IRC...

Pour la plupart des gens, ça ne doit pas évoquer grand chose. Les geeks penseront Internet Relay Chat, sans doute.

Pour les vétérinaires (comme les médecins), et un certains nombre de maître, l'IRC ce serait plutôt l'Insuffisance Rénale Chronique, première cause de mortalité du chien ou du chat âgé qui serait passé au travers des autres saletés que peut lui réserver l'existence. Pour résumer, et si l'on exclut les cancers, pour nous autres humains, c'est notre cerveau ou notre coeur qui seront les premiers organes à montrer de sérieux signes de défaillance, et, finalement, dont les dysfonctionnement causeront notre agonie, puis notre mort.

Pour les carnivores domestiques, ce sont les reins. Quand je parle des reins, je parle de ces deux stations de filtration/épuration/recyclage ultra-modernes et performantes qui permettent d'évacuer tous les déchets produits par le fonctionnement de notre organisme. Je ne parle donc pas des "reins" comme lorsque l'on dit "j'ai un tour de reins", où là, on évoque plutôt la musculature et les vertèbres lombaires, situées juste en regard des "vrais" reins. Je préfère préciser tant la confusion est fréquente.
Les reins, ce sont des organes vitaux. On ne peut pas vivre sans eux.
Les lombes, c'est pénible quand ça craque et que ça fait mal. La douleur, je ne la souhaite à personne, mais on peut vivre avec.

Formulons-le autrement : l'espérance de vie de votre chien ou de votre chat est suspendue à ses reins.

Chaque cellule de notre organisme fabrique des déchets. Comme une voiture, comme une usine, comme tout ce qui construit ou produit de l'énergie. Et le rendement de la machine biologique est particulièrement mauvais, ce qui fait du foie et des reins des organes incontournables dont la mission principale (en tout cas pour les reins, le foie fait pas mal d'autres choses) est de balancer aux ordures (l'urine et les selles !) tout ce qui ne sert à rien, et, surtout, tous les déchets toxiques. Car oui, nous fabriquons du poison, des quantités invraisemblables de bouts de protéines, d'acides, de trucs pas trop identifiables auxquels nos cellules accrochent un panneau "jetez-moi" pour indiquer au rein ou au foie de virer ces saletés. Un système certes peu rentable mais terriblement efficace.

Les reins, en fait, sont deux stations rassemblant des centaines de milliers de petites unités de filtration/recyclage que l'on appelle des néphrons. Leur boulot, c'est de fabriquer l'urine primitive en filtrant le sang grâce à un tamis assez peu sélectif mais très fin, à travers duquel passent les plus petites molécules sanguines. Les poids lourds du sang, comme le cholestérol, les globules rouges, ou les anticorps, ne passent pas ce filtre et ne vont donc pas dans les urines. Le reste, comme les minéraux, les toutes petites protéines et les déchets inclassables de petite taille, filent dans les urines. Un certain nombre de molécules importantes sont récupérées pour ne pas être balancées, comme les minéraux.

Comme je vous le disais, nous naissons avec des centaines de milliers de néphrons. Bien plus que nous n'en avons besoin, en réalité ! La marge de manœuvre est immense, sauf que... un néphron mort est définitivement perdu. Il ne repoussera pas, ne sera pas réparé, il sera perdu.
Et nous perdons des néphrons dès le premier jour de notre vie. Chez les humains, il se trouve en général que nous mourrons avant de ne plus en avoir assez.
Pour le chiens et les chats, ce n'est pas du tout la même chanson... eux, généralement, sont encore en vie lorsqu'il ne reste plus qu'un tiers du nombre de néphrons qu'ils avaient à l'origine. Lorsque ce tiers fatidique est atteint, un système d'alerte retentit dans le corps et la cadence des néphrons restant est augmentée pour permettre de garder le sang pur. Une alerte qui permet, entre autres, d'augmenter la tension artérielle à l'entrée des reins pour augmenter le débit de filtration. Le souci, évidemment, c'est que les tamis des néphrons ne sont pas faits pour être passé bien longtemps au kärcher de l'hypertension. Du coup, ils s'usent encore plus vite. Lorsqu'il ne reste plus que 25% des néphrons, les reins peuvent devenir incapables d'assurer leur travail. Du jour au lendemain. Sans prévenir. Et l'organisme de votre chien, de votre chat, va commencer à s'empoisonner doucement. Ou brutalement.

Heureusement, il y a des signes avant-coureurs. Lorsque le chien ou le chat flirte avec les 33%, des premiers signes d'alerte peuvent être décelés. Comme un coup de fatigue, un "coup de vieux". Une tendance à boire plus, mais très progressive : votre chien ou votre chat boit plus pour pouvoir uriner plus, filtrer plus... Un appétit plus capricieux, aussi. Une difficulté à supporter les temps chauds et humides, la forte pression atmosphérique avant l'orage. Des toutes petites choses qui peuvent ne rien signifier mais qui, mises bout à bout, doivent vous alerter. Surtout l'augmentation de la quantité d'eau bue, qui s'accompagne d'une dilution des urines. Attention ! Je ne dis pas que ses urines vont devenir comme de l'eau, ou même qu'elles vont s'éclaircir, seul un réfractomètre pourra donner leur densité exacte.

Une densité nettement inférieure à 1.020 sans raison particulière, c'est LE signe d'alerte biologique. A ce stade, les marqueurs sanguins sont encore normaux, la prise de sang ne sert à rien : le corps s'adapte pour filtrer plus, dons le sang reste normal : les reins assurent leur fonction, en modifiant leur façon de travailler. A ce stade, il existe des traitements pour retarder l'inéluctable. Supprimer le sel pour réduire l'hypertension, administrer des anti-hypertenseurs, très efficaces, ou des molécules ralentissant la sclérose du néphron, ou réduisant la formation des déchets azotés. Choisir une alimentation spécialement conçue pour un insuffisant rénal, très digeste, avec très peu de déchets. Toutes ces thérapeutiques sont intéressantes, certaines sont primordiales (IECA et alimentation), d'autres sont secondaires. Mais aucune n'empêchera ce qui arrivera forcément un jour ou l'autre : on ne peut que ralentir la dégénérescence rénale, pas l'empêcher.

Jusqu'au jour où un effort trop important leur fera dépasser leur capacité, et les déchets s'accumuleront. Nous serons alors bien proches de 25% fatidiques.
Ce jour là, la concentration sanguine de l'urée et la créatinine, deux déchets qui servent de marqueurs biologiques de la filtration rénale, augmenteront. L'intensité de cette augmentation sera un indice intéressant de la gravité de la situation.
Votre compagnon commencera à s'intoxiquer sérieusement, et les symptômes seront d'ordre neurologique : vomissements, perte de l'appétit, de la soif, avec une déshydratation correspondante, pertes d'équilibres, voire modifications du comportement, angoisses nocturnes, aboiements, etc.

Ce jour-là, votre vétérinaire vous proposera sans doute d'hospitaliser votre chien, ou votre chat, et de le mettre sous perfusion. La perfusion va mécaniquement relancer le fonctionnement rénal en forçant la filtration, et donc abaisser les concentrations de déchets dans le sang, faisant diminuer la gravité des symptômes. Ce traitement pourra fonctionner, c'est le plus souvent le cas, mais il pourra aussi échouer. Dans ce dernier cas, et malgré les efforts de votre vétérinaire, l'état de votre compagnon va empirer.
Si le traitement marche, votre chien, ou votre chat, pourra rentrer à la maison. Votre vétérinaire vous prescrira certainement des mesures d'accompagnement, afin de retarder au plus la prochaine crise. Car il y aura une prochaine crise, une nouvelle crise d'insuffisance rénale. Six jours plus tard, ou six mois plus tard, ou plus ? Difficile à dire.

Face à cette nouvelle crise, votre vétérinaire vous proposera peut-être de recommencer la perfusion, sauf si l'état de votre compagnon était trop critique. Ce traitement pourra marcher à nouveau, ou pas.

Vous serez face à l'agonie de celui qui a vécu plus de dix ans avec vous, qui a partagé vos galères, vos bonheurs, votre enfance ou votre première petite amie. Il était peut-être là, sur le buffet, le jour où vous avez embrassé ce garçon pour la première fois. Il vous faisait peut-être la fête le jour où vous êtes rentré à la maison avec votre bébé, de retour de la maternité. Il lui a collé un gros coup de langue sur le nez, ce jour-là. C'est cet abruti de chien qui a bouffé vos chaussures, cette boule de poil qui était un chiot il y a si peu de temps... C'est cet andouille de chat qui vous a fait trébuché alors que vous portiez les verres en cristal de maman, qui a fait ses griffes sur le canapé en cuir tout neuf. Cette boule de poil qui courrait après les bouchons en liège que vous lanciez sur le parquet.

Vous allez souffrir. Et le vétérinaire ne pourra rien faire, je ne pourrai rien faire. Je comprendrai votre souffrance, parce que je l'ai vécue, parce que toutes les semaines, je vois une personne, comme vous, qui m'aura dit, en retenant ses sanglots : "c'était mon cadeau de mariage, mon mari est mort il y a deux ans."
"Il a accompagné les premiers pas de mon fils."
"Elle a accouché dans mon tiroir à petites culottes."
"Il adorait se frotter contre l'épaule de mon mari quand il était dans le fauteuil en train de lire son journal. Nous avons divorcé et le chat a gardé le fauteuil."
Moi, je retiendrai mes émotions, j'utiliserai le bouclier de l'empathie pour évoquer avec vous l'euthanasie.

Je ne serai pas indifférent, et vous serez en colère, ou effondré. Vous m'en voudrez, ou vous en voudrez à la vie, à votre compagnon qui vous quitte déjà. Puis vous accepterez, mais vous souffrirez. Cela, je n'y pourrai pas grand chose.

Mais votre chien, ou votre chat, souffrira aussi. Les poisons dans son sang le rendront nauséeux, anorexique, le feront vomir, lui feront perdre ses repères. Pas une douleur aiguë, une souffrance intense, mais une déconnection avec la vie. Et lorsque les perfusions ne marcheront plus, il sera temps de cesser, car le seul vrai traitement serait une greffe de rein, et aujourd'hui, aucun vétérinaire en France ne pratique cette intervention. Son heure sera venue.

Vous aurez sans doute à choisir l'euthanasie, car l'agonie par insuffisance rénale est généralement très longue et très douloureuse. Vous ne le trouverez pas mort, paisible, dans son panier, le matin en vous levant. Vous vous accrocherez à cet espoir car un ami vous a dit que, parce que sur internet vous avez lu que c'était arrivé, que certains étaient morts sans souffrir. Je le souhaite pour vous, pour lui, pour moi aussi. Mais je sais comment finit la majorité.
Des jours entre la vie et la mort, et personne ne peut souhaiter cela. Il aura peut-être de la chance, mais ne comptez pas dessus... J'ai trop souvent vu cette agonie et cette souffrance dans les yeux d'un chat ou d'un chien que son maître ne pouvait se résoudre à laisser partir.
Rappelez-vous : il est un stade ou nul traitement ne le soulagera. Ce jour là sera terrible.

Aujourd'hui, je n'irai pas plus loin, mais un de ces jour, je vous parlerai de Minouche, ou de Trompette, d'un chien de chasse ou d'un vieux matou. De ce que nous avons fait pour eux, de ce que nous n'avons pas pu faire pour eux. De leur vie, et de leur mort. De moi, de vous peut-être.