Jour quatorze.

Motif : euthanasie

Kenzo se meurt. Ce n'est une surprise pour personne, son cancer a été diagnostiqué il y a six mois déjà, et personne ne s'attendait à ce qu'il tienne aussi longtemps. D'ailleurs, en réalité, il n'agonise pas, au sens strict du terme : ses maîtres m'ont expliqué qu'il n'arrivait plus à se lever, que depuis trois jours il s'urinait dessus. Vu son poids (une bonne soixantaine de kilogrammes) et son caractère de putois, ils n'ont pu que le regarder macérer dans ses excréments.

Kenzo, je l'ai vu grandir. Depuis son premier vaccin. Une boule de poil soyeux, un petit agneau, devenu bien trop vite un immense patou à la laine embroussaillée.
Je l'ai vu grandir, je l'ai vu vivre. D'abord en liberté, puis dans un jardin bien clôturé. Il mangeait les poules des voisins, et puis, il faisait peur à tout le monde. J'ai vu son maître – il habite sur la route entre la clinique et mon domicile – le promener, trois fois par jour au moins. Il suivait la petite route puis bifurquait dans un chemin, descendait le coteau le long du bois puis suivait la clôture du pré mitoyen. Il descendait au cœur du val, le long du ruisseau, là où nichent les hérons, puis remontait vers la route qui le ramenait à sa maison.
Je l'ai vu grandir, je l'ai vu vivre, je vais l'euthanasier.

Je n'étais jamais rentré chez ces gens. Ce sont pourtant presque des voisins. J'ai serré des mains, j'ai traversé une cuisine, un couloir, et puis, un garage. Kenzo ne m'a même pas grogné dessus. Il est encore plus mal que je ne le croyais… Nous mettons la muselière, par prudence. Je lui rase la patte, pose mon garrot, insère mon cathéter. Il n'y a presque rien à dire : nous avons déjà évoqué l'euthanasie et discuté de son déroulement. Je prends ma seringue. L'anesthésique d'abord. L'odeur d'urine est suffocante. Il perd conscience si rapidement… L'euthanasique ensuite. Il est mort, je crois, avant même que je l'injecte, en s'endormant, avec l'anesthésique. Vite, si vite, près de son maître qui le caressait, et se tenait devant lui.

Je lui retire sa muselière, j'ôte le cathéter. Je range mon garrot, mes aiguilles, mes flacons, je serre des mains, traverse le couloir, puis la cuisine. Je les regarde prendre les pelles. Il faut s'en aller.