Boules de Fourrure

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samedi 18 décembre 2010

Au fil de l'eau...

... au fil des mots...

Les journées et les nuits s'enchaînent avec une fluide et trompeuse facilité, mais elles me laissent une étrange sensation de temps enfui. Pour la première fois, des ébauches de billets s'accumulent sur dotclear. Pas la tête à écrire. Pas la tête à réfléchir, je me laisse juste porter, balloté de cas tout bête en cas de merde, de petites joies en belles réussites ou en échecs.
Un chat qui sert de corde à nœuds à deux chiens. Hémorragie thoracique, décès en deux jours.
Une chienne de chasse qui se fait juste disséquer un muscle intercostal par une défense de sanglier, sans pneumothorax. Petit chantier là où je craignais un gros boulot.
Une anémie hémolytique des familles, qui vient tester mon dernier protocole immunomodulateur.
Un stagiaire de troisième qui n'imaginait pas qu'il y aurait des choses aussi tristes que des agneaux morts-nés ou l'euthanasie d'une vieille jument. Qui ne pensait pas non plus qu'un "grand" pouvait s'arrêter sur la route pour ramasser une grive en état de choc. Des fois que ça compenserait ?
Il n'imaginait d'ailleurs pas non plus le nombre de papiers que je peux remplir en une semaine. Surtout une semaine avec deux après-midi à faire des visites sanitaires bovines, un genre de questionnaire assez con, surtout chez les éleveurs à deux-trois vaches (pour les "vrais", encore, ça peut ouvrir des pistes de discussion).
J'apprécie beaucoup les conversations avec lui. Il a quoi, 14-15 ans ? Il est un peu en retrait, mais attentif. Branché. Je dois faire bien attention à ne pas oublier son âge, à préparer et débriefer. On ne sort pas indemne d'une première rencontre avec la mort toute nue, d'avec la douleur des gens.
De la prophylaxie, tranquille pépère, cerveau débranché, éviter les coups de pieds - prise de sang, tuberculine, puis vaccin. Routine, routine, confortable routine.
Une césarienne, un p'tit veau dans sa stabu, une perfusion ou deux, un cheval boiteux.
De la compta.
Du givre, de la flotte. Ne jamais oublier mon bonnet.
Ne pas oublier non plus que c'est une mauvaise idée d'aller râper des dents de chevaux quand il fait -2°C. Les entailles sur les mains et l'eau glacée, dur dur.
Tiens, une belle tentative d'arnaque. Je lui offrirai un billet. Des fois que ça puisse servir, ou faire sourire.
Le flot des consultations ne s'interrompt pas, des clients râlent : "oui, mais c'est vous que je veux voir." Je ne peux pas être partout.
Une bête consultation vaccinale, je détecte une masse abdominale, à explorer. Inquiétant. Je parie un hémangiome, une tumeur de la rate. Prise à temps, ce n'est pas méchant, comme le dit la pub.
Piro, piro et piro. Pour changer.
Ah et sinon, monsieur, oui, contre la leptospirose, votre chien aurait pu être vacciné. Il s'en serait très probablement sorti.
Pas comme cette IRC. Fin de règne. Fin de vie.
Belle polyarthrite auto-immune, je suis tout fier, j'ai trouvé une cellule de Hargrave. Beau diagnostic, docteur. J'en parle à tout le monde à la clinique, je suis tout content, et en plus, le chien va super bien. Auto-congratulation.
Je suis tout aussi content d'avoir sorti un pseudo-pit' de sa catégorie. Hop, plus de muselière ! J't'en foutrais du chien méchant.
Touiller du caca d'un effectif de chiens, diarrhée mucoïde un peu étonnante. La coproscopie : un art, un sacerdoce.
Brasser de la pisse, de la merde et du vomi. Pas étonnant que ma femme me demande de virer toutes les saloperies non identifiables et bizarrement macérées qui s'accumulent sur la bonde de l'évier. J'ai l'habitude, je suis vétérinaire.
Belle radio d'un thorax de chat avec de très moches métastases de tumeurs mammaires. Elle n'en a sans doute plus pour très longtemps. Sa propriétaire va s'enfoncer un peu plus dans sa déprime. Les curieux en apprendront plus ici et , et la verront .
Un couple d'anglais m'amène un chat à castrer. Ils aiment la sonorité du mot "châtrer". Étonnante conversation.
Et puis il y a ces souvenirs qui n'arrivent pas à devenir des billets, douleurs à mûrir, à accoucher avant de publier.
L'oreiller, le réveil.
Heureusement, il y a la splendeur des collines givrées, des couchers et levers de soleil d'hiver, toutes les boules de poils et les sourires, des clients, des ASV, des simples passants.

samedi 25 avril 2009

Une évidence

Il est 19h00, la clinique doit fermer ses portes. L'après-midi a été très calme, une de ces après-midi de fin de mois dont on devine qu'elle préparent la suractivité de la semaine suivante...

Depuis une heure, j'attends une chienne que je suis depuis des années. Je l'avais sauvée d'un pyomètre (une grave infection de l'utérus) trois ans auparavant, puis d'un coup de chaleur l'été dernier. Bon an, mal an, elle traînait ses 15 années de labrador de ferme et me réservait toujours un accueil heu... bruyant et expressif quand je me garais dans la cour de la ferme.

Il est 19h00, et je vais rentrer chez moi.

Ou pas.

La voiture se gare juste devant la porte, et en sort M. Adour, qui se penche à l'arrière de sa voiture pour déposer, devant mes pieds...

Une évidence.

Petra est là, sur le paillasson, lorgnant sur la porte de sortie.

Elle va mourir.

Elle respire extrêmement vite, et en discordance : ses mouvement respiratoires sont disharmonieux. En langage médical, pour cocher les cases, on dirait dyspnée, tachypnée et discordance. Sur la table de consultation, j'écoute son cœur, puis ses poumons. M. Adour marmonne quelques propos inintelligibles dans la sphère du stéthoscope. Lorsque j'ausculte un animal, je n'entends plus rien que les vibrations et les ronflements, les battements et les souffles. L'isolation phonique est excellente, et mon esprit est ailleurs : il analyse, il sépare les sons, il interprète déjà. J'ai levé l'index en m'excusant. Une respiration bruyante, mais très audible, un cœur très rapide mais régulier. J'ôte mon stéthoscope.

"Vous disiez ?
- Elle n'est pas bien depuis trois ou quatre jours, mais ça ne fait que deux jours qu'elle ne mange pas.
- Elle ne tousse pas ?
- Non, pas du tout."

Petra est debout, devant moi. Ma main gauche palpe ses mamelles, ma main droite tient le thermomètre. 38.3, et des tumeurs mammaires de grosse taille.

Pas de fièvre, pas de signes d'infection pulmonaire, pas de trouble cardiaque : carcinome mammaire terminal, à métastases pulmonaires.

Dis plus simplement : Petra va mourir. Elle n'aboiera plus jamais sur ma voiture.

"OK, on va faire une radio, M. Adour."

Il n'y a pas de bonne façon de le dire.

Radio thoracique de chienne : carcinome mammaire métastatique

"Petra va mourir, M. Adour. Elle a un cancer de la mamelle qui a métastasé partout dans ses poumons. Pour ainsi dire, elle n'a plus de poumons. Vous avez déjà vu des poumons de cochon ? Imaginez que les siens sont blancs, durs, petits, et plus du tout élastique. Il n'y a plus de place pour l'air là-dedans. Elle va mourir, aucun soin médical ou chirurgical ne peut quelque chose pour elle. Il y en a pour quelques heures, au plus quelques jours.
- Un cancer, comme les personnes ?
- Comme les personnes, M. Adour. Comme un cancer du sein en phase terminale."

M. Adour est devant moi, dans la salle de radios, avec cette image sur le négatoscope, près de sa chienne, qui attends sur la table. Allez savoir ce qui se passe dans sa tête, comme il peut encaisser cette double annonce : le cancer, et la mort. Allez savoir qui a un cancer dans sa famille, qui en est mort, et si, lui-même, ne développe pas une pathologie de ce genre... Il est là, attentif, avec son pantalon en toile bleue et ses sabots en plastique brun, camouflage bouse, son gros pull bordeaux et ses cheveux rares.

C'est un cancer comme on n'en voit pas, comme je n'en ai jamais vu. Cette radio est la jumelle d'une diapo vue en cours il y a bien longtemps, un de ces images d'écoles qui illustrent les cas graves en montrant leurs stades extrêmes. La prévention et les traitements précoces sont passés par là, et même une tumeur mammaire mal gérée arrive rarement à cet extrême.

"Mais... docteur..."

Il attends autre chose. Une solution, une réponse. Une piqûre ? Je n'ai rien.

"Je suis désolé, M. Adour. La seule chose que je peux vous proposer, c'est... une euthanasie...
- Ah non alors !
- Ou alors, de la morphine et de la cortisone, pour la soulager un peu. Mais ça n'empêchera rien, ça ne retardera rien, ça ne guérira rien. Ça lui permettra juste de souffrir un peu moins.
- Alors on fait ça.
- Et vous m'appellerez si vous voyez que ça ne va pas du tout."

Il n'est pas prêt, M. Adour. Quinze ans que Petra montre les crocs à toutes les voitures qui se garent dans la cour de la ferme, quinze ans qu'elle toise avec mépris les importuns. J'ai déjà sauvé Petra deux fois, et il l'avait crue morte, à chaque fois. Alors, pourquoi pas aujourd'hui ?

A cause d'une évidence, d'un de ces diagnostics comme on en a rarement. Simple, lapidaire, inéluctable, fatal.

Sur sa fiche informatique, j'ai écrit :

Respire vite depuis 4 jours, ne mange plus.
Pas de fièvre.
Tachypnée, discordance majeure.
Radio : métastases pulmonaires délirantes.
Pronostic défavorable.
Refuse l'euthanasie. Morphine + corticos.

Petra n'aboiera plus sur ma voiture.

En écrivant cette fiche, je me suis demandé si je le libérais. Il a attendu si longtemps, les choses auraient pu tourner autrement, si seulement il s'y était pris beaucoup plus tôt, si cette chienne avait été vue pour autre chose que des urgences. Si nous l'avions vaccinée tous les ans, si, si, si.

M. Adour me regarde, en attendant que je finisse la facturation. Il est silencieux. Figé.

"Vous savez, cela n'aurait pas changé grand chose si vous me l'aviez amenée quand elle a commencé à souffler. Ou même quelques mois plus tôt.
- Mais on aurait pu faire quelque chose ?
- Oui, mais bien avant, il y a des mois, peut-être des années ?
- Ah."

Un silence.

"Mais c'est le cancer, comme pour les personnes ?
- Oui. Comme pour les personnes, M. Adour.
- Alors, c'est comme ça... Il y a les dépistages, il y a les suivis.
- Oui...
- Mais c'est trop tard.
- C'est trop tard."

Car c'est une évidence, simple et cruelle, en tout cas pour moi, avec mon regard de médecin : Petra va mourir, et ce n'est qu'une question d'heures.

Elle aura son trou, au fond du terrain. Peut-être un prunier, ou un pommier.

Elle n'aboiera plus sur ma voiture.