mercredi 17 octobre 2012 - Silence
- Par Fourrure
- - Vétérinaire au quotidien
- - chien
- - euthanasie
- - mort
Au bout d'un chemin, passer le petit pont, prendre la montée, se garer sous le saule. Nous sommes au creux d'un vallon, on ne voit plus le ciel. Il fait bon. Trop chaud pour un mois d'octobre. Je me gare dans la cour de la maison isolée. Je coupe la musique, j'ai besoin de silence. Il n'y a que les canards pour foutre le bordel, dans la mare sous le saule, devant ma voiture. Je sonne à la porte, contemple les nénuphars, les mains dans les poches de ma polaire informe. J'inspire profondément. Contrôle. La porte s'ouvre sur une fillette.
- Tes parents sont là ?
- Oui, ils sont dans la cuisine.
La pitchoune disparaît dans l'escalier. La maison est un dédale d'ailes et de marches, d'annexes et de recoins. La cuisine. Elle doit être là, au fond. Il n'y a pas un bruit.
Une ado descend l'escalier en silence, me suit dans ce qui, oui, est bien la cuisine. M. et Mme Wilson sont assis sur le petit escalier qui mène au jardin. Ils m'attendent, Sarah dans leurs bras. Fleur s'avance vers moi, remuant sa queue de bon vieux griffon, innocente et joyeuse. Sarah soupire, M. Wilson pleure, Mme Wilson essuie ses larmes. Je m'agenouille devant Sarah, pose sa grosse tête dans ma paume. Elle émet un son de douleur, un son de tristesse, et ferme les yeux, apprécie la caresse de mes doigts sur ses joues.
Je regarde M. Wilson, je regarde Mme Wilson. Je retourne à ma voiture, en me mordant les joues. Mes yeux piquent, et je suis si fatigué. Je prends ma sacoche, celle dans laquelle j'ai déjà tout préparé.
Je rouvre la porte, retrouve le chemin de la cuisine. Tous les enfants sont là, cette fois.
Il n'y a rien à dire et je ne dis rien. Sarah est toujours dans les bras de M Wilson, Mme Wilson continue d'essuyer ses larmes. Je ne regarde plus autour de moi, je ne vois plus la cuisine et l'escalier, je ne vois plus les enfants et les ados. Je ne vois plus Fleur, je ne vois plus que Sarah. Je prends doucement sa patte, et pose le garrot. Verse quelques gouttes d'alcool, cherche le cathéter bleu dans ma sacoche. J'ouvre son blister, retire le capuchon, fais jouer le mandrin, débloque le bouchon. Je coupe un bout de sparadrap, que je scotche sur la table près de moi. Je suis assis par terre, le carrelage est froid, je ne m'en rendrai compte qu'en partant. Beaucoup de poils, mais je devine la veine. Sarah ferme les yeux et soupire encore. J'attends, puis je pique, et place le cathéter. Récupère la goutte de sang avec le bouchon, avant qu'elle tache le poil blanc. Je prends mon bout de scotch.
Sarah n'a rien dit.
Je pose la mandrin dans ma petite boîte, prends l'anesthésique.
- She's going to sleep, now. She'll leave fastly, she'll be asleep before the end of my injection. She won't be dead, but she won't be there anymore.
J'ai à peine murmuré. je ne suis pas sûr qu'ils m'aient entendu.
M. Wilson pose sa main sur mon avant bras. J'injecte doucement, il pleure et caresse Sarah, Sarah qui s'était déjà abandonnée à cette étreinte, Sarah qui part, en silence. Je serre les dents à me les fissurer. Je prends ma seconde seringue, attends encore quelques secondes. Puis j'injecte.
Sarah est partie, dans les bras de son maître.
Moi, j'ai déplié mes jambes et j'ai repris ma sacoche, après avoir vérifié que tout était terminé. Puis j'ai laissé M et Mme Wilson avec leurs enfants.
Fleur m'a accompagné jusqu'à la porte.
Commentaires
Le mardi 16 octobre 2012 à 13:29
J'en ai les larmes aux yeux. Mon Opus, setter anglais de 14 ans, vit ses derniers instants au moment où j'écris ces lignes. Vous faites un métier tellement difficile...
Le mardi 16 octobre 2012 à 13:36
Voilà, je suis en larme ... Quel magnifique texte!! Nos animaux sont des repères, des amis, omniprésents dans nos vies! On arrive à s'identifier à cette famille!! Merci beaucoup
Le mardi 16 octobre 2012 à 13:42
:'(
amitiés de Rémi (waf!)
Le mardi 16 octobre 2012 à 14:03
Un billet doux, empreint de tristesse, de résignation, d'empathie. Merci de mettre des mots, vos mots, sur ces instants de (fin de) vie.
Le mardi 16 octobre 2012 à 14:14
tout simplement magnifique.
Je me reconnais tellement dans cette description de serrer des dents aussi fort pour éviter de pleurer devant les propriétaires.
Le mardi 16 octobre 2012 à 14:27
J'ai fait piquer ma chienne Papillon chez le vétérinaire (punaise, j'ai failli écrire "mon", et "ma" en l'espèce, cette véto venant d'arriver au cabinet) il y a un an ; elle avait 16 ans et 8 mois. Elle venait de la fin de mon adolescence. J'ai chialé, ça m'a arraché la gueule.
Ça s'est très bien passé.
Le mardi 16 octobre 2012 à 14:48
Je suis en larmes...
Le mardi 16 octobre 2012 à 15:05
Pourquoi se refuser ces larmes, même lorsqu'on est le vétérinaire / le médecin qui soigne ? Elles soulagent, elles apaisent, elles amorcent le deuil. Sans rendre la mort acceptable - elle ne le sera jamais - elles lui confèrent un peu moins de rudesse.
Let it flow.
Le mardi 16 octobre 2012 à 18:37
Merci de transmettre ces émotions si fortes et cette humanité, et merci d'être là pour eux.
Le mardi 16 octobre 2012 à 20:06
On en peut pas pleurer devant le client dans ces moments là. C'est son émotion, et montrer ses larmes pourrait être perçu par certains, je pense, comme une sorte de vol. Le véto se doit d'être empathique, ça c'est une chose, mais ne doit pas se susbstituer aux propriétaires pour pleurer leur animal à leur place... en tout cas, c'est ce que je fais. Merci Fourrure pour votre plume...
Le mardi 16 octobre 2012 à 20:20
oui voilà...
Ne pas pleurer devant les proprio (ou la famille pour les humains, je suis IDE ;) )
Mais dans certains service (surtout en soins palliatifs, oncologie (encore plus pédiatrique), ou dans certaines maisons de retraite), il y a une psychologue pour les soignants. Où ils peuvent évacuer ce type d'émotion.
Ou des réunions d'équipe ou on peut pleurer une personne qui nous a marqué...
Mais jamais devant la famille...
Le mardi 16 octobre 2012 à 20:53
Quand j’ai fait piquer ma chienne Laïca, nous étions trois à pleurer. Mon mari, la véto, et moi. Je me souviens très précisément de la scène et du déchirement. Et bizarrement, çà m'a fait du bien de la voir prise elle aussi par l’émotion. Comme si en montrant que cela l’émouvait, elle donnait à l’événement une valeur, un poids différent et à nous l'autorisation d'être si visiblement malheureux. Et puis, il me semble que l'expression d'un sentiment juste par le véto n'est pas un problème, surtout s'il résonne en empathie.
Le mardi 16 octobre 2012 à 21:57
crac (bruit de mon cœur qui se fissure...)
larmes retenues d'asv trop émotive...
Le mardi 16 octobre 2012 à 23:24
Comment me faire pleurer en 5 minutes montre en main ...
Malheureusement quand on a des animaux dans sa famille on sait que cette étape est inévitable, et on sait aussi qu'au final on va souffrir.
Mais heureusement vous êtes là, vous et vos confrères/consœurs, a tenter et à sauver les vies des membres de notre famille.
Je ne remercierai jamais assez les personnes qui comme vous (medecins etc) , aident, sauvent des vies.
Le mercredi 17 octobre 2012 à 09:52
Dur dur ton billet. ça me fend le coeur.
Le mercredi 17 octobre 2012 à 12:26
Ce texte fait remonter mes propres émotions.
Mon père à dû faire endormir notre chien de 11 ans à cause d'une tumeur fulgurante...
Mon père tel un roc qui lui non plus ne montrait pas ces émotions pour nous soutenir...
Mon père qui est partie lui aussi maintenant...
Beaucoup, beaucoup d'émotions en quelques lignes...
Le mercredi 17 octobre 2012 à 13:14
Je suis en larmes... Nous avons du faire euthanasier notre Léo, notre peluche, un bon gros chien qui nous avait choisis dans un refuge. Mon véto qui n'était pas là à ce moment, m'a envoyé une très gentille lettre, et quand je l'ai revu après, j'avais 3 chiens, l'émotion était palpable quand je l'ai remercié. Les vétos ne sont pas surhumains, je ne me formaliserais pas en cas de larmes, et je pense qu'il faut vraiment beaucoup de courage et d'amour pour les animaux pour leur donner ce dernier traitement.....
Le mercredi 17 octobre 2012 à 16:25
Terriblement triste, et voilà les larmes qui coulent sur mes joues...
Certainement une des facettes les plus difficiles du métier...
Le mercredi 17 octobre 2012 à 23:19
Quel formidable texte !
Vous avez su écrire juste ce qu'il fallait pour nous faire pleurer nous aussi...
Le vendredi 19 octobre 2012 à 08:37
merci, voilà ce matin j'allais bien et là j'ai les larmes aux yeux !
pinaise que j'appréhende ces billets qui me renvoient à ce jour fatidique que je finirai par rencontrer quand viendra le moment pour un de mes chiens/chats.
pff dur moment
sinon toujours très beau Doc!
Le vendredi 19 octobre 2012 à 19:49
J'ai pleuré. Mon petit York a presque 15 ans et il est au bout du chemin... Je sais que je vais devoir le faire piquer et j'en ai mal à l'avance. Merci pour vos textes tellement sensibles.
Le vendredi 19 octobre 2012 à 21:34
merci à vos deux collègues qui ont faits que mes chiens sont aujourd'hui et pour toujours dans le jardin
cela aussi fait parti du job
Le samedi 20 octobre 2012 à 08:45
depuis trois semaines, j'ai le coeur brisé par la mort accidentelle de mon joyeux chiot, mais les larmes ne sont jamais venues, c'était si tôt si injuste, nous nous étions adoptés l'un l'autre d'emblée... et les larmes me viennent enfin, vont m'aider à descrisper les machoires et respirer mieux. merci de cette compassion qui manque parfois à certains médecins (mais ceci est une autre histoire triste tempérée par la lecture de blogs rassurants !)
Le samedi 20 octobre 2012 à 10:12
Dors bien Sarah...
Le samedi 20 octobre 2012 à 16:32
Je vous lis depuis quelques temps, je n'ai jamais commenté vos articles.
Cette fois je le fais car je suis très touchée.
Magnifique plume, j'ai les larmes aux yeux.
Le lundi 22 octobre 2012 à 10:17
Il y a toujours tant d'émotions dans vos écris ... j'ai le cœur qui se sert.
Le mardi 23 octobre 2012 à 16:59
Bon, certes, un indéniable talent de compteur ; un professionnel apparemment plus que consciencieux ; d'évidentes qualités humaines ...
Mais non de Dieu de bordel, ce qui m'épate peut-être encore plus, c'est "où est-ce que tu trouves encore en plus le temps d'écrire tout ça ???".
Salutations admiratives.
Le mercredi 24 octobre 2012 à 21:37
Cela fait un mois et 13 jours que nous avons du faire euthanasier notre bon vieux toutou, qui avait 16 ans et 2 mois. Nous croyons souvent l'entendre marcher dans la maison, secouer ses oreilles, soupirer... Nous l'imaginons en train de se déplier pour essayer de se mettre debout sans tomber et nous rejoindre. Il ne viendra plus. Mais grâce à sa gentille vétérinaire il est parti comme Sarah, sous nos caresses, ses yeux tranquilles, dans les miens.
Je croyais aller mieux, mais en vous lisant je vois qu'il n'est parti qu'hier...
Merci de tant aimer votre métier.
Le samedi 27 octobre 2012 à 15:34
pour moi, le vétérinaire de mes 4 pattes fait partie intégrante de ma famille de coeur, arrivé tout jeune diplômé en 1982, je l'ai vu "grandir" et il m'a vu vieillir.
Il a toujours été là pour mes bestioles. Je ne pense pas qu'on puisse chosir cette voie par accident ou parce que se sont premiers résultats de concours qui arrivent.
Merci à lui et merci à vous tous.
Le dimanche 28 octobre 2012 à 16:04
Mon véto me dit que jamais on s'y fait et que le jour ou il piquera un animal sans émotion, il arrête son métier.
Lorsque j'ai emmené une de mes chiennes en urgence une nuit, elle a arrêté de respirer à la fin de l'intervention. Avec la jeune véto de garde, on a fait massage cardiaque, bouche à bouche, injection d'adrenaline. C'est moi qui lui ai dit que ça suffisait et lorsque on a emmené la chienne, elle marchait la tête basse et il a fallu que je l'aide à ranger la salle car elle était perdue.
J'étais soulagé de voir qu'elle aussi, elle était peinée, que c'était pas un acte médical comme un autre, qu'elle s'était battue jusqu'au bout.
Le mardi 30 octobre 2012 à 09:23
Il est triste ce billet. Dur de commencer cette journée.
Le mercredi 7 novembre 2012 à 00:38
merci pour ce bel hommage à nos amis disparus. J'ai vécu récemment la même chose avec un vieux cheval, et il est effectivement très difficile de ne pas pleurer... j'arrive à me contrôler devant les proprios, mais à chaque fois ma journée est foutue, je pleure comme une madeleine une fois rentrée dans la voiture...
d'aucuns diront que je suis trop sensible, mais peu importe...
Le samedi 10 novembre 2012 à 21:33
Je comprends ces moments intenses d'émotion...
Et comme je trouve "trop dur" de devoir "partager" une fin de vie pour nos animaux en se "reposant" sur le véto, j'avoue avoir souvent "abréger", les larmes aux yeux et la boule au ventre, la vie de quelques animaux de ferme, et même de nos chiens....peut être est-ce de la fierté, je ne sais pas..
Le dimanche 11 novembre 2012 à 19:57
Ça me fait bizarre de lire qu'il ne faut jamais pleurer devant les propriétaires ou les patients. Je suis infirmière. Bien sûr la plupart du temps, j'évite d'être dans l'émotion. Ce n'est pas mon rôle, et ce n'est pas forcément la meilleure façon d'être une aide pour les personnes que de pleurer avec eux. Mais parfois... pas souvent... ça a été plus fort que moi. Oh pas de grandes eaux non plus, hein, un trémolo dans la voix, une ou deux larmes, pas plus, et je me suis ressaisie bien vite. Mais les personnes ont vu passer cette bouffée d'émotion et en fait, ils l'ont non seulement bien acceptée, mais m'ont remerciée d'en être capable.
La directrice de mon école d'infirmière disait qu'à son avis, il ne fallait jamais pleurer avec les patients. Elle me disais aussi "je ferais de vous une bonne infirmière". Non, une infirmière à son image. Elle me faisait frémir...
Le dimanche 11 novembre 2012 à 19:59
Je n'ai été que récemment chez le véto, pour emmener mon petit chat récemment acquis. J'ai été épatée du contact humain (et animal) : ils expliquent toutes les manipulations, à quoi ça sert et comment, très à l'écoute de la moindre question. Bon sang, ce que j'aimerais que les docteurs soient aussi humains que vous !
Sans transition, on a du prendre la décision de faire piquer le vieux toutou de famille. Je n'ai jamais regretté la décision face à sa souffrance de fin de vie. Mort naturelle ou non, cela n'empêche pas qu'il me manque depuis 6 ans maintenant, mais...je suis en paix.
Le dimanche 11 novembre 2012 à 23:13
Votre blog m'a accompagné il y a deux ans lorsque nous avons du laisser partir Sépia, notre golden suite à une insuffisance rénale chronique.Merci pour votre humanité.
Le lundi 12 novembre 2012 à 11:41
Superbe billet, et si triste à la fois...
Merci de faire tout ça pour nos meilleurs amis.
Le mardi 13 novembre 2012 à 21:24
Vous m'avez vraiment trop fait pleuré, ça remue les souvenirs difficiles.
J'adore votre manière d'écrire. ;)
Le mardi 4 décembre 2012 à 15:35
Mon Dieu quel métier difficile !
J'en ai rêvé, je ne l'ai pas fait. Trop sensible m'a t-on dit. Ce n'est pas l'excès de sensibilité qui m'a empêchée. C'est le manque de courage ! Cette force de serrer les dents et de faire le plus gentiment du monde ce qui fera passer Sarah de vie à trepas.
Comment trouvez-vous cette force là ?
Merci de le faire et plein de douces pensées à vous pour alléger votre peine à le faire.
Le mercredi 13 mars 2013 à 17:53
Note à moi même : ne plus vous lire au bureau ....
Vais devoir traverser le quartier avec les yeux rouges....
Le jeudi 4 avril 2013 à 05:09
Elle ne souffre pas. Elle mange encore avec un appétit vorace. Elle dort beaucoup parce qu'elle ne marche plus et parce qu'elle a 22 ans. Une douche et une couverture propre tous les jours. Elle bat encore de la queue ... de temps en temps. Elle voudrait se lever, elle essaie 10 fois par jour. Je sens encore sa volonté. J'ai d'autres animaux mais je n'arrive pas encore à imaginer la maison sans elle.