- Il y a une visite chez Bovivalavida, une jument couchée, tu y vas ?

Bovivalavida, c'est une de ces coopés d'éleveurs, qui à force de grossir, de fusionner et de se diversifier, n'est plus vraiment une coopé, plutôt une société comme les autres, mais dont les éleveurs doivent acheter des parts pour pouvoir leur vendre des veaux pas plus chers qu'ailleurs. Ou un truc comme ça. Bon, je suis mauvaise langue : elles rendent des services, ces coopés. Mais il y a un monde entre les Bovivalavida d'aujourd'hui, avec leurs logos léchés et leurs plans de com', et les Unions des Eleveurs de la Vallée du Sud de l'Ouest, la Fédération Bovine de l'Ouest du Sud de la Garonne, et autres Club de Bridge de la Vallée de la Neste.

Bref : Bovivalavida achète des bovins à ses adhérents, les revend à la boucherie, pareil avec les céréales, "offre" quelques services, et fait occasionnellement dans le cheval lourd.

Ils sont trois, devant le camion, avec leurs blouses noires. Les négociants en bestiaux et assimilés portent une blouse noire. Les vétos, c'est marron-bouse, mais on dit cachou. La jument est couchée au fond du camion, manifestement une chute pendant le transport. Elle occupe toute la place ou presque, essaie vaguement de se relever, mais bute contre les parois du camion. Son immense carcasse flotte sur une couche de merde et de pisse. Je repars directement à la voiture, enfiler mes bottes. Ma blouse.

La jument était debout au chargement. Pas toute jeune, manifestement, et arborant des lésions de décubitus qui ne datent pas de hier : ce n'est certainement pas la première fois qu'elle a du mal à se lever, et c'est sans doute pour ça qu'elle se trouve ici, direction l'abattoir. Une comtoise, mais devenue baie, à cause de la merde. Elle a froid, elle tremble, mais elle est calme. Confiante comme les sont les chevaux qui ont été manipulés. Elle attend de l'aide.

Première étape, la douleur. Intraveineuse, anti-inflammatoires. Muqueuses ok, fréquence cardiaque décente, elle va "bien". Par contre, son ventre est vraiment creux : elle a du être "stockée" un ou deux jours dans un autre centre d'allotement avant d'arriver ici, et je parie qu'il y avait des abreuvoirs automatiques dont elle ne savait pas se servir. Le "chef" vient me prêter main-forte, sous les regards prudents de deux conducteurs de camions.

Deuxième étape, attendre un peu. Laisser les antalgiques faire leur travail, la jument est tétanisée.

Puis nous prenons les prises que nous pouvons. Glissantes et glacées, pisse, flotte et merde. Crinière, queue, ce qui dépasse, pour faire glisser 600 kg de jument d'une trentaine de centimètres : il faut écarter ses sabots de la paroi du camion, pour qu'elle puisse basculer sur le sternum et se relever. Les gars n'y croient pas, mais je pense que ça en vaut la peine. Elle n'est pas assez démusclée pour ne pas être capable de se tenir debout, même dans ces conditions.

Il ne lui faut plus qu'un encouragement. Je lui redresse l'encolure, elle se relaisse tomber, mais pour mieux prendre son élan. En deux secondes, elle est sur le sternum, membre repliés. Cinq secondes plus tard, elle est debout. Elle fait peine à voir. Le postérieur droit très raide, alors qu'elle n'était pas couchée dessus. Plus de muscles au niveau des cuisses, le ventre complètement rentré. Mais elle s'ébroue, crépit nos blouses. Nous lui passons un licol, nous l'accompagnons jusqu'au pont. Un des chauffeurs a la présence d'esprit d'abaisser le cul du camion. Mais elle bloque devant la pente. Pas sûre d'elle, la mamie.

Alors nous lui laissons du temps. Personne n'a la mauvaise idée de tirer sur sa longe. En général, les gens habitués aux vaches ont du mal avec les chevaux, et vice-versa. Ce n'est pas, contrairement à ce que vous pensez peut-être, que les seconds soient plus "délicats" que les premières. Les gestes ne sont pas les mêmes, les réactions non plus. Vous avez peur d'un taureau alors que tenir un cheval de 600kg en main vous paraît banal ? Dites-vous que pour beaucoup d'éleveurs bovins, c'est l'inverse.

J'envoie un des chauffeurs chercher un autre cheval, pour l'attirer en bas. Et un seau de granulés, parce que la gourmandise est un moteur universel. Pendant ce temps, le chef tient absolument à ce que nous tentions de la faire descendre. Il est à la gauche du cul de la jument, je suis à sa droite, il me tend la main : "on va mettre nos bras au-dessus de ses jarrets, et pousser".

En voilà, une idée à la con. Je regarde sa main, je regarde ma blouse, je regarde la jument crépie de pisse et de crottin liquide. Je soupire. Si je refuse, il va se dire que c'est pour épargner mes fringues. Et il aura raison. Allons-y. Poussons. La jument s’arque-boute, nos blouses éponges ses fesses. C'est glacé, et c'est tellement mouillé que cela traverse instantanément l'épais coton, pour venir imbiber ma polaire. Le pied.

Arrêtons ces conneries, et attendons. Un chauffeur plus habitué aux chevaux que les autres tente la jument avec le seau de granulés. On sent qu'elle veut y aller, mais qu'elle hésite. On va attendre. Pendant ce temps, on discute. Comme je le devinais, la jument était certainement très manipulée : elle était chez un agriculteur retraité, elle était seule avec quelques moutons. Tu parles d'un déchirement lorsqu'il a du, en la trouvant coucher un matin, se résoudre à appeler Bovivalavida... Évidemment, on lui imaginerait bien une fin de vie tranquille à la maison, à cette placide mémère. Évidemment, relever une jument de 600kg qui s'est débattue toute la nuit dans le coin d'une étable, je ne sais que trop bien à quel point cela peut virer à la torture. Peut-être aurait-il mieux valu l'euthanasier que lui infliger ce transport et cette chute ? D'autant qu'il n'y a rien à manger, sur cette vieille carcasse. La raison de sa présence ici, cependant, je la devine aisément : depuis que l’équarrissage coûte environ 1 euro du kg de carcasse, les chevaux sont plus nombreux à partir à l'abattoir...

Jusqu'à il y a peu, lorsqu'un équidé mourait, on appelait l'équarrissage, service public, et le corps était emporté. Rien de glamour, loin de là. Ce n'était pas cher, c'était même gratuit pour les éleveurs, ou les centres équestres. Le service était rendu, les carcasses ne pourrissaient pas dans les champs. Il est d'ailleurs interdit d'enterrer un corps de plus de 40kg dans la nature. Puis l'équarrissage a été privatisé, dé-subventionné, et a du devenir rentable. Les éleveurs bovins n'ont pas trop vu la différence - mais je serais curieux de connaître l'évolution de ce poste de cotisation aux Groupements de Défenses Sanitaires qui mutualisent nombre de coût sanitaires pour les éleveurs (prophylaxies, vaccinations, équarrissage etc). Pour les propriétaires d'équidés, c'est devenu délirant : mais bon, on le sait bien, tous les propriétaires de chevaux sont des gens riches. Il y a bien une association qui s'est montée pour mutualiser les coûts, avec paiement en ligne, mais... cela reste néanmoins très cher. Et lorsque l'on a une retraite d'agriculteur ou le revenu d'un poney-club, c'est insupportable. Et partent à l'abattoir des chevaux qui ne devraient pas y mettre les sabots.

Elle, en tout cas, a fini par se décider. J'achève mon ordonnance - elle aura un répit avant l'abattage, le temps que les médicaments injectés quittent son corps. Je ne sais pas trop si c'est réellement une chance pour elle. Je ne crois pas. Mais je suis content, je l'ai relevée. Elle n'a pas été brutalisée, et elle mange, elle boit, elle vient chercher les caresses.

Je sais que les commentaires vont attirer des réactions du type "mais c'est dégueulasse d'envoyer des chevaux à l'abattoir". Vous avez le droit d'être contre l'hippophagie. Je ne rentrerai pas dans le débat des qualités gustatives ou nutritives, du passage du statut d'animal de production à celui d'animal de compagnie. Mais le type qui voit des chevaux "coulant une retraite heureuse" pourrir dans des prés, mal entretenus, mal alimentés, arthrosiques, pas parés, bref, en souffrance, c'est moi, ce sont mes confrères. Le type qu'on appelle pour une piqure d'analgésiques puis une euthanasie après 15 jours couchés le cul dans la merde parce qu'on n'a rien pour gérer un animal si lourd, et qu'en retournant le corps on découvre une hanche mise à nue par les escarres, c'est moi. Heureusement, plein de chevaux ont un sort meilleur que celui-là. mais n'allez pas croire que ces drames sont rares.

Je vous demande donc juste, avant d'écrire votre commentaire, de réfléchir aux conséquences, à toutes les conséquences, du refus de l'abattage des équidés. Et pour vous mettre d'accord, de la privatisation du service public de l'équarrissage.