Une dernière traction, à la limite de la rupture, et elle est debout. J'ai envie de m'écrouler, mais il me faut l'entraîner, l'entraîner loin de cette haie, loin de ce fossé, loin de cette pente.

Il est midi lorsque ça sonne.

"Docteur ? C'est M. Dangle, j'ai une jument coincée dans une haie, une vieille. Il n'y a rien à faire, je n'arrive pas à la relever !"

Évidemment, cela fait deux heures qu'il l'a découverte. Évidemment, on s'est ennuyé toute la matinée, mais il a attendu midi pour appeler. Et oui, il est hors de question que ça attende.

Je mangerai plus tard.

M. Dangle m'ouvre le pré, bien séché par le soleil éclatant de ces derniers jours. Une pente douce, je roule au pas. Il me désigne une grande haie, tout au fond, tout en bas. Une haie de lilas, de ronces et d'ormeaux, d'acacias et d'arbrisseaux, haute comme trois hommes, qui prodigue une ombre bienvenue et une protection contre le fossé, juste en dessous. Je ne vois pas la jument, jusqu'à ce qu'il me la désigne. Frein à main, casquette. Il fait très chaud.

La jument est foutrement bien coincée. Une mamie, mais en très bon état. Musclée. Les membres vers le bas de la pente, le ventre vaguement bloqué contre de courts troncs. Quelques éraflures, un hématome sur la vulve. Je l'examine rapidement. Il n'y a pas de raison de ne pas la relever. Mon aiguille pique cruellement les postérieurs. Elle retire une jambe, puis l'autre. Neuro ok. Je retourne à la voiture, prend les anti-inflammatoires. D'abord, la douleur. A cheval sur son encolure et son épaule, j'injecte. Intraveineuse jugulaire. Elle n'est pas déshydratée, mais depuis combien de temps est-elle coincée ? Je la rassure, la cajole. En quelques secondes, elle se redresse, presque sur son sternum. Je crains un instant qu'elle ne tente de se lever, avec moi à cheval sur son garrot. Nous nous serions sérieusement blessés. Elle soupire, je m'esquive. Elle se recouche. Elle a déjà meilleure mine.

Je fais signe à M. Dangle, lui demande un licol. Une corde, un nœud, des angles, de la mécanique. Comment la déplacer avec un minimum de mouvement, sans lui faire mal, sans se coincer dans les arbres, en négociant une éventuelle tentative de relever trop précoce ? Le casse-tête habituel du cheval couché ou tombé, dans un fossé, dans un boxe, contre une clôture, le papy arthrosique, la mamie blessée. Nous couvrons les plus jeunes arbres d'épaisses couvertures, puis une rotation, à 90°. Le cul vers le bas de la pente, la tête vers le haut. Il faudrait que nous la retournions, pour qu'elle cesse de peser sur son côté ankylosé. Les équins et bovins sont si lourds que la myolyse survient très rapidement, dans ce genre de position. Pas moyen de la faire basculer sur le sternum. Elle nous bloque. La rouler sur le dos ? Pas la place.

Nous l'aidons à se maintenir en position sternale, appuyée contre ma jambe. Je la bloque, nous attendons. 5 minutes ? M. Dangle veut absolument sortir le tracteur ou le 4x4 pour la tirer. Pour l'instant, je refuse. Il est si facile de tout casser avec un embrayage mal géré...

Elle me repousse, se recouche, tente de se relever, à peine un peu tendue sur les antérieurs, aucune poussée sur les postérieurs. Je l'aide à retomber, doucement. Quelques caresses, du calme, le reste du troupeau observe l'alezane. Une bande de témoins silencieux mais curieux, qui inspectent le seau d'eau que nous lui avons proposé, qui reniflent le coffre de ma voiture, qui flairent les cordes et les couvertures. Encore un essai, de toutes nos forces, depuis la position sternale et vers l'avant, le licol tient, nous n'avons pas la force. Nous ne pouvons pas la traîner, nous ne pouvons pas la lever. Je suis sûr qu'elle peut se lever. Elle n'est jamais restée tombée, elle n'a aucun antécédent, elle est bien musclée, en bonne santé.

Une perfusion. Du sucre, de l'eau. Beaucoup d'eau.

M. Dangle est revenu avec son énorme pick-up. Je fais les nœuds, choisis les angles, règle les longueurs. Une traction lente et continue, puissance mais douceur. Je le met en garde. Dix fois ? J'ai vu de telle catas avec ces engins mal gérés...

La jument nous regarde, confiante. Sereine, même. Elle n'a plus mal, elle doit pouvoir se lever, il faut juste réussir à la retirer de cette foutue haie. M. Dangle recule. Juste comme il faut, juste quand il faut. Je tiens la corde, j'observe le licol qui se coince sur sa tête allongée. Entraînée, elle se lève sur ses antérieurs, la traction vers l'avant lui permet de se servir de ses jambes tendues comme d'un pivot. Elle est parfaite. Une dernière traction, à la limite de la rupture, et elle est debout. J'ai envie de m'écrouler, mais il me faut l'entraîner, l'entraîner loin de cette haie, loin de ce fossé, loin de cette pente.

Nous faisons quelques pas, ses membres ne traînent pas, elle marche même bien, trois mètres, quatre mètres, je l'éloigne de la voiture de M. Dangle qui s'est arrêté. Elle regarde le troupeau, ces chevaux qui font les cons autour de nous. Je la détache en vitesse, elle est stable, elle broute.

Victoire.

Je me tourne vers M. Dangle, qui n'y croyait pas, qui pensait que nous l'allions l'euthanasier, M. Dangle que j'avais ignoré pour mieux le diriger : des faits, juste des faits. Ne pas s'avancer, ne pas inquiéter. De toute façon, c'était décidé. Il n'était pas question qu'elle meure connement là, comme ça.

Et puis elle est retombée. S'est laissée tombée, en fait, et s'est recouchée sur le côté, tranquillement.

A quelques mètres de cette putain de haie. Nous l'avons tournée sur le dos, pour que cette fois, elle repose du bon côté. Un coup de corticos. Imperturbable, en position sternale, elle s'est mise à brouter.

Nous avons attendu, puis nous l'avons encouragée, un peu déséquilibrée, pour la forcer à se rattraper. Pas moyen de la décoller. J'ai refais les nœuds, M. Dangle est remontée dans son pick-up. Et à nouveau, nous avons tiré. Et à nouveau, elle a été parfaite. Cette fois-ci, je ne l'ai pas laissée se reposer. J'ai dénoué la corde pendant que M. Dangle reculait, j'ai gravi le pré sous ce foutu soleil de treize heures, et elle m'a suivi, paisible, sans aucune difficulté. Pas de boiterie, pas d'hésitation. Nous avons tourné... cinq minutes, dix minutes ? Épuisé, je l'ai lâchée. Elle est restée debout, elle a fait quelques pas, elle a recommencé à brouter.

Cette fois, nous l'avons laissée. J'aurais du être confiant, pas d'hématome majeur, pas de boiterie, neuro ok, une musculature impeccable, je savais que malgré la myolyse - combien de temps avait-elle pédalé avant d'être retrouvée ? - elle ne devait pas y rester.

J'ai préparé mon ordonnance. Des anti-inflammatoires, une pommade. Quelques recommandations. Quand nous sommes retourné la voir, elle était de nouveau couchée, mais en vache, en train de ruminer brouter. Du bon côté. Alors j'ai dit de lui apporter à boire, et de lui foutre la paix.

Elle n'avait pas le droit d'y rester.

Le lendemain, ils ont rappelé. Elle était de nouveau tombée. Ailleurs. Cette fois, on ne pouvait pas rater le foutu putain d'hématome et d’œdème qui lui bouffait toute une cuisse, tout un postérieur. Cette fois, aucune traction ne l'a relevée. Cette fois, la douleur ne s'est vraiment pas apaisée.

Elle pissait brun, elle pissait cette foutue myoglobine, et elle n'allait pas se relever. Jamais.

Alors tout doucement, parce qu'il le fallait. Je l'ai tuée.