"Ils sont si courageux, les soldats."

Elle caresse ma joue, retire sa main, et me regarde, attendrie, fait un petit saut de joie puis tourne sur elle-même. Elle rit.

Je la regarde, abasourdi.

Accroupi à côté de son chien, je la regarde tourner, et sauter.

Une dame a un petit rire gêné. Un homme lui sourit.

Elle a les yeux qui pétillent.

"Pourquoi êtes-vous ici ?"

Dans l'herbe, dans le jardin, sous un prunier qui perd ses derniers pétales, accroupi à côté de son chien qui a tant de mal à se lever.

"Je soigne votre Follet, Clémence, je suis venu soigner Follet. Je suis le vétérinaire. Le vétérinaire. Vous savez ?"

Elle éclate d'un rire malicieux et élégant, ce rire d'enfant qu'elle avait déjà lorsque je soignais la horde de hamster de son mari. Les hamsters, elle trouvait que c'était une drôle de lubie pour un vieux monsieur. C'était un vieux monsieur un peu perdu, un peu fantasque. Elle avait pour lui ce même regard tendre et indulgent, celui que l'on devrait avoir pour un enfant, ce regard qui s'est posé sur le soldat. Sur moi. Un instant, ou 90 ans plus tôt.

Il n'y a plus de hamsters. Que sont-ils devenus ?

Que sont devenus les chats, qui s'appelaient tous Minette et Minou ? Minou le gris, Minette la noire avec une tache blanche, Minou le tigré, Minette la blanche avec une tache noire ?

Il ne reste que Follet.

Enterré, son mari. Et avec lui, la mémoire de Clémence ? Clémence, ses sourires, son indulgence et son exquise politesse. Persiste son rire, son rire et sa joie. Sa politesse, elle, n'est plus celle d'une vieille dame, plutôt celle d'une très jeune femme.

Je me passe la main sur la barbe, je me dis que je devrais peut-être me raser. Je ressemble tant à un poilu de son enfance ?

J'ai envie de pleurer.

"Et vous, monsieur, pourquoi êtes-vous ici ?"