Vétérinaire au quotidien

Réflexions et discussions sur le métier de vétérinaire

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vendredi 10 septembre 2021

Des mondes : le dentiste utérin

Chapitre 1 : le poulinage

Chapitre 2 : le dentiste utérin

« Pourquoi tu ris ? »
Francesca est écroulée. A sa main, elle tient le combiné, qu’elle a écarté de son visage, et elle se cache derrière le comptoir en étouffant ses rires et en couvrant le micro. J’entends vaguement des mots qui sortent du téléphone, ceux d’une femme et une grosse voix masculine qui articule peu, sur un ton qui ne laisse guère de doutes : madame engueule monsieur, et monsieur, indigné, proteste.
Je regarde l’assistante d’un air perplexe. Elle semble attendre que les gens se calment, et je m’apprête à retourner en salle de consultation quand elle m’invite d’un geste à rester.
« Ne bougez pas, je vais sans doute avoir besoin de vous, se reprend-elle entre deux rires.
- Oui mais bon je ne vais pas passer trois heures à attendre qu’il se mettent d’accord. Que se passe-t-il ?
- C’est Mme Lathan qui est en train de passer un savon à Robert Calers, il y a un de ses chevaux qui a besoin de dentisterie et il ne comprend rien. »
Elle pouffe à nouveau.
Je m’impatiente en croisant les bras : si je dois aller râper des dents, qu’elle leur donne un rendez-vous ! « Et dis-lui qu’il faut de l’électricité ! » Je verrai bien sur place ! Moi je retourne en consultation.
Mais qu’est-ce qu’ils fichent ensemble, ces deux-là ?

Pas d'âneLa dentisterie équine, c’est un plaisir que je me suis offert il y a une dizaine d’années : une formation et du bon matériel pour proposer ces soins à ma clientèle. Les chevaux ont des dents à croissance continue, qu’ils usent toute leur vie en passant leurs journées à mâcher. Bien sûr, l’usure n’est pas toujours parfaite et régulière, surtout s’ils sont enfermés dans des boxes et ne mangent que quelques dizaines de minutes par jour. Là, on intervient avec une râpe pour limer les pointes ou les dents mal fichues. En ce qui me concerne, ne suivant presque que des chevaux de prés, je m’occupe surtout d’équidés très âgés qui perdent leurs dents. Ils ont besoin de soins à la fois plus lourds, car ce ne sont plus de simples irrégularités d’usure, et plus légers : les dents sont l’espérance de vie des équidés, quand elles sont complètement usées, ils ne peuvent plus manger. On râpe donc le moins possible.

Le lendemain en début d’après-midi, je vais devoir abandonner le vieux matou rouquin hospitalisé auquel je m’échine à prendre la tension artérielle : il ne cesse de tourner sur lui-même et de ronronner, il bouge sans cesse pour chercher les caresses et le brassard n’est vraiment pas conçu pour ça. Il va me falloir une trentaine de mesures pour en obtenir cinq exploitables. C’est ma tension qui va finir par exploser, je n’aime pas être en retard et je suis attendu à 10km de là pour voir les dents du cheval de Robert Calers, mais je ne peux pas m’énerver alors je prends sur moi et je compte les secondes en espérant que la machine me crachera une valeur utile avant que le chat ne se retourne brutalement sous mes caresses.
En plus, je vois bien que si je lui hurlais dessus, non seulement j’aurais l’air con, mais je n’aurais toujours aucune valeur valable.
Et en plus, il me toiserait d’un air méprisant.

Je quitte enfin la chatterie immaculée pour grimper dans mon monospace déglingué. J’ai la râpe, le pas-d’âne qui permet de maintenir la bouche du cheval ouverte, le sédatif pour éviter les crises de panique en entendant le moteur de la râpe, et la rallonge au cas où l’électricité serait un peu loin. Francesca a eu la présence d’esprit de rappeler M. Calers pour lui rappeler le rendez-vous et la nécessité d’avoir de l’électricité. « Et un seau d’eau ! » lui avais-je lancé en l’entendant lui expliquer comment les choses se passeraient.

Le ciel est gris acier et les gouttes s’écrasent sur mon pare-brise. Je me retiens de rouler trop vite : de toute façon, à cause du chat, je suis en retard. L’ancienne bergerie sera parfaite pour nous protéger de l’orage qui menace, mais il faudra courir vite entre la voiture et l’abri. Les averses succèdent aux accalmies et à voir Robert et Mme Lathan, ils n’ont pas eu de chance en allant chercher le cheval au pré. Ils sont littéralement trempés. D’un œil incrédule, je constate que l’incroyable chevelure de Mme Lathan n’a pas perdu de son volume. Quel poids pèse-t-elle sur ses épaules ? Ma calvitie, en tout cas, ne me protège pas des gouttes tandis que j’attrape le pas-d’âne et cours me réfugier dans la bergerie. Il y a de nombreuses gouttières sous ce toit, dont les tuiles n’ont pas du être réajustées depuis une décennie, mais l’espace où se trouve Mme Lathan et le cheval est épargné.
« J’ai branché la rallonge, je retourne chercher de l’eau ! » nous annonce Robert en démarrant sa bétaillère - un Saviem. Je jette un regard inquiet au gros câble jaune qui court au sol, en me demandant s’il est aussi vieux que la camionnette et si nous ne risquons rien avec toute cette eau. L’installation électrique de la bergerie a quand même l’air plus récente que le reste.
Mme Lathan rassure la jument. J’ai un doute : « Mais.. c’est celle du poulinage ? »
Elle hoche la tête et précise : Oui, vous avez vu comme elle est maigre ?
- C’était il y a quoi… 15 jours ?
- Oui, elle a beaucoup perdu depuis », me répond-elle de sa voix triste.
Je fronce les sourcils en caressant Brune et en commençant à lui mettre le pas-d’âne.
« Vous pensez qu’il y a autre chose ? J’ai mis les doigts dans sa bouche et j’ai senti de grosses pointes, alors, je me suis dit que…
- Oui, il doit y avoir autre chose, la coupé-je. Ses dents n’ont pas changé depuis le poulinage et elle n’était pas maigre. Je vérifie quand même, mais... »
La jument accepte sans trop de difficulté l’appareil barbare que je lui ai posé sur la tête : a-t-elle déjà porté un filet ? J’écarte les branches du pas-d’âne et force gentiment l’ouverture de sa bouche, puis je mets ma main, paume vers le haut, et explore ses mâchelières. Elle lève la tête. Heureusement, je suis grand. Dehors, une nouvelle averse démarre, couvrant le grondement lointain du tonnerre. « Vous ne devriez pas mettre la main dans une bouche de cheval sans protection, vous savez, c’est un coup à se faire broyer les doigts. Les pointes que vous avez senties sont sur les premières mâchelières, elles ne la gênent pas vraiment, elles seraient embêtantes si elle avait un mors en bouche. Il n’y a aucune surdent ni blessure de la langue ou des joues. Pour la mastication, ce n’est pas un souci. »
Je retire ma main puis ferme et retire le pas-d’âne, Mme Lathan a les sourcils froncés.
« Vous avez bien pris sa température ?
Elle hoche la tête : Matin et soir la première semaine, quand elle avait les antibiotiques, et j’ai encore vérifié hier. »
Mon thermomètre affiche 38,5°C. « C’est monté aujourd’hui. Elle a de la fièvre. » Je retourne chercher un gant sans plus me soucier de la pluie, et, malgré quelques mots gentils et une caresse, Brune fait un bond en avant lorsque je glisse ma main dans sa vulve. Mme Lathan la rassure en lui caressant la tête et en maintenant une tension constante sur la longe. Je remarque avec satisfaction que la jument n’a plus sa chaîne autour du cou. Je la caresse un peu, puis reprends mon exploration. J’entends le bruit de casserole du Saviem qui s’arrête, et je retire ma main, couverte d’un magma ignoble et malodorant.
« Je me suis trompée, alors, constate Mme Lathan d’un air déprimé.
- Les dents ne sont effectivement pas le problème. »
Robert rentre alors sous la bergerie, il porte un lourd seau d’eau. « J’ai du conduire doucement pour ne rien renverser, je m’excuse, hein. »
Je le rassure d’un geste, et puis j’explique : les dents, oui mais non, la métrite, et la suite. Je vais devoir faire un lavage utérin, avec un désinfectant. Nous allons avoir besoin d’un jerrican d’eau parfaitement propre, et cela va prendre du temps.

Robert et sa camionnette sont repartis. Mme Lathan ne dit rien tandis que j’explique le chantier. Je multiplie les aller-retours à la voiture où je retourne ma caisse à bordel avec ses cordes, le palan, les sondes en silicone – je prends la plus large – le matériel de secours (seringues, aiguilles, gants de fouille, chasuble). Où ai-je pu mettre ce fichu entonnoir ? Pas sous le T-shirt de secours, en tout cas. J’ai même retrouvé une épaisse paire de chaussettes. Dans le fond d’un de mes tiroirs, je mets la main sur un flacon de désinfectant caustique, bien caché sous un paquet de compresses. J’ai vraiment cru devoir retourner à la clinique en chercher un. L’entonnoir, finalement, était dans le tiroir des perfusions. Ce n’est vraiment pas le matos dont je me sers le plus. Des lavages utérins, je dois en faire un tous les deux ans. Et ça ne se termine pas toujours bien.
Finalement, le Saviem s’arrête à nouveau devant la bergerie. Robert ouvre sa portière, râle parce qu’il a oublié d’éteindre ses phares, remonte dans sa bétaillère, coupe leur lumière jaune, puis, l’air dubitatif, s’arrête devant son pare-brise et soulève l’un des essuie-glace, qui lui reste dans les mains. « J’ai quand même pas de chance avec les machines, je les touche, elles se cassent. »
Il contemple le balai cassé, minuscule bout de plastique et de métal perdu dans ses énormes paluches, et soupire un grand coup avant de m’apporter le jerrican. Le bidon est juste parfait. Je vérifie la dilution du désinfectant en m’énervant sur la notice, puis verse la moitié du flacon dans le jerrican, en rassurant Robert qui s’en sert pour son eau potable quand il est en estive. Non, il ne devra pas le jeter, oui, il faudra le rincer, non, il n’y aura pas de goût (enfin, je ne crois pas). Brune ne bouge pas. Robert veut que Mme Lathan l’attache à la barrière, Mme Lathan lui répond qu’elle la tiendra bien comme ça, mais Robert lui jette qu’elle n’y arrivera pas tandis que Mme Lathan lui réplique qu’elle tirerait au renard si elle l’attachait. Moi, je ne m’en mêle pas. Robert Calers bougonne. Je verse la moitié de l’eau du premier seau dans un second, puis j’en place un troisième sous le rebord du toit. Ça ira toujours plus vite qu’un aller-retour du Saviem.
Je coince l’entonnoir dans l’extrémité du tuyau, puis je glisse ma main gantée, luisante de lubrifiant, entre ses lèvres vulvaires. La sonde est cachée dans ma paume, et je l’enfonce le plus possible dans son utérus. Une fois qu’elle est en place, je soulève l’entonnoir de ma main gauche et demande à Robert de verser. L’eau est froide, il verse doucement et le désinfectant file par le tuyau jusque dans le vagin. Régulièrement, je lui fais signe de cesser, et lève le bras plus haut pour vider l’entonnoir. Je sens l’eau froide qui reflue du fond de l’utérus jusqu’à ma main, il est temps de vider. Je lâche la sonde et l’entonnoir au sol, et le liquide reflue et se déverse. Entré limpide, il ressort blanc sale et nauséabond, avec des fragments de fibrine ou de muqueuse. L’odeur est pestilentielle.
« Ah quand même ! commente Robert, l’air appréciateur. C’était bien pourri là-dedans ! »
Il jubile presque. C’est vrai qu’il y a un côté très satisfaisant à voir toute cette saleté s’écouler ainsi. Le flux se tarit, alors je reprends la sonde, rince l’entonnoir plein de poussière et de fragments de paille dans le seau, et lève à nouveau mon bras. Brune commence à s’impatienter, avec ma main dans son vagin. Elle avance un peu, recule, fait un pas de côté. Je prends garde à mes pieds, Robert hausse la voix : « Mais je t’avais dit de l’attacher cette jument !
- Elle bougerait tout autant.
- Qu’est-ce que tu es têtue ! »
Il verse à nouveau, et rapidement, le liquide froid remplit l’utérus jusqu’à revenir à ma main. Et je repose l’entonnoir au sol. Cette fois-ci, un gros fragment pourri bouche la sonde à l’entonnoir. Je retire donc ma main de la jument et démonte l’assemblage pour finir de le vider. Brune en profite pour s’échapper un peu plus loin dans le fond de la bergerie, avec Mme Lathan qui tente de ne pas se faire promener. Robert grommelle, je ne dis rien. De toute façon, elle bougerait. Une fois la sonde rincée, nous reprenons nos postes. La jument a bien compris mon manège et ses oreilles se rabattent en arrière tandis je m’approche, mais elle est trop gentille pour que je risque quoi que ce soit. Je remets ma main en place dans son vagin, ou plutôt, j’essaie, mais elle s’enfuit à nouveau. Cette fois, Mme Lathan l’attache au poteau. « Et fais bien deux tours ! » lui précise Robert.
Comme attendu, cela ne change pas grand-chose, la jument danse pour m’éviter, jusqu’à se retrouver coincée contre la lice. Mme Lathan a manqué se faire marcher dessus. Je reprends.
Le cycle se poursuit ainsi : remplissage, vidange, rinçage. A chaque fois, le liquide est pollué. Il y a quand même de moins en moins de fragments muqueux, et la jument bouge encore parfois un peu, mais sans conviction. Cela irait mieux si l’eau était moins froide. Je me rappelle encore de ce lavage utérin fait sur un coteau pyrénéen, nous avions puisé l’eau dans un ruisseau glacial descendu des sommets…

« Mais qu’est-ce que vous faites ? »

Romain, le fils de Robert, vient d’entrer dans la bergerie. Avec le bruit incessant de l’averse sur les tuiles et les tôles, nous ne l’avions pas entendu arriver. Je le regarde d’un air étonné : « Et bien, de la dentisterie ! Je lui rince le fond de la bouche avec le désinfectant. » Robert cligne des yeux, l’air presque indigné par la naïveté de son fils. Il précise même de son accent grasseyant : « Tu vois bien : je verse. » Je le situe mieux, maintenant : il a les tournures et les accents de Nougaro, avec une voix de basse. Je ne vois pas le visage de Mme Lathan, cachée par l’encolure de la jument. Romain nous regarde ébahi. Je lâche le tuyau, le liquide souillé s’écoule encore une fois. « C’est une sacrée métrite, surtout. Elle a démarré quelques jours après la fin des antibiotiques que je vous avais prescrits la dernière fois. Pas assez longtemps, ou pas assez puissants, je ne sais pas. On a bientôt fini, et puis on remettra d’autres antibios. »

La routine remplissage/vidange/rinçage reprend. Nous avons du changer de seau tant la poussière collée à l’entonnoir à chaque fois que je le dépose au sol a souillé le seau de rinçage. Il nous aura fallu une petite heure sans doute pour passer les 20 litres d’eau du jerrican, plus 10 litres supplémentaires. Il faudra peut-être recommencer dans quelques jours. Il faudra surtout que les antibios fassent mieux et que l’involution utérine s’achève.

Juste avant de partir, je laisse le flacon de désinfectant aux éleveurs, leur expliquant qu’il pourra leur servir sur une blessure de pieds de vache ou de brebis. Ne rien perdre. Je rédige l’ordonnance en discutant des suites avec eux. Je sais que dans les prochains jours, nous aurons Mme Lathan au téléphone, qui surveillera la température de la jument. Robert Calers râlera et se trompera en venant chercher les médicaments, rejetant la faute sur Mme Lathan. Romain nous signalera la persistance d’écoulements, puis Mme Lathan nous rappellera pour cela. Nous renouvellerons les antibiotiques, et nous referons un lavage. Je serai seul avec Romain, cette fois-là, et l’étrange couple me manquera, mais je ne manquerai pas de sourire en apercevant le balai d’essuie-glace abandonné dans un coin.

lundi 28 juin 2021

Des mondes : le poulinage

Chapitre 1 : le poulinage

Je profite de la trentaine de minutes qui séparent le moment où je dépose mes enfants à l’école de celui où la clinique ouvre ses portes. Une respiration avant la ruée, pour réveiller les ordinateurs et les analyseurs, pour jeter un coup d’œil aux animaux hospitalisés et préparer le planning de la journée. Mon téléphone, qui reçoit le transfert d’appels pour les urgences, ne s’arrête plus de sonner. Sur l’écran, je comptabilise déjà une quinzaine d’appels en absence : à cette heure-là, je ne réponds plus, mais cela donne le ton pour la journée. Une notification attire mon attention. Un message de 28 secondes, d’une personne qui a appelé deux fois : une urgence !
Vingt minutes plus tard, au lieu d’attaquer ma première consultation, je suis dans les collines, sur une route minuscule où sont stationn­és deux 4x4. Il y a une vieille maison en ruine dont le toit s’est effondré longtemps auparavant. Les chevaux ne s’y aventurent pas mais leur abreuvoir s’abrite contre un des murs de pierre jaune. Je regarde, à travers les fenêtres aux magnifiques pierres de taille, l’arbre qui s’élève en son cœur et dont la cime dépasse maintenant ses plus hauts murs de deux bons mètres.
Je vois un groupe de quatre personnes en contrebas dans le vallon, entourant une jument baie couchée sur le flanc, dont les membres s’écartent à chacune de ses poussées désespérées. L’un des hommes m’a vu et vient vers moi, pour m’ouvrir le passage. J’avance doucement dans le pré, ma voiture fendant les hautes et denses herbes de ce printemps bien avancé. C’est un matin de mai comme les autres. Le ciel a été lavé par les averses nocturnes et, si les prés sont détrempés, le soleil brille déjà haut dans le ciel. Un âne et deux chevaux me regardent d’un air curieux alors que je m’arrête tout près de la jument.
Il y a là l’éleveur, Romain, un grand brun d’une quarantaine d’années, qui laisse quelques prés à son père pour y « élever » des juments tandis qu’il gère l’exploitation toute proche, avec ses 70 blondes d’Aquitaine. Le père en question s’appelle Robert, c’est un de ces hommes de la montagne, né dans un de ces hameaux isolés des Pyrénées, qui a été berger, puis qui a acheté ces basses terres, ne retournant dans la montagne que pour les estives. Un type, pourtant pas si âgé que ça, qui est resté quelque part dans la première moitié du vingtième siècle, complètement dépassé par un monde qui ne l’a pas attendu. Il y a aussi un jeune homme que j’ai déjà aperçu à quelques reprises, je ne connais pas son prénom. Le fils d’un voisin, qui donne parfois un coup de main à Robert pour attraper ses chevaux. Et puis il y a Mme Lathan, reconnaissable de loin à son impressionnante chevelure. Elle est accroupie près de la jument. Je me demande un instant ce qu’elle fait là, même si elle habite à côté, je ne l’imagine pas fréquenter Robert… Elle vient de loin, du nord, elle est arrivée avec ses chevaux et leur consacre sa retraite.
Le jeune homme tourne en rond autour de nous, il ose à peine regarder. Mme Lathan caresse doucement une ganache de la jument, et me lance un regard triste. Romain attend les instructions tandis que Robert regarde sa jument qui se tord de douleur. Je remarque la chaîne qu’elle porte autour du cou.
Je lui demande son nom, il hésite. « Je l’appelle Brune ». Sa grosse voix enrouée enrobe chaque mot d’une lenteur qui amène les gens à le prendre pour un imbécile. J’ai déjà ouvert mon coffre, posé ma boite d’obstétrique au sol. J’ai enfilé une paire de gants, et j’explore le vagin de la jument baie. Romain m’informe que c’est son troisième poulain, d’un étalon comtois cette fois. Le dernier était d’un percheron et était né sans difficulté. Tous s’inquiètent d’avoir choisi un étalon de race lourde pour une jument de selle, mais je les rassure : la taille du père n’a que très peu d’influence sur la taille du poulain à la naissance. Non, le souci est que le poulain ne se présente pas bien : je ne sens qu’un pied, enveloppé d’un placenta qui se décroche déjà, la tête n’est pas là, et l’autre antérieur est replié, loin derrière.
Je prépare une seringue d’analgésiques que j’injecte immédiatement dans la jugulaire de la jument, prenant la place de Mme Lathan à la tête de Brune.
« Il va falloir la relever, ces anti-douleur vont l’aider. Le poulain est mal placé, je vais devoir le remettre en position pour qu’il sorte. Il est mort. On travaille pour sauver la jument. »
Le jeune se décompose et s’éloigne. Il était venu assister à une naissance. Mme Lathan a un sourire triste : « alors il n’y aura pas de poulain. »
Il n’y a jamais de poulain quand j’interviens. C’est toujours trop tard. Contrairement aux veaux, ils ne supportent presque jamais ces naissances difficiles. C’est bien simple : en bientôt vingt ans de métier, je n’ai que deux poulains vivants à mon actif. Je ne veux pas compter les morts.
La maman n’a besoin que de quelques encouragements pour se lever. Je demande à Romain de mettre son licol à Brune, et je l’entends batailler avec son père qui ne comprend pas pourquoi il faudrait lui réenfiler ça alors qu’elle a une chaîne autour du cou. Mme Lathan s’en mêle en aidant Romain à ouvrir correctement le licol. Robert a l’air d’une poule devant un couteau.
« Mais elle a sa chaîne ! Insiste-t-il
- Nous allons lui remettre le licol, énonce la voix très posée de Mme Lathan.
- Mais elle a sa chaîne !
- M. Calers ! On n’attache pas une chaîne au cou d’un cheval, mettez-lui ce licol avant qu’elle se barre à l’autre bout du pré ! » J’ai parlé très fort, j’ai presque crié. Les mains dans le vagin de la jument, j’ai autre chose à faire que gérer ces archaïsmes. Robert grommelle mais capitule.
Il y a quelques années, chez une autre voisine, alors que je vaccinais leurs chevaux, nous discutions de Robert, de ses ânes et de ses juments. J’avais vaguement esquivé leurs remarques acerbes d’un « il est heu… gentil » de connivence, en insistant bien sur le sens de « gentil ». La mère et ses deux filles m’avaient répondu d’un ton péremptoire. « Non, il n’est pas gentil. Il est idiot, et il est méchant. » Je m’étais tu. Il y a des mondes qui ne sont pas faits pour se rencontrer. J’ai beaucoup de mal à détester cet homme qui, vu d’aujourd’hui, maltraite pourtant un peu ses animaux : il appartient au passé et n’en a absolument pas conscience, il ne sera bientôt plus là. Encore un monde qui disparaît, un monde où l’animal était un outil et rien de plus, où la question de sa souffrance ne se posait pas vraiment, où les hommes ne se ménageaient pas plus qu’il ne ménageaient leurs bêtes, où on n’avait de toute façon pas le luxe de se poser ces questions.
J’enfile une chasuble de vêlage, ce grand sac en plastique vert doté de manche qui va peut-être protéger mes vêtements du sang et de la merde, je remets des gants que je tartine de lubrifiant, et j’aventure mon bras droit dans le vagin de la jument. Je remonte le long de la patte jusqu’à l’épaule. La tête est complètement encapuchonnée, le bout du nez du poulain dirigée vers le nombril de sa mère. L’autre antérieur est complètement replié. Mes explorations déclenchent un effort de poussée immédiat, je retire vivement mon bras. Mme Lathan est venue d’elle-même tenir la queue de la jument qui me fouette le visage. Je la remercie et lui demande d’essayer d’empêcher les crins de venir avec mon bras dans le vagin, ils pourraient couper la muqueuse. J’enlève à nouveau mes gants et prépare une nouvelle seringue. Un tocolytique, qui réduira peut-être un peu les poussées de la jument, mais qui m’aidera surtout à manipuler le poulain en « paralysant » les muscles utérins. L’utérus sera plus souple, cela me donnera plus de marge de manœuvre car j’ai très peu de place pour redresser la position du bébé…
Cette fois, je me mets vraiment au travail. Je ne suis là que depuis un quart d’heure et le plus difficile commence. Le jeune homme s’est planqué sous des arbres, non loin. Devant mes yeux, il y a le bleu du ciel, le vert de l’herbe, et les Pyrénées au sommets encore enneigés. Et Brune, qui, de toute sa puissance, essaie de m’expulser de son vagin avec son poulain. Je cherche la meilleure prise, j’alterne entre le bras droit et le gauche, j’essaie les deux, elle pousse, je me retourne un peu, je passe la main derrière les oreilles du poulain, sous son menton, les doigts à plat ou le poing fermé, je tire, je pousse, je soulève et j’abaisse, je tords et rien ne vient. Sa tête est immense et l’espace si réduit entre le plafond utérin et le plancher du bassin. D’autant qu’il ne faut pas abîmer la matrice, une déchirure la condamnerait presque certainement à mort. Alors j’ahane et j’y retourne, j’entends vaguement Robert commenter à Mme Lathan : « vous avez vu jusqu’où il met le bras, on en voit plus son épaule, il est pourtant grand. »
Et puis cette fois là je ne suis pas assez rapide. Elle pousse si fort que je ne peux retenir mes cris de douleur tandis qu’elle broie mon avant-bras entre son bassin et son poulain. Je finis par pouvoir retirer mon bras droit. Personne ne pipe mot.
J’y retourne.
Je n’y arriverai pas de cette façon là. Il faut que je le repousse, que je relève son menton en faisant reculer ses oreilles vers l’arrière, pas vers le haut. Avec une seule main c’est impossible, alors j’y mets les deux bras, je n’ai que la place de bouger mes poignets, toute la force ou presque devra venir d’eux, je passe ma main gauche sous son menton - pourvu qu’elle ne réagisse pas - j’attrape les oreilles avec la main droite, et je tire, et je pousse, je bascule, une rotation du menton vers la gauche, je dois faire vite avant qu’elle ne pousse, j’ai profité de son épuisement après une contraction particulièrement violente. Je mets enfin la tête à sa place, droit vers la sortie, elle pousse de toute ses forces en le sentant là et s’effondre au sol, je me jette à genoux et refoule le poulain, je dois l’empêcher de l’enclaver, il reste un antérieur à déplier, il ne peut pas passer dans cette position, mais il peut tout bloquer.
Elle ne se relèvera pas, maintenant, elle veut le sortir, elle préfère être couchée pour cela. Elle pousse de toute ses forces contre les miennes, mais ma prise est meilleure. Les pieds et les genoux campés dans l’herbe, j’empêche le poulain d’avancer.
« Attrapez-moi l’aiguillon ! »
Le jeune homme a disparu. Mme Lathan semble désemparée. Curieux, l’âne s’est approché et m’observe attentivement. Les deux autres chevaux, tout aussi bruns que celle-ci, broutent derrière les arbres. Romain va dans mon coffre et saisit la « pile », puis la tend à Robert. L’aiguillon, c’est un outil qui envoie une décharge électrique quand on le presse contre la peau de l’animal. Tout véto s’en est pris un coup pendant ses études quand un abruti de quatrième année décidait de lui faire « une blague » dans les étables du service de bovine de l’école. Très con, mais très instructif : ça fait mal. Ça fait mal mais je n’ai pas le choix, j’essaie de guider Romain qui tient la longe de la jument, et Robert qui pique avec l’aiguillon. La jument sursaute mais ne se lève pas. Je l’encourage à repiquer, « plus loin de la colonne ! Sur la cuisse ! »
« Il faut la tirer devant ! » crie Robert. Il a raison, Robert. Je prends la pile, la jument est affolée, Robert aide Romain et de deux brèves décharges, nous relevons Brune. Je jette l’aiguillon et m’engouffre à nouveau dans son vagin, je repousse le poulain avant qu’elle ne se ressaisisse et pousse encore, ou qu’elle décide de se recoucher. On en peut pas manipuler un poulain dans une mère couchée. Je saisis l’antérieur et le déplie, ce sera bien plus facile que la tête, il ne me faut que deux essais pour amener le sabot à la vulve.
Cette fois Brune va pouvoir pousser.
La jument est campée, elle force et le poulain commence à sortir, mais elle est épuisée, alors je prends mes cordes de vêlage que je noue juste au-dessus des boulets du bébé. Robert reste à la tête de la jument, et avec Romain, je pèse de tout mon poids, vers l’arrière et vers le bas, vers l’arrière et vers le bas, vers l’arrière et vers le bas. Vers l’arrière, et vers le bas.
Vers le bas.
Vers le bas.
Nous sommes presque couchés au sol.
La cage thoracique passe, le bassin glisse à son tour, et le poulain mort choit, enveloppé par son placenta. Personne ne prononce un mot.
Je n’ai plus mes gants depuis longtemps, je me tartine les mains de bétadine gel, et je me retourne vers Brune. J’enfonce tout doucement mon bras droit dans son vagin, caresse la muqueuse utérine, je cherche les lacérations et les déchirures, je découvre un bout de placenta, non, deux bouts de placenta au fond de la corne gauche, je saisis l’extrémité libre du plus grand et commence doucement à le vriller, en tirant dessus avec lenteur et fermeté. D’un mouvement continu et régulier, pour ne surtout pas le déchirer. Une rétention placentaire chez une jument, ce sont les complications assurées. Au bout de trois minutes, je jette les fragments au sol. Je retourne explorer la muqueuse de la pulpe des doigts, toujours sans gants, pour déceler la moindre irrégularité. C’est terminé.
Il ne reste plus qu’à passer à la clinique chercher un antibiotique et un sérum antitétanique, car bien sûr Brune n’est pas vaccinée.
Elle devrait vivre.
Romain me remercie. Mme Lathan me félicite. Robert est affairé à nouer des cordes aux pattes du poulain mort. Le jeune homme ? Il a disparu. L’âne est reparti brouter.

jeudi 10 septembre 2020

Ce dont j'avais besoin

C’était la dernière chose dont j’avais besoin. Au volant de mon monospace, je regarde les platanes sans les voir, je file le long des routes, je file… la journée a été éprouvante. Une charge de travail normale, jusqu’à ce que mon associé se retrouve coincé avec des chiens de chasse à suturer et, moi, avec toutes nos consultations à gérer tout seul. La matinée avait été du même tonneau, cette fois c’était moi qui avait géré une urgence qui avait tout décalé. Une ASV en vacances, donc plus de travail, là aussi.
Et à 18h45, d’un air désolé, mon assistante avait passé la tête par la porte alors que je finissais une insémination artificielle : « Sylvain, il y a un vêlage au GAEC Cazeaux, une torsion, d’après l’ancien. »
A l’intérieur, je m’étais effondré. J’avais réussi à tenir jusque là en imaginant la quille à 19h00, le retour à la maison, le calme, pas d’astreinte, le repos le lendemain. J’avais souri, sans doute un peu crispé, je m’étais excusé auprès de la propriétaire de la chienne, qui n’avait plus besoin de moi, et j’étais parti, après un coup d’œil mécanique sur ma boîte de vêlage.
J’appréhendais d’autant plus ce vêlage que la nuit précédente, j’avais réussi à me faire une contracture d’enfer dans le dos et le cou. L’ibuprofène m’aidait à tenir, mais : réduire une torsion sur une de ces blondes de 600 à 700kg ? Sans finir de me fracasser le dos ?
Je file le long des routes, et, enfin, je monte le petit chemin qui permet d’accéder à la stabulation. C’est une grande exploitation, le GAEC Cazeaux. Familiale. Alors que j’arrive au carrefour entre les bâtiments, je vois l’ancien, avec sa casquette et son éternel bleu de travail, pointer du doigt la vieille étable et la petite stabulation qui y est adossée, à ma droite. J’évite le border débile qui essaie de manger mes pneus (et parfois mes mollets), et je gare ma voiture le long des barrières.
M. Cazeaux l’ancien s’approche derrière moi alors que je chausse mes bottes en surveillant le border d’un air mauvais. En enfilant ma chasuble de vêlage, je me déshabille, dans le même temps, de tout ce qui occupait mon esprit à la clinique. Le trajet et ses platanes, sans doute, m’y ont aidé. Je suis ici, et maintenant, devant la vieille stabulation, et il y a cette blonde, coincée entre deux barrières, qui me regarde paisiblement. Au sol, je vois les morceaux de scotch orange qui maintenaient le capteur de vêlage attaché à la queue de la vache. Sans doute l’invention qui a sauvé le plus de veaux ces trente dernières années, cette petite machine envoie une alerte à l’éleveur lorsque la mise-bas est imminente.
Je pose ma boîte de vêlage et le flacon de gel dans la paille, passe mes gants, les enduits de fluide visqueux. C’est un grand gabarit, cette blonde. Une vache à son deuxième vêlage, comme me l’apprend M. Cazeaux à qui je pose la question. J’avais craint une génisse, et donc une quasi-certitude de césarienne dans cet élevage. A tout prendre, si cette journée doit se finir sur de l’obstétrique, j’aime autant que ce soit sur un corps à corps plutôt que sur une chirurgie.
Il est 19h00 et le soleil descend doucement. J’admire le vallon, le ciel encore bleu, je profite de la température, idéale, et du parfum de la vache et de la paille. Des chatons jouent dans le matériel agricole désaffecté empilé sous une remise. La vulve de la vache ne me semble pas très dilatée, bien que les ligaments soient idéalement relâchés. Elle est parfaitement propre. Elle n’a fait aucun effort d’expulsion depuis que je suis arrivé. La main bien à plat, j’écarte les lèvres vulvaires et explore le vagin. Très sec. Elle n’a même pas expulsé un peu de liquide. Je laisse ma main suivre la courbure du vagin en enfonçant mon bras, et mon pouce suit la torsion. Anti-horaire, comme d’habitude. Un peu désemparé, je ne sens pas le col du tout.
« C’est bien une torsion. Un demi-tour je suppose. Je ne trouve pas le col, précisé-je.
- Une torsion, je m’en doutais, de toute façon, cette vache, elle aurait du le vêler toute seule. »
En attrapant d’un geste machinal la visière de sa casquette, l’ancien a choisi ses mots, il est prudent : comme toujours. Mais je sais très bien que s’il a dit que c’était une torsion, c’est que ce serait une torsion.
De façon plus vigoureuse, je palpe le cul-de-sac vaginal. Où se cache ce foutu col ? Il n’est sans doute presque pas ouvert, et je commence à craindre à nouveau la césarienne. Si je ne peux pas passer le col, je ne pourrai pas réduire la torsion. Et puis, à force de fouiller – dans l’indifférence la plus totale de la vache qui ne me gratifie même pas d’un effort de poussée – je finis par passer. Ma main gantée s’égare dans le bouchon muqueux puis le gel amniotique. Je ressors mon bras droit, contemple les glaires vaguement hémorragique, puis explore avec ma main gauche. Pas mieux. J’y retourne avec la droite. Au bout du chemin, je vois la voiture de Séverine Cazeaux qui se gare. Cazeaux la jeune, en short et en t-shirt, avec ses bottes courtes et les jambes maculées de bouse : elle n’a pas 25 ans et elle fait déjà l’essentiel du boulot dans cette exploitation. Aujourd’hui, c’est elle, l’éleveuse. Son père préfère les tracteurs.
Le border débile la suit comme son ombre.
J’ai repassé le col et j’explore, je m’enfonce, l’angle de ma mâchoire se colle contre l’anus de la vache tandis que son vagin engloutit mon épaule. Pourvu qu’il ne lui prenne pas l’envie de pousser et de remplir mon col de merde.
« Alors ? s’enquiert-elle ?
- C’est une torsion, lui répond son grand-père.
- Tu l’avais dit !
- Je n’y comprenais rien quand je mettais la main !
- Quand vous n’y comprenez rien, c’est que c’est une torsion, vous le savez très bien, souris-je.
- C’est vrai, me répond l’ancien avec un sourire en coin. C’est vrai. Et je n’ai pas votre longueur de bras ! »
Oui, je suis grand, et c’est ce qui va sauver le corps à corps que j’espère. Le veau est extrêmement profond, il est complètement à l’envers, sa tête posée en bas du ventre, au niveau du pis. Si j’étais un peu plus petit, je ne pourrais que me résigner à la césarienne, dans cette configuration. Et malgré ma taille, je vais avoir besoin qu’elle m’aide : le veau est trop loin. Alors je ressors mon bras de la vache, et je place mes deux avant-bras dans son vagin. Puis j’écarte. La réaction est immédiate : elle pousse, projetant un flot de bouse. J’inspire un grand coup : je suis à ma place, ici, dans le calme de cette stabulation, avec le grand-père et la petite-fille. Les deux bottes calées dans la paille, les bras dans ce vagin, avec ces chatons qui jouent et les autres vaches qui regardent, curieuses ou inquiètes, en cette parfaite soirée de fin d’été.
Plusieurs fois, je répète le mouvement. A chaque fois, elle pousse, elle expulse même un peu de liquide. Alors je retourne dans ses profondeurs, et, satisfait, pose enfin la main sur l’oreille et le cou du veau. Cette fois, je vais avoir de quoi pousser. Je tente une première fois : mon effort est vain. Je change de bras. Peut-être que j’aurai plus de force avec le gauche, en me servant de mon dos ? Je dois pousser dans le sens horaire, un demi-tour, pour réduire la torsion. Le veau doit peser une cinquantaine de kg, il doit y avoir autant de liquide là-dedans. Je recommence avec le bras droit. Mon poignet ne tiendra pas la force que j’applique, je sens la douleur venir. Alors je ferme le poing et je m’enfonce encore un peu plus. M’appuie sur l’angle de sa mâchoire. Change de bras à nouveau. La vache se dandine inconfortablement. Le veau n’a pas encore bougé mais je sens que je tiens le bon bout. Je remets mon bras droit, cette fois je sens comment forcer. J’entame une longue, très longue poussée, poing serré, pour remonter la tête du veau à sa place. Tout en puissance et en lenteur, ça va venir, je veux que ça vienne, je ne veux pas opérer. Alors je pousse et j’oublie l’ancien et la jeune, les chatons et la vache, je force, elle force aussi, maintenant, et ça peut m’aider, et se tortille et se dandine, le mouvement commence, cette lente bascule : l’utérus tourne. La chaussette vrillée se détord et la tête du veau est désormais au zénith.
Je recommence à bavarder avec les Cazeaux, la suite n’est plus qu’une question de patience. Même si la vulve est peu dilatée et le col, pas du tout, je sais qu’elle va très vite se préparer si je l’aide. Tout en douceur, je déroule les membres antérieurs du veau dans le vagin, et je stimule les poussées de la vache en écartant les avant-bras. Séverine Cazeaux s’étonne du temps que prend le vêlage. Il ne s’est pourtant pas passé 15 minutes. Son grand-père rigole.
« Tout va pourtant très vite, dis-je. Ce n’est pas une course de vitesse, un vêlage. Il a bien le temps de sortir, celui-là. Je pourrais même m’en aller, en fait : elle n’a plus besoin de moi.
- Ah non, hein, vous ne partez pas ! Boudu, si mon père était là, il serait fou de vous voir comme ça, à ne rien faire derrière elle, à attendre !
- C’est ce qui est le plus difficile, en médecine, de ne rien faire. »
Je souris mais je suis très sérieux. Elle a raison. Son père trépignerait, il aurait peur que le veau meurt, il veut de l’action, même s’il déteste le sang et les chirurgies. Rien de pire, pour lui, que d’être spectateur.
Il arrive, d’ailleurs, son père, je vois sa voiture sur la route, loin, là-bas entre les platanes, au fond du vallon.
Moi, je masse le col, je maintiens les antérieurs dans le passage, j’essaie de garder la tête dans l’axe. Quand sa mère pousse, elle ne peut passer le col, pas encore assez dilaté, et part sur le côté. Alors, je retourne la chercher. Mes épaules sont couvertes de bouse, mais je ne crois pas en avoir dans le cou ou sous la chasuble.
Petit à petit, le col s’efface. Le veau est gros, mais il passera sans difficulté le bassin de sa mère. La jeune rigole : « mon père arrive, je vais mettre le palan en place, sinon il ne va pas comprendre.
- OK, je vais prendre un air affairé ! »
Il arrive et il voit que nous sourions. Devine-t-il que nous sommes en train de le chambrer ?
« Aaah, M. Balteau, alors, ce veau ?
- Il arrive, il arrive ! »
Je ris.
Je ris et j’amène les onglons à l’orée de la vulve. De la nature, comme disent certains. Je vérifie : la tête a passé le col, mais il serait ambitieux de tirer tout de suite. Laissons-la se dilater encore un peu. Juste cinq minutes. Quelle heure peut-il être ? J’ai perdu le compte.
Elle me passe les cordes de vêlage, je les place soigneusement sur les pattes du veau. Ma prise est meilleure, je tire un peu.
J’annonce : « Si vous ne voulez pas avoir mis ce palan pour rien, il va falloir se dépêcher de tirer ou je le sors tout seul avec sa mère ! »
Alors elle attache les cordes au crochet, et tire sur le palan. Le veau vient, doucement, je n’entends aucun bruit de déchirure dans le vagin, il avance, avec une lente fluidité, et je le réceptionne pour amortir sa chute. Immédiatement, il secoue la tête et la relève.
Dans dix minutes, il sera debout.
Il est 19h45.
Ça va drôlement vite, un vêlage.
Et c’était exactement ce dont j’avais besoin pour finir cette journée, mais... je ne le savais pas.

P'tite blonde

jeudi 2 avril 2020

Solidarité

Ça a commencé à l’échelle de notre équipe. Dès le vendredi 13, renvoyer notre ASV vulnérable à la maison avec nos quelques masques FFP2 hérités de l’époque de la grippe aviaire. Créer un groupe whatsapp avec vétos et ASV pour échanger pendant le week-end, pour imaginer à quoi allait ressembler la suite. Proposer des solutions pratiques immédiates, anticiper ce que nous maintiendrions et ce que nous annulerions. Imaginer comment nous adapter, comment communiquer, et garder le contact avec les confinés.
Ça a continué à l’échelle du village. Appeler un des médecin pour lui proposer notre stock de masques, blouses et surblouses, en faire l’inventaire, en garder quelques uns pour nous, et mettre le reste en cartons. Livraison dimanche soir à la maison médicale et à l’EHPAD.
Ça s’est poursuivi à l’échelle de notre « région », la moitié du département, via le groupe de discussion de notre GIE. Questions et réponses entre vétérinaires, voir comment chacune et chacun prenait la crise à venir et se préparait à ce qui allait venir. Que faire des prophylaxies, comment comprendre et recourir au chômage partiel, qui mettre en arrêt de travail et comment ? Comment naviguer entre les injonctions contradictoires du gouvernement ? Et s’appuyer sur les consignes claires de l’Ordre, même si certaines ne nous plaisaient pas. J’ai apprécié à sa juste valeur l’unanimité sur le sérieux de la situation, l’application générale de mesures difficiles pour nos cliniques, nos salariés, nos trésoreries. Nous savons ce que donne une épizootie mal contrôlée. Nous avons malheureusement l’habitude de ramasser les cadavres et de voir pleurer les éleveurs… Nous ne pouvons pas faire comme si nous ne savions pas.
Mais la chaîne ne s’est pas arrêtée là. Sur Twitter, j’ai vu les photos et les messages des écoles vétérinaires, des confrères et consœurs livrant leur matériel aux hôpitaux et aux EHPAD. J’ai vu mes confrères et consœurs s’engager massivement dans la réserve sanitaire. J’ai vu aussi des particuliers déposer des masques dans les maisons de santé ou les donner aux caissières des supermarchés.
J’ai surtout lu les messages bouleversants des aides-soignantes, des infirmières, des médecins réorganisant leur vie pour faire face, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, malgré l’impréparation, malgré les circonlocutions gouvernementales, malgré aussi la cacophonie invraisemblable provoquée par des chercheurs plus intéressés par leur propre gloire et leurs intuitions que par l’éthique médicale.
Au lieu des mesquineries de masques ou de caducées volés, des crasses faiblesses de l’humanité terrifiée, j’ai préféré regarder cette solidarité évidente, celle des soignants qui en reviennent aux fondamentaux : être là pour soulager, pour soigner, ou pour accompagner les derniers instants de ceux qui ne pourront être sauvés. Parce que finalement, c’est peut-être ça, la vocation. Ce qui reste quand on doit oublier le reste. Le fondamental, l’évidence. Nous soignons, et si nous ne pouvons pas soigner, nous pouvons certainement aider ceux qui nous soignent.
Je suis fier de ma profession. De mon Ordre. Mais aussi de ceux qui se mettent en danger pour faire fonctionner notre société, et bien sûr de ceux qui se mettent en danger pour nous soigner. Et, bien qu’elle me fasse si souvent désespérer, fier de l’humanité. Il suffit de savoir quoi regarder.

Ce billet a été écrit pour La Semaine Vétérinaire numéros 1849 et 1850 des 10 et 17 avril 2020

mardi 14 janvier 2020

Repriser les chaussettes

Le bras dans la vache, l’aiguille dans la main, je regarde, devant elle, l’ancienne porte qui menait de l’étable à la maison. Les trois marches que l’on retrouve toujours, parce que la chaleur monte, et qu’on voulait, je suppose, que la saleté reste en bas ? Elles sont toutes construites sur le même plan, ces vieilles étables, celles que l’on nomme les « étables neuves » : un large couloir central, et, symétriquement, une rigole sous le cul des vaches, avec un extracteur à fumier la plupart du temps, un quai sur lequel se tiennent les bêtes, trop court aujourd’hui pour le gabarit des bovins du 21ème siècle, une série de barres horizontales où l’on attache les chaînes et où se trouvent les abreuvoirs, et, derrière, une mangeoire et un passage étroit pour distribuer la nourriture en passant le long du mur. On entre à un bout de l’étable, par une double porte de la largeur du couloir central. Au-dessus des vaches, à un tiers de la distance entre la rigole et la mangeoire, de vieux tuyaux qui servaient, autrefois, à brancher les griffes de traite. Ici, on ne fait plus de lait depuis des décennies.
Le plafond n’est pas très haut. Entre les poutres dont on devine avec peine la blancheur originelle, des nids d’hirondelles, des toiles d’araignées qui semblent n’attraper que de la poussière et de la paille. Au-dessus, un grenier à foin délaissé depuis longtemps, car les boules rondes de 300kg ou plus ont remplacé les anciennes bottes pick-up que l’on faisait tomber par une trappe. Je la devine encore, bouchée par un mauvais contreplaqué. Le paradis des bestioles : les chauve-souris cachées entre les chevrons et les tuiles, avec quelques nids de guêpes, la chouette effraie planquée dans un vieux trou du mur. Sous elles, le grenier, les souris et les rats qui se faufilent entre le vélo des enfants devenus grands-parents, l’ancienne machine à laver et les bottes de paille oubliées. Les chats qui guettent, puis abandonnent pour aller chasser la croquette. Le plancher et sa vrillette. Dessous, les hirondelles qui, pour le moment, se réchauffent quelque part en Afrique. Les araignées. Et puis les poules, qui grimpent partout sur les passerelles et les pondoirs accrochés aux murs. Les quelques vaches. Ces trois canards qui se dorent au soleil en nous regardant travailler, nous, les humains. Et derrière eux, dans l’axe de la porte de l’étable : les Pyrénées immaculées.
Il y a moi, avec ma chasuble de vêlage en plastique vert.
Il y a l’éleveuse, Mme Hers, qui prendra sa retraite d’ici peu.
Il y a son mari, qui donne un coup de main quand il est à la maison, mais qui travaille pour une association collectant le patrimoine immatériel régional. Le patrimoine immatériel : notre histoire, en somme. La leur. Collecter : écouter, noter, transmettre. C’est notre conversation qui, sans doute, me rend si mélancolique et observateur. Elle va vendre ses vaches, elle n’en gardera qu’une ou deux, pour le plaisir et pour les ennuis. Une ferme de plus qui s’éteint, une « étable neuve », construite sur l’emplacement de « l’étable à l’ancienne », celle qui l’a précédée, celle pour laquelle la porte communiquant avec la maison avait été construite, avec ses trois marches.
Celle que je suis en train de recoudre s’en ira avec les autres. Elle ne vêlera plus jamais. C’était pourtant la première fois. A nos pieds, il y a son veau : mort. J’étais parti dès l’appel de Mme Hers, et arrivé en dix minutes à peine. Le placenta pendait par sa vulve. Dans son vagin, un cul, et juste un cul. Et un bout de queue : un siège, un veau qui vient par l’arrière mais pas avec les membres postérieurs en premier. Ça ne pouvait pas passer, et pourtant, elle l’avait poussé, elle l’avait enclavé. Il était sans doute déjà mort quand j’ai commencé à travailler, mais je n’avais rien dit. Pourquoi tuer l’espoir ? J’adorerais avoir tort. J’avais repoussé le veau vers l’avant, doucement mais fermement, pour pouvoir passer ma main en dessous et chercher les onglons de l’un de ses postérieurs. Éviter le cordon ombilical qui se promène quelque part dans ce flou de membranes. Tirer sur le jarret, la seule prise évidente, faire glisser la main le long du canon pour tenter d’envelopper les sabots et les ramener vers la sortie sans accrocher son cordon, sans planter la pointe du jarret dans la paroi utérine, au risque de la percer. Une fois, dix fois. C’est un casse-tête et un casse-bras, un jeu de mécanique, de force contrôlée et de géométrie, où je grimace de douleur à chaque fois que la vache pousse, ruine mes efforts et broie mon avant-bras entre son bassin et son veau. C’est chaud, c’est tiède, c’est visqueux et gluant, cela sent le sang et l’amnios, c’est doux et c’est violent. Elle pousse, je tire, je tords, je vrille, elle souffre, et moi aussi, un peu.
Je sens les tendons tirer dans mes avant-bras, j’aurai mal demain, j’ai déjà mal maintenant, mais je ne pouvais tout simplement pas arrêter. Je me concentrais sur les trois marches de l’étable, devant moi, devant la vache, sur l’ancienne porte qui menait à la maison, sur le visage de Mme Hers qui se demandait s’il serait vivant. J’insultais le coq gueulant dans l’étable à nous vriller les tympans, tout en souriant amèrement, en me rappelant que tout cela était appelé à disparaître.
Il m’avait fallu une bonne quinzaine de minutes pour réussir, enfin, à ramener le membre postérieur du veau dans le vagin de sa mère. Elle, bravasse, se tortillait à peine entre deux efforts d’expulsion, sans un seul geste violent. Sa patronne lui grattait le dos et la tête en essayant de ne pas penser au veau. Son mari me regardait, incertain, tenant la corde qui tenait la vache, prêt à tout lâcher si elle tombait. J’avais ramené un membre, il ne me restait plus qu’à aller chercher le second. Mais quand j’avais enfoncé mon bras jusqu’à l’épaule, elle s’était effondrée. Nous l’avions relevée rapidement, j’avais remis mes mains dans son vagin, et j’avais constaté ce que je craignais : une monstrueuse déchirure de l’utérus, à cause de la pression due à sa chute et de la position du veau. Ma main ne palpait plus une muqueuse utérine et des cotylédons, elle se promenait désormais entre un rein et la panse. L’utérus, lui, pendait quelque part dans le ventre. J’avais, du coup, saisi sans peine le deuxième membre, et l’avais ramené à la sortie. J’avais attaché les deux pattes à une corde pour une extraction finale assez facile. Mort, bien sûr. Et puis, dans un silence éloquent, nous avions relevé la mère.
Avec le cadavre de son veau étendu derrière mes talons, j’avais estimé les dégâts. Un utérus de vache, c’est, en gros, une chaussette. Le trou par lequel vous glissez votre pied, c’est la vulve. Derrière, il y a le vagin. Entre le vagin et l’utérus, le col. Un simple anneau presque complètement effacé lorsque la vache vêle, mais un sas bien fermé pendant la gestation. Derrière le col, l’utérus, un gros tube qui devient assez vite bifide, mais peu importe. Là, l’utérus s’était déchiré sur le périmètre derrière le col. La seule partie qui tenait encore, c’était un petit fragment de dix centimètres de large à peine, au plancher. De la base du cercle à gauche, en suivant l’arc parfait du col, jusqu’à la base du cercle à droite : plus rien. Heureusement, à cet endroit là, les énormes artères qui irriguent l’utérus s’échappent déjà dans les ligaments larges et ne risquent pas de se déchirer.
Devant ce constat, deux choix : l’euthanasie, inacceptable pour elle, pour eux, pour moi. L’autre étant de suturer au col l’utérus qui pend dans le ventre. Repriser une chaussette géante à bout de bras (la longueur du vagin, c’est en gros celle de mes avant-bras et de mes mains), d’une seule main, sans rien voir, sans piquer d’autre organe, dans un animal qui bouge mais pas trop, en ayant déjà mal aux tendons à cause du vêlage. Et avec ce putain de coq qui gueule toutes les cinq minutes avec l'arrogance d'un homme politique qui vient d'être élu à la présidence de la République.
Au moins, j’aurai les mains au chaud.
Alors j’ai recousu. J’ai choisi une aiguille courbe à pointe et section ronde pour ne pas risque de couper l’utérus en le perçant, d’environ 7cm de diamètre de courbure. Un gros fil résorbable, tressé, pour sa solidité et sa faible mémoire de forme. J’ai posé mon premier nœud en bas à gauche du 7/8 de cercle utérin à suturer, en piquant depuis l’intérieur de l’utérus vers l’extérieur, en traversant toute l’épaisseur, puis j’ai percé la base du col de l’extérieur vers l’intérieur. J’ai amené les deux extrémités du fil à la vulve, et j’ai fait glisser mon nœud jusqu’à le serrer en place. Et puis ensuite, avec mon très long fil, j’ai répété le mouvement : percer l’utérus de l’intérieur vers l’extérieur, la base du col de l’extérieur vers l’intérieur, serrer, et deux ou trois centimètres plus loin, recommencer. Avec le fil qui s’échappe du chas, avec mon surjet qui se desserre et que je resserre au fur et à mesure, avec les membranes du col qui me font perdre mes repères, avec le ligament large que, parfois, du bout du doigt, je confonds avec la séreuse. Avec cette aiguille dont le talon me blesse la main à chaque fois que je force pour percer le col, trop résistant. Avec la vache qui pousse de temps en temps, qui me fait perdre mon aiguille, heureusement plantée dans les muqueuses, qui me fait perdre mon fil, qui me fait perdre le col, qui me fait perdre l’utérus. Avec la bouse qui parfois me coule sur les coudes dans ces efforts. Avec ce salopard de coq qui ne mérite même pas la bouteille de vin avec laquelle je vais le faire mijoter s’il continue à gueuler (notez que le mari de Mme Hers l’a jeté dehors à coups de fourches et de jurons, mais que dix minutes plus tard, il est revenu, indigné, pousser un cocorico en se cachant entre les pieds d’une autre vache).
J’ai recousu et je me suis concentré sur la porte et sur les trois marches, sur les poutres et leurs araignées, sur les nids d’hirondelle encore inhabités, sur les souris au-dessus du plancher, sur la chouette dans son trou et sur les chauve-souris sous les tuiles. Sur cette étable neuve avec ses tuyaux de traite désaffectés depuis trente ans, sur la muqueuse et sur le col, sur la solidité du fil et le serrage du surjet, mais surtout pas sur ma main droite coupée, percée, sur mes doigts ankylosés ou sur le cadavre du veau à mes pieds.
Nous avons discuté, des femmes qui délivraient les sorts pour que les vaches soient fertiles, comme la grand-mère de Mme Arize, c’était la dernière; sur les méthodes d’avant pour que la vache adopte son fruit : prendre un chien noir et le jeter en travers du veau, mettre le bras dans le corps de la vache et en tirer tout ce que vous trouverez dedans, en frotter le nourri et le museau de la vache, prendre deux poignées de sel et les mettre dans le corps de la vache par la nature, lui donner son petit et elle l’aimera. Ne me demandez pas pourquoi.
J’ai percé et repercé, tiré, vérifié, exploré, jusqu’à compter les derniers passages : plus que trois, plus que deux, le dernier, et nouer, à nouveau, avec les deux bras cette fois, abandonner parce qu’elle pousse, et recommencer, d’une main. J’ai serré, bien serré. J’ai revérifié, surtout les extrémités du surjets. J’ai refait deux points en U, par sécurité. C’est un excellent surjet. C’est un très médiocre surjet. Ce n’est pas comme ça qu’on recoud un utérus. Normalement, pour une césarienne, on fait deux sutures : une simple, interne, assez semblable à celle que je viens de réaliser, puis une seconde, qui ne traverse que les couches superficielles et enfouit la première, pour ne laisser qu’une surface bien lisse du côté abdominal. C’est comme ça qu’on fait mais c’est impossible dans cette configuration, pour ce chantier que je n’ai pas appris à l’école parce qu’il faut être un peu con pour se lancer dedans.
Je suis un peu con.
Pénicilline, anti-inflammatoires, une ordonnance, et surtout, de l’espoir. C’est la quatrième fois que je tente ça.
Les trois premières ont survécu.

Merci à
Dr Animula @Animula_tenera
Maryvonne Rippert @pibole
Eris @Eris_Lepoil

jeudi 2 janvier 2020

La poule

Silencieuse, elle m’attendait à côté de la porte de l’étable. La soixantaine indéfinissable, avec ses boucles grises, son tablier en imprimé bleu à fleurs délavées et son nez perpétuellement froncé. Je m’étais toujours demandé la signification de cette mimique, ce sourire, ce froncement, ces yeux serrés. Était-ce sa façon de regarder au-dessus de lunettes inadaptées ?
Son mari se dandinait d’un pied sur l’autre. Sec, brun, silencieux. Le regard baissé. Il était de ces gens qui ne demandent jamais rien et sont gênés lorsque quelqu’un fait quelque chose pour eux, fusse-t-il le vétérinaire appelé par leur fils pour une vache ayant avorté.
J’étais sorti de l’étable, un sourire sur les lèvres. Je savourais le bâtiment ancien, la voûte de pierres, l’extracteur, les trois veaux gourmands dans leur parc de palettes et de bottes de paille, les volailles qui grattaient la terre battue, cette ferme et ces habitants d’une époque révolue.
Dans ses bras, elle tenait une poule. Je l’avais ignorée lors de mon premier aller-retour entre le coffre de ma voiture et la vieille étable, lorsque j’étais allé chercher un antibiotique. Cette fois, en ressortant, je lui avais demandé : « Alors, cette poule, que lui arrive-t-il ? »
Elle la gardait contre elle comme on porte un chat ou un bébé. Ils vendaient des œufs, du lait et des légumes sur le marché : je savais bien que chez eux, les poules avaient gardé leur place de pondeuses. Pas le genre de bête qu’on soignait, encore moins pour lesquelles on embêtait le vétérinaire.
« Elle maigrit, elle n’a qu’un an mais je vois bien qu’elle va mourir un jour ou l’autre. Pourtant elle mange, elle se promène, elle gratte. Et puis il y en a aussi des belles qui meurent. Je les trouve mortes, comme ça. »
Un patient est un patient. J’avais demandé si elles étaient vermifugées. Elle avait répondu par la négative. J’avais demandé si elles pondaient bien, vers quel âge elles mouraient, et je me demandais déjà si les « maigres » et les « belles » mouraient vraiment pour les mêmes raisons. Elle, avec sa crête trop palote, complètement flapie, son bréchet saillant et, malgré tout, ses mouvements vifs et précis, ne m’inspirait pas grand-chose. De plus, je n’avais pas le temps. En ce lendemain de jour férié, les consultations m’attendaient à la clinique où le planning dégueulait déjà une atroce litanie de sang et de larmes mêlées.
Cette visite devait être ma bouffée d’oxygène.
« Je vous l’emmène, je l’autopsierai tout à l’heure. A mon avis il y a des parasites, mais il doit y avoir autre chose, ce n’est pas logique. »
Nous l’avions glissé dans une boîte à chat, et j’étais reparti avec la poule sur mon siège passager.

La journée n’avait pas failli à ses promesses. J’écoutais mes collègues rire, souvent trop fort, dans cette course insensée. On souhaitait une bonne année, même si on avait envie d’aller s’enterrer. The show must go on. Aujourd’hui, nous n’avions pas le temps de pleurer nos morts. Même si chacun d’entre nous avait pris le temps qu’il fallait avec ceux qui partaient, dans l’intimité de ces salles de consultations où s’éteignent les cœurs, même si chacun d’entre nous avait écouté, avait accompagné, en essayant de ne rien laisser paraître, parce qu’il faut se blinder. Parce qu’aujourd’hui, nous étions trop peu nombreux pour nous autoriser à craquer. Même si lorsque nous fermions les yeux, nous voyions le sang, nous voyions les larmes. Et moi j’arpentais la clinique, inlassablement, de la salle de consultation à celle d’échographie, du chat accidenté au gros toutou à vacciner, de l’accueil au chenil, de la chatterie au laboratoire. Examiner, écouter, réfléchir, conseiller. Soigner.

Ou euthanasier.

J’arpentais et à chaque fois que je passais dans le couloir, j’entendais la poule caqueter. Je savais que je l’avais emmenée pour l’autopsier, pour poser le diagnostic qui soignerait le reste de la basse-cour, et je me demandais à quoi cela rimait. Alors, à 19h, alors que les choses s’étaient enfin calmées, j’avais ouvert son panier, j’avais ramassé une fiente. Elle m’avait regardé, maigre à faire peur peut-être, mais fière comme seule peut l’être une poule sur son tas de fumier. Et j’avais mis sa fiente à décanter. J’avais trouvé les œufs des parasites, bien trop nombreux. Je ne voyais cependant pas trop en quoi cela pouvait tuer celles qui n’avaient pas maigri, mais je ne voyais pas non plus quel serait l’intérêt, ce soir, de tuer celle-là et de l’autopsier.

Alors j’avais appelé le fils, et j’étais repassé à la ferme avec un vermifuge et la poule dans son panier. Il avait sobrement commenté, avec un sourire sincère : « alors, elle n’y est pas passée ».

Non, elle n’y est pas passée, nous allons commencer par la vermifuger, et, sans doute, elle ne sera pas sauvée, parce qu’il est probablement trop tard pour elle. Mais lorsque l’une des « belles » mourra, il sera toujours temps de l’autopsier. Quant à celle-là, qu’elle retourne fièrement trôner sur son tas de fumier.

vendredi 15 novembre 2019

Lettre pour monsieur Ourbise

Cette lettre a été écrite et envoyée une dizaine de jours environ après l’euthanasie d’Ozone.

Chers madame et monsieur Ourbise,
Voici une petite lettre qui vous surprendra peut-être, mais j’avais envie de vous écrire, n’ayant pas eu la possibilité de vous parler vraiment lorsque nous nous sommes croisés à l’accueil, à la clinique.
Je tenais tout d’abord à vous dire à quel point je suis désolé par la mort d’Ozone. J’ai espéré pouvoir le sauver, me raccrochant aux éléments les meilleurs dans ses analyses, à cet espoir qu’ils offraient, sans insister assez sur les risques qu’il courait malgré tout. J’ai espéré que sa néphrite pourrait être contrôlée par les antibiotiques, que ses reins auraient assez de réserve pour repartir.
J’avais tort.
Je suis navré pour Ozone, et pour le faux espoir que cela vous a donné, surtout avec ce petit mieux qu’il a montré pendant les 24 premières heures, quand la perfusion l’a aidé.
Je suis navré aussi que vous ayez eu l’impression que ma collègue, la Dr Lucie Hers, se soit occupée de votre compagnon « à la va-vite ». J’avais passé la soirée de la mort d’Ozone avec elle et notre consœur Aurélie Tolzac pour chercher des solutions. Elle était désolée d’avoir pu donner ce sentiment. Je sais son implication et l’attention qu’elle consacre aux animaux que nous soignons, y compris et surtout dans ces moments difficiles.
Je suis complètement à votre disposition si vous souhaitez reparler de tout cela.
Très sincèrement,
Dr Sylvain Balteau

Les euthanasie sont des moments très compliqués, et la colère de M. Ourbise qui a appelé quelques jours après la mort d’Ozone pour dire que son euthanasie avait été bâclée, alors qu’elle s’était déroulée dans des conditions idéales, pouvait sans difficulté être expliquée par la violence de cette perte. J'avais débuté la prise en charge d'Ozone mais je ne pouvais être là lorsque la décision d'euthanasie a été prise (ce que je n'avais pas précisé à M. Ourbise, si ma mémoire est bonne, décuplant probablement son désarroi). Ma collègue Lucie avait été blessée par ses mots, d’autant qu’elle avait fait très attention à ce que tout se passe « pour le mieux ».
M. Ourbise a rappelé un mois environ après avoir reçu cette lettre pour présenter ses excuses à ma consœur, expliquant à quel point la mort de son chien avait été difficile, à quel point il avait voulu croire à ses chances, et à quel point il lui manquait.

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jeudi 29 août 2019

Un jour de repos

J’ai mal au crâne. Un genre de coton autour des yeux. Probablement une petite insolation. Allongé dans mon lit, j’erre sur les réseaux sociaux. Nous sommes samedi, il est 22h, mon astreinte a démarré depuis 3 heures, à la fermeture de la clinique. Jusque là, tout va bien. A peine deux appels, gérés sans difficulté au téléphone. Aujourd’hui, je ne travaillais pas. Pas vraiment. J’étais d’astreinte la nuit précédente, comme les trois d’avant et les douze prochaines (les vacances des autres, c’est atroce). Hier, il y a bien eu cet appel lunaire vers 23h, d’un homme qui avait trouvé un chat « avec de drôles de convulsions, et qui hurle bizarrement, au milieu de la rue, mais ce n’est pas le mien, non, je ne peux pas vous l’amener il a l’air agressif, vous pourriez venir ? Nous sommes dans la rue qui monte ? »
Je m’étais donc lancé dans cette improbable expédition, armé d’une boîte à chats, d’une serviette éponge et d’une paire de gants en cuir. J’avais descendu à pied la rue qui monte, il y avait 4 ou 5 personnes qui riaient et discutaient fort dans la lumière des phares. Leur voiture barrait le bas de la rue. Un peu plus haut, dans le caniveau, il y avait le chat. Manifestement accidenté, du sang autour de lui, conscient, très algique, très stressé, peu agressif mais dangereux par peur, je lui avais posé la cage devant le nez, il s’était jeté dedans, couvert de merde et de sang, en me crachant dessus. Pour attraper un chat terrorisé, incapable de s’enfuir, l’astuce, c’est de lui offrir un refuge. J’avais fait forte impression sur ces voisins qui m’avaient appelé, en tout cas. Ils avaient bien une idée du propriétaire, mais il n’était pas là. On verrait le lendemain.
J’avais pris congé rapidement, j’étais rentré à la clinique, j’avais ouvert la boîte à chat dans une de nos cages. Le chat était tellement stressé que je pouvais le manipuler. Pas anesthésiable, mais de toute façon, il n’était pas temps de pousser le diagnostic. D’abord, gérer la douleur. J’avais réussi à placer toutes mes injections, il était tellement mort de trouille qu’il ne pensait pas à mes aiguilles lorsque je lui cachais la tête sous la serviette. J’avais tout noté sur une feuille scotchée à l’écran de l’ordinateur de l’accueil (fiche informatique 2019, modèle minuit). On verrait le lendemain.
Aujourd’hui, quoi.
Aujourd’hui, je ne travaillais pas. Enfin, juste en seconde ligne. Ma collègue gérait la clinique, en tout cas la canine, j’interviendrais seulement en cas d’urgence ou de visite sur des bovins ou équins. En cette saison, peu de risque. Certes, il y avait la chasse, mais j’espérais que la chaleur prévue la ferait cesser rapidement.
A 9h30, je restais seul à la maison avec mes enfants. A 9h45, je leur suggérais de s’habiller, au cas où on m’appellerait : il faudrait partir vite. A 10h, le téléphone sonnait : 5 chiens de chasse, et le planning standard déjà saturé. C’était pour moi !
J’arrivai en même temps que les chiens de chasse à la clinique. J’y abandonnai mes filles à leur sort, laissant un message à ma moitié pour qu’elle sache où les retrouver. Les adultes seraient trop occupés pour regarder : je ne savais quelles aventures elles sauraient inventer.
Le premier chien de chasse avait une plaie à la tête qui saignait beaucoup, et comme il s’était joyeusement ébroué en montant sur la table, il nous avait constellé de taches rouges, tout comme le sol, les murs et les meubles. Je n’ai pas vérifié le plafond. Il s’était ensuite débattu en entendant le bruit de la tondeuse, en rajoutant donc une couche, j’avais fini par abandonner et poser le cathéter au milieu des poils. Il fallu l’anesthésier pour que cesse la constellation hémorragique. Ma blouse et mon visage étaient couverts de taches de sang. Le chasseur aussi. Plusieurs fois au cours de la première heure de suture, j’ai vu mes princesses passer la tête par l’une des portes de la salle de chirurgie. Je les ai invitées à rester pour regarder si elles le souhaitaient, elles sont reparties sans mot dire. Il y a quelques années, l’aînée assistait à ces séances de couture, de pneumothorax, de ventres ouverts et de membres démontés dans les bras des chasseurs. Elle avait six mois. Aujourd’hui, elle ne reste pas. Mais je sais que tout à l’heure, elle me demandera : « est-ce que tu les as sauvés, ceux-là ? ».
Aujourd’hui, oui, je les ai sauvés. J’achevai le dernier point à midi, une bricole sous anesthésie locale. Les autres chiens s’étaient bien réveillés, tout le monde pouvait rentrer. Du spectaculaire, mais rien de grave. Par contre, mon assistante m’avait ajouté deux visites : deux vaches à voir chez une éleveuse, et un chien en fin de vie, pour une euthanasie à domicile. Pour 14h. Je lui demandai de les appeler, je préférai y aller maintenant. Comme ça, je serais tranquille pour gérer les prochaines urgences cet après-midi. Ou rester paisiblement chez moi.
A 12h15, je garais ma voiture chez Mme Estours, l’éleveuse. 32°C sur le thermomètre de la voiture, les chiens de chasses étaient forcément tous rentrés, je n’en aurai pas d’autre à réparer.
Je commençai par voir une vache qui se remettait mal d’une mammite. Transit en berne, rumination presque au point mort, rumen impacté. Une pompe à bras, un long tuyau, et j’envoyai 20 litres de flotte additionnée de sels et de 2 litres d’huile de paraffine dans sa panse, histoire de déboucher la plomberie. Tant qu’à y être, elle me montra une autre vache, une boiterie récente, elle espérait un panaris ou une autre bricole. Je pensai plutôt à une lésion haute. Un bras dans son rectum, je lui demandai de la faire marcher. Les craquements ressentis à l’intérieur de son bassin me confirmèrent mon hypothèse : fracture du pelvis. Du repos, un sol stable, pas d’autres vaches, et elle s’en remettrait sans doute assez bien. Juste assez pour être dans les dernières à partir, car au fil de la visite, l’éleveuse me confirma ce qu’elle annonçait depuis longtemps : sa cessation d’activité prochaine. Ses fils ne reprendraient pas de bétail. Une ferme de moins. Une de plus. Cela fait des années qu’à chaque visite, elle m’explique la dernière crasse administrative inventée. Les conditionnalités des primes, les documents, les délais, les petites lignes. Le prix du lait. « A 67 ans, vous croyez vraiment que je suis capable de les gérer, leurs entourloupes ? S’ils veulent nous faire crever, qu’ils nous le disent au lieu de faire semblant ! »
Mes nuits vont continuer à s’apaiser, mais me restera-t-il encore longtemps des vêlages à raconter ?
A 13h15, j’étais assis à une table de jardin sous un saule pleureur. Je caressais une vieille saucisse qui ne savait pas trop si elle devait m’aboyer dessus, m’ignorer, vivre, mourir ou aller manger. La vieillerie incarnée, avec un cancer inopérable. Ce matin, elle avait fait une longue et épuisante crise de toux, ils s’étaient décidé : c’était terminé. Son indignation en constatant que j’osais débarquer chez elle au lieu de rester enfermé dans la clinique où ses maîtres s’obstinaient à l’amener régulièrement les avaient fait douter.
J’avais écouté l’avis de chacun : les grands-parents, les enfants, les petits enfants. J’avais questionné, assis en rond sous le saule, au bord du canal du moulin, à une table de jardin autant de guingois que la vieille bicoque et leur chien. Nous avions conféré. La conclusion, finalement, serait que la mort pouvait bien attendre, ce que la vieille chienne avait confirmé en allant vider sa gamelle d’une démarche incertaine.
A 14h00, j’étais chez moi, j’avais mangé. On ne me rappelait pas. J’allais donc pouvoir me consacrer à massacrer des ronciers à la débroussailleuse pour excaver les clôtures qui se dissimulaient, je le savais, quelque part en dessous. Pour faire tomber les ronces qui partaient à l’assaut des noyers, accompagnées de lianes indéterminées. A 17h00, trempé de sueur, j’achevais le dernier roncier. Ma femme me tendit le téléphone et 1/2 litre d’eau : « un vêlage chez M. Garbet. »
Un vêlage chez M. Garbet, ce serait probablement une césarienne. L’ambiance serait différente de chez Mme Estours à midi. Ici : 200 vaches, autant de vêlages, de grands bâtiments, et des gens très déterminés. Je me garais devant l’une des trois stabulations, la plus petite, celle des « tantes », les vaches laitières utilisées pour faire téter les veaux de lait. Entre les barrières, une montbéliarde. Autour des barrières, le patriarche, sa belle-fille, sa petite-fille.
Je su que j’allais suer. J’enfilai ma combinaison en plastique, mes gants. Une exploration vaginale : une torsion utérine, col fermé, irréductible. Césarienne inévitable. Tous soupirèrent, puis le ballet commença : deux seaux, de la paille propre, la cordelette pour attacher la queue de la vache à son jarret, histoire d’éviter qu’elle colle son toupillon plein de merde dans la plaie chirurgicale, la corde entre les jarrets, pour limiter les coups de pied. J’injectai des tocolytiques pour faciliter la manipulation de l’utérus : première mauvaise surprise, la vache me bondit dans les bras. Une pince mouchette plus tard, je lui rasai le flanc, puis le désinfectai. Lorsque mon aiguille toucha sa peau pour l’anesthésie locale, elle rua à nouveau dans les brancards. Il allait falloir la sédater. Pour elle, et pour nous.
La césarienne à proprement parlé se déroula sans réelle difficulté. Anesthésier le cuir et le muscle, inciser, écouter mon téléphone sonner, repousser les intestins à leur place, réduire la torsion utérine, repousser les intestins à leur place, inciser l’utérus, écouter mon téléphone sonner, repousser les intestins à leur place, extraire le veau, le réanimer, sortir l’utérus du ventre, écouter mon téléphone sonner, recoudre l’utérus, le remettre à sa place, suturer le premier plan musculaire, écouter mon téléphone sonner, regarder la vache tomber au sol, l’insulter, écouter mon téléphone sonner, détacher les cordes, se dire qu’évidemment, il fallait que comme les tartines, elle tombe côté confiture (mais heureusement le plan musculaire profond était suturé…), puis l’aider à se relever, écouter mon téléphone sonner, nettoyer et désinfecter la plaie pleine de fumier, faire la deuxième suture musculaire, puis la cutanée, écouter mon téléphone sonner, injecter antibiotiques et anti-inflammatoires, vérifier le veau un peu sonné et puis, prendre congé. Après avoir enlever mon t-shirt totalement détrempé, façon sortie de machine à laver sans essorage.
Ah : et écouter les 5 messages sur mon répondeur. Passant de « AAAAAAH c’est affreux » à « AAAAAH mais pourquoi vous ne répondez pas ?» puis à « Bon ben je pars ailleurs ». Rappeler ceux dont je ne savais pas s’ils avaient trouvé un confrère ou une consœur, et puis, une fois avoir tout géré, rentrer à la maison.
Il était alors 19h et quelques, l’heure de terminer cette journée de repos et de débuter l’astreinte. Après avoir lancé une machine à laver.

Veau montbéliard

lundi 15 juillet 2019

Tu l'attendais

Chancelant et espérant, tu te tenais devant la porte de mon chenil. Avec ta tronche de griffon déshydraté, tes poils blancs et tes yeux enfoncés, tu guettais à travers cette vitre, sans trop savoir ce que tu observais. Tu savais juste que c’était par là qu’il s’en était allé.
Dans ta vieille caboche de chien obstiné, tu savais juste qu’il était parti, tu voulais juste le retrouver. Tu étais tombé de ta cage, pour t’évader, tu avais glissé, tu t’étais relevé. Je t’avais doucement accompagné.
Tu attendais.
Tu l’attendais.
Et moi je lui téléphonais, je lui disais, qu’il n’y avait plus rien, à espérer. Je lui disais que tu souffrais. Que tu mourais de faim, que tu mourais de soif. Que tu t’en allais.
Et toi, toi tu aurais bien voulu t’en aller, marcher, sans savoir où tes pas te conduiraient, mais tu étais resté ici, avec moi. Tu n’avais lancé qu’un regard indifférent à ma tondeuse, à mon garrot et à mes seringues. Tu ne me regardais pas, tu ne m’entendais pas.
Tu te tenais devant cette porte, tu attendais comme attendent tous les chiens, comme ils attendent toujours les humains. Tu espérais, inconditionnellement. Tu te rappelais les sangliers, les courses dans les bois, dans les prés. Les caresses, le canapé. Ta vie de chien, sa vie d’humain. Pour toi son salon, pour lui l’usine, pour vous, parfois, les évasions dans les champs et les bois. Dans les ronciers. Chasser. Combien de fois t’ai-je recousu ? Combien de nuit as-tu déjà passé ici, avec moi ? Déjà, déjà : tu l’attendais. Mais alors, alors : toujours, il revenait.
Il ne viendra pas.
Il pleure, je le sais, j’ai entendu sa voix se briser. Il pleurait comme pleurent ceux qui n’osent pas pleurer. Il savait que tes reins avaient lâché.
Alors je me tiens assis à côté de toi, devant cette porte, je t’ai regardé espérer, je t’ai contemplé, dans toute ta caninité, je t’ai contemplé devant ton reflet, et j’ai injecté. Quand tu as chancelé, je t’ai accompagné, je suis là pour toi, pour que tu tombes dans mes bras. Déjà, tu n’y voyais plus, qui sait ce que tu percevais ? Qui sait ce que tu perçois ? Je me rappellerai de toi, de tes courses dans les bois.

vendredi 16 novembre 2018

Un grand roulement de tambour

Il est six heures et demi du matin lorsque le téléphone sonne. La voix de Frédéric. "Sylvain ? C'est toi Sylvain ? C'est pour la crevette. C'est la fin, elle s'est fait dessus, partout, elle ne respire pas bien. Est-ce que... Est-ce tu... ?"
Oui, oui je peux. Oui j'arrive. J'arrive tout de suite. Il est six heures et demie du matin, et je sais que Frédéric ne m'appellerait pas si elle pouvait attendre. Alors je me lève, j'émerge, j'enfile mes vêtements et je démarre la voiture. Le brouillard couvre tout. Je roule au pas, mais je n'ai qu'une petite forêt à traverser. Frédéric est un voisin.
Sous la lumière des phares qui prend corps dans le brouillard, j'ouvre le lourd portail de sa ferme, mon bonnet vissé sur les oreilles. Frédéric m'attend avec sa femme, Eugénie. Il a déjà sa combi de travail, elle est encore en robe de chambre.
La crevette gît dans son panier. J'essaie de me rappeler son nom : on ne l'a jamais appelée par son nom. Le patou de la ferme, la géante : la crevette. Elle gît et sa respiration est difficile, elle ne réalise même pas que je suis là. Dans le salon, l'odeur de pisse et de merde, le sol encore mouillé par les coups de serpillière. Je m'approche, m'accroupis, la caresse. Lui lève la tête, plonge mes yeux dans les siens. Elle est encore là, mais elle est déjà partie. Elle a quatorze ans. Hier encore, elle allait bien. Je pose mon stéthoscope sur son cœur : rien ne va. Rien n'ira. Elle est partie mais elle ne meurt pas, elle lutte, elle soupire, elle ne reviendra pas. Ils le savent déjà, elle, dans ses bras à lui, lui, dans ses bras à elle, la robe de chambre rose et la combi agricole verte. Ils pleurent.
Je les regarde et leur confirme ce qu'ils savent déjà.
Ils pleurent.
Alors je déplie mes jambes encore ankylosées, je ne suis même pas vraiment réveillé.
La lampe sur le front, je prends dans mon coffre, le garrot, le cathéter, le rasoir, l'alcool, le scotch. L'anesthésique. L'euthanasique.
Je lui rase la patte, lui murmure ces mots qu'elle n'entendra pas. Le cathéter. Le scotch. L'anesthésie, je les préviens, vu l'état de son cœur, elle ne la supportera pas, mais le temps qu'il lâche, elle dormira déjà. Je prends une dernière fois son énorme tête dans mes mains, plonge une dernière fois mon regard dans le sien. Ses yeux noisette hurlent son épuisement désemparé, son absence, sa souffrance. J'injecte, lentement, l'anesthésique. Son endormissement est à peine un frémissement, un apaisement de sa respiration. J'attends quelques secondes. J'injecte l'euthanasique. Repose mes seringues, parfaitement alignées sur la tomette. Je pose mon stéthoscope sur son cœur. Le silence, déjà ?
Non. Non : je perçois à peine un discret battement, une imperceptible fugue. Son évasion : le bruit de ses pas, alors qu'elle s'en va.
Des petits pas qui s'évanouissent déjà.
Puis rien.
Et puis. Et puis, allant croissant. Une discrète course ? Un grondement ? Un roulement de tambour, de plus en plus puissant. Sa fibrillation, son dernier éclat, son chant de vie, son chant de mort. Le tonnerre sur ses collines, quand elle surveillait le troupeau, le vent dans les bois, quand elle courait les sangliers. La cavalcade de ses vaches limousines, l'éclat de sa voix. Ses pattes dans mon dos ! Ses aboiements, ses jeux de brute, ses quatorze dernières années, ses quatorze premières années, les miennes, aussi, dans ce cabinet.
Un roulement de tambour. Un grand roulement de tambour, et puis, presto : rideau.
Son corps n'a pas frémi, elle n'a pas bougé. C'est à moi que son cœur l'a confié : sa vie fut un grand roulement de tambour ; sa vie ? Un putain d'amour.

mercredi 2 mai 2018

Trop vite

Il est presque 14 heures. Un dimanche de garde comme les autres, entre averses – quand je suis dans les prés - et trop timides rayons de soleil – quand je suis dedans. Le téléphone sonne, encore. Je sors à peine de table. Je suis d'astreinte et j'en ai marre. J'en avais déjà marre en me levant, et pourtant, je n'avais pas été dérangé de la nuit.
Je reconnais la voix de M. Livenne. Il est hésitant.
« C'est ma chienne. Elle est à terme, et elle a été prise par un gros mâle, je suis inquiet. »

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lundi 22 janvier 2018

Aujourd'hui, j'ai...

Aujourd'hui, j'ai commencé ma journée en faisant les soins aux chiens hospitalisés du week-end, la vieille avec son pyomètre et la jeune avec son pneumothorax traumatique. Les deux vont très bien s'en tirer.
Aujourd'hui, j'ai contrôlé l'évolution d'une pancréatite chronique sur un chat suivi depuis 2 semaines. Il va mieux.
Aujourd'hui, j'ai... discuté avec un client mécontent des soins prodigués à son animal, argumenté sur certains points, concédés d'autres. Nous nous sommes expliqués. Je n'aime pas ces tensions, mais elles sont saines.
Aujourd'hui, j'ai retiré des points de suture à une minette récemment ovariectomisée. Consultation en anglais.
Aujourd'hui, je suis parti en urgence de la clinique pour un vêlage. Un siège, technique mais pas physique, tout s'est très bien déroulé.
Aujourd'hui, je suis allé voir un cheval avec un abcès au pied. Soins locaux, antibiotiques. J'en ai profité pour contrôler l'emphysème d'un autre.
Aujourd'hui, j'ai passé une bonne trentaine de minutes à mettre au point un plan de traitement (de bataille ?) avec une éleveuse confrontée à une épidémie de virus RS sur son cheptel bovin.
Aujourd'hui, j'ai téléphoné à une cliente pour lui donner les résultats de l'analyse sanguine de son chien. Nous ne modifierons pas son traitement.
Aujourd'hui, un chaton est arrivé en urgence, après une acrobatie qui a mal tourné. Radiographies : deux métacarpiens cassés, une attelle et des anti-douleurs. Les paris sont pris sur la durée de vie de l'attelle.
Aujourd'hui, j'ai reçu une dame et sa chienne âgée, qui boit de plus en plus. J'ai commencé à explorer sa fonction rénale et les autres causes potentielles de cette anomalie. Nous nous reverrons dans quelques jours pour aller plus loin. Consultation en anglais.
Aujourd'hui, j'ai vu un chat avec une herpesvirose chronique, peu grave mais si ancienne que je ne suis pas certain que nous l'en débarrasserons jamais. Consultation en anglais.
Aujourd'hui, j'ai vacciné deux chiennes âgées. Nous avons discuté des dents, de l'arthrose, de la baisse de la vue et de l'audition sélective.
Aujourd'hui, j'ai reçu un chien "épuisé". Je lui ai découvert de graves troubles du rythme cardiaque, et j'ai organisé son transfert urgent vers un cardiologue.
Aujourd'hui, j'ai vu un chien avec une jolie fièvre à 40°. Piroplasmose confirmée au frottis sanguin. Ça va très bien se passer.
Aujourd'hui, j'ai examiné une buse sonnée après un choc avec une voiture. Elle n'avait rien de cassée, je l'ai portée sur ma main comme un fauconnier avant de la faire s'envoler.
Aujourd'hui, j'ai conseillé à l'accueil un client éleveur pour une vache en diarrhée hémorragique.
Aujourd'hui, j'ai expliqué à une dame dans la salle d'attente que je la recevrai pas mais que ma consœur le ferait, car j'attendais un chien dont je devais personnellement m'occuper, pour l'accompagner. Elle l'a très bien compris.
Aujourd'hui, j'ai euthanasié un chien que j'adorais, à qui j'ai sauvé la vie à deux ou trois reprises. J'ai plongé profondément mes doigts dans son pelage tandis qu'il s'endormait contre son maître et sa maîtresse. Leurs larmes m'ont fendu le cœur.
Aujourd'hui, j'ai pris ma voiture pour aller voir un porc, retenant mes larmes pendant le trajet. Prolapsus rectal. Nécrosé, aucun espoir de le récupérer.
Aujourd'hui, je suis allé perfuser un veau déshydraté, et puis j'ai passé une demi-heure à expliquer à son propriétaire pourquoi certains antibiotiques n'étaient plus librement disponibles comme autrefois.
Aujourd'hui, ma fille a pleuré parce que je suis rentré trop tard pour lui lire une histoire des schtroumpfs. Je l'ai embrassée. Promis, je lui en lirai une demain.

dimanche 30 juillet 2017

Spumeuse

C'est le deuxième appel de la matinée. Je suis déjà en train de perfuser un veau au milieu des champs, en priant pour qu'il ne gueule pas vu que le troupeau entier nous entoure et que nous ne sommes protégés que par de minces fils de fer. Je décroche mon téléphone en posant mon genou sur l'encolure du veau pour le maintenir au sol tandis que l'éleveur, debout, tient la poche de perfusion en surveillant les vaches. Je discute un peu avec l'éleveur qui m'appelle. Il va falloir que j'y aille. Une fois que j'en aurais fini ici.

Une demi-heure plus tard, je gare ma voiture à l'ombre de l'avancée de toit du hangar, devant la rangée de cornadis. Mon chien, que je trimbale avec moi aujourd'hui, appréciera de ne ps rester au soleil... Les vaches sont dans les champs, sauf une. M. Louge, l''éleveur n'est nulle part, mais je n'ai pas besoin de lui pour identifier ma patiente. La blonde me regarde, immobile, tétanisée, son ventre enflé donne l'impression d'être prêt à exploser. Sa respiration est hachée, mais pas catastrophique. Elle oxygène bien. Je m'approche doucement de ses 500kg, et donne une tape appréciatrice sur la panse qui distend démesurément ce qui devrait être le creux de son flanc, à gauche. M. Louge arrive, flanqué de ses deux corniauds. Rouge de sueur.

- Je finissais de réparer les clôtures, désolé ! Ces abruties ont tout cassé et sont allées dans la luzerne, hier. Je les ai surveillées, elles vont toutes bien, sauf elle. Elle météorise ?

Elle météorise, oui. La panse est un réservoir gastrique d'une bonne centaine de litres, un mélange de ce que la vache avale - de l'herbe et beaucoup de salive - et du produit de sa rumination : ce qu'elle se renvoie dans la bouche pour le mâcher et le remâcher. Du liquide, des fibres, et des milliards de bactéries et de protozoaires, qui tournent en permanence dans cette énorme lessiveuse. Mais la machine est bloquée : parce qu'elle a abusé d'un aliment, la chimie de la panse s'est détraquée. D'abord, de la fermentation. Et à cause de la luzerne, très probablement, une mousse très dense. La luzerne contient des molécules qui favorisent l'apparition de cette mousse qui remplit tout et bouche le système en le distendant.

J'écoute le cœur. Impeccable. Température : normale. Je passe un long tuyau par sa bouche, direction la panse. Deux mètres de tuyau qui filent et s'enroulent là dedans, mais rien ne sort. Un argument de plus pour la mousse. Je saisis une grande aiguille, que je plante dans son flanc distendu en évitant son coup de pied vengeur. Le gaz s'échappe sous pression. Météorisation gazeuse, météorisation spumeuse... la première est de meilleur pronostic que la seconde, et là j'ai du gaz. Mais toutes les raisons du monde de penser qu'il y a de la mousse... De toute façon, il y a souvent les deux. Il faut relâcher la pression, rien n'ira bien, sinon. Je décide d'anesthésier un peu le flanc bombé. Un coup de scalpel, puis j'enfonce un trocart. Un genre de grosse vis creuse, qui va aller dans la panse et grâce à son énorme pas de vis, plaquer la paroi de la panse contre le péritoine, la membrane interne de la cavité abdominale, afin que les fluides souillés ne coulent pas (trop) dans le ventre. La manœuvre fonctionne, mais je suis déçu. Peu de gaz. Et toujours pas de mousse.

Je m'assieds sur le béton, contre le cornadis, pour observer un peu. La stabulation vide, avec le vieux fumier, très sec, qui attend d'être curé. Les deux corniauds, mélanges indéfinissables de chiens de chasse et de berger, qui halètent dans un coin, à l'ombre. Les mouches, par centaines. L'odeur un peu piquante du fumier sec et du bétail. M. Louge et son marcel, qui râle sur la météo, son tracteur, et les emmerdes qu'il a avec ses vaches. Je ne l'écoute pas vraiment, je me demande...

- Il y a une décision à prendre, là. Le tuyau et le trocart sont décevants. Ils ne suffisent pas. On vide du gaz, oui, mais pas assez. Sa panse ne peut pas se remettre à fonctionner avec une pression interne pareille. Elle risque de continuer à gonfler, puis de mourir. Assez vite. Bien sûr, je pourrais balancer tout un tas de produits dans le rumen avec le tuyau et une pompe. De quoi aider un peu la panse et calmer la formation d'acides. Mais... la mousse que j'imagine là-dedans, il est presque impossible de la détruire. Alors le reste ne servira pas à grand chose. On pourrait... Ouvrir. J'ouvre le ventre, comme pour une césarienne, je suture la panse au cuir, je l'incise sur dix centimètres et la saleté là-dedans s'évacue dehors sans se vider dans le ventre.

Il ouvre de grands yeux.

- Vous suturez avant, c'est pour que la merde ne coule pas dedans, c'est ça ?
- C'est ça. Enfin c'est la théorie.
- Et après ?
- Après on laisse ouvert.

Il me regarde, incrédule.

- Ça se referme comment ?
- Tout seul, en plusieurs semaines, voire mois. La dernière que j'ai faite a mis trois mois à se refermer. Mais elle va bien.
- Mais comment elle fonctionne, la panse, si ça reste ouvert ?
- Elle déborde. Mais pas tant que ça. Le contenu est semi-pâteux, et j'ouvre sur le haut. Ça marche. Et sur le court terme, surtout, ça évacue la pression et ça l'empêche de remonter. Je ne garantis pas qu'elle s'en sorte, il y a un risque non négligeable de péritonite. Mais si c'est bien comme je pense, là-dedans, c'est la seule chose à faire.
- Si vous en êtes sûr...

Sa voix traîne, et non, je n'en suis pas sûr. Mais c'est la seule chose logique à faire, en l'état. Donc... on va y aller.

Alors je vais chercher ma boîte à césarienne, j'injecte un antibiotique, puis j'anesthésie le cuir et les muscles. Je désinfecte et je rase le poil du flanc, là où j'avais planté mon trocart. Je désinfecte à nouveau, et j'incise. La peau s'ouvre, puis ce sont les muscles qui s'écartent comme par magie devant ma lame. Tout au fond, la fine membrane du péritoine, et derrière, la panse qui bouge au gré de ses infructueuses contractions. J'incise le péritoine, puis je saisis la panse avec une très grosse pince, pour me faire un repère. Elle a beau ne pas fonctionner correctement, elle oscille de bien 8 cm vers l'avant de ma plaie. Ça ne va pas être pratique. Je pose un premier fil qui prend la panse, le péritoine et le cuir, et je noue. J'attends. Elle repart vers l'avant lors de la contraction suivante, déchirant la paroi de la panse là où j'avais passé mon fil.

M. Louge me pose des questions, hésitant. Je lui explique comment les choses fonctionnent, là-dedans. Un peu amer, et circonspect, il m'explique ne pas avoir fait l'école. Moi j'ai fait l'école, mais je n'ai compris que quand j'ai vu.

En tout cas, je ne vais encore pas pouvoir faire comme dans les cours. Le rumen est beaucoup trop tendu, c'est comme d'essayer d'attraper la paroi d'un ballon de baudruche surgonflé. Il faut le dégonfler pour y arriver.
Je perce la panse, y enfonce ma pince pour la saisir très largement. Le gaz et la mousse - il y avait bien de la mousse, je le savais - bloblopent un peu et souillent ma plaie, mais l'incision est trop petite pour que ce soit dangereux. Cette fois,je traverse tout en faisant une boucle à l'intérieur de la panse, et je fixe au muscle, qui suivra mieux le mouvement que le cuir. Ça tient. Un point de plus, juste au dessus. Un autre. Tout le côté gauche de ma plaie est fixé. Et maintenant... j'incise la panse, pour vider le gaz, lâcher la pression, ce qui me permettra de mieux prendre la paroi de la panse du côté droit. Il y a du jus de rumen qui coule dans les muscles, je rince, je désinfecte, même si ça ne sert à rien. Je peux passer un doigt dans la panse, j'en profite pour guider une aiguille et plaquer la panse contre le péritoine sur le bas de mon ouverture, pour éviter les souillures maintenant que la pression ne plaque plus tout partout. J'ouvre plus grand. Dix centimètres. La voilà, la mousse ! Elle jaillit de la panse sous pression, elle proufe et elle blote, elle jaillit au fil des contractions, se déverse au sol où elle s'accumule en une montagne verdâtre à l'odeur indéfinissable, douceâtre, ni agréable ni désagréable. Une mousse qui serait parfaite pour le bain, si ce n'était l'odeur. Je plonge la main dans la cavité, j'en retire de longs brins d'herbe et de foin, permettant à nouveau à la mousse de s'évacuer. Au sol, maintenant, il y a un amas qui remplirait une brouette. M. Louge, qui me parlait de sa copine qui venait de le larguer, de son tracteur cassé - 10 000 € de réparations - de sa vache morte en début de semaine et de ses deux avortements de la semaine dernière, ne dit plus rien.
Moi, je me demande comment il fait pour tenir quand la poisse s'acharne comme ça.

Maintenant que la pression va me permettre de travailler, je reprends mes bords de plaie. Suturer la panse au cuir, de tous les côtés, pour laisser une belle ouverture qui ne permettra pas aux jus souillés de pourrir l'abdomen. C'est long, et fastidieux. Ce n'est toujours pas comme c'est censé être, ça ne l'est jamais. En chirurgie, surtout bovine, rien ne se passe comme dans les bouquins, de toute façon.

Et c'est très bien comme ça.

La vache, elle, s'est remise à ruminer.

jeudi 6 avril 2017

Trois minutes

Lucie est penchée, concentrée, sourcils froncés, elle cherche l’angle pour son aiguille, elle cherche vite, elle cherche bien, ou en tout cas, elle cherche le bon compromis entre les deux. Les mains sur le ballon de la machine d’anesthésie gazeuse, je commence à plaisanter, à encadrer M. Lhers, le propriétaire de Ténor. Non, il ne rentrera pas à la maison ce soir. Oui, ça va bien se passer. Non, nous n’avons vraiment pas terminé. Oui, c’est quand même bien la merde, mais c’est un pneumothorax comme un autre. M. Lhers est chasseur, de sangliers. Jeune, et inquiet. Il y a sa femme avec lui, et sa fille. Ténor, c’est aussi le chien du canapé. Alors je lui explique.
Non, ce n’était vraiment pas « juste un petit trou » et oui, vous avez bien fait de nous l’amener pour contrôler. Enfin ça, vous l’aviez deviné quand vous avez vu le sang couler lorsque le chien s’est assis sur la table, quand il a soupiré. De toute façon, avec les sangliers, c’est toujours la même histoire : les grandes plaies sont superficielles, les petites perforations sont profondes et parfois vicieuses. Et quand elle se situent au niveau du thorax… et bien on arrive quand même à être surpris de voir un trou de 7 cm de long entre deux côtes avec un point d’entrée grand comme une pièce d’un euro, mais disons qu’on s’y attend. J’explique en souriant.

Quand tout a commencé à merder, j’ai récapitulé : Ténor s’était assis, et avait poussé ce profond soupir. Il saignait, ma consœur Lucie avait fait la compression. J’avais posé le cathéter, Hélène, notre ASV, m’avait tendu la tubulure déjà purgée. Chlorure de Sodium. 0,9 %. Perfusion branchée, nous n’avions pas réfléchi. Débit moyen plus. Pré-médication très légère, juste de quoi sédater et potentialiser ce qui allait venir ensuite, avec un truc qu’on pourrait antagoniser. Un α-2. Dépresseur cardio-respiratoire, un peu, mais nous avions besoin de tranquillité. Nous n’avions pas encore pris la mesure des dégâts, nous n’en étions qu’au petit trou au niveau du bas du thorax après un coup pris à la chasse. Ténor tentait vaguement de se relever, conciliant l’envie de s’asseoir, la fatigue, la douleur et l’irrépressible compulsion de nous faire la fête. Remuer la queue, remuer la queue, envoyer un grand coup de langue, agiter ses moustaches de griffon croisé bleu croisé portes et fenêtres. J’avais envoyé l’agent d’induction, alfaxolone, pour le faire tomber. Vite, juste assez loin pour pouvoir l’intuber. Pas assez ?
- Vous allez lui mettre la sonde dans la trachée ? m’avait-il demandé d’un ton discrètement contrarié.
- On va faire comme si c’était un pneumothorax. Et si c’était juste un p’tit trou, et ben il sera réveillé dans dix minutes.
J’avais tenté une première fois. Pas moyen d’étirer sa langue, il ne dormait pas assez. J’avais injecté un peu plus. Encore un peu. Juste assez. Il avait toussé un petit coup, un réflexe, Hélène avait étendu sa tête sur son cou, j’étais passé. J’avais gonflé le ballonnet, vérifié l’étanchéité tandis qu’elle branchait le circuit semi-ouvert, avec l’oxygène – 2 L/min – et le sevoflurane – 5 % pour commencer, rapidement abaissé à 3. Un peu de morphine, par voie sous-cutanée. Lucie avait déjà tondu, et nettoyé. Elle coupait avec ses ciseaux pour explorer le trajet de la défense, aller jusqu’au bout de la blessure. L’ouverture cutanée faisait désormais 20 bons centimètres. Elle découvrait la coupure de 7 centimètres entre les deux côtes. Dès que la peau s’était ouverte sur la blessure, l’air s’était engouffré entre les poumons et les côtes, dans cette cavité virtuelle, entre les plèvres, et les poumons s’étaient effondrés. Collapsus. Ténor s’était mis à respirer plus vite, plus fort, et sans plus aucune efficacité. C’est le vide qui « colle » les poumons aux côtes. Nous venions de le rompre. Alors j’avais commencé à ballonner. Mon univers : un ballon, une valve, un débitmètre, des muqueuses – rosées ? - un stéthoscope, juste à portée. Hélène tendait à Lucie des compresses, des fils – pas mon problème. Mais elle allait galérer pour recoudre, car la dent avait tranché les muscles au ras de la côte, sans rien lui laisser pour suturer. Il allait falloir qu’elle aille chercher les tissus par-dessus pour les ramener sur la plaie.
Et jusque là, tout s’était très bien passé.

Elle avait suturé jusqu’à presque terminer son surjet triplement arrêté. Il ne restait plus qu’une petite ouverture dans la paroi thoracique. Ténor dormait parfaitement. Juste le bon moment pour bloquer la valve et gonfler le ballon. J’allais mettre la pression pour gonfler les poumons, Hélène allait appuyer sur le thorax pour chasser l’air, tandis que Lucie allait serrer son nœud et rétablir l’étanchéité. Et puis j’avais réalisé : il n’essayait plus de respirer ? Et puis j’avais regardé les muqueuses. Grises. Bleues. Violacées. J’avais arrêté de discuter, j’avais tout stoppé. J’avais écarté ma consœur et sauté sur le stéthoscope. Depuis combien de temps ? Depuis combien de temps n’avais-je pas vérifié ? Pas de battement. Il était arrêté. Dix secondes. Pas de battement. Pas un putain de battement.

- ARRÊT !

Je serais le capitaine de réa.

- Hélène, tu bouges ! Lucie, coupe le gaz, fais sauter la valve, monte l’oxygène !

Nous serions l’équipe.

J’avais commencé à masser. Masser : sur cette table trop haute : donner des coups de poing, vite, très vite sur le thorax. Très fort, sur le cœur. Marteler. Déjà, envisager de faire pêter les sutures pour masser le cœur, directement. Essayer de me rappeler les TP de réa.

Mais d’abord, frapper. A m’épuiser. Et diriger : « Antisedan, 0,15, IV, perf à fond ! »

- Sylvain, Dopram ?
- Envoie, envoie, ou plutôt non, remplace-moi ! Je fatigue déjà. J’envoie !

Une minute, déjà ?

- Arrêtez !

J’écoute. Toujours rien.

- Tape !

J’envoie l’analeptique cardio-respiratoire, je réfléchis, est-ce qu’il faudrait de l’adré, est-ce qu’il faudrait… quoi ? De toute façon, masser. Lucie tape bien, très bien. Dents serrée, colère rentrée. Je prends l’extrémité de la sonde trachéale à pleine bouche, j’insuffle, il n’y a pas de vide pleural là-dedans, est-ce que le massage suffit à apporter assez d’oxygène ? Je souffle, je souffle, respire !

- Sylvain, je fatigue.

Je prends sa place, et je tape, je tape, je tape, je vois du coin de l’œil le propriétaire de Ténor qui se tient à la porte du bloc, qui revient de sa pause clope, celle qu’il a prise juste après mes explications, quand tout se passait au mieux, mais qu’on allait le garder.

Je tape, putain de chien. On arrête. J’écoute. Toujours rien. Deux minutes ? Les muqueuses restent sales, un gris foireux de bleu.

Rien.

- On tape !

Je tape, Lucie souffle, je souffle, Lucie tape. Je tape et je serre les dents, je hurle en dedans parce que je ne peux pas hurler en dehors, il ne peut pas, je ne veux pas, il ne peut pas, je ne veux pas. Je tape, je déroule toute la violence que je ne peux pas laisser exploser.

Trois minutes ? J’écoute.

J’écoute. Il y a le chien sur la table, il y a moi penché sur lui, il y a Lucie et Hélène et M. Lhers et sa femme et sa fille dans ses bras.

J’écoute. Il bat. Il bat bien, et régulier, je n’y crois pas.

- Il bat. Il bat ! IL BAT !

J’en chialerais. J’en chiale, d’ailleurs, j’ai laissé tomber mon stéthoscope par terre et j’ai regardé ses muqueuses, roses, son inspiration, profonde, puis sa respiration, rapide, et inefficace.

- Il bat, putain, il bat ! Rebranche le gaz, 2 %. On reprend, Hélène, tu ballonnes, je monitores, Lucie, tu sutures, putain, c’est super, bordel, on assure ! On l’a ramené. Quoi, trois minutes ? Trois minutes ?

Il y a des confettis et des feux d’artifices dans nos voix, il y a la fébrilité et la fierté et la concentration aussi, je bloque la valve, Hélène appuie sur le thorax, je bloque le ballon, nous chassons l’air de la cavité pleurale et Lucie finit son dernier nœud, nous venons de refaire l’étanchéité et Ténor respire bien, l’ASV prend le ballon, je saisis la boîte de drainage thoracique. J’insère mon drain dans la plaie, 15 cm de plastique qui filent dans le thorax, entre les côtes et les poumons, je branche le robinet à trois voie et la seringue de 60 mL, j’aspire l’air résiduel, je rétablis le vide pleural tandis que Lucie tourne autour de mes mains et de mon drain pour achever ses sutures. Toutes les minutes, je contrôle le vide. Il se maintient.

Il se maintient.

Ténor n’a pas fait de nouvel arrêt, il est rentré chez lui le lendemain. Et il va bien.

vendredi 3 mars 2017

Vitesse

Il y a… sa voix au téléphone. Il stresse, toujours. Il veut toujours bien faire, il ne sait pas trop comment. Il n'a pas grandi dans une ferme, il n'a pas les bases, il n'a pas les routines, les bonnes et les mauvaises. Il n'est pas tout jeune, il a appris le métier sur le tard, après avoir exercé plusieurs boulots de bureau, bien loin des bouses et et des champs. Il est très scolaire. Il bouscule nos habitudes en ne pensant pas comme les fils et filles d'éleveurs.
Mais ce soir, la voix de M. Maudan n'est pas aussi posée que d'habitude. Et surtout, derrière lui, j'entends ce beuglement. Court, intense, un appel, une détresse : caractéristique. Le cri du nouveau-né qui panique et qui souffre.
« Attachez la vache, j'arrive »
J'ai à peine décollé de mon canapé que je suis déjà au volant de ma voiture, bottes au pieds. Le veau meurt, mais il n'est pas loin et je peux peut-être arriver à temps. Ma femme me dira plus tard qu'elle ne m'a jamais vu partir si vite sur une urgence.
Parce que bon, les urgences : soit elles sont si urgentes qu'il est déjà trop tard, soit elles peuvent attendre. Un peu. C'est peut-être une exception.
Alors je fonce. Je maltraite la boîte de vitesse, je fais ronfler le vieux diesel. A 23h, il n'y a personne sur les routes. Tant mieux. Je dévore les cinq kilomètres et plante ma voiture dans le chemin défoncé qui conduit à la petite stabulation d'appoint où il enferme les génisses pour leur premier vêlage. Je laisse tomber les gants ou la chasuble, je ne saisis que ma lampe frontale – il n'y a pas l'électricité, ici – un flacon de lubrifiant, des cordes pour attraper les pattes du veau, et mon palan. La nuit est très claire, et silencieuse. C'est une fin d'hiver très douce, mais il n'y a pas encore le bruissement des insectes, nous sommes loin de la route. Le clocher-mur de l'église qui surplombe le village et le vallon est la seule lumière dans ces prés isolés et ces chemins désertés. Personne, ou presque, n'habite ici. Et à cette heure-ci, les volets sont fermés, les gens dorment. Sauf les éleveurs qui veillent leurs vaches, et les vétos qui courent partout.
Là-bas, dans le pré, sous le petit toit, je vois la lampe de l'éleveur qui bouge. Surtout, j'entends le veau qui gueule. Toujours le même appel d'incompréhension, de souffrance, de panique. La mort qui vient. Je saute la barrière avec ma trousse de réa et mes cordes, bouscule en passant une limousine que je n'avais même pas remarquée. Les moufles de mon palan tapent l'un contre l'autre, le bruit métallique lui fait peur. J'espère qu'elle ne va pas m'emmerder. Dans le vallon, j'écoute le reste du troupeau qui beugle son mécontentement en entendant les appels du veau. Les vaches peuvent être très susceptibles, dans ces conditions.
La mère est couchée. Lui est coincé, le bassin qui ne passe pas. Il s'agite pour se dégager, elle ne pousse plus. Il sursaute comme un pantin, le thorax et une bonne partie de l'abdomen largement dégagés. Il suffit juste de le tirer, j'installe mes cordes, j'indique à M. Maudan de placer une autre corde autour d'un pilier de l'abri. Nous tirons le veau, j'essaie d'imprimer une rotation. Pas moyen. Nous déroulons le palan, en fixant une extrémité à la corde du poteau, l'autre aux cordelettes aux pattes du veau. Il suffit d'une traction pour le libérer. Il s'étrangle, je lui saute dessus. Accroupi contre lui, au cul de sa mère, je vérifie ses voies respiratoires, son nombril. Tout m'a l'air parf…
« L'utérus ! »
Je fais un demi-tour sur moi-même, plante mes genoux dans le sol, et plaque mes mains, mes bras et mon torse. L'utérus a suivi le bassin du veau, il est en train de sortir. Une grosse boule d'une cinquantaine de centimètres de diamètre que j'essaie de maintenir, d'empêcher de s'éverser. Je n'ai aucune chance. Il va lui suffire de deux efforts de poussée, et elle mettra tout dehors. Je ne pourrais pas retenir ça. Mais j'appuie. Je maintiens en offrant la surface la plus large possible, pourrissant mon jean et mon pull de sang et de lochies. Je me colle à la vache, poussant avec mes avant-bras et mon torse, calant le reste avec mon bassin et mes cuisses. Je ne peux pas planter mes mains là-dedans : avec une telle force, je perforerais la matrice avec mes doigts. Je résiste à ses poussées. Une première, longue et puissante. Je suis en apnée. Elle relâche, je repousse et échoue, elle se contracte à nouveau, mais je tiens bon, je glisse dans la boue hémorragique, mes pieds et mes genoux mal calés dans le sol. Le veau respire bien. Pas moi. Je maintiens encore. Elle est épuisée, je compte là-dessus. M. Maudan me demande s'il peut m'aider.
Non.
Elle pousse à nouveau, mais j'ai gagné un peu de terrain. Il y a moins d'utérus dehors. Elle abandonne, je m'engouffre, plaque les cotylédons dans le vagin, et enfonce mes deux bras, points fermés, avec la matrice, dans le vagin. Elle pousse à nouveau, mais je suis enfoncé jusqu'aux coudes, j'ai bien planté mes pieds, je bloque et je résiste. Elle relâche, cette fois je me couche et déroule avec mon bras entier son utérus à l'intérieur de son ventre. Je suis allongé par terre, le bras droit enfoncé jusqu'à l'épaule dans son vagin et son utérus, et j'ai gagné. Je ressors vite, pour qu'elle n'ait plus envie de pousser. C'est terminé.
Pour être tranquille, je fais une épidurale, anesthésiant ses sensations au niveau du bassin et du vagin. Il ne me reste plus, par acquis de conscience, qu'à fermer la vulve avec un laçage appuyé sur des épingles.
La mère va bien, et le veau aussi. Je suis couvert de sang des pieds à la tête. M. Maudan me sourit de toutes ses dents. J'éclate de rire.
C'est jubilatoire, et libérateur. J'aime ce vallon, cette vitesse et cette victoire.

dimanche 8 janvier 2017

Glissement

Je glisse.
Je glisse de village en hameau, de lampadaire en guirlande. Il n'y a pas un son, pas un mouvement, ou plutôt, il y a cette impression que ma voiture est immobile tandis que défilent les nappes de brouillard ? Je passe d'un havre à un autre en empruntant ces étranges et pourtant quotidiens corridors d'obscurité cotonneuse. Cela fait dix jours que le brouillard ne se lève plus sur les collines et les vallées. Parfois, du haut d'une crête, on aperçoit quelques chênes sur la colline suivante, une tour médiévale ou, plus loin, les Pyrénées. Pour replonger aussitôt dans un bassin de brume glacée. Minuit est passée depuis plus d'une heure, et il me reste quelques kilomètres avant d'atteindre cette ferme isolée où vit - par force ? - un reclus. M. Pirou est sourd, et muet. Je ne sais pas vraiment s'il a quarante, cinquante ou soixante ans. Il vit seul dans son silence, avec une meute de chiens hurlant à longueur de journée. Les voisins m'avaient même contacté pour se plaindre.
Je ne suis pas sûr d'être réveillé. J'ai bien tenté d'allumer la radio, mais je me suis senti agressé par la voix mielleuse d'un expert au nom improbable. Je lui ai aussitôt coupé le son. Je préfère tenter de ne pas réfléchir aux différents scénarios. Une torsion, et donc, à la clef, une césarienne ? Deux agneaux emmêlés qui sortent en même temps ? Une simple patte tordue ? J'avale les kilomètres en tentant de m'échapper du sommeil. Le réveil a été brutal, pourtant : la sonnerie du téléphone. Une voix inconnue ; un nom connu. Celui d'un éleveur de limousines à la retraite. Pas un client, mais je l'ai croisé à l'occasion, quand il venait "donner la main" pour la prophylaxie, chez ses voisins. Qui sont aussi à la retraite, d'ailleurs. Pourquoi m'appelle-t-il ? "M. Pirou, dans la cour de la ferme. Je crois qu'il essaye de me dire qu'il a une brebis qui n'arrive pas à mettre bas."
A une heure du matin ? C'est bien l'heure...
Je crois que j'ai pensé à haute voix. Je le remercie en grommelant, m'échappe de mon lit, enfile mes vêtements, et démarre ma voiture. Chauffage à fond. Je roule sans voir à plus de quelques mètres, presque au pas. Presque vingt bornes m'attendent, entre "grosses" départementales et petits chemins communaux. Je glisse.
J'entre dans la cour de la ferme. Enfin. M. Pirou est là, sous la chiche lumière du pas de sa porte. Il s'approche tandis que j'enfile mes bottes. Je lui tends la main. Pas de vœux, pas de bonjour. Devrions-nous faire semblant ? J'entre derrière lui dans la bergerie. Quelques tôles, une lampe, une brebis couchée, une patte qui dépasse. Donc pas de césarienne. Voit-il mon soupir de soulagement ? Je le regarde en articulant "combien d'agneaux ?" Il ouvre la main en tentant : "Drois"
Pas de césarienne, mais de la vraie manip' obstétricale. Les brebis et leurs agneaux s'écartent devant moi, deux d'entre elles parviennent à s'échapper. Elles rentreront bien vite, vu le froid.
M. Piou m'aide à écarter la parturiente du mur, j'enfile un gant, le tartine de lubrifiant, et explore. Un agneau. Mort ? Il ne réagit pas. Une patte dans le passage, la tête aussi, moins avancée, l'autre antérieur, introuvable. Je tourne et mobilise, cherche à comprendre, palpe l'épaule, glisse ma main. Les cris de la brebis déchirent le silence. Je lui parle, des mots idiots, des mots dénués de sens et même de pertinence. Juste un son doux, je sais que personne ne m'écoute. Je ronronne pour nous : pour la brebis et sa douleur, pour l'agneau qui est probablement mort, pour M. Pirou qui ne peut m'entendre mais qui a réussit à me faire venir, et pour moi, finalement. Je trouve les onglons, les ramène en le faisant passer de phalange en phalange, puis de doigt en doigt : je n'ai pas la place de bouger ma main, là-dedans. Je ramène le membre entier, réaligne la tête, et tire. Un long glissement, ferme et solide, et l'agneau se retrouve au sol dans un dernier cri maternel. Il inspire. Mal. Je me relève, le suspendant par les postérieurs. Je cherche de l'eau. Jette un œil sur le seau, vide. M. Pirou m'ouvre la porte et m'amène au seau qu'il avait préparé pour que je me lave les mains, à la fin. Tiède. Je le regarde : "Froid". Il secoue la tête. Je mime en me frottant les bras comme si je me gelais, tenant toujours mon agneau à la respiration erratique. Je le pose au sol, vide sa bouche, masse un peu. Il a compris, et ouvre un jet d'eau planqué sous un tas de paille. Première douche par moins trois. Bienvenue, bébé.
Je le ramène à la bergerie, et continue mes manœuvres. Massage, vidage de glaires. Il démarre gentiment. Je l'amène à sa mère, elle le lèche aussitôt. Il me reste à vérifier que tout va bien. Je remets un gant, explore l'utérus. Tout est en place. Je rentre chez moi.

Agnelage

samedi 24 décembre 2016

Joyeux Noël !

Billet écrit en live le 24, vite, sans doute trop. Mais ce sont les risques du direct !

Vingt-quatre décembre. Midi.
L'heure de souffler un coup : deux vétos, une ASV, nous avons réussi à boucler la journée dans la matinée. Cet après-midi, on ferme. J'assure la garde du 24 et du 25 (et du 26 jusqu'à 9h00, d'ailleurs). Avant, nous ouvrions les après-midi du 24 et du 31, comme les autres jours. Mais il n'y a pas grand monde pour amener son chat à vacciner juste avant le réveillon, alors plutôt que de rester en faction en jouant au démineur, nous renvoyons tout le monde à la maison. Pas trop loin du téléphone, quand même. Un des vétos se colle à l'astreinte. Cette année, c'est moi. Sauf que… nous n'avons pas le temps de nous souhaiter un joyeux Noël que retentit la sonnerie du téléphone. Une chasseuse. Un chien de chasse. Un pneumothorax. Deuxième appel un instant plus tard : un chien, perte de connaissance en cours de chasse.

On reste.

On reste et on suture, enfin je suture pendant que Christine, l'ASV, ballonne. Une belle coupure entre deux côtes, loin sous l'épaule, il faut que je tranche dans la peau et dans les muscles pour accéder à la plaie thoracique. Il est arrivé avec une plaie de cinq centimètres, il repartira avec une suture de vingt-cinq. Enfin, s'il repart. Parce que la respiration, là, il serait de bon goût qu'elle redémarre. Je veux bien tolérer une apnée lorsque nous refermons la cage thoracique, après avoir rétabli un vide pleural, mais il ne faut pas non plus que ça dure trop longtemps. Oxygène à fond, on baisse les gaz anesthésiques. J'ai le stétho sur son cœur, de l'autre main je retourne une babine pour surveiller la couleur des muqueuses. Ça va. Mais il ne respire pas. Et puis, je n'entends pas le cœur quand je pose mon stéthoscope sur sa paroi thoracique supérieure, celle qui n'est pas posée sur la table : il y a trop d'air entre son cœur, ses poumons et les côtes. Le vide pleural n'est vraiment pas assez vide. L'ASV continue à ballonner, je continue de surveiller le cœur et guide ma collègue qui a abandonné sa consultation pour poser un drain thoracique. Je compte les côtes à l'envers, prend mon repère, incise : un petit coup de scalpel. Elle perce, et pousse le drain. J'évite par tous les moyens de la gêner et surtout de toucher le drain, qui doit rester stérile. On pose le petit robinet et la valve, elle aspire, elle vide. Il restait pas loin d'un litre d'air entre les plèvres. Ça ne risquait pas de marcher...
Il ne respire toujours pas. J'écoute. Christine est en apnée. Elle ne ballonne plus. Nous attendons qu'il se remette spontanément à respirer.
Et c'est… vraiment... très long. La chasseuse, avec son pantalon kaki, ses grolles boueuses et son gilet de signalisation orange fluo, se ronge les ongles. Personne ne parle. Le cœur est toujours bon. Le chien est toujours rose. Il va respirer. Ils se remettent toujours à respirer. Il respire.

Nous aussi.

Je n'ai plus qu'à finir la suture. A 13h30, nous avons achevé notre matinée. Je vais garder le chien jusqu'à demain, si tout va bien. Nous lui avons laissé son drain. Je vais aller manger. Et perdre mon après-midi devant un jeu vidéo entrecoupé de pauses emballage de cadeaux.

Vingt-quatre décembre. Quatorze heures quarante.
- Service de garde, bonjour ?
- Ah, bonjour, je voudrais un renseignement : vous castrez les ânes ?

Vingt-quatre décembre. Quinze heures quinze.
- Service de garde, bonjour ?
- Bonjour ! Je suis bien à la clinique vétérinaire ?
- Oui, mais c'est le service de garde.
- Vous êtes fermés ?
- Oui, sauf pour les urgences.
- Je m'en doutais. Vous avez bien raison. Et les croquettes attendront bien lundi. Joyeux Noël !

Vingt-quatre décembre. Seize heures trente.
- Service de garde, bonjour ?
- Ah, oui, la garde, le réveillon, j'oubliais. Désolée, je vous dérange pour rien, sans doute, mais dites, Tequila, vous savez, avec ses quatre hernies discales. Il a très mal, vous croyez que je peux lui refaire de la morphine et de la cortisone pour le réveillon ?
- Pour rien, dites-vous ?

Vingt-quatre décembre. Dix-sept heures dix.
- Service de garde, bonjour ?
- Ah, vous avez fermé ? C'est Nathalie, dites, Sylvain, j'ai une génisse à terme qui s'est mise à l'écart du troupeau ce matin, là elle s'énerve avec la queue, mais il ne se passe rien. J'ai peur d'un siège.
- Ou d'une torsion. J'arrive.

Finalement, il va bien falloir que j'abandonne mon jeu. Mais il fait beau, le soleil se couche sur les Pyrénées et les peint d'ors et de feu, sous une couche de nuages bloquée par les plus hauts sommets. Il n'y a pas de neige sur la première ligne de montagnes. Vert sombre les forêts, noirs les rochers, dorées les neiges et les glaces, mauves et gris acier les nuages. Il y aurait presque de quoi me consoler d'avoir abandonner mon clavier. Je roule une dizaine de minutes. La limousine m'attend accrochée à son cornadis. Elle a la vulve serrée des mauvais jours. Je parie sur une torsion. J'enfile ma chasuble de vêlage, passe mes gants oranges. Effarouchées, les jeunes bêtes qui ont réussi à éviter le cornadis partent en courant comme un vol de perdrix. Un grand coup de lubrifiant, j'essuie la merde sur la vulve avec le toupet de la queue, et tente de m'introduire dans son vagin. J'esquive les coups de pieds, l'éleveuse prend une corde. J'attends qu'elle lui fasse un licol et l'empêche d'assassiner un vétérinaire le soir de Noël. Et je reprends. Cette fois, je parviens à rentrer une main. Je bute sur l'hymen. Elle a été inséminée artificiellement : il est donc intact. J'inspire, et enfonce ma main d'un coup avec force et régularité. Elle ne bronche pas. J'ai du sang sur le gant. Quelle superbe soirée de Noël.
J'avance, le col est ouvert, mais pas effacé. Je sens un sabot. Un second. Un petit nez, bien à l'abri dans la poche des eaux. Je pince entre deux onglons. Le veau retire sa patte. Je pose ma main sur sa tête, fait le tour du bassin de sa mère. Il passera. Elle n'est pas prête. Peut-être y avait-il une petite torsion utérine que la jeune vache a résolue spontanément, retardant simplement le vêlage ? Je décide de dilater la vulve, le vestibule et l'entrée du vagin. Le point d'attache de l'hymen dessine un anneau très serré, qui risque de gêner le passage du veau. Une main, une seconde main, j'entre et ressort, écarte les poignets. Ça va être long.

Ça tombe bien, je n'ai pas fait la visite sanitaire 2016 de Nathalie. Alors…
- Vous savez ce que c'est, l'antibiorésistance ?
Haussement d'épaules de l'éleveuse qui tient toujours sa vache et sa corde, tout en lui caressant le mufle.
- Bon, ben c'est quand un antibio qui devrait marcher ne marche pas. Le bon antibiotique pour la bonne bactérie au bon endroit, mais elle résiste. C'est un gros souci en médecine humaine et vétérinaire, alors on doit vous parler de ça, cette année.
Ces visites sanitaires annuelles oscillent entre spectacle comique et contrôle scolaire. Chaque année un thème, en général pas idiot, et il faut y faire passer tous les éleveurs. Qui n'apprécient pas des masses, en général, alors on fait passer ça en discutant au lieu de lire les questions et cocher les cases en hochant la tête d'un air entendu.
- L'idée, je simplifie : vous faites un antibiotique à une vache. Ou un chien. Ou à vous. Certaines bactéries vont survivre, surtout si vous sous-dosez, ou si vous ne traitez pas assez longtemps. Ce seront les plus résistantes. Vous avez entendu parler du staphylocoque doré à l'hôpital ? C'est ce genre de mécanisme qui en a fait la terreur des patients hospitalisés. On réduit les risques en respectant les ordonnances et en évitant l'auto-médication à tort et à travers. Attendez, j'avance mon bras un peu plus profondément dans le vagin. Mmffff. Bon.
Nathalie soupire.
- Les bactéries, ça peut être les mauvaises, celles de la maladie. Mais aussi les bonnes. Celles des intestins. En plus, elles communiquent et se refilent les résistances. Elle se dilate bien, la cocotte. Étonnant pour une première. Bref. Vous utilisez des antibiotiques pour quoi, vous ?
- Vous le savez bien.
- Oui, mais je dois cocher les cases dans ma tête.
- Des panaris, et puis les nombrils des veaux.
- Oui, vous en utilisez très peu. Et vous n'utilisez pas les antibiotiques « critiques ». Ceux de dernier recours en médecine humaine comme vétérinaire. Ceux-là, nous ne pouvons plus vous les vendre, mais nous pouvons toujours les utiliser sous certaines conditions. Pour les préserver. Ce qui ne change rien pour vous ni pour moi, nous bossions déjà comme ça. On fait juste plus de papiers, et on nous rajoute des couches d'emmerdes pour nous récompenser de nos efforts.
- Ah ça !
- Bon, et la question suivante, c'est pour savoir si vous pourriez utiliser moins d'antibiotiques.
- Ben non.
- Ben non, vous en utilisez déjà très peu.

Et le téléphone sonne. Au fond de ma poche. Sous ma chasuble. J'enlève un gant, soulève le plastique, farfouille et saisit le samsung solid.

- Service de garde, bonsoir ?
- Fabienne ?
- Ah non, c'est Sylvain.
- Vous avez fermé ?
- Oui.
- Mais comment je fais ma blague, moi ? Je voulais faire croire à Fabienne que j'avais un gros problème sur mes vaches !
- Elle est rentrée chez elle, Fabienne.
- Ah merde. Bon. Ben joyeux Noël ! Vous faites quoi ?
- Je réponds au téléphone avec un bras dans le vagin d'une vache.
- Au moins, vous avez une main au chaud !
- …
- …
- Oui.
- Joyeux Noël !
- Vous aussi !
- …
- Vous fermez aussi le 31 après-midi ?
- Oui.
- Bon ben je rappellerai le matin, alors !
- OK.
- Et allez-y doucement avec ce vagin, c'est Noël quand même !
- Oui, je raccroche, ok ?

- Bon. Je crois qu'on va lui foutre la paix, à cette cocotte. J'ai bien dilaté l'entrée, mais le col n'est pas effacé. On ne va pas tirer, on risquerait de tout déchirer. Je suis désolé, j'aurais préféré vous libérer pour votre réveillon, mais on ne va faire que des conneries, si j'insiste. Rappelez-moi si elle ne vêle pas seule. Mais le veau est adapté au bassin, j'ai distendu le ligament, elle est un peu dilatée, elle a monté le veau pendant que nous discutions . Ça devrait le faire. Ah et je vais remplir le papier et vous le laisser, parce qu'on n'a que ça à faire un 24 décembre à 18h00.

Vingt-quatre décembre. Dix-huit heures dix.
- Service de garde, bonsoir ?
- Olivier ?

Dans sa voix, il y a la casquette d'un noir usé. Le pantalon bleu maculé de cambouis et de suint de brebis. La moustache en bataille et la cigarette roulée, à l'agonie au coin de sa bouche, mâchée et remâchée, éteinte et rallumée depuis des heures. Laurent Ginet. Sourd comme un pot. L'accent local incarné.

- Non, c'est Sylvain.
- Ah, Olivier, vous avez soigné Grincheux, c'est Laurent Ginet, dites, j'ai plus de croquettes, je peux venir en chercher ?
- Non, on est fermé, M. Ginet. Je n'assure que les urgences.

Je parle fort, j'articule fort, en insistant fort sur les accents. Ma famille adore m'entendre parler comme ça. Il paraît que j'ai plusieurs voix, qu'elles changent selon les clients.

- Ah c'est bien, je fais vite, alors ! Je ne veux pas vous déranger un soir de Noël ! Je croyais que vous seriez fermés !
- Mais on est fermés ! Donnez-lui du foie gras !
- J'arrive tout de suite !
- M. Ginet ! Du foie gras !

Il ne m'entendait pas, mais là, il ne m'écoute plus.

- Rhah, comment on éteint ce machin. Michelle, j'arrive pas à l'éteindre !
- Il va raccrocher, Laurent, ça coupera. Fais vite, pour ne pas déranger le docteur !

Il est dans l'entrée de sa vieille ferme. Elle est dans la cuisine. Et moi, je vais aller à la clinique. De toute façon, il faut que je gère les hospitalisés. Notamment mon pneumothorax. Il habite à 3 kilomètres, il sera vite là. Ou dans une demi-heure environ. S'il a encore perdu ses clefs. Deux fois, il est venu en tracteur, la première « parce qu'il était pressé », la seconde « parce que les gendarmes avaient suspendu son permis, mais que pour le tracteur, il n'y a pas besoin de permis ».

J'ai le temps de doser la glycémie du chat diabétique, de sortir un chien à piroplasmose qui va manifestement beaucoup mieux, puis de vérifier le drain du chien de chasse. D'errer un peu sur Twitter. De vérifier la commande de médicaments. Si ça continue, je vais me mettre au démineur.

M. Ginet entre dans la clinique obscure, avec sa casquette, son pantalon de velours, ses bottes, sa moustache et son mégot.

- Aahh, mais c'est le docteur Sylvain ? J'ai eu Olivier au téléphone, je suis M. Ginet, vous avez soigné Grincheux. Je lui ai dit que je venais chercher les croquettes. Des Félines Youne adulte. Femelle. Un sac de 2,5kg.
- Bonsoir M. Ginet. C'est 1,5kg ou 4,5kg. D'habitude vous prenez 1,5kg.
- 1,5kg, très bien ! Joyeux Noël ! Et merci de m'avoir attendu, vous auriez pu ne faire que les urgences !

Je ne suis pas si convaincu qu'il soit si sourd que ça.

jeudi 17 novembre 2016

Chirurgie de guerre

J'ai aidé Christophe à monter son chien sur la table. Rocker : un genre de grand machin un peu maigre, content de me voir si l'on en juge par les battements réguliers de sa queue. Il respire un peu fort, son cœur bat un peu trop vite, un peu trop fort. Ses muqueuses sont d'un joli rose. Son maître maintient son T-shirt maculé de sang sur l'abdomen de Rocker. Je ne sais pas encore ce qu'il y a dessous, mais ne changeons rien : c'est dimanche, il est treize heures, il y a du sang partout dans ma clinique. Les chasseurs et leurs chiens sont lâchés, les sangliers sont au taquet. Et celui-ci, selon son maître, a le ventre perforé. Je pose mon cathéter, vite, très vite. Branche la perfusion, et injecte l'anesthésique. Un quart de dose. Le grand anglo vacille. Puis s'affaisse. Il n'aura pas eu besoin de grand-chose, comme souvent avec ces animaux fatigués. Je vérifie le cœur, et la respiration. Tout va bien. Un pas d'âne, pour maintenir la gueule ouverte, un laryngoscope, je visualise l'entrée de sa trachée et insère ma sonde trachéale. Il tousse, une fois. Pas de quoi repousser l'anesthésie.
Je bascule le chien sur le côté, sur la table de notre salle de préparation chirurgicale. Pour ces chirurgies sales, j'évite d'emmener les chiens au bloc, pour ne pas le salir. Il n'y a aucun objectif de stérilité quand le sanglier a défoncé le chien à coup de défenses, qui a ensuite continué, la plupart du temps, à courir dans la boues, les ronces et les ruisseaux. Il faut plus qu'une éventration pour arrêter un chien qui veut chasser !
La plaie est très petite. Il y a pas mal de sang, je ne sais pas trop pourquoi. Sur le côté de la dernière côte, elle est bouchée par un amas de mésentère – ce filet auxquels sont suspendus les intestins, très fin et très lâche (la crépine, en boucherie, qui fait de si jolie décorations sur les pâtés). Ça m'arrange : il bouche le trou et empêche que des choses plus fragiles soient exposées, ou que des saletés rentrent dans l'abdomen. Il va quand même falloir que je coupe tout ça, car ce bout de mésentère est très sale. Mieux vaut l'enlever que le remettre dans le ventre. Je suis tout seul, le chasseur attendant courageusement derrière la porte. Avec mes manipulations, un coup chirurgicales, un coup « pratiques », comme retourner le chien, lui attacher les pattes, régler le débit de la perfusion ou chercher une boîte de chirurgie, j'ai déjà changé trois fois de paire de gants. Je ne cherche pas être stérile, mais… restons propre. Je prends mes ciseaux, et je coupe la peau. Le chasseur, qui était rentré entre-temps, ressort précipitamment en entendant le son des lames qui coupent les chairs. La paroi musculaire, maintenant, en partant dans l'axe du corps. Intuitivement, à cet endroit, je me dis que c'est ainsi que ça tirera le moins sur les sutures à venir. J'ai une vue plongeante dans l'abdomen.

- Heu, ça vous dérange si je sors prendre l'air ?

Christophe est vert. Il s'enfuit.

Je coupe un peu plus. J'explore. Il y a deux côtes cassées. Non, trois. Coupées. Les flottantes, et une complète. Il risque d'y avoir… j'explore avec le doigt, inspecte, caresse, décolle… oui, un bruit d'aspiration ! Le diaphragme a été coupé au ras de son attache à la cavité abdominale, et l'air s'engouffre dans la cavité pleurale, cet espace censément vide et virtuel qui sépare les poumons de la paroi costale. Je saisis une grosse pince et attrape tout ensemble, pour limiter la fuite que je viens d'aggraver. Je jette mes gants, allume la lumière du bloc, oriente la table de chirurgie principale et y transporte Rocker, sa poche de perfusion entre les dents. Là, éclairage au maximum, concentrateur d'oxygène, machine d'anesthésie gazeuse : on vient de changer d'échelle. J'augmente le débit de la perfusion, et une fois tout mon matos transvasé, reprends mon exploration des dégâts. J'espère que Christophe va vite revenir, car je vais avoir besoin de lui. Oui, il y a une coupure sur cinq centimètre du diaphragme et des muscles de la paroi abdominale ou thoracique (on est à la limite), avec des bouts de côtes au milieu. Et ce couillon de chien qui remuait la queue !

Je crie un coup, Christophe vient voir. Il me découvre dans le bloc, avec tout l'attirail d'anesthésie gazeuse branché sur son chien, le bruit du concentrateur d'oxygène en fond sonore. Oui, c'est beaucoup plus grave qu'il n'y paraissait, oui, le chien peut y rester, oui, j'ai besoin de lui, oui, il peut regarder de l'autre côté. D'une pression sur son bras – encore une paire de gants foutue – je lui montre quelle force il devra appliquer sur le ballon du circuit d'anesthésie. Assez pour gonfler les poumons, mais sans les faire exploser, s'il-te-plaît. C'est son premier pneumothorax.
Quand nous inspirons, nos côtes se soulèvent, et nos poumons se gonflent parce que nos côtes se soulèvent, mais pas parce que nos poumons sont attachés à nos côtes : ils ne le sont pas. Entre les côtes et les poumons, il n'y a rien, juste deux membranes : la plèvre thoracique, qui tapisse la diaphragme, les côtes et les muscles intercostaux, et la plèvre pulmonaire, qui tapisse les poumons. Entre les deux, rien. Du vide. C'est parce qu'il y a du vide que ces deux plèvres restent collées sans être attachées l'une à l'autre, permettant le mouvement harmonieux de la respiration. S'il y a quelque chose entre les plèvres, le poumon ne se gonfle plus lorsqu'on inspire, il s'effondre – ce qu'on appelle un collapsus pulmonaire. J'explique tout ça au jeune chasseur en plaçant mes points pour refermer l'ouverture de la cavité thoracique. Vite, très vite. Et au moment de serrer le dernier nœud, je le fais appuyer sur la ballon du circuit d'anesthésie, ce qui fait gonfler les poumons, qui reprennent leur place tandis que j'appuie sur le thorax de rocker pour chasser un maximum d'air, avant de serrer mon dernier nœud. Ça a duré vingt secondes. Nous lâchons tout. Et observons. Rocker ne respire pas. Toujours pas. Je vois les battements de son cœur. Respire. Respire !
Il inspire, et expire ! Parfait ! Je jette mes gants, et pars chercher de quoi améliorer le vide pleural. J'insère une aiguille entre deux côtes, branchée à un tuyau et une seringue. J'aspire. Il n'y a presque pas d'air, nous avons parfaitement réussi le rétablissement du vide.

- Heu… je peux ressortir ?

Oui, oui, ce sera toujours mieux que s'évanouir ! Il y du sang partout. Nous avons piétiné dedans, il a coulé sur la table, j'ai plusieurs fois raté la poubelle avec mes compresses imbibées ou mes gants souillés. Le chien est littéralement ouvert en deux, avec vue sur son estomac et son mésentère.

Pourquoi saigne-t-il autant ? Pourquoi ses organes baignent-ils dans le sang ? Je n'ai vu aucune veine, aucune artériole pisser plus que de raison ? Je soulève, j'explore, je sors. Un organe après l'autre, les lobes du foie, le diaphragme, les intestins, la rate. La rate. Et l'estomac. Ce con de cochon a sectionné la moitié des vaisseaux qui relient la rate à l'estomac, au ras de l'estomac ! Ils ne saignent plus vraiment, mais maintenant, je comprends. Alors je ligature, je résèque, je nettoie, j'évalue et je referme. La rate vivra. Le chien aussi. Normalement.

J'explore une nouvelle fois la cavité abdominale. J'ai branché l'aspirateur chirurgical (et encore une paire de gants…), je tout vidé, tout nettoyé, rincé (une paire de gants). Ça saignote, de partout et nulle part. Je laisse tomber. Il est temps de refermer. La paroi musculaire, d'abord, ma coupure, puis celle du sanglier. Je pose un drain. La peau, ensuite, après plusieurs sutures filées, sous-cutanées. J'ai stoppé l'anesthésie gazeuse, mais maintenu l'oxygène. Recontrôlé l'analgésie. Les antibiotiques. Je prépare une cage, avec des bouillottes. Rocker est à 35,8. Ça reste admissible. Maintenant, il va se réveiller. Et je vais le surveiller, par la porte de la salle de préparation qui donne sur le chenil, en commençant à suturer un autre chien, bien moins gravement atteint...

Sang

lundi 18 juillet 2016

Un jour, une consultation : c'est fini

Fin du marathon.
Je ne pourrai pas tenir la cadence plus longtemps. C'est une conjonction de circonstances favorables qui m'a permis de me lancer dans ce challenge, mais c'est fini pour cette fois.
Quelques nouvelles des patients :
- Jour 13 : Minet va très bien.
- Jour 15 : aucune nouvelle de la chienne qui boit beaucoup, je vais rappeler.
- Jour 17 : pas de nouvelles du chaton.
- Jour 18 : le chien va très bien, a priori le traitement a bien fonctionné. Ou il aurait guéri de toute façon. Allez savoir.
- Jour 21 : on ne sait toujours pas ce qu'il a fait, mais le chaton va bien. Même commentaire que ci-dessus.
- Jour 22 : la jument et sa conjonctivite : pas de nouvelles, bonnes nouvelles.
- Jour 23 : la chienne opérée va bien, elle est rentrée après deux jours d'hospitalisation. Celle-là n'aurait pas guéri toute seule.
- Jour 24 : le chien asticoté va correctement, le chien en hernie discale s'améliore gentiment.

Merci pour vos nombreux commentaires, ici, sur Twitter et sur Facebook. Je suis navré de n'avoir pas réussi à répondre à tout le monde, je vais prendre le temps de refaire le tour des commentaires et d'améliorer ça.

Merci pour vos retours enthousiastes, aussi, auxquels je n'ai pas répondu (retweeter des compliments ou "aimer" des appréciations positives me chiffonne) mais soyez assurés que j'ai apprécié.

Prochain challenge : moderniser le blog, avec notamment un thème compatible avec smartphones et tablettes.

vendredi 15 juillet 2016

Jour vingt-quatre. Motif : Asticots.

Jour vingt-quatre.

Motif : Asticots.

Le motif de consultation préféré de tous les vétérinaires : la verminière. Cette fois-ci, sur un colley. Un vieux colley. Un très vieux colley.

Ses propriétaires se dandinent devant moi, dans la clinique vidée de toute activité : il est 21h, c'est ma première urgence de la soirée, et, je l'espère, la dernière. Je n'ai même pas envie de parler. J'ai enfilé des gants, ouvert la fenêtre, et je ne respire plus que par la bouche.

Mon silence est sans doute pour beaucoup dans leur inconfort. J'imagine qu'ils se demandent ce que j'en pense. Ce que je pense d'eux. Ils viennent juste d'arriver dans un gîte des environs, des vacanciers qui ont eu le bon goût de ne pas laisser leur vieux derrière eux, mais qui l'ont clairement négligé. J'ai autre chose à faire que les accuser.

Je tonds avec application. Sur la table de consultation montée au maximum, le chien est couché, il ne sait de toute façon plus vraiment se lever. Arthrose, déficit neuro, incontinence, un sous-poil et un poil terriblement denses, il pue l'urine à en suffoquer. Sous les bourres, avec la chaleur, la peau et l'urine ont macéré. Les mouches ont pondu, et je soulève la queue. Je tonds le poil en dessous, autour de l'anus qui bée tandis que s'en échappent les asticots. Je continue sur le périnée, tranche la vermine avec le peigne de la tondeuse, il y en a de toute les tailles, de tous les âges, ils grouillent, ils roulent, ils s'échappent. Je bascule le chien sur le côté, je tonds entre les cuisses, je me dirige vers la verge, je parie qu'il y en aura aussi dans le fourreau.

Les vacanciers se dandinent. Ils sont horrifiés, ils sont fascinés. Leur adolescente de fille hésite entre le rire incrédule, l’écœurement et les larmes. Je lui explique. Que oui, c'est dégueulasse. Que la peau a pourri avec le sous-poil et l'urine, qu'il faut que tout ça respire, que comme il ne se lève pas, parce qu'il est vieux, et un peu paralysé, il faut le tondre, le laver, le savonner, le rincer, le sécher. Que personne n'a envie de rester dans ses excréments. Qu'il n'a pas vraiment mal, même s'il se dandine sous mes coups de tondeuse. Ça doit sévèrement gratter. Je tonds et tranche, les asticots tombent, grouillent et s'échappent, j'écarte deux bourres de poils et ils éclosent comme une fleur de charogne, il y en a sur la table, il y en a par terre. Je la rassure : non, il ne va pas mourir. Oui, il va guérir, même s'il y a des plaies, même si elles sont infectées. Les asticots n'ont mangé que les tissus nécrosés, ils ont irrité, mais ils ne vont pas le bouffer.

- Les petites bêtes ne mangent pas les grosses, pas la peine de t'écarter en sautant parce qu'il s'avance vers toi, celui-là.

Je repose la patte. Je change le peigne de la tondeuse, je soupire. Les lombes, maintenant. J'écarte les poils, j'attaque à la base, lentement, en tournant autour des bourres les plus tendues. Ils sont toujours là, partout, jeunes et maigres, ou gros et gras.

- Haha, on pourrait partir à la pêche, ose le papa vacancier.

Sa plaisanterie tombe à plat dans un silence gêné. Le halètement du chien, la tondeuse. Il n'y a rien d'autre à ajouter. Je tonds et tourne, je finis de lui nettoyer tout le train arrière, jusqu'à, enfin, arriver dans le poil sain.

- Le reste, c'est pour le toiletteur, ce ne sera pas du luxe. Moi j'arrête là pour ce soir.

Je prends la brosse douce, la vétédine savon, de l'eau tiède, et je frotte, je masse, je gratte. Je décroche les asticots, entiers ou tranchés, la peau est piquetée de milliers de petits points rouges, je décroche les œufs. Le chien se tord et se dandine, halète et me regarde, avec la patience de ces chiens qui crèveraient pour nous - et en silence, pour ne pas déranger. Il a de la fièvre, et les asticots sortent encore de l'anus lorsque je retire le thermomètre. Tant pis. Il les déféquera demain. Des antibiotiques, pour la pyodermite. De la cortisone, pour la douleur et les démangeaisons. De la pommade grasse, surtout, pour apaiser.

Il me reste le fourreau à nettoyer. Alors que je lui extériorise la verge, les asticots roulent et tombent. Il résiste, planque son pénis. J'insiste, il cède et je nettoie à l'éponge douce. Vétédine savon, encore, rinçage, pommade. Il ne résiste plus et se laisse soigner.

Des conseils, beaucoup de conseils. Quoi surveiller, comment gérer. Tout ce qui peut se compliquer. Mais je ne suis pas très inquiet, tout ça devrait bien se passer. Par contre, il y a certainement des choses à améliorer, ce chien doit être aidé et accompagné.

Dans le silence de la tonte et du nettoyage, je me suis demandé si je devais les engueuler ou les culpabiliser. En parlant à leur fille, j'ai pu esquiver, ou plutôt, j'ai pu expliqué comment gérer, sur le ton des généralités que tout un chacun connaît. J'ai pu leur faire réaliser. La négligence n'est que rarement de la malveillance… Et je crois pouvoir compter sur leur bonne volonté.

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