Il est 19h00, la clinique doit fermer ses portes. L'après-midi a été très calme, une de ces après-midi de fin de mois dont on devine qu'elle préparent la suractivité de la semaine suivante...

Depuis une heure, j'attends une chienne que je suis depuis des années. Je l'avais sauvée d'un pyomètre (une grave infection de l'utérus) trois ans auparavant, puis d'un coup de chaleur l'été dernier. Bon an, mal an, elle traînait ses 15 années de labrador de ferme et me réservait toujours un accueil heu... bruyant et expressif quand je me garais dans la cour de la ferme.

Il est 19h00, et je vais rentrer chez moi.

Ou pas.

La voiture se gare juste devant la porte, et en sort M. Adour, qui se penche à l'arrière de sa voiture pour déposer, devant mes pieds...

Une évidence.

Petra est là, sur le paillasson, lorgnant sur la porte de sortie.

Elle va mourir.

Elle respire extrêmement vite, et en discordance : ses mouvement respiratoires sont disharmonieux. En langage médical, pour cocher les cases, on dirait dyspnée, tachypnée et discordance. Sur la table de consultation, j'écoute son cœur, puis ses poumons. M. Adour marmonne quelques propos inintelligibles dans la sphère du stéthoscope. Lorsque j'ausculte un animal, je n'entends plus rien que les vibrations et les ronflements, les battements et les souffles. L'isolation phonique est excellente, et mon esprit est ailleurs : il analyse, il sépare les sons, il interprète déjà. J'ai levé l'index en m'excusant. Une respiration bruyante, mais très audible, un cœur très rapide mais régulier. J'ôte mon stéthoscope.

"Vous disiez ?
- Elle n'est pas bien depuis trois ou quatre jours, mais ça ne fait que deux jours qu'elle ne mange pas.
- Elle ne tousse pas ?
- Non, pas du tout."

Petra est debout, devant moi. Ma main gauche palpe ses mamelles, ma main droite tient le thermomètre. 38.3, et des tumeurs mammaires de grosse taille.

Pas de fièvre, pas de signes d'infection pulmonaire, pas de trouble cardiaque : carcinome mammaire terminal, à métastases pulmonaires.

Dis plus simplement : Petra va mourir. Elle n'aboiera plus jamais sur ma voiture.

"OK, on va faire une radio, M. Adour."

Il n'y a pas de bonne façon de le dire.

Radio thoracique de chienne : carcinome mammaire métastatique

"Petra va mourir, M. Adour. Elle a un cancer de la mamelle qui a métastasé partout dans ses poumons. Pour ainsi dire, elle n'a plus de poumons. Vous avez déjà vu des poumons de cochon ? Imaginez que les siens sont blancs, durs, petits, et plus du tout élastique. Il n'y a plus de place pour l'air là-dedans. Elle va mourir, aucun soin médical ou chirurgical ne peut quelque chose pour elle. Il y en a pour quelques heures, au plus quelques jours.
- Un cancer, comme les personnes ?
- Comme les personnes, M. Adour. Comme un cancer du sein en phase terminale."

M. Adour est devant moi, dans la salle de radios, avec cette image sur le négatoscope, près de sa chienne, qui attends sur la table. Allez savoir ce qui se passe dans sa tête, comme il peut encaisser cette double annonce : le cancer, et la mort. Allez savoir qui a un cancer dans sa famille, qui en est mort, et si, lui-même, ne développe pas une pathologie de ce genre... Il est là, attentif, avec son pantalon en toile bleue et ses sabots en plastique brun, camouflage bouse, son gros pull bordeaux et ses cheveux rares.

C'est un cancer comme on n'en voit pas, comme je n'en ai jamais vu. Cette radio est la jumelle d'une diapo vue en cours il y a bien longtemps, un de ces images d'écoles qui illustrent les cas graves en montrant leurs stades extrêmes. La prévention et les traitements précoces sont passés par là, et même une tumeur mammaire mal gérée arrive rarement à cet extrême.

"Mais... docteur..."

Il attends autre chose. Une solution, une réponse. Une piqûre ? Je n'ai rien.

"Je suis désolé, M. Adour. La seule chose que je peux vous proposer, c'est... une euthanasie...
- Ah non alors !
- Ou alors, de la morphine et de la cortisone, pour la soulager un peu. Mais ça n'empêchera rien, ça ne retardera rien, ça ne guérira rien. Ça lui permettra juste de souffrir un peu moins.
- Alors on fait ça.
- Et vous m'appellerez si vous voyez que ça ne va pas du tout."

Il n'est pas prêt, M. Adour. Quinze ans que Petra montre les crocs à toutes les voitures qui se garent dans la cour de la ferme, quinze ans qu'elle toise avec mépris les importuns. J'ai déjà sauvé Petra deux fois, et il l'avait crue morte, à chaque fois. Alors, pourquoi pas aujourd'hui ?

A cause d'une évidence, d'un de ces diagnostics comme on en a rarement. Simple, lapidaire, inéluctable, fatal.

Sur sa fiche informatique, j'ai écrit :

Respire vite depuis 4 jours, ne mange plus.
Pas de fièvre.
Tachypnée, discordance majeure.
Radio : métastases pulmonaires délirantes.
Pronostic défavorable.
Refuse l'euthanasie. Morphine + corticos.

Petra n'aboiera plus sur ma voiture.

En écrivant cette fiche, je me suis demandé si je le libérais. Il a attendu si longtemps, les choses auraient pu tourner autrement, si seulement il s'y était pris beaucoup plus tôt, si cette chienne avait été vue pour autre chose que des urgences. Si nous l'avions vaccinée tous les ans, si, si, si.

M. Adour me regarde, en attendant que je finisse la facturation. Il est silencieux. Figé.

"Vous savez, cela n'aurait pas changé grand chose si vous me l'aviez amenée quand elle a commencé à souffler. Ou même quelques mois plus tôt.
- Mais on aurait pu faire quelque chose ?
- Oui, mais bien avant, il y a des mois, peut-être des années ?
- Ah."

Un silence.

"Mais c'est le cancer, comme pour les personnes ?
- Oui. Comme pour les personnes, M. Adour.
- Alors, c'est comme ça... Il y a les dépistages, il y a les suivis.
- Oui...
- Mais c'est trop tard.
- C'est trop tard."

Car c'est une évidence, simple et cruelle, en tout cas pour moi, avec mon regard de médecin : Petra va mourir, et ce n'est qu'une question d'heures.

Elle aura son trou, au fond du terrain. Peut-être un prunier, ou un pommier.

Elle n'aboiera plus sur ma voiture.