Jour vingt-deux

Motif : Conjonctivite

Je le sais, ce foutu jars veut me bouffer. D'ailleurs, madame Livenne me l'a confirmé : il n'y a que son fils que cette bestiole accepte d'épargner. J'avance le long du grillage, à moitié rassuré par son apparente solidité, pour rejoindre le jeune homme dans le pré, juste au bout. Alors que je m'éloigne de son enclos, la bête carcarde et se rengorge : elle a vaincu, encore une fois.

Le cheval pie m'attend paisiblement. Je le suis fréquemment pour une fourbure dont les rechutes ne semblent pas devoir grand-chose aux facteurs de risques habituellement retenus. J'ai déjà vérifié l'absence d'une maladie hormonale sous-jacente, on fait ce qu'on peut avec la nourriture, du coup nous gérons à la demande à coups d'anti-inflammatoires, et les choses ne se passent pas trop mal. Mais aujourd'hui, c'est plutôt sa tronche de boxeur qui m'amène.

- Il est comme ça depuis deux jours. La pommade n'y a rien fait.

M. Livenne est comme moi. Abruti par la chaleur, et complètement ralenti. Le cheval semble d'ailleurs dans le même état. Je décompose sa phrase, entend le jars gueuler un coup de plus, et souris. On va bien voir. Martinet enfoui sa tête sous mon aisselle. J'en profite et le caresse, avant de le maintenir un peu plus fort pour verser un anesthésique local dans chacun de ses yeux. Je me recule, le rassure un brin, et observe plus sérieusement les conjonctives et la cornée. Ce n'est pas très rouge. Oui, il a vraiment les paupières gonflées. Mais les conjonctives, pas tant que ça. On dirait vraiment une réaction allergique, mais soit la pommade n'a fait que la moitié du boulot, soit… Bon, elle ne doit avoir fait que la moitié du boulot. Mais est-ce l'antibiotique ou le corticoïde qui a travaillé ? J'espère en tout cas que l'anesthésique que je viens de mettre marche, lui. Je repasse mon bras autour du cou du cheval, et glisse la main le long de sa ganache, pour finalement la ramener vers son œil droit. J'écarte les paupières, j'ai une vue plongeante sur l'espace entre la paupière inférieure et le globe. Il secoue la tête et me soulève mollement. Ce n'est vraiment pas très enflammé. Je lui lève le nez en soulevant sa tête au bout de mon bras. Tandis qu'il la rebaisse, je glisse rapidement ma main vers l’œil et lui soulève la paupière supérieure. Pareil. Mêmes manipulations de l'autre côté, je devine un petit point blanc coincé dans les replis muqueux. Patient, Martinet me laisse l'explorer, puis le « vider » avec ma pince. Un genre de petit abcès.

J'ai l'impression qu'on est dans le bon avec ce traitement, sans être assez puissants. Tandis que je repousse l'autre cheval venu voir si mordre les fesses de son congénère pendant cet examen ne créerait pas une sorte d'effet comique (sous les encouragements mesquins d'un jars vexé d'être délaissé), je fais tomber une goutte de fluorescéine dans chaque œil. Pas de jaune, pas d'ulcère. Je retourne vers la voiture chercher de quoi le soigner. Une injection, une prescription, une autre pommade à aller chercher en pharmacie. Et ça ira bien pour aujourd'hui. Je veux retrouver la clinique climatisée.