Il est 20h30, je finis de "réceptionner" un chien accidenté, et le téléphone sonne à nouveau.

"Je viens de rentrer, j'ai une brebis qui ne se lève pas, elle a agnelé hier matin, et elle pourrait pas en avoir un autre dedans ?"

Boaf, c'est peu probable. Mais pas impossible. Je pourrais lui dire de venir chercher antibios, anti-inflammatoire et un peu de sucre et de calcium, mais... autant amener la brebis, hein ?

Quoi qu'il en soit, je n'en ai pas fini avec mon labrador, là. La perf est posée, l'analgésie réalisée, le chien stabilisé, les radios faites. Un tibia explosé, je finis un pansement contentif en préparant son transfert chez des confrères capable de l'opérer, demain. Et même si cela ne me demande, finalement, qu'une dizaine de minutes, il me reste à vérifier mes hospitalisés, contrôler la caisse, préparer la remise et envoyer la commande. Et tant qu'à faire, je pourrai aussi remplir quelque fiches de consultations un peu trop succinctes.

De toute façon, il ne me reste plus qu'à l'attendre, ma brebis.

J'ai même préparé mes seringues. Quand il arrivera, je vais lui coller un thermomètre (à la brebis, hein, gros malins), constater l'infection, lui faire les piqûres, et nous renvoyer à la maison (mais comme je suis en train d'écrire ce billet, vous vous doutez bien que cela ne s'est pas passé comme dans mes plans).

Le gars a garé son C15 devant l'entrée, à cul devant la porte, histoire de profiter de la lumière. Pas question de faire rentrer cette bestiole alors que le ménage vient juste d'être achevé. Deux heures plus tôt.

La brebis est couchée sur le flanc, elle est capable de relever la tête, elle a le regard vif.

"Mais elle ne tient pas debout, j'ai vraiment eu du mal à la charger !
- Ouais, je suis désolé, mais j'avais un chien accidenté à gérer, venir aurait pris trop de temps, et puis ça vous économise le déplacement, hein."

Un joli morceau de 80kg, je comprends qu'il ait eu du mal à la porter. Elle a déjà agnelé 4 fois, chaque fois des jumeaux, et cette fois il n'y en a qu'un. Je comprends qu'il en imagine un à l'intérieur. 39.2. Tachycardie, mais bon, avec le transport... Les muqueuses ok.

De toute façon, rien ne vaut un bon bras au fond du vagin. Voire dans l'utérus. Il y a une poche, là bas au fond, presque une sphère parfaite. A travers la membrane, je sens des os... il y a bien un agneau. J'essaye de lui saisir un os - une omoplate ? - à travers la membrane, il ne réagit pas. Mort, évidemment. Cette poche est curieuse, granuleuse. Une placentite des familles ? Je suis surpris qu'elle n'ait pas percé. Je suis encore plus surpris de ne pas arriver à la percer. En tout cas, je ne m'y retrouve pas trop, à travers mes gants. Il me semble sentir une épine dorsale. L'agneau a du venir par le dos, en boule, et rester coincé. Mais il est hors de questions que j'enlève mes gants.

Je suis automatiquement passé en respiration buccale. Réflexe de survie vétérinaire.

La brebis supporte assez bien mes explorations et manipulations. Elle pousse sans efficacité, elle ne se débat pas trop. Je glisse ma main et mon bras sur la face dorsale de l'utérus, pour faire le tour de l'agneau et comprendre sa position exacte. Tiens, la membrane est plus fine, ici. Je tente de percer.

Et je ne suis pas déçu : un gaz pestilentiel s'échappe, un flot de truc sanguinolent à l'odeur de cadavre faisandé, et le tout s'écoule sur le seuil du coffre pour finir sur celui de ma porte.

Le pied.

L'éleveur s'est écarté d'une dizaine de mètres, dégoûté.

L'agneau est pourri, emphysémateux, et ce que j'ai pris pour une enveloppe foetale mal foutue, c'était sa peau décollée de son corps par les gaz de putréfaction. La zone plus fine, c'était la peau abdominale, sous le grasset. Maintenant, je perçois bien mieux son squelette et ses muscles à travers sa peau. Il a la tête vers le pis de la brebis, une patte de chaque côté probablement. C'est là que je vais devoir travailler.

Mais d'abord, antibios, anti-inflammatoires. IV.

Cette fois, je glisse mon bras sur la face ventrale de l'utérus. C'est bien moins facile à cause de sa courbure. J'ai mes gants, évidemment, mais je sais qu'ils ne suffiront pas et que mes mains pueront la charogne pendant au moins 24h. Quant à mon pull, je n'en parle pas. A genou derrière le C15, à 21h, dans la nuit et la pluie, j'imagine, à l'hôpital, les sages-femmes avec leurs magnifiques tables d'accouchement rondes et colorées, les murs peints de motifs enfantins, les blouses bleu et rose pastel.

J'ai trouvé la nuque, je glisse mes doigts de chaque côté de la tête de l'agneau. Tout glisse, je n'ai pas de prise. Sa mâchoire m'échappe. Je tente de saisir la patte antérieur du "dessus", j'y arrive sans trop de difficultés. Je l'amène dans la filière pelvienne, puis je retourne à la tête. Ça va me permettre de remonter un peu l'agneau, et puis ça me donne l'impression d'avancer.

La suite dure une dizaine de minutes. Essayer de choper la tête, la redresser en la faisant passer dans le bassin. No way. A chaque fois, il y a quelque chose qui bute, et elle m'échappe. Pourtant, je me suis trouvé des prises. La mâchoire : trop fragile, elle s'est démantibulée à la symphyse. Les orbites : ok, mais il faut une foutue force de serrage dans les doigts pour s'en servir pour redresser la tête. Et je vous passe la sensation répugnante des globes qui éclatent sous le doigts... Le cou, ouais, bon, mais l'angle n'est jamais satisfaisant.

La brebis, elle, a abandonné. Elle ne bouge plus, mais elle respire bien. Elle a mal. État de choc.

L'odeur est abominable. Celle d'une verminière de centre d’équarrissage, d'un chien qui vient de se rouler dans la charogne, avec ce sang noir et plein de flocons de pourriture. Il y en a plein le sol, plein le C15, et j'essaie, en manœuvrant l'agneau, de ne pas m'en coller sur le futal. Et je ne me débrouille pas si mal, à cet égard.

Finalement, je ne sais pas trop ce qui m'a réussi, mais la tête est là. Amochée, mais bien placée. Il ne me reste plus qu'à me coincer une dernière fois les doigts pour dérouler l'autre antérieur, et l'extraction finale ne sera qu'une formalité. Je sors le corps de l'agneau, et l'éleveur réalise l'enfer que c'était là-dedans. Il finit sa course dans un sac poubelle, mais il y a encore du sang dégueulasse pour pourrir tout sur son passage.

Il me faut encore perfuser la maman, histoire de ne pas avoir fait tout ça pour rien. Corticos, analgésiques. L'éleveur me demande si elle s'en sortira. Je n'en sais rien, je pense que oui, si l'utérus a tenu bon. Car chaque mouvement, chaque torsion, chaque jeu de leviers sur les membres, le crâne et le corps de l'agneau ont du se faire sans appuyer sur une matrice forcément fragilisée par l'infection. Si elle est percé, faisons court, la brebis est foutue. Sinon... on verra bien demain. Je ne lui laisse pas de médicaments : il reviendra les chercher si c'est utile.

Moi, il me reste à nettoyer le seuil de ma clinique, histoire de ne pas avoir des évanouissements de clients demain à l'ouverture. Et le jet d'eau est cassé. Il me reste le seau, le balai brosse et la javel. Il ne pleut même pas assez pour que cela puisse m'aider.

Il est 21h45, largement l'heure de rentrer à la maison.


***

Le lendemain, entre deux consultations, j'ai vu revenir l'éleveur. Quand il m'a aperçu entre deux portes, il a levé son pouce vers le haut, avec un sourire appréciateur.

C'est fou comme ça peut faire du bien.