisser agoniser.

Il m'accompagne dans mon aller-retour à la voiture, nous discutons dans l'obscurité de la cour de sa ferme, éclairés par la loupiote du coffre de mon utilitaire, tandis que je remplis ma seringue. Je savais que j'étais venu pour ça...

Il interrompt mon geste tandis que je m'apprête à lui injecter l'anesthésique.

"Je veux le shooter moi-même. C'est mon porcelet."

Il y a de la fermeté, de la résolution et de la tristesse dans sa voix.

Je lui indique par des gestes très simples comment réaliser l'intra-musculaire.

Il n'hésite pas un instant.

Le petit porcelet roule des billes d'un vert émeraude sur son groin de dessin animé.

- Je vous dois combien, docteur ?

Rien mon pote. Je suis venu tuer ton porcelet parce que je suis devenu assez expérimenté - ou cynique - pour savoir qu'il n'y avait rien à tenter. Pour qu'il ne souffre pas, et pour ne pas laisser un homme tout seul avec un nouveau-né mourant.

Je ne le lui dis pas, non plus, mais j'esquive et lui dis de laisser tomber.

Bien entendu, il refuse. Alors on tape la discut' sous les étoiles, on parle de ses moutons qu'il vient de récupérer, des cochons qu'il aimerait avoir pour faire un élevage et de ce genre de choses. Et puis je suis reparti avec deux parts de gâteau (dégueux, désolé), et un vieux tabouret. Parce que je ne pouvais pas refuser.

Il tremblait.

dimanche 28 mars 2010

La mort des petits vieux

Les petits vieux ne meurent jamais tranquillement dans leur panier. C'est un mensonge. Un doux rêve que caressent leurs propriétaires lorsque viennent les vieux jours, les premières alertes, les frémissement du taux de créatinine ou la baisse de la densité urinaire. Selon leur espèce et leur race, les vieux ont entre huit et dix-huit ans. Huit ans pour les grands chiens - papy leonberg et ses 70kg - ou dix-huit ans pour les chats et les chiens à grande longévité, les caniches, cockers et autres...

Ces petits vieux là, je les suis depuis longtemps. Ils sont lourdement médicalisés (ou pas), ont été vaccinés régulièrement (ou pas). Peu importe : au fil des années, j'ai appris à les connaître, ainsi que leurs maîtres. J'ai vu naître leurs chiots ou chatons, mourir leurs parents, je les ai opéré, grattés, caressés, spéculumés ou radiographiés, je suis entré, un petit peu ou beaucoup, dans leur intimité et celle de leurs maîtres. Le plus souvent, une vraie relation de confiance s'est construite, au gré des petits bobos ou des gros pépins, peu importe.

Certains ont insisté pour que je devienne leur "vétérinaire traitant". Ce n'est pas du tout dans la politique de la maison : nous sommes trois vétérinaires dans notre structure, à peu près interchangeables en ce qui concerne nos compétences, hormis quelques "domaines plus ou moins réservés". Le comportement et l'endocrinologie pour moi (tendance cas de merdes), la chirurgie pour un autre, etc. Mais sans plus. Notre carnet de rendez-vous est donc commun et nous nous appliquons à ne pas "personnaliser la clientèle". C'est beaucoup plus simple pour s'organiser, ça évite la routine et surtout les dérives, les malentendus et, globalement, les ennuis. En plus, ça permet souvent de croiser les points de vue sur certains cas. Évidemment, certains clients n'aiment pas : ils veulent me voir moi, ou un autre, le font clairement comprendre à notre secrétaire et peuvent être franchement désagréables lorsqu'ils ne sont pas satisfaits. Ceux-là, on s'en passe très bien. D'autres sont plutôt déçus, ce qui aurait tendance à nous faire culpabiliser, mais pas longtemps. On gèrera la prochaine fois. Et puis parfois, on laisse faire, et nous nous construisons, peu à peu, une espèce de petit "parc" de clients dédiés, sans forcément en être ravis : ce ne sont pas forcément les plus faciles. Lorsque cela ressemble trop à un piège, nous nous débrouillons pour faire exploser cette routine et passant un client d'un véto à l'autre, quitte à le faire au cours d'une consultation commune. Évidemment, tout ceci demande une rigueur d'enfer sur la tenue des fiches et des dossiers, mais après tout, nous sommes informatisés, autant en profiter.

Le problème, c'est que, véto "personnalisé" ou pas, nous finissons forcément par nous attacher. Certains reviennent à la clinique comme ils rentreraient à la maison, nous connaissons leur nom, celui de leur propriétaire. Lorsque je connais le nom d'un chien, d'un chat, ou pire, que je reconnais la voix de son maître au téléphone, je sais que les choses deviennent dangereuses. Nous entrons là dans le domaine trouble de la relation de confiance établie, fructueuse et constructive, intelligente et destructrice. Celui où il devient de plus en plus difficile de séparer l'empathie de la sympathie.

Relation de confiance, fructueuse, constructive, intelligente, je ne vous surprends sans doute pas. Il paraît évident que l'on fait du bien meilleur travail dans ces conditions. Après tout, si l'on connaît bien l'animal et, plus encore, son maître, on est bien plus à même de lui proposer les soins ou le suivi qu'il souhaite, d'anticiper ses demandes ou d'éviter de chatouiller sa susceptibilité. De savoir amener une intervention coûteuse ou un traitement pénible.

Destructrice, vous pouvez aussi l'imaginer, après tout : Il sera bien plus difficile d'annoncer, dans ce cadre, une pathologie très grave, ou à terme, de pratiquer l'injection létale. Dangereuse aussi parce que la force de l'habitude reste le meilleur moyen de se planter, de ne plus observer objectivement, de modifier ses arbres diagnostiques sans même s'en rendre compte. Le fait de travailler à plusieurs permet de limiter ce dernier écueil, mais... J'ai remarqué dans mes jeunes années, lorsque je remplaçais un véto, que je démultipliais son taux d'euthanasie. L'un d'entre eux avait d'abord été choqué, me livrant, très spontanément, un "mais tu m'as tué toute ma clientèle ?!" après deux semaines de remplacement. Il travaillait seul, toujours seul, et mon regard plus distant, plus clinique, avait été l'occasion de prendre un certain nombre de décisions. Il était sans doute plus facile pour les maîtres de se décider en remettant les choses à plat avec quelqu'un qui avait en main le dossier de leur compagnon, mais qui n'était pas encombré de souvenirs et d'histoires. Euthanasieur itinérant, un métier d'avenir ?

Dans un certain nombre de cas, le fait de s'en remettre à l'analyse d'un étranger "de confiance" (puisque choisi par leur vétérinaire habituel) permettait sans doute aussi d'évacuer une certaine charge de culpabilité, comme si choisir l'euthanasie était une sorte de désaveu des soins attentifs et consciencieux prodigués par leur véto. Comme s'il se serait alors agi de lui signifier son échec, de renier son travail, de l'amener, pourquoi pas, vers un sentiment de culpabilité. Je ne prétends pas que ces clients poussaient aussi loin l'analyse, pas plus que les véto que je remplaçais, ou moi-même. Mais je crois fermement à ces réactions complexes qui ne nécessitent nulle analyse pour se construire, hors de toute conscience, ou sous de faux prétextes.

Dans ma situation actuelle de vétérinaire désormais installé dans ses pantoufles, la mort des petits vieux est celle que je crains le plus. Pas celle de leurs maîtres, qui m'attriste mais suit, hors de mon regard, sa logique naturelle, mais celle de leurs compagnons, car je suis autant celui qui donne la vie que celui qui la retire... après, parfois, l'avoir sauvée. Je ne souhaite pas ici évoquer la difficulté de l'injection ou celle de ces derniers instants, solitaires ou entourés. Nous discutons souvent, le soir à la clinique, parfois autour d'un chien ou d'un chat hospitalisé, de la mort d'un patient. D'une mort à venir : comment cela se passera-t-il ? Résignation, cris, hurlements, colère ou larmes ?

Les plus dangereux sont les plus médicalisés. Cardiaques, sub-insuffisants rénaux, arthrosiques, plus ou moins aveugles, ils vivent leur petit train-train quotidien sur le fil de la seringue, ils ne mourront pas tranquillement dans leur panier, ils décompenseront assez brutalement avant d'agoniser pendant des heures et des jours. Ils ont un, deux, trois, parfois cinq traitements quotidiens ou bi-quotidiens, occupent leurs maîtres - souvent des personnes âgées, qui n'ont plus qu'eux - pendant le plus clair de leur temps. Ils sont parfois l'incarnation d'une sorte de lutte contre l'âge ou la maladie, et l'échec du maître n'est pas envisageable : trop intime, trop violent, il aurait d'inacceptables relents de défaite. Il devient difficile de leur expliquer que l'on ne maîtrise plus grand chose des interactions médicamenteuses à ce stade, qu'il est pourtant compliqué de choisir un médicament à sacrifier sur l'autel des bonnes pratiques. Le risque est pris en toute conscience, les ordonnances s'allongent, piluliers, contrôles, analyses, sans acharnement, mais avec une rigueur parfois obsessionnelle.

Il naît de ces vieilles années un attachement parfois - souvent - trop intense du chien envers son maître, qui lui sacrifie alors ses vacances et ses loisirs, acceptant le fardeau le plus souvent sans remords ni regrets avoués. Le chien ne devient pas une raison de vivre, mais parfois, un motif de lutte. Si les résultats sont au rendez-vous, ils sont souvent très visibles, objectifs et reconnaissables même pour un profane. La réussite de ces traitements ne devient-elle pas alors un facteur d'observance pour toutes ces personnes qui ont oubliées pourquoi elles devaient se soigner ? Peu importe : nous montons sur un piédestal, on nous compare souvent à ces médecins qui eux, n'arrêtent pas de poser des questions, et qui sont tous des tire-au-flanc et des incapables. Il faudrait qu'un jour un médecin me confie les commentaires de ses patients sur leurs vétérinaires. Je suppose que je ne serais pas déçu...

Le véto, ce héros, qui a sauvé Louloute, qui a opéré Pimprenelle de son cancer, qui a trouvé la maladie du cœur, qui a fait une prise de sang, qui l'a ressuscitée le jour où elle allait mourir d'une piro... celui qui l'a envoyé au bon moment chez ce spécialiste, qui a su expliquer. Des actes tantôt très lourds, mais parfois ridiculement anodins et qui se parent malgré tout d'un lustre sans pareil aux yeux de nos clients. Le véto, ce héros sur son podium, qui a toujours débusqué le microbe, détecté la tumeur, tué les puces et vaincu le diabète. Cette aura prend parfois des dimensions disproportionnées, et il semble que nous ne disposions d'aucun levier pour la tempérer : trop modestes ! Il est alors temps de changer de vétérinaire, de faire très attention au cahier de rendez-vous et d'espérer que Minette mourra gentiment dans son panier, ou sous une voiture.

Car forcément, un jour, quelque chose va lâcher. Ou parfois ne pas lâcher.

Milton avait 17 ans. Il traînait, et c'était le moindre mais le plus gênant de ses problème, une grave dermatite allergique aux piqûres de puces. Il était gravement cardiaque, avec de fréquentes complications d'œdèmes du poumon. Sa cataracte le rendait aveugle, les rares crocs qui lui restaient étaient pourris, il était perclus d'arthrose mais restait le soleil de son couple de maîtres âgés d'un peu plus de cinquante ans, et sans enfants. Nous le voyions au moins une fois par semaine, ils faisaient 70km pour venir chez nous, n'arrivaient jamais avant 19h30 vue la distance et étaient prêt à tout pour lui. Ils suivaient scrupuleusement nos prescriptions et nos conseils, attendaient, à chaque complication, l'injection salvatrice, et n'entendaient jamais nos mises en garde et nos réserves. Milton ne pouvait pas mourir.
Le jour où Milton a contracté, malgré son vaccin, une piroplasmose, nous sommes devenus des monstres ; sa pré-insuffisance rénale s'est transformée en crise d'urée, les médicaments étaient tous contre-indiqués, la spirale de la décompensation générale s'entamait. Nous avons proposé l'euthanasie, ils se sont enfuis. Milton est mort chez un confrère après deux jours de perfusion.
Nous nous sommes quittés sous une pluie de mots durs et méchants, avec une facture impayée, qui, suite à une relance, nous a valu une lettre acide et mesquine. Je garde un très mauvais souvenir de cette épisode, car si je n'avais pas une grande affection pour ces clients anxieux et stressants, nous avions consacré énormément d'énergie à leur compagnon et à leurs angoisses. Mais nous savions que cela finirait, forcément, très mal.

Cachou avait quatorze ans. Sa propriétaire reste, à mes yeux, la plus gentille et la plus lucide des mamies à caniche que j'ai jamais rencontré. Guère épargnée par l'existence, elle nous a toujours fait confiance, nous suivant dans nos diagnostics et nos traitements, avec toujours un mot gentil, toujours un cadeau pour Noël, des chocolats, une attention, une petite lettre. nous ne craignions pas, dans son cas, un drame à la Milton. Mais toute la clinique suivait les déboires de Cachou, les larmes de sa maîtresse, ses espoirs - nos espoirs. J'ai euthanasié Cachou chez elle, dans son refuge que je n'avais jamais pénétré, devant sa cheminée. Entouré de son mari handicapé, de ses proches, puis je suis resté pour une étrange veillée, autour d'une tasse de café.

Madame Lampernot nous a envoyé une lettre recommandée avec accusé de réception, destinée au Conseil Régional de l'Ordre afin de dénoncer les souffrances inacceptables infligée à son chien que nous venions de suturer, suite à une bagarre, pour la huitième fois. Mais sans succès en ce qui concernait le sauvetage de son oreille, ce qui avait été très clairement souligné auprès de son mari qui nous avait apporté le chien. Nous n'avions pas grand espoir, mais nous supposions qu'elle aurait préféré un essai, même manqué, à une disgracieuse amputation. Elle n'a pas amené son chien pour le contrôle - alors que les rendez-vous avaient été donnés - le vendredi matin, ni le samedi matin, puis a appelé le dimanche matin pour que nous puissions contrôler, en urgence, le pansement. Ce que mon confrère a refusé, occupé qu'il était à gérer de vraies urgences. La plaie de l'oreille avait mal évolué, il a fallu une nouvelle intervention chez un confrère, qui ne s'est pas privé de confier à Mme Lampernot ses confraternels préjugés sur les vétérinaires de campagne. L'Ordre l'a envoyée bouler après avoir entendu les parties, et, satisfaction suprême, s'est même fendu d'une admonestation paternaliste envers notre délicat confrère.

Ces vieux ne sont pas une angoisse permanente, mais nous observons et vivons avec plus de plus de méfiance ces relations trop intenses, ces réussites trop insolentes ou ces petits succès accumulés. Au risque de finir blasés ?

dimanche 10 janvier 2010

Un vieux chat

Il y a un vieux monsieur discret dans la salle d'attente. Il a ôté sa casquette, et posé, à côté de lui, sur le banc, un vieux panier en osier. Il parle tout doucement, comme s'il avait peur de déranger, échangeant quelques politesses avec notre secrétaire à son bureau. Moi, je suis dans la salle de consultation, je finis de renseigner une fiche d'hospitalisation tout en prêtant une oreille attentive à la conversation qui filtre, à la limite de l'audible, par la porte entrouverte.

Je ne l'ai pas reconnu, même si je sais que j'ai déjà vu son compagnon. Coincé sur la fiche d'hospitalisation, je ne peux lire le carnet de rendez-vous. Alors j'écoute. J'écoute un vieil homme se raconter, raconter son chat. Il a vingt ans. Il aurait du mourir il y a 5 mois, mais je l'ai sauvé. Il l'a ramené pour une euthanasie il y a deux mois. Il l'a encore ramené chez lui. Et cette fois, d'après lui, il ne passera pas Noël. Il s'y est résigné, il a pu profiter de son vieux matou au-delà de ce qu'il aurait imaginé, mais il sait qu'on arrête pas l'âge et la maladie. Il voudrait enterrer son compagnon au fond du jardin.

Moi, je vais jouer l'innocent. Un coup d'œil à la fiche du vieux chat, et les souvenirs me reviennent. Une vilaine tumeur mammaire, kystique, énorme, que j'avais ponctionné. Vu l'âge de l'animal, j'avais écarté d'emblée la chirurgie, pensant qu'avec la ponction et quelques médicaments à visée palliative, il aurait encore quelques semaines confortables devant lui. Lorsqu'il me l'avait ramené, le kyste ne s'était pas reformé, mais le vieux chat avait une vilaine gastro-entérite. Probablement sans lien. Il était déshydraté, en légère hypothermie, il ne mangeait plus, mais j'avais vérifié l'absence d'insuffisance rénale et tenté un simple traitement médical. Qui avait parfaitement fonctionné.

Et cette fois-ci ?

- Alors monsieur, qu'est-ce qui lui arrive au matou ?
- Oh vous savez... c'est la fin.

Sa voix est aussi douce que dans la salle d'attente. Je baisse d'un ton. Il n'est pas sourd. Le vieux chat rougne un peu, mais accepte de venir sur mes genoux. Comme d'habitude en début de consultation, je m'assieds sur la table d'examen pour sortir l'animal de sa panière. Ne pas le tenir, ne pas le contraindre, le laisser accepter les caresses et rester naturellement avec moi. Ça ne marche pas toujours, mais cette fois-ci, rien à redire. Ronronnement immédiat.

- Sa tumeur s'est percée, du liquide a coulé et ça a saigné, pourtant ce n'était pas gros comme la première fois, vous savez...

Le vieux monsieur tient sa casquette entre les doigts, la presse et la retourne. Les jointures de ses doigts sont blanches, blanches de serrer si fort, pâles d'attendre mon verdict. Il tient le menton en avant, joue discrètement avec son dentier. Moi, je ne dis rien. Je caresse le chat, que j'ai retourné sur le dos. Il se laisse gratter le menton, se détend. Il a un vilain cratère au milieu de l'abdomen, vers le nombril. Trois centimètres de diamètre, un ou deux de profondeur, dans le tissu sous-cutané. Autour de la plaie, le poil est lissé, léché et reléché. La plaie est atone, ou presque, elle ne saigne pas. Quelques traces de tissu de granulation, sans doute usé par le léchage incessant. Le chat ronronne, le vieux monsieur me raconte son appétit dévorant, ses câlins et ses interminables siestes près du poêle. Moi, je ne dis rien.

Un long silence s'est installé. le vieux monsieur attend que je prononce mon verdict : "cette fois-ci, ce sera l'euthanasie."

Alors, je prends une longue inspiration. Le vieux monsieur avance le menton, sa casquette ne bouge plus, ses doigts sont blancs, si blancs.

- Bon, deux piqûres, une ou deux boîtes de pâtée, et il rentre à la maison. Je vais vous laisser un flacon d'antiseptique, il va avoir des antibiotiques, mais il verra une nouvelle année.

Les doigts du vieux monsieur sont devenus rouges. Mais il n'a pas lâché sa casquette. Il laisse échapper un "ah" à la fois surpris et soulagé, je lui tends le matou.

Joyeux Noël.

lundi 19 octobre 2009

La valeur de la vie ?

Vous vous rappelez ce billet ancien ?

Pensez à casser vos préjugés, et passez quelques minutes sur le blog de Lo, qui parle aujourd'hui d'un cobaye et d'un homme d'une cinquantaine d'année...

mardi 6 octobre 2009

Echec

L'échec est un vieux compagnon de route, qui sait à chaque détour me surprendre par une nouvelle et sinistre facétie. Il me hante lorsque j'examine, lorsque je diagnostique, lorsque je traite, lorsque je dissèque ou que je ligature. Il guette mes absences, mes faux-pas, nourrit mes angoisses et alimente mes doutes.

Il me fait avancer, aussi. Me pousse dans mes recherches, lorsque je feuillette mes bouquins ou explore les recoins de la toile. L'échec me fait revoir mes copies, reconsidérer mes positions, apprendre, tout simplement.

L'échec est quotidien. Je tente de le maîtriser, je contrôle et observe, téléphone et préviens. Méfiez-vous monsieur, s'il se passe ceci, ou s'il ne se passe pas cela, téléphonez-moi, prenez un rendez-vous, ramenez moi votre compagnon. Appelez-moi aussi si tout se passe bien. Désormais, pour nombre de chirurgie, mes forfaits opératoires comprennent une consultation de contrôle, bien avant le retrait des points. Lorsque je traite une otite ou un ulcère cornéen, il y a toujours plusieurs consultations de contrôle. A moindre coût, voire presque gratuites si elles se multiplient.

Dès que quelque chose ne se passe pas comme prévu, je reprends mon diagnostic, cherche la faille dans le traitement - ai-je mal choisi, ou bien ne l'applique-t-il pas correctement ? Le produit est-il bien instillé au fond de l'oreille, ou le maître le dépose-t-il à l'extérieur, de peur de faire mal ? Une démonstration, une discussion à bâton rompus, un comptage des quantités restantes sont autant d'axes d'exploration. Un examen complémentaire, repoussé en première intention, peut être réalisé. Une bactériologie et un antibiogramme, par exemple. Des radios, que sais-je ?

Souvent, l'échec ne prête pas à conséquence. Au pire, il retarde la guérison.

Mais parfois, l'échec tue.

Parfois, l'échec naît de mes erreurs. Manque de connaissances, mauvaise compréhension d'un signe, ou d'un symptôme, le diagnostic peut être faux, ou incomplet. Je peux avoir vu l'arbre, et manqué la forêt. Trouvé la conséquence, l'avoir confondue avec la cause. L'échec est rarement surprenant : plus le temps passe, et plus je vois venir ses coups fourrés, ses trahisons. Plus je me prépare, donc à le recevoir. Et plus je prépare le propriétaire de l'animal à le reconnaître, et, avec moi, à le transformer en étape diagnostique ou thérapeutique. Si je continue à nourrir mes doutes - et mes angoisses - cet échec là mourra.

Parfois, l'échec est celui du propriétaire. Celui qui refuse d'admettre une maladie, ou un traitement, à cause de ses convictions, ou de ses peurs. Il me faut alors expliquer, décortiquer, justifier, manipuler parfois. L'amener à comprendre les conséquences de ses choix, ou de ses maladresses. Redresser la barre, si c'est possible. Plus le temps passe, et plus cet échec devient mon échec. Je me l'approprie, jalousement, le refuse au maître, cet irresponsable, je m'accuse et me juge, sans témoin, sans juré. Je suis mon procureur, et mon avocat. J'aurais du le voir venir, j'aurais du deviner, j'ai oublié de préciser. Il ne pouvait pas savoir, il a mal compris, c'est ma faute. Cet échec là m'use, car il m'entraîne dans de longues explications, tours et détours, précautions, justifications. Je dois susciter l'adhésion, l'enthousiasme, nourrir et entretenir la motivation du maître, de sa famille, savoir que telle personne recevra tel message quand telle autre nécessitera celui-ci. Au risque de me noyer, de me perdre, et de perdre, aussi, celui que je tente de protéger. Trop d'explications tuent l'explication, et, lors des plus longues démonstrations, je conclus toujours par un "je sais, je vous ai noyé d'informations, et tout n'est pas simple. N'hésitez pas à me téléphoner si vous souhaitez des précisions, si vous avez des questions."

Et parfois, l'échec n'est ni le mien, ni celui du maître.
C'est celui d'un système : l'argent limite toujours nos possibilités, et là réside l'une des différences fondamentales avec la médecine humaine telle qu'elle est pratiquée dans notre pays. Combien vaut un diagnostic, celui d'une affection simple, celui d'une grave maladie ? Celui qui condamne à une mort certaine, ou à une lente agonie ? Celui qui n'amène même pas un traitement, éventuellement superflu ? Quelle est la valeur de la vie ? Cet échec là est forcément injuste. Il peut être logique, justifié, mais il reste révoltant, à moins de se blaser, de se blinder. Il faut alors l'accepter, et le négocier. Quand je peux, je propose un étalement des paiements, une remise, une solution alternative. Parfois, même, des soins gratuits. Mais un animal reste un animal. Se révolter ne doit pas le faire oublier.
L'échec peut aussi être celui d'une société. De sa stupidité. De celui-ci, nous sommes tous responsables. Comme l'euthanasie d'une chienne qui ne l'a jamais méritée. Alors, j'essaie de le contourner, de le contenir, mais au prix de quelles responsabilités ? A mon petit niveau, j'essaie d'aider, et je frémis lorsque je lis, et vis, ces échecs, qui, eux, ne concerne pas "simplement" des animaux.

L'échec, enfin, peut être le signe de notre impuissance face à la maladie, face à la mort. Inéluctable et naturel, cet échec est, sans doute, le plus facile à admettre. Ce qui ne le rends pas, forcément, moins douloureux.
Pas de dialyse ou de greffe de rein pour une IRC. Mais la souffrance, la solitude.
Plus d'antalgique pour l'arthrose terminale, la douleur, et la paralysie. Plus de jeu, plus de pirouette.
Plus d'antibiotique, non plus, contre la bactérie, celle qui a gagné, la résistante, l'immortelle.

Avec le temps, ces échecs deviennent plus durs, plus violents. Parce qu'autrefois, j'étais remplaçant, ou assistant. J'étais une ombre, une petite main. J'avais ces piliers derrières lesquels me dissimuler, ou me défausser, quelqu'un sur qui m'appuyer. Les animaux étaient des cas, des nouveautés, leurs maîtres, des inconnus.

Mais le temps passe.

Je ne suis pas seul, mais on compte sur moi, on s'appuie sur moi. Mais je ne suis pas prêt, pas encore ! Je ne peux plus écouter le sage et m'y fier aveuglément. Le doute infiltre les avis de mes pairs, ce doute nécessaire à tout diagnostic, à toute décision. J'ai perdu cette confiance naïve, au plus grand bénéfice de mes patients, sans doute.

Mes patients vieillissent et meurent, quand je les ai vu naître et grandir. Mes clients souffrent et pleurent, et leur douleur me touche d'autant plus durement que j'ai fait son premier vaccin à leur boule de poils. Empathie, et sympathie.

Un médecin généraliste proche de la retraite me disait que sa patientèle vieillissait avec lui. Et que, désormais, ses patients mouraient.

Ce bien triste billet est une pensée, une pensée pour Corneille, âgé de trois ans, qui meurt ce soir.
J'ai observé ses premiers pas de bébé, j'ai pansé sa patte cassée dans une chute d'escalier, je l'ai confié aux bons soins de mes confrères plus spécialisés pour sa fracture, pour ses problèmes oculaires, pour sa peau infectée. Je l'ai accompagné, avec ses maîtres, dans leurs projets fous de portées et de bébés, ces rêves jamais réalisés. J'ai vécu l'arrivée de sa promise, qui restera sa "chaste fiancée", j'ai rassuré sa maîtresse, encouragé son maître. Corneille n'a jamais été en bonne santé, et, au fil du temps, est née une vraie complicité. Ses bobos et ses blessures, son foutu voile du palais, son bout de langue rose toujours promptement retiré lorsque j'essayais de l'attraper : terminé. Parce qu'une bactérie a décidé de résister. Une "bête" infection cutanée.
Ce soir, pour ne pas pleurer, je me suis concentré, j'ai écouté son cœur faiblir, son cœur se battre, puis fibriller, et s'arrêter.

Un échec, assumé, justifié, sans que personne ne puisse rien se reprocher. Ce qui ne le rend pas moins violent, ni moins douloureux.

dimanche 15 mars 2009

Libération ?

« Vous comprenez, docteur, son incontinence est de pire en pire. Elle marche et elle laisse des traînées d'urine derrière elle, dans le commerce, et ça sent mauvais et il faut tout le temps nettoyer, alors on la laisse dehors, mais elle a dix ans et... »

Une grosse carcasse de labrador, au moins 40kg, avec une incontinence urinaire de chienne stérilisée qui avait démarré environ un an après la chirurgie. On avait essayé tous les traitements, ils avaient tous fini par échoués. Périodiquement, le vieux monsieur se remotivait et acceptait que nous réalisions un examen de plus ou que nous prescrivions une autre molécule. En vain.

Mais l'euthanasier pour une incontinence urinaire, c'était complètement con.

« Vous savez, c'est ma femme ou ma fille qui doivent nettoyer, je ne peux pas leur imposer ça... et c'est de pire en pire »

Nous nous étions tous réunis dans la salle de consultation. Elle était avachie sur la table, nous avions tous les bras croisés. Le vieux monsieur espérait... Quoi ?

Que nous acceptions l'euthanasie ?

Que nous trouvions une solution miracle ?

Il n'y aurait pas de miracle. Nous savions l'enfer pour nettoyer ce vieux bar, la chienne qui serpentait entre les clients pendant les repas de midi, les imprécations de son épouse et la résignation du monsieur.

Ils m'ont finalement laissé seul pour décider, parce que c'était un sale boulot, parce qu'on n'euthanasie pas une chienne pour une incontinence urinaire.

Ou bien si.

Le vieux monsieur était reparti avec ce visage fermé qui est la fierté de ceux qui ne pleureront pas.

Pas devant moi.

Pendant une semaine, je suis passé devant ce bar avec un pincement au cœur pour cette chienne que j'avais toujours vue dormir au milieu de la route, au soleil. Il fallait toujours faire un crochet pour l'éviter.

Et puis un jour, j'ai croisé la fille du vieux monsieur dans le village. Elle est venue droit vers moi.

Pour me serrer la main.

« Vous savez, mon père est décédé la semaine dernière. Mercredi. »

Je ne savais pas. J'ai présenté mes condoléances. J'étais perdu. Je l'avais vu deux jours avant. Je suis trop jeune pour avoir l'habitude de voir mourir mes clients.

Elle m'a précisé qu'il était malade du cœur depuis très longtemps. Qu'il était mort paisiblement.

Qu'il n'avait pas souffert.

Que l'euthanasie de sa chienne l'avait libéré.

lundi 19 janvier 2009

Ecouter

Écouter.
Un cœur qui bat.
Une litanie, un simple bruit.
Écouter.
Pour ne pas voir ne pas entendre.
Ne pas savoir ces gens qui pleurent.
Ces grands enfants ces vieilles gens.
Terrorisés, ou affligés.
Impuissants.

Écouter.
Un cœur qui bat.
Mon stéthoscope, les yeux fermés.
Écouter.
Ne pas pleurer, ne pas plonger.
S'enfuir, ou se cacher.
Loin de ces gens, loin de ce temps
Entouré, caressé.
Il part...

Un battement. Il manque un temps.
Le rythme se perd, le tempo pleure
Une rébellion, dernier clairon
Fibrillation.
Le son s'éteint, Lentement. Le sang s'enfuit
Il n'y a plus.
Que ce cœur, que ce rythme, que ces coups, cette pulsation.
Je suis parti, il m'a
Enfui,
Je suis assis, près de lui

Ils sont là
Mais ce cœur solitaire
Ne bat plus que pour moi
Je suis seul à entendre
Cette musique là
Ce coma.

Je recueille
Quelques minutes, quelques mesures
Ce dernier souffle,
Une fugue.
Doucement.
Silencieusement.

Dernier témoin.
Sans douleur, sans souffrance
Loin des gens, loin des enfants, de ces adolescents, de leurs parents
Si nombreux.

Sa dernière pirouette
Était pour eux.
Son dernier battement.

Pour moi.

"Il est parti.

C'est fini."

lundi 12 janvier 2009

Colère

Minuit et demi. Le téléphone sonne. Je dormais depuis un moment déjà, depuis mon retour de l'urgence précédente vers 22h30. Un chien qui n'avait rien, le pauvre...

Bref.

"Servwouiche de harde bhonsoir ?
- Docteur !
- Oui...
- C'est horrihihihihihihible, il faut absolument venir !
- Qu'est-ce qui se passe ?"

A ce stade, en général, j'essaie de reconnaître la voix de la personne, ce qui n'est pas toujours facile. Là, je ne la situe pas du tout. Un homme, avec une élocution un peu bizarre, peut-être des larmes, en tout cas il crie presque, mais de chagrin.

"J'ai renversé un chevreuil il a la pahahahahahatte broyée, il souffre et il ne meurt pas du tout ! Et moi j'aime les animauhauhauhauhauhaux."

Sans déconner.

Là, je sens la colère monter. Un classique. L'animal sauvage blessé, le gars qui panique et moi il faut que je finisse le sale boulot.

"Bon, et bien amenez le au plus vite à la clinique, je serais là d'ici dix minutes.
- Non, il faut que vous veniez chez moi, au quartier des alouettes, c'est pas loin de la clinique.
- Certainement pas, vous plaisantez ? C'est juste à côté de la clinique, alors vous me l'amenez là-bas ! Dans dix minutes"

Je raccroche.

Et moi j'enfile mon pantalon, et ma colère enfle, sans réelle raison. Crevé, des nuits successives à me lever pour des gens que j'aurais pu voir plus tôt s'ils n'avaient pas attendu le dernier moment pour m'amener leur animal, et là j'ai une vraie urgence parce qu'un type a renversé un chevreuil, qu'il lui a explosé la patte et qu'en plus il me demande de le chercher dans une zone résidentielle !?

Marre.

La route est gelée, verglas et neige, le chauffage à fond dans la voiture mais j'ai froid, évidemment, sur les premiers kilomètres. Dans les champs, des chevreuils, un lièvre qui traverse la route, un chat suicidaire, une chouette, mais j'essaie de contrôler la colère, je les vois à peine. J'anticipe cette difficulté que je déteste, le moment où je devrais lui annoncer le prix de l'intervention. En général, les gens me regardent comme des oies outrées lorsque j'explique qu'ils vont devoir payer pour un animal sauvage.

Et à chaque fois il faut leur demander qui paiera, alors, si ce n'est eux ? Pourquoi serait-ce moi ? Moi qui doit faire le sale boulot, achever les animaux qu'ils ont eux-mêmes écrasés ?

Je n'aime pas les conflits, et je suis très rarement en colère, mais là...

J'arrive à la clinique. Je serre les poings sur mon volant. Il m'a fallu un quart d'heure pour arriver depuis chez moi. Il n'y a personne sous la lumière du spot de la porte d'entrée. Le parking gelé est désert. J'en profite pour rentrer, faire le tour des animaux hospitalisés. Tout se passe bien. Je lui laisse 5 minutes, après je retourne me coucher. Quel foutage de gueule.

J'arpente la clinique en laissant couler le minuscule délai, une voiture passe dans la nuit, ce n'est pas lui. Je fais rapidement le tour du bâtiment, dehors, pas de chevreuil blessé à l'horizon. Manquerait plus qu'on me l'ai largué dans le local poubelles. A-t-il réalisé qu'il allait devoir payer mon intervention ? S'est-il dégonflé ? Ou alors le chevreuil est mort et il ne m'a pas prévenu ?

Je vérifie mon téléphone. Son numéro était caché...

Je referme la porte de la clinique, claque celle de ma voiture, et je pars faire un tour dans la commune, histoire de vérifier qu'il ne se soit pas bêtement trompé de vétérinaire et qu'il n'attende pas devant chez notre confrère. Il est une heure du matin, et les rues sont désertes. La lumière orangée de l'éclairage public donne une allure cadavérique au givre qui recouvre le village endormi. Il n'est pas là.

C'est décidé, je me barre. Ou pas. Quelque part, il y a sans doute un chevreuil avec la patte broyée.

Mais quel connard !

Je donne un coup de volant rageur, ma voiture fait un demi tour brutal sur la route givrée, et je me dirige vers le quartier des alouettes. S'il est là à m'attendre, c'est décidé, je le pourris. Je le détruis. J'ai déjà les répliques assassines, l'intonation de tueur. Je vais me la jouer... je sais pas, je n'arrive pas à trouver de mafieux qui corresponde dans aucun film que je connaisse, seul Darth Vader me vient à l'esprit, et je me vois mal le prendre à la gorge en lui assénant un fatidique : "vous m'avez déçu, monsieur". Du coup, je rigole tout seul dans ma voiture. Mais je vais quand même le pourrir. Ma voix va monter dans les aigus, comme je déteste. J'en ai marre.

Et dans la lumière de mes phares...

Au milieu de la route, il y a un pauvre type avec une casquette et un blouson de base ball, à genoux, en train de pleurer sur le corps d'un chevreuil incapable de se lever. Il se redresse comme un robot dans l'éclat des halogènes, je m'arrête à son niveau, je baisse la vitre de ma voiture.

Je me sens usé.

"Je vous avais demandé de venir à la clinique.
- Elle est belle à mourir..."

Il a de gros sanglots dans sa voix, on dirait un gosse, il pleure et ses joues sont presque gelées, je le reconnais maintenant. Il vient souvent à la clinique depuis quelques semaines, pour tout et n'importe quoi. Un type un peu léger, un peu débile, que je n'aime pas trop, malsain. Difficile à saisir, en tout cas. Il refoule des gros sanglots d'enfants, le chevreuil agonise à ses pieds, et moi je descends de la voiture, j'en fais le tour pour attraper, dans le coffre, une aiguille, une seringue et l'euthanasique. Je ne sais pas trop ce qu'il baragouine entre ses sanglots, il a la trentaine et on dirait moi le jour où, en allant au collège, j'ai fait peur à un chat qui a brutalement traversé la rue pour être renversé par une voiture. Son œil était sorti de son crâne. J'avais onze ans.

Et moi je couche le chevreuil.

"Elle est bêhêhêhêllllle à en mouhouhouhourir."

C'est un mâle, connard.

Je prends le cou de l'animal, qui souffle, qui souffre et qui ne fuit même pas, je cherche sa veine, pour abréger ses souffrances. Son postérieur droit est brisé en une multitude de fragments à peine retenus par les fibres musculaires et la peau. Il me faut une petite minute pour réussir mon injection, l'animal meurt instantanément. Le gosse pleure toutes les larmes de son corps, il s'appuie contre mon épaule avec sa foutue casquette, et moi je me noie de rage, je suis furieux contre moi-même, contre ce boulot de merde et contre personne, comment en vouloir à ce gamin de trente ans qui n'assume pas un instant, mais qui a parfaitement compris qu'il a blessé et fait souffrir cet animal gracile, et qu'il est responsable de sa mort.

"Et moi j'aihèhèhèhème les animauhauhauhauhaux."

Il va falloir que je lui donne un mouchoir ?!

Non ?

Si.

Je charge le cadavre dans ma voiture, une flaque de sang s'étend depuis ses blessures sur le sol de plastique de l'utilitaire. Qu'est-ce que je vais faire de ça maintenant ?

"Bon, je vais m'occuper de son corps."

Ma voix est sans doute dure, mais j'essaie de ne pas être agressif. Je sens que je suis fermé. Expliquer.

"Normalement, pour une intervention de ce genre, il faut compter une soixantaine d'euros, sans parler de la gestion du corps. Ni même du déplacement. Je vous compterai juste les kilomètres, passez demain.
- D'accohohohohohohrd..."

Je referme la portière, direction la clinique. Emballer le corps, pour le mettre au congélateur, je verrai demain comment le gérer. Le cadavre rentre parfaitement bien dans les sacs de 80L, et j'aimerai bien avoir un sabre laser pour me défouler sur un poteau en béton.

Je suis toujours autant en colère, mais une colère apaisée, une rage ironique et moqueuse, dérisoire conscience professionnelle du véto qui a fait le tour du bled pour retrouver le chevreuil, à une heure du matin alors qu'une grosse journée l'attends le lendemain, colère stupide et aveugle que je ne suis de toute façon pas capable de retourner contre quelqu'un à part moi. Un seul avantage là-dedans, celui de ne pas réfléchir l'euthanasie de cet animal, la sensation de sa jugulaire sous mes doigts, la légèreté de son mufle ou la délicatesse de ses yeux. Darth Vader a tué Bambi.

Dans la voiture, je coupe France Info pour remettre un CD.


Découvrez The Doors!

Il m'a fallu deux heures pour trouver le sommeil.

J'attends toujours que le gars vienne régler ses misérables 25 euros.

Et vous savez quoi ?

Je ne suis même plus en colère contre lui.

vendredi 2 janvier 2009

Noël

J'ai refermé rapidement la portière de ma voiture, et reculé vite. Trop vite, sans doute. Tant de mal à retenir mes larmes. Fatigué, malade, et de garde. Fragile.

Je me suis enfui. Littéralement. Surtout, ne pas rester dans cette pièce, à peine croiser leurs regards, j'ai bredouillé, me suis excusé, j'ai décliné l'invitation à rester boire un verre, probablement plus par politesse que pour toute autre raison. A moins qu'ils n'aient eu besoin de parler ?

Je n'ai pas pu.

J'ai refermé le robinet, me suis maladroitement essuyé les mains, j'avais les poils hérissés sur les avant-bras, j'étais prêt à craquer.

Sur le plan de travail, il y avait un saladier plein de crevettes bouquets décortiquées. Un jaune d'œuf dans un bol. Une fourchette.

J'avais du sang sur les mains. Il a coulé dans l'évier, mais je l'ai rincé d'un geste rapide.

"Nous sommes restés avec lui jusqu'au bout, jusqu'à la dernière minute, nous l'avons caressé quand il est parti, maman, mamie et le monsieur, il est parti avec tout le monde qui l'entourait !

Sa grand-mère s'était précipitée vers elle, vers cette petite fille aux cheveux bruns. Elle avait quoi ? Huit ans, dix ans ? Je ne sais pas, je ne voulais pas savoir. Je n'ai entendu que son sanglot, sa poitrine gonflée, l'atmosphère déchirée, incongrue de la cuisine.
Je n'ai pas voulu croiser son regard.
Je n'en étais pas capable. Qu'est-ce que je fichais ici ?

Pour Noël, j'ai euthanasié son poney.

Une enfant.
"Sa petite cavalière, sa petite Clémence..."
Elle était ici, et je ne l'avais pas compris.

J'avais traversé la salle à manger sur les indications de la jeune femme. Un sapin, qui clignotait dans l'obscurité sous l'escalier. Les cadeaux venaient d'être déballés, il y avait des papiers déchirés un peu partout. La table était mise, une belle table de fête pour une dizaine de personnes. Guirlandes et boules de Noël.

"Je pourrais... juste me laver les mains, s'il vous plaît ?"
Elle m'avait indiqué la porte de derrière. Si j'avais su...

Ca y est. Terminé, un instant après l'injection. Le flot de sang s'est arrêté presque immédiatement à l'aiguille que j'avais laissée, juste au cas où. Dans ma poche, j'ai serré le flacon d'euthanasique. Un flot d'urine. Un dernier soupir. Les membres, enfin apaisés.

Elle a soupiré. Elle le savait. Lui aussi. A genoux, elle s'est détournée vers le poney pour le caresser, presque frénétiquement, pour cacher ses larmes. Ils n'ont rien dit. Il n'y avait rien à dire.

"Je suis désolé. Je ne pourrais pas le sauver, je n'ai que l'euthanasie à vous proposer..."

Eux m'entouraient. Les deux vieux chevaux, le couple silencieux, moi et le vieux poney, le vieux machin qui a attendu ce jour pour mourir... Les Pyrénées noyées de brumes, la vallée froide et sale, le bruit de l'autoroute, au loin.

Le vieux poney était couché, il ne contrôlait plus bien ses membres, il était jaune comme un citron, avec un fond orangé, en hypothermie. Il ne se serait jamais relevé.

"28 ans, c'est la mascotte du centre équestre du village, il passe l'hiver ici avant de retourner se faire cajoler pour l'été. Il a été heureux, sa petite cavalière était avec lui pour les fêtes, sa petite Clémence..."
Sa voix était brouillée.

J'avais traversé le pré, mon stéthoscope dans une main, mon thermomètre dans l'autre. Deux vieux chevaux s'étaient approchés, le plus hardi tentant de fouiller ma poche.

J'avais garé ma voiture, farfouillé un instant dans le coffre, le temps d'enfiler mes bottes. J'étais bien loin de ma clinique, bien loin de ma base. Mais qui aurait refusé de venir ?

Le jour de Noël...

dimanche 30 novembre 2008

Congélo

Premiers jours

J'ai trois ans. Quatre, peut-être. Je viens de mettre bas, et je n'ai plus mes chiots. Où sont-ils ?

Aucune idée.

Depuis trois jours, j'erre entre les maisons d'un hameau du sud ouest, chipant quelques ordures dans les poubelles. Des gens me regardent. Parfois, ils me parlent. Je dors sous le hangar de l'un d'entre eux. Il fait un peu froid, mais la vie est belle, non ?

Aujourd'hui, l'un des humains du quartier m'a à nouveau approché, avec quelques croquettes et des mots doux. Je n'ai pas compris grand chose, mais avec son regard fatigué, ses pieds trainant et sa silhouette voûtée, il me rassure. Je vois bien qu'il apprécie quand je m'approche doucement, tête basse, en remuant la queue.

"Ben ma jolie, t'es pas tatouée hein ? L'véto m'dira bien si t'as une puce ?"

Une voiture. Ca faisait longtemps. Ou pas ? Je ne sais pas, personne ne le sait, personne ne le saura. En tout cas, j'en ai l'habitude, ça ne m'inquiète pas. Abandonnée ? Et alors ?

Cette maison est plutôt sympa : il fait chaud, il y a pas mal de monde et beaucoup d'odeurs intéressantes. Eux aussi ils aiment bien quand je remue la queue, tête basse. Pour les croquettes, c'est imparable. Le grand me manipule avec des caresses, alors, oui, je montre mes cuisses, je montre mes oreilles. Il me passe une drôle de machine sur le corps. Trois fois.

Puis il secoue la tête : "non, pas de puce. Pas de tatouage non plus. Elle vient de mettre bas, elle a trois ou quatre ans, bien soignée, c'est bizarre."

Et s'accroupit devant moi.

"Le problème, monsieur, c'est... hein ma jolie ? Tu as une sale tronche, ma pauvre. C'est une chienne de type amstaff, un pit', quoi. Et franchement, je pense qu'elle rentre parfaitement dans les critères de la première catégorie. De plus elle n'est pas identifiée, pas stérilisée, bref, elle n'est absolument pas dans les clous. Je vais appeler le maire."

J'avise la jeune femme, là-bas, je pense qu'il y a moyen d'obtenir un monceau de caresses avec elle. C'est étrange, ils sont tous très gentils, mais ils ont tous l'air chiffonnés. Bah... avec quelques manières, ils vont tous m'adorer.

Voilà, le grand avec la blouse blanche me décrit au téléphone. "Une cinquantaine de centimètres au garrot, grise et blanche, une bonne grosse bouille d'amstaff, bien nourrie, elle traîne depuis trois jours autour d'un hameau de votre commune, oui. Oui, c'est une femelle, qui vient de mettre bas, pas identifiée".

Pas identifiée, mais plutôt sexy, avec mon poil ras, ma robe cendrée, mes yeux marrons, ma grosse langue baladeuse et mes attitudes de jeu perpétuelles. Une gamine de trois ans. Jolie, avec une sale tronche. Je le note, ça fera bien sur mon pedigree.

"On va vous la garder quelques jours en attendant de l'envoyer à la fourrière, des fois que son propriétaire se manifeste. Mais je n'y crois pas trop : elle n'est pas en règle et il le sait. De toute façon, je vous tiens au courant, elle semble gentille comme tout, donc a priori pas de souci.
Oui, au niveau légal, vous pouvez demander son euthanasie quand vous le souhaitez.
Oui, je sais, on ne tue pas un chien comme ça, mais je vous informe, vous en êtes malgré tout responsable..."

Il a la voix qui traîne, le grand en blouse blanche. Tous me regardent du haut de leurs interminables jambes, avec les mains sur les hanches, ou les bras croisés.

"Bon, qu'est-ce qu'on va faire de toi ?"

Remuons la queue.

Paradis

Non, c'est vrai, quoi : le matin, on me file à manger, quelqu'un me promène. Peu à peu, ils prennent confiance en moi, et me lâchent dans un grand pré, quand il n'y a personne. Plus pratique, quand même. Ensuite, on m'attache avec une laisse à l'armoire, près du bureau, avec une couverture - s'il n'y a pas la couverture, je gueule, faut pas déconner quand même - et je passe la journée à ronfler, renifler, manger, boire, me faire caresser.

La belle vie.

M'enfin, il faut la mériter : des fois, ces humains ne comprennent pas grand chose. Il leur arrive de me laisser seule plus de deux minutes, de ne pas me caresser, voire de m'ignorer ! Dans ce cas, je gueule, je piaule, pas des aboiements francs, plutôt des espèces de grincements qui ont une magnifique capacité à les faire réagir très vite. Ils me crient plein de choses, s'occupent de moi très vite et cessent de m'ignorer. J'adore.

"Me putaaaaaaaaaaaaaain, ta gueuuuuuuuuuuule !"

"Mais muselez-la, bordel !"

"Jamais elle la ferme ?"

"T'es gentille, t'es jolie, mais t'as une sale gueule et t'es pénible, hein ?"

"Si t'es pas sage, congélo !"

Quand ils arrivent tout rouges, ils me crient dessus et me secouent un peu, j'ai trouvé la parade : remuer la queue, et prendre une attitude béate. Pour ça, je n'ai pas trop à me forcer.

"Putain elle est con, elle est adorable, mais on en fait quoi ?"

La jeune femme part en vacances deux semaines, elle a laissé un mot à mon sujet sur la fiche de ma cage juste avant de partir.

Elle est adorable, prenez-en soin, trouvez lui un bon maître, je reviens dans deux semaines.

Mignon, non ? Les gars en blanc ont adoré quand ils ont vu ça lundi matin. Ils ont eu l'air encore plus désarmé que d'habitude. Du coup, ils discutent. Cinq minutes de retard sur la gamelle, avec ça. Ca ne va pas du tout.

Tût tût

Je piaule.

"Rhah mais ta gueule hein ! Si t'es pas sage, congélo !"

Mais j'ai eu mes croquettes, ma balade et des caresses.

Congélo

"J'ai appelé la SPA. Ils n'en veulent pas, ils me disent qu'ils n'auront pas le droit de la donner puisque la cession des chiens de catégorie est interdite, donc soit elle moisira au chenil, soit elle sera euthanasiée. Ouais, le maire est d'accord pour qu'on la garde pour le moment, on va essayer de lui trouver un bon maître, comme elle dit ?"

Ils m'ont même trouvé un nom. J'aime bien, c'est court, ça sonne bien, et je dois être la seule à le porter.

"Congélo"

Des gens, j'en vois défiler. Certains viennent pour me voir, la plupart passent simplement à la clinique avec leurs chiens - je n'ai pas le droit de jouer avec eux - et discutent avec les gars en blanc à mon sujet.

"Mignonne, cette chienne, elle est abandonnée ?"

Il a dit mignonne ? Remuer la queue, tête basse, faire la fête, ils adorent : caresses assurées.

"Ouip
- C'est quoi comme race ?
- A votre avis ?
- Je sais pas, heu, un boxer ?
- Non, du tout, les boxers ne sont pas comme ça du tout. Elle ressemble à un amstaff, c'est un pitbull.
- Un pitbull ? Mais elle n'est pas méchante !"

Ben non, je ne suis pas méchante. Adorable, collante, piaulante, fatigante, remuante, mais pas méchante. Et belle !

Le gars en blanc dit qu'au moins, j'aurai prouvé à plein de gens que les pits ne sont pas forcément des chiens méchants. Ca brise le mythe, qu'il dit. Ca casse les fantasmes, et puis ça permet de mettre un peu le nez dans la merde à ceux qui applaudissent des deux mains les déclarations présidentielles sans en mesurer les réelles conséquences.

Je ne suis pas un fantasme, qu'il dit. M'en fous, j'ai des croquettes, des caresses et je me balade en liberté quand il n'y a personne dans la clinique.

Beaucoup de gens sont passés et ont dit qu'ils me trouveraient une maison. Des vieux, des jeunes, des anglais, des français, des gens qui avaient des habits confortables, et d'autres moins, certains sentaient la vache, d'autre le parfum. Ils me trouveront une maison ?

Ils ne sont jamais repassés, en tout cas.

Les gars en blancs discutent beaucoup, et téléphonent autant. Ils ont toujours l'air désarmé quand ils me regardent, alors, je remue la queue. Imparable. Bon, des fois, quand je chouine un peu trop, ils ne sont plus désarmés du tout, mais bon, c'est que je m'emmerde, moi !

"'Congélo, ta gueule !"

Tsssss

Congélo

Trois semaines que ça dure. Le plus grand des gars en blanc est accroupi près de moi, dans la pelouse, une cigarette dans la bouche, il me regarde me rouler dans l'herbe, dans la nuit. Il a l'air triste.

"La dernière cigarette du condamné, hein ?"

L'après-midi a été riche en coups de fils. J'ai même vu le maire. Lui n'a pas trop voulu me voir.

Une dame très gentille a demandé aux vétérinaires s'ils allaient m'euthanasier : "vous n'allez quand même pas faire ça ?
- Vous voulez l'adopter ?"

Silence...

"Mais ça ne va pas vous faire bizarre de tuer une chienne gentille, en bonne santé, âgée de trois ans et avec qui vous partagez le quotidien depuis trois semaines ?"

Le gars en blanc l'a regardée. Il a pris une voix étrange : "vous faite un métier fooOOoormidable, docteur".

Moi, je m'en fous, je me roule dans l'herbe. Il fait froid, mais la vie est belle.

"Désolée ma belle, t'as une sale gueule."

Remuons la queue.

J'ai droit à une séance de câlins sur leur table marrante. Je n'ai pas trop aimé l'espèce d'aiguille en plastique qu'ils m'ont mise dans la patte, ils ne parlent pas, ou pas beaucoup, mais ils me caressent. Sincèrement.

Je suis belle, je suis adorable, je suis collante et un peu chiante.

Remuons la queue : ils sont tous là.

Le gars en blanc a une seringue dans la main, et le visage fermé. Ils me caressent en injectant.

Je suis belle, je suis adorable, je suis collante, et un peu chiante. Je m'appelle... congélo.

samedi 28 juin 2008

Solitude

Jour 1

Il est 18h45. Dans quelques minutes, la clinique va fermer ses portes. Je suppose que je serai parti... d'ici une heure ?
Je suis assis dans la courette du chenil, à même le sol, sur le carrelage.
Mon regard se perd dans le vague. Devant moi, il y a le grillage et, derrière, la forêt.
Dans ma main droite, il y a le téléphone, que je viens de raccrocher. Une cavalière inquiète pour sa jument.
A ma gauche, tout contre moi, il y a Loulou.

Loulou, c'est un bâtard de chien de chasse à poil dur, du genre pas trop identifiable. Il a presque 14 ans. La dernière fois que je l'ai vu, c'était il y a environ un an, pour une crise d'insuffisance rénale aiguë sur fond chronique. Incurable, mais, pour une fois, la perfusion avait bien fonctionné, et la machine était repartie. Loulou n'allait pas si mal, et, cahin-caha, il vivait sa petite vie de chien de chasse retraité.
Les propriétaires de Loulou me l'ont amené vers 15h.
Un peu chancelant, mal assuré. Déshydraté. En légère hypothermie, malgré la température étouffante. Il y a des ulcères atones en regard de ses crocs, sur la muqueuse de ses gencives. Il ne mange plus depuis deux jours, et ne boit plus beaucoup. Je n'ai pas besoin d'analyses, mais les maîtres de Loulou, oui, pour mieux appréhender la réalité.
Ses urines sont diluées, alors qu'il ne boit plus assez, au point de se déshydrater. Elles sont bourrées de protéines qui n'ont rien à faire là. L'analyseur biochimique refuse de me donner ses valeurs d'urémie et de créatininémie : trop élevées.
Loulou va mourir.
Il n'y a aucun espoir.

Le maître de Loulou s'est mordu la lèvre, sa moustache a tremblé. Les yeux de sa femme étaient rouges alors que j'évoquais l'euthanasie. Loulou, c'est le vieux briscard de la meute, celui qui a tout traversé, et même survécu à une crise d'urée. La première.
Ils ne sont pas prêts à accepter sa mort : après tout, la dernière fois, ça a bien marché. Il y avait des larmes derrière ses lunettes lorsqu'il m'énonçait cet espoir.
Je l'ai balayé d'une voix désolée.
Parce qu'ils me l'ont demandé, je vais garder Loulou, et le perfuser.

Trois jours. Pas plus.

Il y a 20 minutes, Francesca, notre ASV, s'est précipitée dans ma salle de consultation. "C'est Loulou, ça ne va pas du tout !" Sa voix tremblait. J'ai compris quelques minutes plus tard qu'elle s'en voulait de ne pas avoir entendu ses gémissements à cause du jet d'eau dont elle se sert pour nettoyer les cages. Loulou était dehors, dans la courette.
Le chien semblait plus ou moins convulser, tout en tentant de rester debout. Lorsque j'ai posé ma main sous sa gueule, il s'est appuyé de tout son poids. Il tremblait.

Il tremblait comme un perdu.

Il paniquait.

Je l'ai couché délicatement, puis je lui ai débouché sa perfusion, tout en rassurant Francesca. Elle culpabilisait.

Loulou va mourir. Mais peut-être pas tout de suite.

Je me suis assis dans la courette, près de lui. Contre moi, à ma gauche, il y a Loulou, dont les antérieurs pédalaient dans le vide.
Il tremblait.
Il mâchonnait.

Il est comme un très vieil enfant perdu dans le noir, loin de ses maîtres, qui sont partis en pleurant leur compagnon.

"On est bête avec ces animaux".

Loulou est tout seul. Alors je m'assieds contre lui, je pose ma main sous son oreille, et je le caresse, fermement. Je lui parle, d'une voix grave et posée, sur un ton rassurant.
Juste quelques mots.
Quelques mots simples. Quelques mots idiots.
Les tremblement diminuent doucement, les antérieurs pédalent moins vite.
Sa respiration s'apaise. Il m'entend. Il comprend mes caresses.
Je ne peux rien pour lui. Juste l'accompagner, alors je reste là, et je lui parle, pour ne rien lui dire. Il n'y aura pas de médicaments.
Lorsque le téléphone sonne, le chien respire paisiblement. Je rassure la cavalière. Je sais qu'il m'entend. Je raccroche.

"Là Loulou, là..."

Passent les minutes.

Je suis si fatigué.

Loulou va mourir. Mais il remue la queue au rythme de ma main gauche.

Lorsque je me relève, il tente de me suivre, et je l'accompagne jusqu'à sa cage, où il s'allonge comme une masse.

Il ne passera peut-être pas la nuit.

Jour 2

Ce matin, Loulou s'est levé. Il m'a entendu lui parler, et je me suis accroupi devant lui. J'ai passé mes doigts à travers la grille, sans le toucher. Il voit, mais il ne me regarde pas. Il ne regarde plus rien.

Il refuse de manger, alors, j'ouvre la cage et tente de lui donner à boire. Il n'en a pas besoin, mais... Loulou s'intéresse à la gamelle d'eau, renifle la surface, plonge la truffe, il ne lape pas. Il ressort le museau mouillé de l'eau, et éternue.
Il se remet à mâchonner.

J'ai tenté de donner à manger à Loulou. Peine perdue. Même de force, c'est inutile : il vomit aussi vite que je le gave, malgré les anti-émétiques.

...

Je suis repassé dans le chenil. Il se tenait debout, un frisson a parcouru son épine dorsale.

Il attend.

...

La clinique va fermer. Loulou se tient couché, la tête posée à la verticale, dans un coin de la cage.
Quelques minutes plus tard, mes médicaments ont soulagé la douleur.

Il a tourné la tête vers moi quand je l'ai caressé. Je ne suis pas sûr qu'il m'ai regardé. Pourtant, il voit.

Jour 3

Cela fait deux fois que Loulou s'urine dessus, malgré les sorties régulières. Il pisse comme un chiot, debout, les quatre pattes posées. Toujours aussi chancelant.
Il n'y a aucune amélioration, mais cela n'empire pas non plus.

Je couche Loulou dans l'herbe, au pied de la forêt. J'enfile mes gants, j'ai l'impression que le temps ralentit. Une douchette au bout d'un tuyau, une bouteille de shampooing, je lui frictionne le bout des pattes, puis toute la cuisse droite. Mouvements lents, ma voix est grave, presque lancinante. Je lui nettoie le fourreau, puis tout l'abdomen. Le périnée, puis l'autre cuisse, après un demi-tour sur le dos. Il se laisse faire, tente vaguement de se redresser lorsque je lui shampooine un antérieur. Je suis sidéré par la douceur de cette douche.

Vient le temps du séchage, il fait si chaud !
Je relève Loulou, il tient vaguement sur ses quatre pattes et se prête avec complaisance à mes frictions, j'ai presque l'impression de le retrouver. Son regard s'est posé sur moi lorsque je l'ai appelé.

Suivant mes traces, il retourne s'effondrer comme une masse dans sa cage.

Pas d'eau, pas de nourriture, il refuse tout.

Que faisons-nous ?

Jour 4

Cette fois-ci, Loulou n'a pas passé une bonne nuit. Malgré le caillebotis, il s'est roulé dans sa diarrhée, ses premières selles depuis qu'il est arrivé. Il est couvert de merde jusqu'au-dessus des oreilles. Il se tient debout, frémissant.

Il attend.

Blouse.

Gants.

Bottes.

Je prends Loulou par la peau du cou, et le ramène dans la courette, au pied des arbres. Il semble guilleret un instant, puis s'effondre.

Je sais qu'aujourd'hui, Loulou va mourir. Je vais lui faire une prise de sang, les paramètres seront encore pire. Ensuite, je téléphonerai à ses propriétaires, et je leur dirai qu'il est temps. Puis je le tuerai.

Loulou est couché sur le flanc gauche. Malgré mes perfusions, il reste déshydraté. Je me rends compte qu'il a fondu.

A nouveau, je passe doucement la douchette sur son pelage rêche et collant, la boue diarrhéique s'écoule entre ses poils, ruisseaux bruns sur un carrelage blanc. Cette fois-ci, je ne parle pas. Il n'y a plus rien à dire. Je verse le shampooing, je ne sens même pas son odeur. Je me rends compte que, comme d'habitude, mon réflexe de respiration buccale a pris le dessus dès l'ouverture de la porte du chenil.
Je m'assieds. Ou plutôt : je tombe sur mes fesses. Puis je prends une grande inspiration. Une inspiration nasale. L'odeur est incongrue, quand se mêlent la douceur du shampooing et le parfum de la merde.

Je reprends la toilette de Loulou, qui tourne sa tête vers moi d'un air offensé lorsque je lui nettoie le périnée, l'anus et la queue. Le poil blanc prend une teinte plus conforme à sa nature, et je continue mes caresses. Cuisses, fourreau, abdomen, le dos est épargné. Je me rince les mains, puis lui nettoie les oreilles. En connaisseur, il apprécie le massage du conduit auditif. Par contre, il ne semble pas du tout goûter le rinçage des babines et du museau. A nouveau, il mâchonne.

D'ici une heure au plus, je le tuerai.

En attendant, je le rince, puis le sèche à nouveau avant de l'allonger au soleil. Il pousse un soupir de soulagement, presque un ronronnement.

Prise de sang. Il est encore humide, mais je pose un garrot sur son antérieur droit, mon aiguille s'enfonce sans erreur dans sa veine céphalique. 3 millilitres d'un sang noir, mais fluide. Loulou ne bronche même pas, il lève à peine la tête.

L'analyseur a commencé son travail. Plus que trente minutes.

Dehors, au soleil, Loulou s'est mis à japper comme un chiot. Je délaisse le petit laboratoire pour m'accroupir à ses côtés, je prends sa gueule entre mes doigts, il s'appuie instantanément. Je suis sûr qu'il ronronne.

L'analyseur a émit son bip fatidique. J'ai mal aux genoux en me relevant, un souvenir des vaches.

C'est pire qu'il y a trois jours.

Loulou va mourir.

"Madame Colombe ? Pardonnez-moi de vous déranger, c'est le cabinet vétérinaire. Je suis désolé, je vous appelle plus tôt que prévu, mais je viens d'avoir le résultat de l'analyse. Comme je le craignais, cela n'a servi à rien.
Comme d'habitude, j'aurais préféré me tromper.
Et puis... il perd doucement les pédales. Souvent, il agit comme un chiot.
Non, il ne mange toujours pas.
Non, je ne sais pas s'il souffre, mais je pense qu'il a des crises d'angoisse, il est perdu. Il faut arrêter, madame.
Oui.
Oui.
Je m'en occupe.
Il ne souffrira pas : je vais l'endormir, puis le second produit arrêtera son coeur.
Nous garderons le corps, vous pourrez venir le chercher quand votre mari rentrera.
Oui. Vous pourrez l'enterrer."

Je pose le combiné, je me relève. La porte du frigo, les anesthésiques. L'euthanasique dans son armoire fermée à clef. Quelques seringues. Olivier me jette un regard, je lui tends l'analyse. Il n'y a rien à dire.

Je m'assieds aux côtés de Loulou. Il relève la tête, et me regarde.
Finalement, je vais me mettre face à lui. Ses yeux semblent perdus au fond de puits obscurs, ses troisièmes paupières voilent son regard, Loulou va s'en aller. Je suppose que la clinique va continuer sa vie pendant ce temps, mais Francesca a fermé la porte de la courette.

J'ai disposé les seringues à côté de moi. Cette fois, ce sont les dernières caresses, Loulou. Je ne pleure pas, mais je me sens lourd. Sa tête est posée entre mes mains, mes doigts jouent avec la base de son oreille, je sais qu'il adore ça. Sa queue remue faiblement. Quelques minutes.

De ma main droite, je libère le cathéter et débranche le tuyau. Ma main gauche reste contre sa tête. Je branche la première seringue, et pousse doucement le piston.

Je reprends la tête de Loulou entre les mains. "Ca va aller, Loulou, ça va aller." Pas un son ne sort de ma bouche, mais c'est tout comme. Si j'avais parlé, je pense que j'aurais croassé. A la place, je bourdonne un peu, gravement, sans vraiment articuler.

Sa tête se fait de plus en plus lourde. Il soupire, son regard ne semble pas changer. Alors, je pose délicatement sa gueule par terre, puis j'injecte le contenu de ma deuxième seringue.

Un nouveau soupir.

Je mettrais son corps dans un grand sac blanc.

Un peu plus tard.

Loulou est mort.

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