Jour treize.

Motif : Pas en forme.

- Pas en forme. Depuis 4-5 jours, mais surtout depuis hier. Il toussote un peu, comme s'il voulait cracher quelque chose. Il mange, il joue, mais pas comme d'habitude.

M. Lèze a l'air ennuyé. Je crois qu'il se demande s'il était bien nécessaire de venir. Je crois qu'il a peur que je lui dise qu'il s’inquiète pour rien, sans même examiner son chien. Il triture la laisse et joue un peu avec sa poignée, tire sur son T-shirt comme s'il voulait le rajuster.

« Pas comme d'habitude ». Avec un mini-symptôme respiratoire pour me guider. Ça pourrait être n'importe quoi. Voyons. Minet, outre un nom idiot, n'a aucun historique particulier. C'est un setter anglais mâle de 4 ans qui consacre l'essentiel de son existence à courir partout, tout le temps, et accepte de s'arrêter de temps en temps pour manger, jouer, et, en désespoir de cause, dormir. De préférence étalé de tout son long au soleil. Une vraie vie de chien.

Minet est sur la table d'examen. Trop calme, effectivement. Il regarde son maître qui me regarde. M. Lèze a l'air ennuyé. Comme si son dossier était… trop faible. Je suis assis à mon fauteuil, penché en avant. Je regarde Minet qui respire. Discordance. Discordance modérée, mais discordance. Quand on respire calmement, l'abdomen se gonfle en même temps que le thorax. Là, l'abdomen se gonfle quand le thorax se vide. C'est très discret, mais ça et la toux… ? Je me lève et tout en palpouillant Minet, en parlant de tout et de rien, je prends sa température. 39,1°C.

- Je suis venu pour rien, s'inquiète son maître ?

Je le rassure. Ou plutôt non. Non, il n'est pas venu pour rien. Je finis distraitement l'examen superficiel et chausse mon stéthoscope. Le cœur : rien. J'écoute attentivement les poumons. Rien à gauche, ni en haut, ni en bas. Ça ne va pas être ça. Ou alors je vais finir par faire une radio de peur de manquer une pneumonie trop discrète. On ne les entend pas souvent, ces saletés. Rien à droite, ni en haut, ni… Je repose mon stéthoscope en haut à droite, très en arrière, à la limite des dernières côtes. Il y a un truc bizarre. Un... Un je-sais-pas-mais-ce-bruit-n'a-rien-à-faire-là-et-en-plus-je-ne-l'identifie-pas. Je pose mon pavillon de l'autre côté du thorax, exactement à la même hauteur. J'écoute. Un gargouillis digestif. Rien. Je réécoute à droite. C'est toujours là. Je me lève, ferme la fenêtre pour enfermer dehors les bruits de la rue, et retourne écouter, les sourcils bien froncés. Je me bagarre avec l'orientation des embouts d'oreille, pour capter au mieux le son. Frotte le pavillon sur le poil, pour voir si c'est son mouvement provoqué par les mouvements respiratoires qui crée ce bruit. Non, ce n'est pas ça. C'est bien dedans. Ça frotte. Dedans. Et là, uniquement là.

J'explique à M. Lèze ce que j'ai entendu. Ne lui cache pas que la chose est inhabituelle, et sérieuse. Dans ma tête, j'ai déjà un diagnostic. Minet court partout, tout le temps, il tourne et vire dans les champs, la gueule grande ouverte et la babine pendante. A tous les coups il a inhalé une graine, qui est partie se loger au fond du lobe pulmonaire et a créé une pneumonie focale, et probablement une pleurésie. La seule question que je me pose alors est : « faut-il aller sortir cette saloperie, ou bien a-t-on une chance qu'un granulome l'enkyste si je contrôle l'infection ? »

Je le place sur la table de radiographie, le couche sur le côté et lui étire les membres. Puis sur le dos, la même. Sur l'écran de l'ordinateur apparaissent les clichés non filtrés, sur lesquels, comme d'habitude, j'essaie en vain de comprendre quelque chose. Très rapidement – quand je pense à la galère des bains de développement que nous utilisions avant ! - les clichés définitifs apparaissent. J'avais raison : pneumonie, et probablement pleurésie, focale.

Je montre les images à M. Lèze, lui explique mon scénario, puis le ramène en salle de consultation. Non, il n'est pas venu pour rien… Il ne triture plus du tout la laisse.

Le pronostic est réservé… je lui explique mes doutes : je ne pense pas qu'une chirurgie soit une bonne idée, mais je vais quand même transférer le dossier à une consœur référente, histoire de voir ce qu'elle en pense. En attendant, je bombarde en antibiotiques. J'enfourche (copyright @SheetyShet ) à nouveau mon stéthoscope pour bien me remettre le son dans les oreilles. Je vais vouloir le contrôler souvent.