C'est le deuxième appel de la matinée. Je suis déjà en train de perfuser un veau au milieu des champs, en priant pour qu'il ne gueule pas vu que le troupeau entier nous entoure et que nous ne sommes protégés que par de minces fils de fer. Je décroche mon téléphone en posant mon genou sur l'encolure du veau pour le maintenir au sol tandis que l'éleveur, debout, tient la poche de perfusion en surveillant les vaches. Je discute un peu avec l'éleveur qui m'appelle. Il va falloir que j'y aille. Une fois que j'en aurais fini ici.

Une demi-heure plus tard, je gare ma voiture à l'ombre de l'avancée de toit du hangar, devant la rangée de cornadis. Mon chien, que je trimbale avec moi aujourd'hui, appréciera de ne ps rester au soleil... Les vaches sont dans les champs, sauf une. M. Louge, l''éleveur n'est nulle part, mais je n'ai pas besoin de lui pour identifier ma patiente. La blonde me regarde, immobile, tétanisée, son ventre enflé donne l'impression d'être prêt à exploser. Sa respiration est hachée, mais pas catastrophique. Elle oxygène bien. Je m'approche doucement de ses 500kg, et donne une tape appréciatrice sur la panse qui distend démesurément ce qui devrait être le creux de son flanc, à gauche. M. Louge arrive, flanqué de ses deux corniauds. Rouge de sueur.

- Je finissais de réparer les clôtures, désolé ! Ces abruties ont tout cassé et sont allées dans la luzerne, hier. Je les ai surveillées, elles vont toutes bien, sauf elle. Elle météorise ?

Elle météorise, oui. La panse est un réservoir gastrique d'une bonne centaine de litres, un mélange de ce que la vache avale - de l'herbe et beaucoup de salive - et du produit de sa rumination : ce qu'elle se renvoie dans la bouche pour le mâcher et le remâcher. Du liquide, des fibres, et des milliards de bactéries et de protozoaires, qui tournent en permanence dans cette énorme lessiveuse. Mais la machine est bloquée : parce qu'elle a abusé d'un aliment, la chimie de la panse s'est détraquée. D'abord, de la fermentation. Et à cause de la luzerne, très probablement, une mousse très dense. La luzerne contient des molécules qui favorisent l'apparition de cette mousse qui remplit tout et bouche le système en le distendant.

J'écoute le cœur. Impeccable. Température : normale. Je passe un long tuyau par sa bouche, direction la panse. Deux mètres de tuyau qui filent et s'enroulent là dedans, mais rien ne sort. Un argument de plus pour la mousse. Je saisis une grande aiguille, que je plante dans son flanc distendu en évitant son coup de pied vengeur. Le gaz s'échappe sous pression. Météorisation gazeuse, météorisation spumeuse... la première est de meilleur pronostic que la seconde, et là j'ai du gaz. Mais toutes les raisons du monde de penser qu'il y a de la mousse... De toute façon, il y a souvent les deux. Il faut relâcher la pression, rien n'ira bien, sinon. Je décide d'anesthésier un peu le flanc bombé. Un coup de scalpel, puis j'enfonce un trocart. Un genre de grosse vis creuse, qui va aller dans la panse et grâce à son énorme pas de vis, plaquer la paroi de la panse contre le péritoine, la membrane interne de la cavité abdominale, afin que les fluides souillés ne coulent pas (trop) dans le ventre. La manœuvre fonctionne, mais je suis déçu. Peu de gaz. Et toujours pas de mousse.

Je m'assieds sur le béton, contre le cornadis, pour observer un peu. La stabulation vide, avec le vieux fumier, très sec, qui attend d'être curé. Les deux corniauds, mélanges indéfinissables de chiens de chasse et de berger, qui halètent dans un coin, à l'ombre. Les mouches, par centaines. L'odeur un peu piquante du fumier sec et du bétail. M. Louge et son marcel, qui râle sur la météo, son tracteur, et les emmerdes qu'il a avec ses vaches. Je ne l'écoute pas vraiment, je me demande...

- Il y a une décision à prendre, là. Le tuyau et le trocart sont décevants. Ils ne suffisent pas. On vide du gaz, oui, mais pas assez. Sa panse ne peut pas se remettre à fonctionner avec une pression interne pareille. Elle risque de continuer à gonfler, puis de mourir. Assez vite. Bien sûr, je pourrais balancer tout un tas de produits dans le rumen avec le tuyau et une pompe. De quoi aider un peu la panse et calmer la formation d'acides. Mais... la mousse que j'imagine là-dedans, il est presque impossible de la détruire. Alors le reste ne servira pas à grand chose. On pourrait... Ouvrir. J'ouvre le ventre, comme pour une césarienne, je suture la panse au cuir, je l'incise sur dix centimètres et la saleté là-dedans s'évacue dehors sans se vider dans le ventre.

Il ouvre de grands yeux.

- Vous suturez avant, c'est pour que la merde ne coule pas dedans, c'est ça ?
- C'est ça. Enfin c'est la théorie.
- Et après ?
- Après on laisse ouvert.

Il me regarde, incrédule.

- Ça se referme comment ?
- Tout seul, en plusieurs semaines, voire mois. La dernière que j'ai faite a mis trois mois à se refermer. Mais elle va bien.
- Mais comment elle fonctionne, la panse, si ça reste ouvert ?
- Elle déborde. Mais pas tant que ça. Le contenu est semi-pâteux, et j'ouvre sur le haut. Ça marche. Et sur le court terme, surtout, ça évacue la pression et ça l'empêche de remonter. Je ne garantis pas qu'elle s'en sorte, il y a un risque non négligeable de péritonite. Mais si c'est bien comme je pense, là-dedans, c'est la seule chose à faire.
- Si vous en êtes sûr...

Sa voix traîne, et non, je n'en suis pas sûr. Mais c'est la seule chose logique à faire, en l'état. Donc... on va y aller.

Alors je vais chercher ma boîte à césarienne, j'injecte un antibiotique, puis j'anesthésie le cuir et les muscles. Je désinfecte et je rase le poil du flanc, là où j'avais planté mon trocart. Je désinfecte à nouveau, et j'incise. La peau s'ouvre, puis ce sont les muscles qui s'écartent comme par magie devant ma lame. Tout au fond, la fine membrane du péritoine, et derrière, la panse qui bouge au gré de ses infructueuses contractions. J'incise le péritoine, puis je saisis la panse avec une très grosse pince, pour me faire un repère. Elle a beau ne pas fonctionner correctement, elle oscille de bien 8 cm vers l'avant de ma plaie. Ça ne va pas être pratique. Je pose un premier fil qui prend la panse, le péritoine et le cuir, et je noue. J'attends. Elle repart vers l'avant lors de la contraction suivante, déchirant la paroi de la panse là où j'avais passé mon fil.

M. Louge me pose des questions, hésitant. Je lui explique comment les choses fonctionnent, là-dedans. Un peu amer, et circonspect, il m'explique ne pas avoir fait l'école. Moi j'ai fait l'école, mais je n'ai compris que quand j'ai vu.

En tout cas, je ne vais encore pas pouvoir faire comme dans les cours. Le rumen est beaucoup trop tendu, c'est comme d'essayer d'attraper la paroi d'un ballon de baudruche surgonflé. Il faut le dégonfler pour y arriver.
Je perce la panse, y enfonce ma pince pour la saisir très largement. Le gaz et la mousse - il y avait bien de la mousse, je le savais - bloblopent un peu et souillent ma plaie, mais l'incision est trop petite pour que ce soit dangereux. Cette fois,je traverse tout en faisant une boucle à l'intérieur de la panse, et je fixe au muscle, qui suivra mieux le mouvement que le cuir. Ça tient. Un point de plus, juste au dessus. Un autre. Tout le côté gauche de ma plaie est fixé. Et maintenant... j'incise la panse, pour vider le gaz, lâcher la pression, ce qui me permettra de mieux prendre la paroi de la panse du côté droit. Il y a du jus de rumen qui coule dans les muscles, je rince, je désinfecte, même si ça ne sert à rien. Je peux passer un doigt dans la panse, j'en profite pour guider une aiguille et plaquer la panse contre le péritoine sur le bas de mon ouverture, pour éviter les souillures maintenant que la pression ne plaque plus tout partout. J'ouvre plus grand. Dix centimètres. La voilà, la mousse ! Elle jaillit de la panse sous pression, elle proufe et elle blote, elle jaillit au fil des contractions, se déverse au sol où elle s'accumule en une montagne verdâtre à l'odeur indéfinissable, douceâtre, ni agréable ni désagréable. Une mousse qui serait parfaite pour le bain, si ce n'était l'odeur. Je plonge la main dans la cavité, j'en retire de longs brins d'herbe et de foin, permettant à nouveau à la mousse de s'évacuer. Au sol, maintenant, il y a un amas qui remplirait une brouette. M. Louge, qui me parlait de sa copine qui venait de le larguer, de son tracteur cassé - 10 000 € de réparations - de sa vache morte en début de semaine et de ses deux avortements de la semaine dernière, ne dit plus rien.
Moi, je me demande comment il fait pour tenir quand la poisse s'acharne comme ça.

Maintenant que la pression va me permettre de travailler, je reprends mes bords de plaie. Suturer la panse au cuir, de tous les côtés, pour laisser une belle ouverture qui ne permettra pas aux jus souillés de pourrir l'abdomen. C'est long, et fastidieux. Ce n'est toujours pas comme c'est censé être, ça ne l'est jamais. En chirurgie, surtout bovine, rien ne se passe comme dans les bouquins, de toute façon.

Et c'est très bien comme ça.

La vache, elle, s'est remise à ruminer.