Empathie et sympathie

Empathie

Je cite le Garde-mot, sans changer un iota à son billet original.

Empathie : Conscience des sentiments de l'autre. Essai de reproduire volontairement en soi les composantes émotionnelles qui émanent de lui, de les percevoir avec finesse sans pour autant les éprouver activement. Il s'agit de trouver ainsi un juste équilibre entre l'indifférence et la compassion.

Contrairement à ce qu'on croit souvent, l'empathie n'est pas la sympathie et l'on ne doit pas employer un mot pour l'autre. La sympathie est une empathie augmentée qui, comme l'indique l'étymologie grecque, revient à "souffrir avec". Dans ce cas la participation est spontanée, effective et bien sûr affective. Dans l'empathie elle est tout aussi sincère mais plus distanciée et souvent motivée par la volonté de communiquer.

Boris Cyrulnik nous donne une juste idée de l'empathie et de son importance: "En tant qu'homme j'appartiens à la seule espèce vivante capable de me figurer les représentations de l'autre. Je suis alors contraint à partir à la découverte du monde mental de l'autre, de ses théories, de ses représentations et de ses émotions. Je suis donc forcé à ne pas vivre dans un seul monde – sinon je me transforme en dictateur – et si par malheur le pouvoir politique m'est accordé, je peux imposer ma vision du monde qui va détruire la société au nom d'une vision cohérente qui est la mienne. Ce qui signifie au fond que l'empathie propose peut-être la seule justification morale à être ensemble. Cette morale fondée sur le plaisir, le désir de découvrir des théories et les représentations des valeurs de l'autre s'oppose aux morales perverses."
Boris Cyrulnik, Edgar Morin. Dialogue sur la nature humaine. Éditions de l'Aube, Poche essai, 2004.

Un commentateur, Dandylan, propose également cette citation :

L’empathie ou la compréhension empathique consiste en la perception correcte du cadre de référence d’autrui avec les harmoniques subjectives et les valeurs personnelles qui s’y rattachent. Percevoir de manière empathique, c’est percevoir le monde subjectif d’autrui "comme si " on était cette personne – sans toutefois jamais perdre de vue qu’il s’agit d’une situation analogue, "comme si ". La capacité empathique implique donc que, par exemple, on éprouve la peine ou le plaisir d’autrui comme il l’éprouve, et qu’on en perçoive la cause comme il la perçoit (c’est-à-dire qu’on explique ses sentiments ou ses perceptions comme il se les explique), sans jamais oublier qu’il s’agit des expériences et des perceptions de l’autre. Si cette dernière condition est absente, ou cesse de jouer, il ne s’agit plus d’empathie mais d’identification.
Carl ROGERS, Psychothérapie et relations humaines. (1962) Vol. 1, p. 197

Wikipedia propose un article sur cette notion (mais apparemment deux contributeurs se disputent à son sujet, allez savoir pourquoi, donc article à prendre avec des pincettes).

Le cas de Chokotoff illustre involontairement une démarche empathique, et j'émaille régulièrement mes billets de commentaires qui tentent de vous faire comprendre ce que je pense lorsque j'écoute mes interlocuteurs, ou ce que je comprends de leurs réactions.

Pour moi, l'empathie est une qualité indispensable qui me permet, au-delà de la maladie de l'animal que j'examine, de comprendre ce que désire la personne qui me fait face. Parfois même lorsqu'elle ne le sait pas vraiment. C'est une démarche très orgueilleuse, face à laquelle il faut garder beaucoup d'humilité en n'oubliant jamais que l'on peut se tromper (ce qui m'arrive régulièrement). Cela nécessite d'oublier ses a priori pour se concentrer sur l'autre, sur sa réalité, et non pas sur celle que je pourrais projeter sur lui.
Par exemple, imaginer qu'un chasseur qui gagne le SMIC et possède 15 chiens ne voudra pas investir 250 euros dans le traitement d'un chiot est une erreur d'ignorant : c'est à cette personne de dire ce qu'elle souhaite, et quelles sont ses limites. On est souvent surpris, quand on ne devrait pas l'être.

Il faut d'ailleurs savoir détruire ces constructions mentales pour ne pas s'enfermer dedans lorsqu'elles sont fausses : il m'arrive souvent en cours de consultation de changer d'attitude en comprenant mieux ce que souhaite mon interlocuteur. Face à certaines maladies chroniques au pronostic désespéré, certains vont vouloir un diagnostic précis, mais pas de traitement. Ils veulent juste savoir. D'autres voudront une prise en charge palliative. D'autres enfin viennent chercher la confirmation d'une nécessité d'euthanasier leur compagnon de vie, et l'euthanasie elle-même. Ils voudront alors qu'on les réconforte et qu'on leur assure qu'ils font le bon choix, en cherchant l'avis d'un professionnel objectif. Il ne faut surtout pas que je confonde ces différents cas !

Sympathie

La sympathie, au sens original du terme, signifie "souffrir avec". Il ne s'agit donc pas là "d'être sympa" avec quelqu'un, mais de s'impliquer en intégrant les émotions de l'autre et en se les appropriant. L'empathie tend vers l'objectivité (sans y prétendre) quand la sympathie est bien plus subjective.

La sympathie est une qualité fréquente, spontanée, qui "prend aux tripes". C'est très personnel, tout à fait intime. C'est aussi très violent ! La sympathie implique de laisser l'autre pénétrer votre champ émotionnel, et de le laisser modifier votre psyché. C'est dans ce laisser que se niche la différence entre empathie et sympathie.
La sympathie est une réaction parfaitement naturelle, et tout à fait humaine. Dans beaucoup de cas, c'est une excellente attitude... mais ces cas sortent de mon champ professionnel. Bien entendu, la sympathie prend le dessus lorsqu'il s'agit de ma propre femme ou de ma famille. La distance est alors abolie par la relation intime. Mais dans mon cadre professionnel, je m'efforce, pas toujours avec succès, de la bannir.

A cet égard, la tendance de ma consœur Juliette à tomber dans les pommes lorsqu'elle prélève du sang à sa propre chienne pour une transfusion, quand par ailleurs elle réalise cet acte régulièrement sur des chiens "inconnus" sans sourciller, est très révélatrice.

Cet exemple illustre mon propos : la sympathie "tue" la capacité de jugement, la distance nécessaire pour établir un diagnostic, annoncer un pronostic, parfois désespéré, ou proposer un traitement. En s'impliquant trop, on devient tout simplement incompétent, sans même parfois s'en rendre compte !

Autre exemple "amusant" : il y a un proverbe chez les vétérinaires qui dit quelque chose du genre "chien pistonné, chien enterré". Comprenez : un animal connu, celui d'un ami ou d'un membre de la famille, possède toujours l'incroyable capacité d'offrir des complications inattendues, même dans des actes de routine ! Ca devient presque un jeu lorsqu'avec un sourire en coin, mon confrère me glisse, pendant que j'opère la chienne de ma mère : "chien pistonné ?"
C'est un jeu, mais aussi un excellent moyen de renforcer ma vigilance.

La sympathie affecte donc la qualité de mon travail, et pas dans le bon sens, comme on aurait pu le croire.

Mais en plus, elle me met, émotionnellement, en danger. Combien de jeunes vétérinaires, de débutants, ou parfois de praticiens plus chevronnés, se retrouvent dévastés suite à une euthanasie ? Ou lors de l'annonce d'un diagnostic que l'on sait particulièrement douloureux pour notre client, pour le maître de l'animal ?
Un exemple ? J'ai un jour vu un chat de 8 ans atteint d'un lymphome (un type de cancer des globules blancs, de très mauvais pronostic). Cet animal appartenait à une dame qui venait de perdre son fils, âgé d'une vingtaine d'années, d'une leucémie foudroyante (un autre type de cancer des globules blancs). Tentez d'imaginer mon état lorsqu'au fil de mes analyses, mon diagnostic se précisait, alors que notre secrétaire m'avait discrètement glissé, juste avant la consultation "son fils est mort d'une leucémie foudroyante, il avait 20 ans". Comment lui annoncer cela ?
Ce genre de drame arrive tous les jours. La plupart des animaux que je voie en consultation viennent pour des bobos ou des vaccins. Mais un certain nombre sont atteints de maladies graves. Au fil des longs traitement, on s'attache à nos clients autant qu'à leurs animaux, mais à quel prix le jour de l'euthanasie ?

Par ailleurs, mes clients attendent de moi l'avis et l'attitude d'un professionnel de santé, objectif mais compréhensif : ce qu'ils veulent donc, c'est de l'empathie, car personne ne souhaite être soigné par un docteur froid et inhumain, ou par une machine. Au contraire, et sans forcément le savoir, ils ne veulent pas de sympathie : un vétérinaire qui fond en larme pendant une euthanasie, ça n'aide pas beaucoup à accepter la mort de l'animal avec lequel on a vécu 15 ans... Un vétérinaire qui tente de vous proposer un traitement tout en sanglotant, ça ne donne pas envie de tenter le traitement.
Dans le cas du lymphome dont je vous parlais, la dame avait vraiment besoin de compréhension, de beaucoup de tact, mais aussi de courage. Elle était anesthésiée par mon diagnostic, et moi, tout simplement effondré. Mais je ne l'ai pas montré, enfin je ne crois pas. Vous imaginez à quel point cela a pu être difficile, pour elle bien entendu, mais pour moi également...

Plus d'une fois, ma voix s'est brisée. Plus d'une fois, j'ai eu les larmes aux yeux. Plus d'une fois, ma femme m'a ramassé le soir, assis sur l'escalier, le regard perdu dans le vide. Se protéger de la sympathie, c'est tout simplement une question de survie. Pour se préserver.

Pour un professionnel de santé, qu'il soit vétérinaire, médecin, aide-soignante ou même secrétaire médical, l'empathie est une qualité nécessaire à l'établissement de rapports humains et professionnels. A l'inverse, la sympathie est plutôt un piège vers lequel il est bien trop facile de glisser. Au risque de s'y enferme. Ou de s'y perdre.

Merci au Garde-mot pour l'autorisation de citer son billet, et à ses commentateurs pour la pertinence de leurs réflexions.
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