Boules de Fourrure

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mercredi 25 août 2010

Urgence et urgence

Je crois que je n'atteindrai jamais le niveau de la clientèle de doc vetote, mais j'apprécie les efforts méritoires de mes clients : se faire traiter de monstre sans cœur au téléphone, c'est toujours un plaisir.

22h30
Je roule à bonne vitesse sur les routes de campagne, fenêtres grandes ouvertes pour profiter un peu de la fraîcheur relative de cette soirée. Il y a dix minutes, je végétais dans mon fauteuil en me demandant comment occuper la fin de la soirée. Un cheval a trouvé pour moi : hémorragie massive sur un membre postérieur, ses propriétaires allaient remettre de l'eau quand ils l'ont trouvé, debout sur trois pattes, au milieu d'une mare de sang.

De quoi filer un bon coup d'adrénaline.

Le vent fait tellement de bordel dans la voiture que je devine, plus que je n'entends, la sonnerie de mon téléphone. Je freine rapidement histoire d'avoir une chance d'entendre quelque chose, craignant la mort du cheval blessé.

En fond sonore, des hurlements. De chien, de douleur, graves et longs, profonds.

La voix d'une femme, paniquée.

- Service de garde, bonsoir ?
- C'est bien le service de garde ?
- Oui... Dr Fourrure au téléphone.
- Docteur vite il faut que vous voyiez mon chien il hurle de douleur !
- Mais qu'est-ce qui se passe ?
- Il a un cancer des testicules, il est suivi par le Dr Voisin.

Le docteur Voisin, c'est celui qui part toujours en vacances sans prévenir, en mettant sur son répondeur : "je ne suis pas là, appelez un autre vétérinaire".

- Mais depuis combien de temps il n'est pas bien ?
- Il reste couché depuis quatre jours, mais ça allait, il ne mange plus depuis hier, et là ça ne va pas du tout il souffre docteur !

Ça, je n'en doute pas un seul instant. Maintenant, c'est effectivement une urgence.

- Docteur il faut le soulager, l'euthanasier !
- Ouais mais là heu... je ne vais pas pouvoir vous voir de suite, même pas du tout avant un moment, car je file déjà en urgence. Vous auriez des anti-inflammatoires à la maison ?
- Non !
- Je veux dire, des anti-inflammatoires pour vous, du Di-Antalvic, ou de l'ibuprofène.
- Non !
- Du Nurofen ?
- Ah oui ça j'en ai !

Bon, soyons clairs : ne donnez pas de ça à vos animaux, c'est une mauvaise idée. Mais là, en attendant, c'est toujours mieux que rien : les effets secondaires n'auront pas beaucoup d'importance dans ce cas précis.

- Bon, vous lui filez un comprimé, ça va le soulager un peu, là, j'ai un cheval blessé à anesthésier et opérer, je ne serai pas disponible tout de suite.
- Mais dans combien de temps docteur ?
- Deux bonnes heures au moins.
- Mais docteur il ne peut pas attendre deux heures !
- Ben voyez un confrère, alors, je suis désolé, je dois m'occuper de ce cheval en priorité. Appelez à Saint-Martin ou à...
- Mais vous êtes un monstre de laisser souffrir un animal ! Vous êtes un salaud, sans cœur, je porterai plainte, je...

Là, j'ai raccroché.

J'ai vraiment autre chose à foutre.

Ah, et sinon, pour le cheval, ça s'est bien passé, même si ça m'a pris presque trois heures... Je n'ai pas eu de coup de fil de confrère pour me parler de ce chien, j'espère qu'il a pu être rapidement pris en charge.

mercredi 16 juin 2010

Le vieux, sans vache et sans jument

Le camion était déjà là lorsque je me garais dans la cour de la ferme, écartant l'éternelle nuée de paons, de canards et d'oies. Un jour gris, une pluie fine mais tellement douce telle que je ne la sentais pas se déposer sur mon visage.
Je coupais le contact en écoutant le bruit du moteur du camion blanc, les bourdonnements des vérins alors que l'équarrisseur déplaçait le cadavre de la vieille jument, coincée entre un poteau de la grange et une vieille charrette à foin habitée par les poules. Mon confrère était venu hier, et ses soins n'avait pu assurer qu'une fin sans douleur à la trentenaire en coliques. Il savait qu'elle allait mourir cette nuit là, il l'avait dit à M. Firmin, qui avait pourtant continué d'espérer alors que les médicaments faisaient leur œuvre et que la souffrance s'apaisait.
Le vieil homme attendait, assis sur une marche, devant la porte de sa ferme. Il s'est levé en me voyant arriver, serrant ma main entre les siennes, dissimulant ses larmes sous la visière de sa casquette, sans rien arriver à prononcer. Je devinais les mots qui s'étranglaient.
Moi, je venais pour un travail à la con, un de ces trucs idiots mais obligatoires : mettre à jour les papiers de la juments avant son départ pour l'équarrissage. Le genre de tâche dont tout le monde se passerait bien, mais le cadavre ne pourrait partir sans transpondeur ni documents d'identification, et la vieille jument était née à une époque où aucun de ces papiers n'existait pour ceux et celles qui naissaient, ainsi, au fond d'un pré ou d'une étable, loin des clubs et des champs de course. M. Firmin s'est soudain rappelé que l'un de mes prédécesseurs avait établi un document, "alors que la jument avait 5 ou 6 ans". Je l'ai vu partir, presque en courant, à l'abri dans sa maison, fuyant la pince du camion et le cadavre suspendu de sa jument. Moi, je me dépêchais d'injecter une puce à un cadavre, puis de relever quelques traits de signalement, des balzanes, une liste, un épi. L'équarrisseur me facilita la tâche en mettant le corps à ma hauteur, mais en me pressant, espérant éviter à M. Firmin le spectacle du corps de sa compagne suspendu au-dessus du camion, ses membres et son cou pendant de cette étrange courbure, gravité contrariée par la rigidité cadavérique.
Pourtant, il ne voulait pas le manquer, ce départ, ce dernier aperçu du dernier vestige de sa vie d'éleveur. Il la regarda descendre dans le camion, deux papiers serrés sur le torse, avec ces larmes discrètes de celui qui ne veut pas pleurer, alors que sa femme se tenait dans l'ombre de l'entrée, derrière lui. La bruine accompagnait la douceur de la descente du corps, tandis que je me concentrais sur mes papiers et mes carbones, jurant en silence contre l'administration - pour ne pas avoir à réfléchir à autre chose.
Lorsque le corps eût disparu, je suivi M. Firmin dans l'ombre de sa cuisine, devant le grand classeur en plastique bleu fermé par de la ficelle à lieuse. Il pensait y trouver ces anciens papiers qui, de toute façon, ne serviraient à rien. Un peu anesthésié, je tournais les pages et triais les enveloppes sous le regard de la vieille dame, assise et essoufflée avec ses deux béquilles et sa blouse d'imprimé à fleurs. Il y avait là le grand livre des bovins, des courriers du GDS ou de l'IPG, des résultats de prophylaxie et des bons d'enlèvement, quelques ordonnances, des imprimés pour la PAC et d'autres pour les cartes, une boucle.

Une vie.

Je buvais silencieusement le verre de limonade qu'il avait absolument tenu à me servir, feuilletant et triant, pour éviter de penser, échangeant, avec la vieille dame, de ces absurdes banalités qu'on dit aux personnes âgées. Je réalisais soudain leur inanité, moi qui abhorre les mièvreries servies aux enfants, le ton doucereux et les formules toutes faites que l'on sert à ceux qui sont "trop jeunes pour comprendre". Je me suis tu.

Et j'ai retrouvé le papier, une feuille volante avec le dessin, marqué au feutre rouge, des signes distinctifs de la jument. Une signature, un numéro de vétérinaire sanitaire désuet, la trace d'un confrère aujourd'hui décédé. Un souvenir que je laissais à M. Firmin, plus secoué que je ne voulais l'avouer.

Le camion d'équarrissage parti, il ne nous restait plus que le silence des Pyrénées sous la pluie, des nuages gris si bas qu'ils dissimulaient les collines environnantes, et les gloussements d'un dindon. M. Firmin me raconta les dernières heures de sa Douce, son soulagement après le passage de mon confrère, le foin qu'elle avait picoré, l'eau bue. M. Firmin s'était levé toutes les deux heures, et l'avait appelée du pas de sa porte. Elle lui répondait, il entendait ses pas sur la cour bitumée. A quatre heures du matin, elle s'était réfugiée dans la grange. Il l'avait suivie, inquiété par son pas précipité. Dans l'obscurité d'une nuit nuageuse, sa lampe de poche à la main, il l'avait vue s'affaisser en silence. Inspirer. Expirer. Et mourir.

Doucement.

Silencieusement.

Derrière lui, à ses mots, la vieille dame pleurait. Elle qui m'avait dit, quelques minutes plus tôt, en quelques mots lapidaires et définitifs, résignés et terribles, la douleur du handicap et la solitude de la surdité.

Moi, je me demandais ce qu'ils allaient devenir, sans la vache, sans la jument. Seuls dans cette maison isolée, dans son silence et son obscurité.

Je lui trouverai un poney. Un vieux pépère ou une vieille mémère qui ne demande que des quignons de pain, de l'attention et de la douceur. Un vieux bousin qui ne leur survivrait pas, car c'est la première inquiétude de ces personnes si âgées qu'elles craignent le peu qu'elles pourraient abandonner, elles qui n'ont plus personne pour les visiter. Et même s'ils devaient partir les premiers, il pourrait retourner dans son centre équestre. Une proposition, qui, au moins, pu le faire sourire un instant. Comme il me le dit alors : "Tout seul, je deviendrai con. Il ferait du mouvement devant la maison."

vendredi 2 janvier 2009

Noël

J'ai refermé rapidement la portière de ma voiture, et reculé vite. Trop vite, sans doute. Tant de mal à retenir mes larmes. Fatigué, malade, et de garde. Fragile.

Je me suis enfui. Littéralement. Surtout, ne pas rester dans cette pièce, à peine croiser leurs regards, j'ai bredouillé, me suis excusé, j'ai décliné l'invitation à rester boire un verre, probablement plus par politesse que pour toute autre raison. A moins qu'ils n'aient eu besoin de parler ?

Je n'ai pas pu.

J'ai refermé le robinet, me suis maladroitement essuyé les mains, j'avais les poils hérissés sur les avant-bras, j'étais prêt à craquer.

Sur le plan de travail, il y avait un saladier plein de crevettes bouquets décortiquées. Un jaune d'œuf dans un bol. Une fourchette.

J'avais du sang sur les mains. Il a coulé dans l'évier, mais je l'ai rincé d'un geste rapide.

"Nous sommes restés avec lui jusqu'au bout, jusqu'à la dernière minute, nous l'avons caressé quand il est parti, maman, mamie et le monsieur, il est parti avec tout le monde qui l'entourait !

Sa grand-mère s'était précipitée vers elle, vers cette petite fille aux cheveux bruns. Elle avait quoi ? Huit ans, dix ans ? Je ne sais pas, je ne voulais pas savoir. Je n'ai entendu que son sanglot, sa poitrine gonflée, l'atmosphère déchirée, incongrue de la cuisine.
Je n'ai pas voulu croiser son regard.
Je n'en étais pas capable. Qu'est-ce que je fichais ici ?

Pour Noël, j'ai euthanasié son poney.

Une enfant.
"Sa petite cavalière, sa petite Clémence..."
Elle était ici, et je ne l'avais pas compris.

J'avais traversé la salle à manger sur les indications de la jeune femme. Un sapin, qui clignotait dans l'obscurité sous l'escalier. Les cadeaux venaient d'être déballés, il y avait des papiers déchirés un peu partout. La table était mise, une belle table de fête pour une dizaine de personnes. Guirlandes et boules de Noël.

"Je pourrais... juste me laver les mains, s'il vous plaît ?"
Elle m'avait indiqué la porte de derrière. Si j'avais su...

Ca y est. Terminé, un instant après l'injection. Le flot de sang s'est arrêté presque immédiatement à l'aiguille que j'avais laissée, juste au cas où. Dans ma poche, j'ai serré le flacon d'euthanasique. Un flot d'urine. Un dernier soupir. Les membres, enfin apaisés.

Elle a soupiré. Elle le savait. Lui aussi. A genoux, elle s'est détournée vers le poney pour le caresser, presque frénétiquement, pour cacher ses larmes. Ils n'ont rien dit. Il n'y avait rien à dire.

"Je suis désolé. Je ne pourrais pas le sauver, je n'ai que l'euthanasie à vous proposer..."

Eux m'entouraient. Les deux vieux chevaux, le couple silencieux, moi et le vieux poney, le vieux machin qui a attendu ce jour pour mourir... Les Pyrénées noyées de brumes, la vallée froide et sale, le bruit de l'autoroute, au loin.

Le vieux poney était couché, il ne contrôlait plus bien ses membres, il était jaune comme un citron, avec un fond orangé, en hypothermie. Il ne se serait jamais relevé.

"28 ans, c'est la mascotte du centre équestre du village, il passe l'hiver ici avant de retourner se faire cajoler pour l'été. Il a été heureux, sa petite cavalière était avec lui pour les fêtes, sa petite Clémence..."
Sa voix était brouillée.

J'avais traversé le pré, mon stéthoscope dans une main, mon thermomètre dans l'autre. Deux vieux chevaux s'étaient approchés, le plus hardi tentant de fouiller ma poche.

J'avais garé ma voiture, farfouillé un instant dans le coffre, le temps d'enfiler mes bottes. J'étais bien loin de ma clinique, bien loin de ma base. Mais qui aurait refusé de venir ?

Le jour de Noël...

samedi 22 novembre 2008

Heureux évènement

5 heures du matin, mon téléphone sonne. De garde, évidemment,
J'essaye de rassembler mes neurones, c'est à peu près aussi efficace que le sprint d'un bouledogue.

"Grmlvice de garde, bonsoir ?"

La voix des grands jours...

"DocteeeEeeeeEEeuuur !"

Ouh là, ça réveille, ça. Bizarre, elle n'a pas l'air affolée. Juste hyper-excitée. Je connais cette voix, mais... ?

"Docteur, il est né, il est né ! Je suis maman !
- Gneu ?
- Notre poulain !
- Mme Ballester...
- Oui, il est magnifique, vous venez le voir ?
- Huuu, là, de suite ?"

Ma femme se retourne dans le lit, intriguée. Il faut dire que la voix de Mme Ballester doit s'entendre à dix mètre dans le silence nocturne.

"Oui oui il est né il y a une demi-heure !
- Félicitations. la mère se porte bien ?
- Oui oui, elle est debout, elle le lêche et nous empêche d'approcher.
- Magnifique, et le pitchoune ?
- Il tente de se lever.
- Superbe... le placenta ?
- Un gros truc répugnant, il est par terre. Oooh il est troooop beau !
- Parfait, parfait..."

Là, je commence à saturer. La dame est ravie, heureuse, c'est son premier poulain, elle l'attends depuis des mois, j'ai vu sa mère trois fois depuis deux mois, des fois que.

Il y a vraiment un côté magique à observer l'émerveillement des gens autour d'une naissance.

Mais à 5 heures du matin, je dois être un peu imperméable.

"Alors, vous venez ?
- Mouif, vers neuf heures.
- Pas maintenant ?"

La déception dans sa voix. je m'en voudrais presque.

"Vous m'avez dit que tout allait bien. Retournez vous coucher, laissez la maman tranquille, on contrôlera tout ensemble tout à l'heure.
- Oh la la je ne pourrais pas me rendormir, je suis trop excitée il est superbe ! A tout à l'heure docteur !
- A tout à l'heure..."

"Elle est amoureuse ?"

C'est ma femme.

"De son poulain ? Surement..."

La "visite de poulain nouveau-né" sera longue, un peu magique, à la fois attendrissante et un peu agaçante, mais quel plaisir que de travailler avec des nouveaux-nés et des gens émerveillés !

lundi 31 mars 2008

Pourquoi vacciner mon animal ? (1/5)

"Docteur, bonjour."

Une dame s'avance vers moi. La quarantaine, les cheveux frisés, elle me sourit. Elle n'a pas d'animal avec elle. Prise de rendez-vous ou demande de renseignements ?

"Je voudrais vous voler quelques minutes de votre temps afin de discuter des vaccins de mes animaux. Je suis nouvelle dans la commune et ma voisine m'a conseillé de venir vous voir.

- Heureuse idée, que souhaitez-vous savoir ?"

Il y a trois ou quatre personnes dans la salle d'attente. L'ASV est en train de servir un éleveur venu chercher des antibiotiques et quelques conseils, tandis que les autres patientent en attendant leur tour. Il y a là une cliente habituelle avec son labrador, un chien sans histoire aucune, venu justement pour son rappel vaccinal. Il y a également un jeune homme avec un chaton sur l'épaule, je devine d'ici ses paupières gonflées et son écoulement nasal. Un coryza ?
Enfin, il y a M. Ferrier, un jeune homme très stressé depuis qu'il a acheté une ponette à sa fille, et encore plus depuis que je lui ai annoncé qu'elle allait bientôt pouliner... Elle a manifestement eu le temps de faire des galipettes avant d'arriver chez lui. Son anxiété est perceptible depuis le comptoir contre lequel je m'appuie pour répondre à la dame qui m'a interpellé.

"Et bien, aucun de mes animaux n'est vacciné. Enfin, mon chien Whisky l'a été, mais cela fait longtemps, je ne suis pas sûre qu'il soit encore protégé. Est-ce que ça vaut la peine de recommencer ? J'ai peur que ce soit dangereux, il est vieux maintenant. Et mon chat, qui vivait en appartement, il sort, maintenant. Il faut le vacciner aussi ?"

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