M. Firmin était inquiet, au téléphone, ce jour-là. Il ne voulait pas nous faire venir pour voir sa jument, mais il expliquait, avec un trémolo dans la voie, sa baisse d'appétit, son œil sale et son teint jaunâtre. Je craignais une hépatite, cause assez fréquente de décès chez les très vieux équidés. Il vint chercher quelques médicaments, nous discutâmes longtemps, je m'en souviens. Un cholérétique, un protecteur hépatique, et des antibiotiques par voie orale pour 4 jours. Bien peu, en vérité. Un traitement plus lourd aurait nécessité ma venue, et il n'y tenait pas. Je voyais bien qu'il aurait du mal à faire les injections à sa jument. J'espérais qu'elle y survivrait. En partant, il eut ces quelques mots : "c'est que, vous comprenez, la vache, je ne suis pas sûr qu'elle s'en remettrait." De la mort de sa compagne, bien entendu. Il avait sans doute raison, mais je ne sais pas lequel, de M. Firmin ou de la vache, serait le plus affecté.
Pendant quelques jours, je n'osais demander de nouvelles. Puis j'oubliais.

Quinze jours plus tard, un dimanche, M. Firmin m'appella pour un agneau. Il voulait surtout des conseils. Habitant loin de la clinique, les frais de déplacement sont très élevés pour la moindre visite, surtout pendant une garde. Vue la description des symptômes, je lui confirmais une entérotoxémie. L'agneau n'y survivrait pas, il serait probablement mort dans quelques heures, même avec un traitement. Je n'osais pas demander de nouvelles de la vieille jument, je devinais son chagrin...

C'est le lendemain que M. Firmin nous rappela. Je n'eus que le message via notre secrétaire. La vache était tombée, et elle ne se relevait pas.
Une demi-heure plus tard, je garais ma voiture devant l'ancienne ferme, sa treille, ses parterre soignés et ses sujets bucoliques - paons, angelots et autres nains - d'un goût douteux. La basse-cour m'attendait, les oies me toisèrent d'un œil mauvais, les paons filèrent dignement se poser sur le tas de fumier.
Personne.
Je m'avançais jusqu'à la maison, je devinais l'étable, là-bas. Devant la porte de l'étable, la jument, sentinelle d'un autre âge, drôle de témoin silencieux de cette froide soirée. Je soupirais, puis frappais à la porte entrouverte sur l'entrée. J'entraperçus Mme Firmin, assise dans la cuisine avec son fichu sur la tête. Elle était sourde, je tonnais un bonsoir depuis le pas de la porte. Elle me regarda sans rien dire. En tremblant ? Avec la distance et dans cette semi-obscurité, je n'étais pas sûr. Puis M. Firmin passa la porte de la cuisine et vint à ma rencontre. Il s'appuyait sur une canne, alors que je ne l'avais jamais vu avec un tel ustensile.
Lorsque je l'interrogeais à ce sujet, il m'expliqua qu'il revenait de l'hôpital ! Le matin même, lorsqu'il avait ouvert les portes de l'étable, la jument était sortie, mais pas la vache. Elle restait couchée et ne faisait aucun effort pour se lever. Lorsqu'il l'avait encouragée, elle était tombée sur le côté, les membres raides. Il l'avait alors libérée de sa chaîne, puis tournée, mais la vache l'avait renversé en pédalant dans le vide, puis avait basculé, faisant tomber M. Firmin et le coinçant dans le fossé de l'extracteur à fumier.
M. Firmin était resté coincé sous sa vache. Il avait appelé, mais sa femme était sourde depuis longtemps. La vieille montbéliarde ne bougeait plus. La jument était venue les renifler tous deux, alors qu'il appelait, appelait. Il ne m'a pas dit combien de temps il était resté ainsi bloqué. Par pudeur, ou, comme je le devinais, pour minimiser le danger représenté par sa vache ?
La conversation nous mena jusqu'à l'étable. A trente mètres du pas de la porte de M. Firmin. La jument était là, silencieuse. Le vieux monsieur me confirma que le traitement avait bien fonctionné, alors qu'il pensait la voir partir avant sa vache...
Il alluma la lumière de l'étable. La vieille montbéliarde était étendue en travers de l'allée centrale. Des poules courraient sur les poutres en faisant un boucan d'enfer. Il faisait froid, il faisait sombre, M. Firmin s'était fait mal en passant les doigts entre les ferrailles qui protègent l'interrupteur de l'étable. Il y avait de la paille partout par terre autour de la vache, méthode classique pour tenter de limiter les glissements et aider un animal affaibli à se lever. Celle-là n'était même plus capable de tenir sur le sternum, elle gisait, sur le flanc. Je savais déjà pourquoi j'étais venu. M. Firmin semblait espérer. Y aurait-il un traitement, un remède à la vieillesse et à l'arthrose ?
Je vis tout, en quelques secondes : la respiration hachée de la vache, les onglons déformés par une usure inadéquate, les escarres, la pyodermite de contact, et les plumes de ces fichues poules qui galopaient dans le toit. Je soupirais. On n'avait pas le choix, n'est-ce pas ? Il fallait être raisonnable. Bien sûr, il y a des anti-inflammatoires, mais pour combien de temps, pour quel résultat ? M. Firmin tremblait sur sa canne.
"On n'a pas le choix, M. Firmin. Je ne peux plus rien faire pour elle. Je peux la soulager un peu, mais elle ne se relèvera pas pour autant." J'entrainais ce vieux bonhomme dehors, vers sa maison.
"On ne peut pas lui faire des piqures pour qu'elle aille mieux ?
- Elle est au-delà des piqures, M. Firmin. On ne corrige pas une arthrose pareille avec quelques injections. Bien sûr, je peux soulager un peu la douleur. Mais elle ne se relèvera pas. Elle ne tient même pas sur le ventre, elle tombe sur le flanc."
Bien sûr, il savait tout ça. Bien sûr... mais quand même. Plus d'espoir, alors.
"Et la jument docteur, ça va lui faire en choc."
En moi-même, je me demandais qui allait avoir le plus grand choc : la vieille jument qui perdait sa compagne, ou le vieil homme qui voyait partir cet ultime témoin de sa vie d'éleveur, un pan de son histoire, sa dernière vache.

Je me rappelais ce qu'il m'avait raconté quelques années auparavant : cette rescapée, il l'avait gardée parce qu'elle était tombée lorsque son troupeau était monté dans le camion pour finir à l'abattoir. Il n'avait pas supporté la violence du maquignon, le sang de la corne cassée. Alors, elle était restée. M. Firmin s'en rappelait aussi. Il me raconta à nouveau. Je l'écoutais sans rien dire, les yeux perdus dans les Pyrénées sur lesquelles le soleil finissait de se coucher. Je souriais en entendant à nouveau cette histoire.
Moi, avec ma veste sans manche, les mains dans les poches, lui, avec sa vieille casquette et sa canne, devant la porte et les canards. Il enchaîna sur cette histoire d'hôpital. Je n'ai pas bien compris qui l'avait trouvé, finalement, mais il me dit que la jument avait chargé lorsque les pompiers étaient entrés. Je l'imaginais bien tordant la bouche, les oreilles en arrière et l'œil mauvais.
Qui défendait-elle ? M. Firmin ou sa compagne ?

Puis M. Firmin se tût. Il n'y avait plus rien à dire. Je me dirigeais vers l'étable, ma seringue dans la poche, mélancolique. Je rallumais la lumière. Il faisait vraiment noir, maintenant.
Je m'attendais à la trouver là, sur mon chemin. La jument, tordant la bouche, les oreilles en arrière et l'œil mauvais, entre la porte et la vache couchée. Je parlais doucement : "dehors mémère, il n'y a plus rien pour toi ici." Puis je la chassais d'un geste. Elle sortit en trottinant et en mastiquant, sa queue en fouet. Elle avait le même air digne et vexé que les paons dérangés de tout à l'heure. Je souris.
Puis je me penchais vers la vache, plaçais mon aiguille dans sa veine jugulaire et injectais 50mL d'euthanasique. Elle mourut en quelques secondes.
Je réalisais à ce moment là qu'il y a quinze jours, si M. Firmin n'avait pas voulu que je vienne, pour la jument, ce n'était pas pour faire des économies, malgré sa minuscule retraite d'éleveur : il craignait sans doute que je l'euthanasie.

Lorsque je sortis, M. Firmin me demanda, en faisant un geste vers le petit pré devant l'étable : "où vais-je la mettre, elle, lorsqu'ils viendront chercher la vache ?"