samedi 26 juin 2010

Il professore

Il prenait toujours l'accent pédant d'un mandarin universitaire. Sa diction était parfaite.

Il se tenait toujours droit comme un i, emprunt de pompeuse gravité.

Lorsqu'il traversait sa stabulation, il marchait dans les fruits des processus digestifs associés des bovins et de la microflore ruminale, quand nous piétinions dans la merde.

On l'appelait : il professore.

Il nous avait joint grâce à son appareil téléphonique filaire, nous précisant les faits suivants :

- Docteur, je me vois contraint de vous appeler afin de vous faire part de l'état de maladie persistant de l'un de mes bovins laitiers de sexe femelle, âgé de 8 ans. Celle-ci est en décubitus sternal, et ses rares efforts afin d'atteindre la station debout ne sont couronnés d'aucun fruit.

Il professore, avait, selon la légende, voulu être vétérinaire.

Nous avions donc rejoint sa stabulation grâce à notre véhicule à moteur de type utilitaire léger, afin de constater par nous-même l'état de maladie de son bovin laitier de sexe femelle en décubitus sternal. Je dis nous, car j'étais alors un simple stagiaire dans une clientèle proche de la frontière italienne, et que je suivais partout le vétérinaire local.

Il professore nous attendait à côté de sa vache, avec une cote parfaitement repassée, et des bottes immaculées.

Il me serra la main, puis celle de mon maître de stage.

- Docteurs, voici les faits. Ce bovin de race Prim'Holstein âgé de huit ans a vêlé il y a exactement quatre jours. Le part s'est déroulé normalement, ne nécessitant de ma part aucune intervention. Elle n'a jamais eu aucun problème d'aucune sorte, et a été gravide 6 fois, mais n'a mené ses gestations à terme que 5 fois, en raison d'un avortement qui n'était du ni à Brucella, ni à Chlamydia, ni à Leptospira, ni à Coxiella. Cet incident n'a pas été élucidé mais n'a posé aucun problème pour les gestations ultérieures.
- Et vous lui avez fait quoi ?

Le véto examinait rapidement la vache couchée, placide et attentive.

- Mes observations : le décubitus sternal, survenant dans les trois jours suivant le part, l'absence d'hyperthermie, la démarche ébrieuse avec augmentation du polygone de sustentation avant sa chute m'ont conduit à diagnostiquer une fièvre vitulaire. J'ai donc administré par voie intraveineuse une perfusion de gluconate de calcium, complétée par une solution de calcium et de phosphore administrée per os.
- Et toi, tu en penses quoi ?

Moi, je n'en pensais pas grand chose. La démarche de l'éleveur était logique mais j'étais abasourdi en découvrant qu'il avait perfusé, notamment du calcium qui pouvait être mortel en cas d'erreur de diagnostic. Du coup, je ne répondis rien. Je n'avais pas appris, à l'école, que les éleveurs pouvaient faire des intraveineuses.

- Votre vache a une mammite. Regardez ce lait. Si elle est couchée, ce n'est pas à cause d'une fièvre de lait, mais par l'action des bactéries. La perf' risquait pas de marcher !

Il professore était raide comme un piquet, confus, les lèvres serrées. Il marmonna quelque chose, peut-être "une mammite ?". Le véto restait calme, mais je sentais qu'il était agacé par le ridicule du personnage, dont tous les éleveurs s'amusaient avec une ironie teintée de lassitude (le bonhomme était de toutes les commissions, de toutes les réunions, savait toujours tout sur tout et avait toujours raison).

Avec les années, je me dis que l'éleveur, pour pédant et irritant qu'il fut, avait au moins eu l'humilité de savoir reconnaître son échec et appeler le véto quand il avait constaté que ce qu'il avait mis en œuvre n'avait eu aucun effet. Il avait cependant mis sa vache en danger en perfusant du calcium, qui peut provoquer de graves troubles du rythme cardiaque s'il est administré trop rapidement à un animal qui n'en a pas besoin.

Je crois que, finalement, tout le monde l'aimait bien, mais avec une condescendance mêlée de pitié. Ce n'était pas un mauvais éleveur, bien au contraire, mais il n'avait jamais su se satisfaire de sa place, ce qui devait agacer ceux qui avaient choisi ce métier et qu'il dévalorisait en ne sachant pas se contenter de sa belle exploitation. Les vétos de cette clinique l'imitaient souvent lorsqu'ils se retrouvaient devant une situation compliquée, jouant au jargonneux pédant.

Il était seul. Il amusait la galerie, à ses dépends, et même s'il était pénible, il était bien pratique de l'avoir pour administrer et faire les papiers du GDS, ou organiser le remembrement.

Il professore s'est suicidé suite à la faillite de son exploitation - un gros investissement réalisé lors de la montée du prix du lait il y a trois-quatre ans, qui l'a mis dans le rouge lorsque les prix se sont durablement effondrés.

Les droits à prêts, rangés avec les aides par le gouvernement qui prétend subventionner, ne servent à rien lorsque l'on ne peut pas rembourser.

Évidemment, il y avait d'autres solutions, toutes meilleures que le suicide. Mais avait-il quelqu'un pour le lui dire ?

Les vétos, que j'ai eu au téléphone récemment et qui m'ont appris sa triste décision, m'ont précisé qu'il y avait eu vraiment beaucoup de monde à son enterrement. Ils m'en avaient parlé spontanément, alors que je ne l'avais vu qu'une fois. Ils avaient la gorge serrée.

mercredi 16 juin 2010

Le vieux, sans vache et sans jument

Le camion était déjà là lorsque je me garais dans la cour de la ferme, écartant l'éternelle nuée de paons, de canards et d'oies. Un jour gris, une pluie fine mais tellement douce telle que je ne la sentais pas se déposer sur mon visage.
Je coupais le contact en écoutant le bruit du moteur du camion blanc, les bourdonnements des vérins alors que l'équarrisseur déplaçait le cadavre de la vieille jument, coincée entre un poteau de la grange et une vieille charrette à foin habitée par les poules. Mon confrère était venu hier, et ses soins n'avait pu assurer qu'une fin sans douleur à la trentenaire en coliques. Il savait qu'elle allait mourir cette nuit là, il l'avait dit à M. Firmin, qui avait pourtant continué d'espérer alors que les médicaments faisaient leur œuvre et que la souffrance s'apaisait.
Le vieil homme attendait, assis sur une marche, devant la porte de sa ferme. Il s'est levé en me voyant arriver, serrant ma main entre les siennes, dissimulant ses larmes sous la visière de sa casquette, sans rien arriver à prononcer. Je devinais les mots qui s'étranglaient.
Moi, je venais pour un travail à la con, un de ces trucs idiots mais obligatoires : mettre à jour les papiers de la juments avant son départ pour l'équarrissage. Le genre de tâche dont tout le monde se passerait bien, mais le cadavre ne pourrait partir sans transpondeur ni documents d'identification, et la vieille jument était née à une époque où aucun de ces papiers n'existait pour ceux et celles qui naissaient, ainsi, au fond d'un pré ou d'une étable, loin des clubs et des champs de course. M. Firmin s'est soudain rappelé que l'un de mes prédécesseurs avait établi un document, "alors que la jument avait 5 ou 6 ans". Je l'ai vu partir, presque en courant, à l'abri dans sa maison, fuyant la pince du camion et le cadavre suspendu de sa jument. Moi, je me dépêchais d'injecter une puce à un cadavre, puis de relever quelques traits de signalement, des balzanes, une liste, un épi. L'équarrisseur me facilita la tâche en mettant le corps à ma hauteur, mais en me pressant, espérant éviter à M. Firmin le spectacle du corps de sa compagne suspendu au-dessus du camion, ses membres et son cou pendant de cette étrange courbure, gravité contrariée par la rigidité cadavérique.
Pourtant, il ne voulait pas le manquer, ce départ, ce dernier aperçu du dernier vestige de sa vie d'éleveur. Il la regarda descendre dans le camion, deux papiers serrés sur le torse, avec ces larmes discrètes de celui qui ne veut pas pleurer, alors que sa femme se tenait dans l'ombre de l'entrée, derrière lui. La bruine accompagnait la douceur de la descente du corps, tandis que je me concentrais sur mes papiers et mes carbones, jurant en silence contre l'administration - pour ne pas avoir à réfléchir à autre chose.
Lorsque le corps eût disparu, je suivi M. Firmin dans l'ombre de sa cuisine, devant le grand classeur en plastique bleu fermé par de la ficelle à lieuse. Il pensait y trouver ces anciens papiers qui, de toute façon, ne serviraient à rien. Un peu anesthésié, je tournais les pages et triais les enveloppes sous le regard de la vieille dame, assise et essoufflée avec ses deux béquilles et sa blouse d'imprimé à fleurs. Il y avait là le grand livre des bovins, des courriers du GDS ou de l'IPG, des résultats de prophylaxie et des bons d'enlèvement, quelques ordonnances, des imprimés pour la PAC et d'autres pour les cartes, une boucle.

Une vie.

Je buvais silencieusement le verre de limonade qu'il avait absolument tenu à me servir, feuilletant et triant, pour éviter de penser, échangeant, avec la vieille dame, de ces absurdes banalités qu'on dit aux personnes âgées. Je réalisais soudain leur inanité, moi qui abhorre les mièvreries servies aux enfants, le ton doucereux et les formules toutes faites que l'on sert à ceux qui sont "trop jeunes pour comprendre". Je me suis tu.

Et j'ai retrouvé le papier, une feuille volante avec le dessin, marqué au feutre rouge, des signes distinctifs de la jument. Une signature, un numéro de vétérinaire sanitaire désuet, la trace d'un confrère aujourd'hui décédé. Un souvenir que je laissais à M. Firmin, plus secoué que je ne voulais l'avouer.

Le camion d'équarrissage parti, il ne nous restait plus que le silence des Pyrénées sous la pluie, des nuages gris si bas qu'ils dissimulaient les collines environnantes, et les gloussements d'un dindon. M. Firmin me raconta les dernières heures de sa Douce, son soulagement après le passage de mon confrère, le foin qu'elle avait picoré, l'eau bue. M. Firmin s'était levé toutes les deux heures, et l'avait appelée du pas de sa porte. Elle lui répondait, il entendait ses pas sur la cour bitumée. A quatre heures du matin, elle s'était réfugiée dans la grange. Il l'avait suivie, inquiété par son pas précipité. Dans l'obscurité d'une nuit nuageuse, sa lampe de poche à la main, il l'avait vue s'affaisser en silence. Inspirer. Expirer. Et mourir.

Doucement.

Silencieusement.

Derrière lui, à ses mots, la vieille dame pleurait. Elle qui m'avait dit, quelques minutes plus tôt, en quelques mots lapidaires et définitifs, résignés et terribles, la douleur du handicap et la solitude de la surdité.

Moi, je me demandais ce qu'ils allaient devenir, sans la vache, sans la jument. Seuls dans cette maison isolée, dans son silence et son obscurité.

Je lui trouverai un poney. Un vieux pépère ou une vieille mémère qui ne demande que des quignons de pain, de l'attention et de la douceur. Un vieux bousin qui ne leur survivrait pas, car c'est la première inquiétude de ces personnes si âgées qu'elles craignent le peu qu'elles pourraient abandonner, elles qui n'ont plus personne pour les visiter. Et même s'ils devaient partir les premiers, il pourrait retourner dans son centre équestre. Une proposition, qui, au moins, pu le faire sourire un instant. Comme il me le dit alors : "Tout seul, je deviendrai con. Il ferait du mouvement devant la maison."

vendredi 4 juin 2010

Non, l'autre trou !

Mes lecteurs les plus fidèles le savent, j'aime les éleveurs. Les éleveurs de vaches ou de moutons, ceux qui vivent de leur boulot, ou en tout cas ceux qui s'attachent à bien le faire. la grande majorité. Et j'adore casser du préjugé (et j'aime les titres racoleurs, mais c'est une autre histoire).

Mais il y a des fois, vraiment... Je veux dire, le gars, il a la cinquantaine. Sa femme s'est barrée après avoir claqué son patrimoine, il a du vendre son exploitation laitière et a réussi à repartir avec un cheptel de limousines, des vaches allaitantes, donc. Il n'est pas franchement malin, mais pas idiot non plus. Très influençable en tout cas. Le dernier qui parle a raison.

Mais, à cinquante ans, des choses, on en a vu.

Là, c'était sa première césarienne.

Une limousine adorable, comme on aimerait en voir plus souvent. Juste un licol, et elle rumine tandis que je travaille. Ça change de celles qui essaient de me tuer. Le veau venait par le train arrière, il était énorme, ses pieds dépassaient de la vulve et il n'y avait pas moyen de le sortir par là. Il était mort, en plus.

A regrets, j'ai donc décidé de pratiquer une césarienne. Il a fallu que je lui explique trois fois que non, il l'avait bien vu, il ne passerait pas ! Une vêleuse bien utilisée, c'est une arme redoutable pour extraire du veau. Non, je ne le découperai pas non plus, parce que si je pourrais sortir le train arrière ainsi, je risquerais de ne pas arriver à choper la moitié avant du veau après. On aurait eu l'air malin, avec un film gore du genre : deux quartiers de veau mort dehors, un thorax et tout ce qui est devant dedans. Et des viscères partout. Non merci, d'autant que c'est un exercice souvent très fatigant pour les vaches, or celle-ci allait bien, pour l'instant ! Autant ne pas prendre de risque et assurer sa prochaine gestation.

Il était perdu, le gars. Alors je le lui ai expliqué, tranquillement, en préparant la vache.

- Vous voyez, je vais ouvrir ici, sur ça de long environ. Après, je mets les bras dans le ventre, j'ouvre la matrice et j'attrape les pattes avant du veau, puisque les pattes arrière sortent par la vulve de la vache. J'amènerai les pattes dehors, et vous les attraperez avec les cordes, mais sans toucher la plaie ou mes bras avec, pour que ça reste propre. Il faudra bien maintenir la tension, et puis j'amènerai la tête, et vous tirerez vers le haut et vers l'arrière, par là. Moi je vous aiderai, ce sera pas évident parce que c'est difficile de forcer dans cette direction, mais on y arrivera.
- Et vous êtes sûr, il est mort ?
- Sûr et certain, et s'il y a un miracle, on le sauvera. Mais ne comptez pas dessus.
- Et on ne peut pas le sortir par là ?
- Non, il est trop gros.
- Et la vache, elle pourra refaire des veaux ?
- Oui.

Je nettoie les postérieurs du veau, puisque quand nous tirerons sur l'avant, ils re-rentreront et passeront à travers la plaie, et que là, de suite, ils sont pleins de merde. Quand une vache pousse, la bouse sort aussi, logique. Oui,c'est pas romantique, hein, mais c'est pourtant magnifique. Anesthésie locale, incision cutanée puis musculaire, mobilisation de l'utérus, incision utérine.

L'éleveur me regarde, éberlué. Il y a un peu de sang par-ci, par-là. La vache rumine peinard. C'en est presque vexant, ce manque d'attention !

Moi, je tire et je force, car le veau est très lourd, et dans une position à la con, mais j'arrive à ramener ses antérieurs, l'un après l'autre, aux bords de la plaie. On va pouvoir l'extraire. L'éleveur attend mon signal, les cordes à la main. Je sue à grosses gouttes sous ma chasuble en plastique.

- Allez, maintenant, vous mettez les cordes autour des pattes pour qu'on puisse le tirer, allez ! Et sans me toucher, ni toucher le trou !

...

MAIS NON !

BORDEL !

LES AUTRES PATTES !

L'AUTRE TROU !

samedi 8 mai 2010

Hémorragie utérine

Quinze heures trente.

J'adore cette petite étable, nichée dans un col entre deux collines, juste en contrebas de la ferme. Huit blondes gargantuesques, deux belles génisses, et un joli veau déjà attaché près de sa mère. Un extracteur à fumier parfaitement vidé, de la paille fraîche, un parfum de foin et de vache. Un poil qui brille. Et une grosse flaque de sang derrière ma parturiente du jour. D'emblée, je doute de l'hémorragie utérine. Il est vrai que le veau est énorme, quoique la vache le soit aussi en proportion. Pas étonnant pour un "port" de 3 semaines. Ces bestioles gagnent 800g à 1kg par jour passé dans l'utérus au-delà du terme !

Les éleveurs, qui ont largement dépassé l'âge de la retraite, me regardent d'un air anxieux. On fait difficilement plus impressionnant, comme urgence, qu'une hémorragie utérine. Il m'a fallu huit minutes pour arriver dès leur coup de fil passé, et le vêlage n'a pas plus de vingt minutes. La vache ne souffle pas, ne tremble pas et se comporte normalement, aucun signe d'hypovolémie due à une hémorragie massive. Cette fois, cela va se passer sans gants. Il va me falloir détecter le point de fuite au milieu du chantier de fragments de placenta, d'amnios, de cordon, de cotylédons et de muqueuses plus ou moins enflammées et déchirées.

Exploration à gauche, exploration à droite : pas de déchirure vaginale. On peut donc, a priori, écarter la rupture d'artère utérine, ce monstrueux cordon du diamètre d'un doigt dont la déchirure peut entraîner une hémorragie tellement importante que la mort survient en quelques minutes. Je gagne encore quelques centimètres pour commencer à explorer le col, cette limite presque impalpable entre la granuleuse muqueuse utérine, ses cotylédons et son placenta, et la soyeuse muqueuse vaginale. Un tissu difficile à isoler, difficile à tenir entre les doigts lorsqu'il s'est effacé pour laisser passer le veau, lors d'une dilatation normale. Je ne sens rien, la muqueuse glisse et s'échappe sans solution de continuité. J'avance encore, mes doigts en crochet derrière le col, à la recherche de la source de l'hémorragie. Un cotylédon arraché, pourquoi pas, mais aurait-il pu justifier une telle flaque de sang ? Pas impossible. Je continue à chercher, pour trouver, juste derrière le col, au plafond à droite, une entaille dans la muqueuse et la musculeuse. La couche la plus externe de l'utérus, la séreuse, n'est pas entamée. La déchirure est de petite taille, elle n'est pas sur le col, pas de danger, d'autant que cela ne saigne presque plus.

C'est lorsque je retire mon bras du vagin de la blonde, sous le regard soulagé du couple de retraités, que mon téléphone sonne à nouveau. La clinique.

"C'est chez Pique. Une hémorragie utérine."

Genre... Je dois intervenir pour ce motif une fois par an à tout casser, et j'en aurais deux à moins de vingt minutes d'intervalle ? Et à vingt bornes d'ici, en plus !

Je me rince rapidement, rassure les éleveurs et file en refusant un café. Les pneus vont souffrir !

Ma première hémorragie utérine, je m'en rappelle comme si c'était hier. Comme du cours à l'école véto aussi. Il n'y avait pas grand chose à raconter sur le sujet, mais le prof avait développé la seule partie qui vaille : un savant calcul pifométrique sur le débit de l'artère, sur la pression sanguine et sur le volume sanguin d'un bovin. De quoi nous rappeler que même si la vache pisse littéralement le sang, on a quelques minutes pour intervenir. Les éleveurs le savent bien, de toute façon. Dans le cas d'hémorragie massive, mettre le bras dans le vagin, chercher la source du flot de sang et boucher le trou avec les doigts. Ensuite, appeler. Ne pas être seul. Pour ma première rupture d'artère utérine, justement, le gars était seul dans sa stabu. Il avait gueulé jusqu'à ce qu'un voisin, un parisien retraité dans sa résidence secondaire, l'entende et vienne voir ce qui se passait. C'est lui qui m'avait appelé, tout fier de pouvoir rendre service. L'éleveur avait attendu une heure, il avait du faire masser sa main pendant des dizaines de minutes pour récupérer de sa crampe. Sa femme, qui s'était chargée du massage, se moquait de lui sur le mode "des crampes de la main comme quand t'étais jeune !". Ils avaient une bonne cinquantaine, le parisien avait fait mine de n'avoir rien entendu en se concentrant sur mon travail, et moi j'avais éclaté de rire en jugulant l'hémorragie.

Je me suis garé devant la salle de traite, avisant le petit bonhomme derrière une grande Prim'Holstein, les bras couverts de sang, sa casquette sur le crâne, avec les bottes couvertes de caillots. Cette fois-ci, pas de doute, c'est une vraie.

"Hé Fourrure, ça saigne à gauche, mais j'ai le doigt dans le trou."

Moi, je ré-enfilais une chasuble de vêlage, toujours sans gants, attrapais ma pince à hémorragies utérines fixée à un aimant sur la carrosserie de ma voiture - toujours à portée de main - et disposais du fil, des aiguilles et quelques clamps. L'éleveur s'est retiré tandis que je pénétrais à mon tour, cherchant à tâtons la source de l'hémorragie. Grosse déchirure à gauche, des caillots de sang, un flux indéfini et assez léger, il faut que j'évacue ces premiers caillots pour relancer le saignement afin de mieux en cerner la source. Et là, ça ne rate pas : je gratte à peine avec les doigts et c'est mes bottes qui, cette fois, sont recouvertes de sang. La vache pousse un peu en sentant mes explorations vaginales, mais sans plus. Il me faut une dizaine d'essais pour caler ma pince d'une manière satisfaisante, stoppant net les flots d'hémoglobine. Avec ce genre de tâtonnements, la scène ressemble cette fois au tournage d'un film gore (à savoir, dans les films actuels, le sang ressemble vraiment à du sang - ce n'était pas le cas il n'y a encore pas si longtemps que ça, et ça reste ridicule dans pas mal de séries).

J'ai du sang plein les bras, évidemment, les petits caillots commencent à sécher sur les poils de mes avant bras mais je sens aussi les gouttelettes sur mon visage, dans mon cou, partout. Cette fois, il me faut recoudre. A l'aveugle, faire le tour de l'artère avec du fil, tout en traversant aussi les tissus vaginaux qui l'entourent pour que le nœud ne glisse pas, mais sans prendre trop de tissus annexes pour que ma ligature soit vraiment serrée. Car la pression est telle que le saignement risque de se poursuivre malgré mes nœuds. On m'a toujours dit de laisser la pince, mais j'aimerais, pour une fois, arriver à l'enlever à la fin de mes sutures.

Vingt minutes et un demi seau de sang plus tard, j'abandonne le projet de récupérer ma pince à la fin de l'intervention : malgré mes nœuds, ça se remet à saigner dès que je la desserre. Comme d'habitude, je la noue avec une ficelle à la queue de la vache, pour qu'elle ne tombe pas dans le fumier lorsqu'elle se détachera. Il ne me reste plus qu'à suturer la muqueuse vaginale, avec mes doigts crampés à force de manœuvrer dans un espace aussi étroit, me piquant et me coupant avec les aiguilles, serrant les nœuds sur les jointure des mes articulations, le tout en répondant par l'affirmative aux commentaires du style : "mais vous n'y voyez rien là-dedans Fourrure".

Mais je n'ai pas besoin d'y voir, je sens.

Deux jours plus tard, je reviendrai enlever ma pince, parce que j'en ai déjà perdu deux malgré mes précautions. Je ne m'étendrai pas sur ce jour là, où je pensais passer 5 minutes mais où je suis resté une bonne demi-heure car l'hémorragie a repris de plus belle lorsque je l'ai desserrée - cela ne m'était jamais arrivé, deux jours après. Cette fois, j'ai carrément suturé la pince au vagin, je reviendrai la chercher à l'occasion. J'ai mis un plus petit clamp, et j'ai écris, sur la boîte de césarienne qui est censée le contenir : "manque une pince, cf. Pique 3564".

mardi 27 avril 2010

Catch

Sept heures.

La stabulation est plus un abri de parpaings, de tôle et de barrières rouillées qu'une stabulation standard. La vue est magnifique : patchwork de verts, de bruns et de blancs bourgeonnants sur les collines, avec les Pyrénées en toile de fond. Encore une vache qui travaille depuis des heures, encore une blonde, plutôt maigrichonne et du style... mal embouché. Rien que ne puissent contenir quelques cordes et une mouchette.

La vulve n'est pas dilatée, le vagin moyennement, le col... pas du tout. Je passe largement le bras, mais pour un veau, il va falloir travailler. Lui, il est tranquille au fond de son nid, tellement au fond qu'il va bien falloir le remonter à la main avant d'envisager de lui passer les menottes. Mais avant ça, je vais commencer par demander à l'éleveur, un grand type qui regarde son bippeur d'un air inquiet - il est pompier, et de garde - de passer une corde autour des jarrets de la maman. Je veux bien pousser et peiner, mais pas en esquivant les coups de savates.

Elle a du bassin. Le veau ne me semble pas bien gros, mais le col, lui, n'est vraiment pas assez ouvert. C'est d'ailleurs curieux pour une vache de cet âge, qui en a vu d'autres, à terme, avec un veau vivant et dans une position tout à fait standard. Pas sûr que ça va passer, mais, hé, on ne va tout de même pas faire une césarienne pour ce veau et cette vache !

Alors je pose ma main droite sur son antérieur gauche, ma main gauche sur son antérieur droit, et la bagarre commence. Bébé contre véto, il a l'avantage de la position, et sa mère fait tout pour l'aider (botter avec un huit aux jarrets, c'est du vice !). Niveau force, nous sommes égaux. Je le piège en tractant l'antérieur droit, stimule sa résistance puis relâche rapidement en tirant d'un coup l'antérieur gauche. Gagné ! Si je n'ai ni la force ni l'avantage de la situation, je ne vais quand même pas me faire gruger par un bébé même pas né ! L'onglon pointe à l'orée de la vulve, mais une secousse brutale me fait tout lâcher. Bébé a gagné. Un point. En tout cas, notre partie de boxe a un avantage : la mère se décide à pousser, mais sans en faire assez pour monter le fœtus. Je me mets alors à travailler le col. Massages et dilatation forcée, d'excellents exercices de musculation. Imaginez-vous avec une chambre à air de brouette autour des poignets, à essayer de la détendre en écartant les bras, ça vous donnera une idée...

J'alterne les efforts sur le col et sur le veau, espérant profiter de ses membres et de sa tête pour remplacer mes poignets au niveau du col de sa mère. Antérieur droit, antérieur gauche, tractions, céder, tirer, attacher ! Au bout d'une vingtaine de minutes, je suis en sueur, mais je lui ai passé les menottes. Je fais accrocher le palan sur ces cordelettes, non pour tirer - le passage n'est pas encore assez dilaté - mais pour le garder à vue. Si je le lâchais, il repartirait dans sa planque. Pas envie de refaire le match.

Cela fait plus d'une demi-heure que je travaille, la mère a renoncé à taper, le veau est attaché, mais on n'est pas plus avancé. Le col reste, pour une raison inconnue, obstinément "fermé". Si je tirais, je le déchirerais : autant condamner la vache. Pourtant, je ne vais pas pouvoir continuer : le veau risque de ne pas apprécier... mais il pourrait peut-être le tolérer. C'est l'heure du choix, celle de la césarienne que j'ai déjà évoquée à demi-mot pendant mes parties de catch : si j'ouvre, je sauve la mère et le veau, mais ça coûte plus cher. Si je n'ouvre pas, on continue à travailler et on sortira le veau, sans risque pour la mère, mais sans garantie pour son bébé.

Arguments pour la césarienne : on est sûrs de sauver tout le monde.

Arguments contre la césarienne : le prix, la taille du veau qui donne envie de le sortir par les voies naturelles, l'âge de sa mère qui a vu passer d'autres bébés, et l'impression d'avoir perdu 40 minutes de boulot à essayer de le faire sortir.

A chacun de faire son choix. Moi, à ce stade, je préfère opérer. De toute façon, j'ai mal au bras, et puis j'ai autre chose à faire que de passer la matinée à me battre avec le bébé.

J'avais déjà rasé la mère pendant une pause. L'éleveur s'est décidé, et j'injecte les anesthésique locaux en esquivant les sabots, pendant que mon pompier maintient les onglons du veau à la vulve : ce con vient de se décider à respirer, sans être sorti de sa mère. C'est le risque lorsque l'on trafique trop longtemps... Il se sert des cordelettes fixées aux antérieurs pour ouvrir le vagin et laisser passer l'air.

Moi, je tranche. Le cuir s'ouvre en silence, ma lame caresse et les muscles s'écartent, jusqu'à la dernière membrane, le péritoine au travers duquel je devine les organes en train de jouer. Je plonge mon bras dans l'abdomen, de la vulve de la vache s'échappe l'écho caverneux d'un soufflet de forge sévèrement encrassé. Une dernière découpe, à l'aveugle, au fond du ventre, ma main chasse les intestins et du même geste, plonge la lame cachée à travers la paroi utérine tandis que je sens le placenta s'échapper sous la pression du bébé. Je vais vite, très vite. Simultanément, détacher le veau pour ne pas emmener les cordelettes dans le ventre : souillées, elles risqueraient trop de laisser de la bouse dans la cavité abdominale. Puis je tire et hisse les jarrets par la plaie. Là, il boit la tasse au fond de sa planque, l'éleveur me rejoint et en moins de 20 secondes, le veau est dehors, pendu à une poutre par les pieds. Les glaires écoulent par sa bouche et par son nez, je lui dégage la trachée du bout des doigts. Il braille (crie-t-il "trichééééé ! trichééééé !" ?). Il s'en sortira. Moi, j'm'en fous, j'ai gagné.

Du premier coup de lame à la sortie du nouveau-né, moins de deux minutes se sont écoulées.

Plus qu'à recoudre...

dimanche 25 avril 2010

Torsion de minuit

Minuit.

La vache est coincée entre une barrière et le mur d'une vieille annexe de l'étable, mangeoire de pierre et râtelier de bois tordu. Un épais tapis de paille fraîche, la lumière de deux grosses ampoules jaunes. Il fait doux, presque chaud. Un chaton miaule, quelque part dans une botte de foin. La blonde pousse depuis des heures, mais sans résultat, une bonne grosse vache qui en a vu passer d'autres et qui ne devrait pas avoir besoin d'aide. Qu'est-ce que je vais trouver cette fois-ci ? Les vêlages s'enchaînent et ne se ressemblent pas, à un rythme éreintant, sans trêve ni relâche. Pour le repos, on verra dans quelques semaines.

Je gagne à nouveau la douceur vaginale, silencieux et trop fatigué pour discuter. J'ai peut-être prononcé quelques automatiques banalités, mais ma tête est ailleurs, au bout de mon bras, au bout de mes doigts qui explorent le vagin puis le col, alors que la vache reprend ses efforts. Je ne suis pas vraiment concentré, juste confiant et détendu. J'aime faire vêler dans cet élevage. De toute façon, avec un bassin pareil, peu importe ce qu'il y a au fond, il ou elle sortira par les voies naturelles. Je parie sur une torsion.

Mon bras s'enfonce et ma main dévie dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, puis se pose sur la tête du veau encore enveloppée dans les membranes placentaires. Il est vivant, j'ai un bon appui, cela devrait aller vite. L'utérus et sa centaine de litres de chair de veau, de glaires et d'humides membranes, suspendu par deux ligaments trop lâches, s'est vrillé. La torsion rétrécit le passage et empêche la sortie du veau, mais, coup de chance, le col semble dilaté.

La blonde souffle et pousse, se tortille et piétine, l'éleveur tient sa queue tandis que je pose ma main bien à plat sur l'encolure. Celle du veau. Sa mère doit peser ses 700kg, j'ai de la chance d'être grand...

C'est un coup à prendre, une habitude, un mouvement puissant et continu que j'achève d'une dernière poussée, utilisant la force du bras et celle du dos tout à la fois. Un instant cette fois-ci, une dizaine de minutes parfois. Comme d'habitude, je ne me suis pas échauffé. Comme d'habitude, je risque la déchirure... Pas pour ce soir. Un dernier basculement et le veau se retrouve dans l'axe, les pattes en bas, la tête entre les genoux, je perce la poche et laisse venir les fluides au rythme des contractions. Le col est bel et bien dilaté, le passage très large, je parie sur une femelle, d'une jolie taille mais sans excès. Elle passera.

Mes mains sur ses canons, je sens ses tremblements, de petits mouvements spasmodiques comme si elle secouait la tête. Il ne va pas falloir tarder. Douceur et puissance, je tire les onglons à la vulve, petits sabots d'un jaune et blanc d'ivoire humide sur un poil gluant, au parfum d'une douceur écœurante. Un peu de sang et beaucoup de liquide amniotique sur ma chasuble, le long de mes bras. Il fait bon, il fait doux, je suis bien, si bien, là, à maintenir ce nouveau-né tandis que l'éleveur court chercher les menottes de vêlage que j'enroule autour de ses membres. La prise est solide. Il met le palan en place tandis que je fais passer, tout en lenteur, le col de l'utérus au-dessus du la tête du bientôt-né. Ses onglons sont maintenant bien sortis et je me suspends aux cordes, le corps parfaitement droit, les pieds calés dans la litière entre les postérieurs de la vache. Je m'imagine tenir les suspentes d'un cerf-volant, je ne fais aucun effort, la tête à 70cm du sol, presque horizontal, tirant vers le bas et vers l'arrière en suivant les contractions de la mère. Au-dessus de moi, à un petit mètre de mes yeux, je vois les lèvres de la vulve s'écarter sur celles de la velle, un bout de langue, puis un nez humide et un mufle couvert de glaires, des yeux, un front, des oreilles... L'éleveur se dépêche de mettre le palan en place, mais c'est inutile, le veau sort sous la traction de mon poids, tandis que je replie un peu les jambes pour éviter de tomber.

Passent les épaules puis le thorax, l'éleveur a lâché son palan dans la paille et s'apprête à recevoir les postérieurs du bébé tandis que, accroupi, je réceptionne le nouveau-né. Une inspiration, une expiration humide et muqueuse, elle secoue déjà la tête alors que nous la suspendons pour éliminer les dernières glaires. Sa mère râle et mugit, appelle et regarde derrière elle les deux bipèdes occupés aux premiers soins.

Une dernière plongée dans la matrice, désormais vide, un peu de sang, un col parfait, un vagin souple, sans déchirure, des artères intègres, je peux rentrer me coucher, après un dernier regard une fois la vaisselle terminée. La velle tente déjà de se lever, sa mère bave et mousse en la léchant d'un air halluciné, nous surveillant du coin de l'œil tandis que les chiens se pelotonnent sur un lit de paille, derrière le mur. Une chouette appelle. Le chaton miaule encore dans sa mangeoire. Les veaux dorment, deux me contemplent d'un air... bovin. Au lit.

lundi 30 novembre 2009

Première fois : Tétanie

Un magnifique soleil de juillet.

Une superbe cour de ferme, son herbe verte, sa petite étable et son muret en pierre sèches, ses quatre vaches attachées à la chaîne.

Un papy, avec pipe et béret.

Un veau, un gros broutard charolais, couché sur le flanc, un poil immaculé, des membres tétanisés.

Un jeune véto, à peine sorti de l'école, second rempla, qui tourne autour du bestiaux, ausculte, écoute, manipule.

Je n'en menais pas large. Je me disais justement que je développais l'art de tourner autour du pot, enfin du veau. Ma blouse cachou n'était pas trop propre, mes bottes déjà bien vieillies par les campagnes de pique, mais n'empêche, je ne pouvais pas l'ignorer : là, je ne faisais pas illusion. Et je n'avais aucune idée de ce qu'il foutait, ce veau. Le papy tirait sur sa bouffarde sans piper mot, sa femme observait de loin, par la fenêtre de sa cuisine. A contre-jour, je ne pouvais que la deviner. Le veau roulait des yeux affolés, panse gonflée sans plus, tremblant et soufflant comme un cheval affolé.

Dans ma tête, j'énumérais. Tétanos, méningite, ESB (et puis quoi encore ?), botulisme, tétanie d'herbage, fièvre vitulaire (et pourquoi pas la rage tant qu'on y est ?), nécrose du cortex cérébral, je voyais encore le prof sur son estrade, entamant son cours de petaucasquologie. Expliquant qu'il y avait bien toute série d'entités pathologiques neurologiques chez les bovins, mais que l'examen clinique étant ce qu'il était avec ces bestioles, en général, on tournait en rond autour des probabilités.

N'empêche.

Ça faisait bien une demi-heure que je tournais en rond, justement, en marmonnant pour me donner une contenance (échec avéré), posant et reposant mon stéthoscope ou enfilant mon gant de fouille, constatant et éliminant. Une tétanie d'herbage, forcément. Je n'en avais jamais vu, ça n'avait pas l'air de coller avec mes cours au niveau épidémiologique, mais le reste était encore moins probable. Alors ?

Alors je décidais finalement de passer un coup de fil à un confrère que j'avais remplacé quelques semaines plus tôt, qui me confirma sans hésitation mon diagnostic et orienta mon traitement.

Je décidais finalement de l'expliquer au papy dont le silence et la pipe me mettaient profondément mal à l'aise. Perfusions, injections, une tentative de "il sera debout dans quelques heures" qui se voulait assurée... Assuré du diagnostic, finalement, je l'étais, malgré toutes ces hésitations. Un peu moins sur l'évolution pratique de la chose, mais bon... je trouvais le silence était encore pire que le risque de dire des âneries.

Je finis par oublier le veau.

Quelques semaines plus tard, alors que je remplaçais à nouveau ce confrère, je vis arriver à la clinique un papy, sa pipe et son carnet de chèque. Le visage fermé, le sourcil sévère.

A nouveau, je n'en menais pas large. Je n'osais pas demander. Peut-être venait-il pour autre chose ? Le souci avec les remplacements de courte durée, c'est qu'on ne suit pas du tout les animaux soignés. Le vieux véto qui venait de repartir en vacances avait peut-être eu des nouvelles, mais il ne m'en avait pas parlé. Il faut dire qu'avec mon courage et mon intrépidité, j'avais soigneusement oublié le veau tétanisé. Déjà, il ne m'avait pas rappelé pour m'engueuler. C'était bon signe, non ?

"M'a coûté cher ce veau !
- Oh ben une visite, une perfusion et quelques médicaments..."

Cela ne me semblait pas si cher, sauf s'il était mort ?

"C'est qu'j'ai appelé un autre véto, vous voyez."

Horreur.

Décomposition livide.

Tétanie.

Les dix secondes de silence les plus longues de ma courte carrière.

Il fallait trouver quelque chose à dire.

Au pire, croasser : "ah ?"

"J'ai app'lé l'docteur Dubois, l'est pas un habitué d'chez moi mais l'est là d'puis longtemps.
- Ah ?
- Oui, ben z'aviez raison, alors j'mescuse, pour l'veau l'a dit pareil que vous, tétanie d'herbage, et l'a pas fait plus d'piqure, vu que c'était bon. Mais l'a fallu payer sa visite hein."

Alors la coco, c'est pas mon problème. Tu ne veux pas que je la paye, non plus ?

Du coup, retour de l'assurance et du sourire, un poil crispé quand même. Baisse de rythme cardiaque.

Essayer de ne pas sourire trop largement quand même, histoire de ne pas le vexer.

Et puis, finalement, l'était pas si chère que ça, cette visite...

samedi 7 novembre 2009

Les anneaux anti-tétée

Dans un commentaire, une lectrice m'interpellait sur une pratique, qui, manifestement, la choque. J'ai entrepris de lui répondre comme à mon habitude, mais la chose m'a suffisamment échauffé pour que je transforme le commentaire en billet.

La question :

que pensez vous des boucle antie tete que les paysans mete aux vache pourai ton intdire cela merci

ou si j'ai bien suivi :

Que pensez-vous des boucles anti-tétée que les paysans mettent aux vaches ? Pourrait-on interdire cela ? Merci.

Quand je lis ce genre de questions, je me demande bien pourquoi elle est posée.
Je suppose que l'on imagine qu'il s'agit d'une pratique barbare venue du fond des âges, douloureuse pour l'animal, comme toutes ces choses contraires à la juste prise en compte du bien-être animal.

Mais de quoi parlons nous ?

Anneau anti-tétéeLa photo fait frémir, n'est-ce pas ?
Les boucles anti-tétée sont des espèce d'anneaux que l'on passe dans le nez. Ils sont surmontés de petits picots peu affutés, en nombre variable et parfois fusionnés en une fine plaque. Ces picots de métal sont orientés vers l'extérieur, vers l'avant de la génisse, pas vers le nez ou la peau. Ils ne blessent donc pas l'animal qui les porte, et en plus, comme il s'agit de jeunes adolescentes, ce coquet piercing ne traverse pas la cloison nasale. Deux boucles d'oreille, c'est bien suffisant à leur âge.

A moi de poser une question, chère lectrice : vous êtes-vous demandée pourquoi les éleveurs s'amusent à acheter ces trucs pour les placer sur le nez de certaines de leurs génisses ?

Non ?

Vous en demandez pourtant l'interdiction. Pourquoi ? Parce qu'il y a des picots de métal dessus, que ce n'est pas beau et que ça doit d'une manière ou d'une autre servir à torturer les animaux ?

Passons au vif du sujet : ces coquetteries sont en général placés sur le mufle de génisses sevrées (elles ne tètent donc plus leur mère), animaux qui sont le plus souvent regroupés en lots homogènes. Certaines de ces génisses, dites "téteuses" (il doit y avoir d'autres noms, c'est celui que j'entends ici, avec "tétardes"), ont une tendance marquée à téter le pis de leurs jeunes amies. Copines qui ont, comme elles, quelques mois, et qui dissimulent entre leurs cuisses les délicates promesses des plantureuses mamelles à venir.

Non, les éleveurs n'interdisent pas ces jeux innocents parce qu'ils réprouvent la découverte trop précoce du corps de ces adolescentes à travers l'exploration de celui de leurs alter ego. Les paysans sont gens ouverts et pragmatiques, enclins à laisser faire la nature... tant qu'il n'y a pas de dégâts.

Or, des dégâts, il y en a : en tétant des pis encore secs et fragiles, ces coupables génisses les condamnent à de précoces inflammations et infections qui peuvent entraver le bon développement du pis, voire l'assécher irrémédiablement. Une vache étant élevée pour faire du lait ou des veaux (qui ont besoin de lait...), ces jeux les pousseront donc vers un précoce engraissement, puis l'abattoir.

La tétée n'étant pas douloureuse, les génisses se laissent faire. C'est pourquoi les éleveurs disposent ces anneaux sur le mufle des tétardes : pour le coup, ces baisers deviennent douloureux et peu de génisses apprécient les ébats sado-masochistes. Elles cessent donc de se laisser faire et, repoussant les avances, préservent leur poitrine entrecuisse en devenir.

Et voilà. Ces instruments de torture ne sont donc que de simples appareils qui ne blessent pas la coquette qui les porte, ni ses congénères qui évitent alors la tétée. Ils n'empêchent pas de boire, de manger ou d'exprimer un répertoire comportemental normal.

Je suis donc contre leur interdiction, ce qui répond, finalement, à votre question.

Pour terminer, je voudrais préciser que je n'ai pas par ce billet, chère lectrice, l'intention de vous blesser, de vous humilier ou de me moquer de vous. Vous ignoriez l'intérêt de ces anneaux, mais au lieu de demander à quoi ils servent, vous avez préféré demander leur interdiction, en pensant qu'ils étaient forcément mauvais. En cela, vous réagissez comme nombre de personnes à des choses que vous ne comprenez pas et que personne ne prend le temps de vous expliquer. Pensez simplement à demander ces explications. N'hésitez pas. Continuez à poser ces questions, à moi ou à d'autres, blogueurs ou pas. Paysan Heureux par exemple vous parlera bien mieux que moi de nombre d'aspects de ce métier d'éleveur au sujet duquel tant de croyances infondées circulent, intersection du choc entre une image que l'on voudrait chérir et idéaliser et des informations effrayantes.

Pardonnez moi aussi mon ironie, qui n'est pour moi qu'un moyen de canaliser la colère qu'a fait naître la formulation de votre question. C'est que j'aimerais bien être moins intimidant.

jeudi 15 octobre 2009

Le retour des largages de moustiques en tongs bleues

Morceaux choisis...

- Ouais, mais n'empêche, l'autre jour, il y avait de drôles de nuages de moustiques partout au-dessus des marronniers et dans le ciel, j't'avais jamais vu ça, moi à mon avis s'parce qu'il n'y a pas eu assez de cas alors ils ont largué des moustiques.
- Un coup d'pluie, un coup d'chaud et un vent pas habituel venu du sud, non ?

- Je comprends pas pourquoi on appelle ça la blou tong les brebis c'est la gueule qu'elles ont bleue.
- ...

- Tu vois bien qu'le vaccin il sert à rien il n'y a pas eu de cas sur nos bêtes s't'année, pourquoi on revaccinerait ?
- Parce que c'est le fait d'avoir vacciné l'an dernier qui les a protégées ?

- J'vois pas pourquoi on vaccine les bêtes qu'on exporte vu qu'elles restent pas chez nous ?
- Parce qu'ils ne veulent pas de notre virus là-bas ?

- Tu vois s't'année ils nous ont inventé la grippe du cochon parce qu'on n'a pas cru à la langue bleue l'an dernier

- La FCO il y a 26 sérotypes pourquoi c'est des numéros alors que la grippe y en a plus que 26 et c'est des lettres ?
- Question existentielle, il est vrai. Et puis il y a 24 sérotypes de FCO.

- Moi cette année je vaccine pas et elles sont pas malades, alors que l'an dernier j'ai vacciné et elles ont été malades, alors c'est le vaccin qui rend malade.
- Mon pote, tes brebis ont été malades avant qu'on les vaccine, tu as la mémoire courte.

Oui, c'est véridique. Le second plaisantait, cependant, mais un instant, j'ai eu un doute...

Pour ceux qui n'ont pas suivi, là, on parle de la fièvre catarrhale ovine, ou FCO, qui a ravagé l'élevage français ces dernières années.

dimanche 20 septembre 2009

Tenir salon

C'est sans doute puéril. Mais c'était la première fois que je me retrouvais, ne serait-ce que pour quelques heures, en charge d'un tel salon. Théoriquement, je devais tenir le stand vétérinaire, mais il était d'une telle indigence que personne ne s'en approchait, et, à part quelques visites de profs d'école en goguette ou de divers responsables de laboratoires départementaux, de la FGDSA ou autres organismes liés de près ou de loin au monde vétérinaire, je m'ennuyais ferme.

Salon agricole

Et puis il y a eu le premier appel. Un veau patraque du côté des limousines. J'allais pouvoir me remettre au volant de ma voiture crade et poussiéreuse avec son macaron vétérinaire, fendre la foule comme j'avais fendu le cordon des types de la sécurité, jouissant avec une petite note de honte des regards. Ouaip mon gars, c'est l'véto.

Il y avait une petite note d'appréhension : j'allais forcément intervenir au milieu du public, tous les regards des curieux braqués sur moi. Une situation intéressante, amusante, flatteuse et inquiétante. Je n'avais par contre pas anticipé l'échange avec l'éleveur : un inconnu, forcément, avec ses habitudes, et surtout celles de son propre véto. En même temps, je n'allais pas réinventer la poudre pour ce qui se révélait être une probable coronavirose, mais peu importait, je me demandais ce qu'il allait en penser. Des réflexes de véto débutant me revenaient : m'appliquer sur l'intraveineuse, ce petit geste technique dont la réussite conditionnait, à l'époque, la considération dont je jouissais ensuite. Aucun problème de ce côté là, je ne suis plus le débutant de l'époque, et sur un veau de 200kg non déshydraté, je n'aurais vraiment pas eu d'excuse. Et puis, l'examen clinique et la discussion avec l'éleveur m'avaient fait oublier le public. Ce sont les "aaaahhhhhh" dégoûté lorsque le sang a coulé par mon aiguille qui m'ont rappelé sa présence. Là, j'ai souri : flash obligent. Savourons la minute de gloriole.

J'avais soigneusement préparé cette journée de "garde", entassant dans ma voiture tout un tas de médicaments et de bidules dont je ne me sers que rarement en pratique quotidienne. Par contre, j'avais oublié le facturier : je ne travaille que sur informatique, mes clients règlant en début de mois, après l'envoi des factures. Là, évidemment, ça calait.

Alors, facturer à la louche ou faire comme d'habitude ? Les choses s'étaient bien passées, le type semblait sympa, je choisissais de jouer la confiance : j'enverrai la facture plus tard. Au pire, les quelques millilitres de médicaments ne m'auraient pas coûté grand chose.

Le deuxième appel allait se révéler plus sérieux. Je comatais en silence sur mon stand quand un jeune barbu s'est penché en avant en s'appuyant sur mes genoux. "Excuse-moi, t'aurais pas un thermomètre ? Ma vache est bouillante."

Cette fois, c'était à l'autre bout du salon. Re-fendage de foule, voiture au pas, mais avec plus d'inquiétude que de plaisir, cette fois : beaucoup d'enfants, de gens peu attentifs, j'ai du plusieurs fois stopper pour laisser passer un gosse étourdi.

Ce coup-ci, un grand nombre d'éleveurs mais peu de badauds. Une laitière, d'un type manifestement apprécié, avec 40.5, forcément, c'est la tuile. Ça sentait la mammite, mais je me forçais à un examen clinique complet, au cas où. L'éleveur, alors que je lui parlais de cette infection, s'était penché sur le pis pour tirer quelques jets de lait, concluant à chaque fois à sa normalité. Il n'en était pas encore à me contredire, mais il avait l'air de penser que les choses se passaient ailleurs. Et après avoir fait le tour de la vache, j'étais persuadé que mon intuition était la bonne. Une mammite aiguë, prise au début, ne se manifeste pas forcément par une modification spectaculaire du lait. Je m'acharnais donc à en tirer bien plus de chaque trayon, en instant sur le quartier qui me semblait le plus suspect. Le type s'était relevé, incrédule, la vache n'appréciait pas trop, et au douzième trait, les premiers grumeaux, sur ma main. Je me dépliais pour les lui montrer, en en faisait profiter le cercle d'éleveurs rassemblé.

Antibiotiques, anti-inflammatoires, perfusion hypertonique, trois se sont proposés pour nous donner un coup de main. Je n'ai jamais eu une vache aussi bien tenue pour une intraveineuse ! Ordonnance, discussion sur fond de dispute entre grévistes et non grévistes, j'étais à la fois plus détendu que sur ma première intervention, mais aussi plus inquiet. Cette fois, c'était du sérieux, et même s'il n'y avait aucune raison que cela se passe mal, ce genre de pathologie, et dans ces circonstances, me rendait naturellement nerveux.

Cette intervention m'a surtout permis d'engager un contact sérieux avec ces éleveurs laitiers, pour la plupart très jeunes, en pleine controverse sur la grève du lait et ses conséquences. La discussion a malheureusement été rapidement interrompue par un dernier appel, une bricole... mais le contact était coupé.

Vers 20h, avant de quitter le salon, je repassais voir la vache dont la température était revenue à la normale, une évolution très satisfaisante et rassurante. Un dernier mot avec son propriétaire, et je rentrais chez moi, dans un salon déserté par le public, avec des sentiments mitigés. La petite excitation de la nouveauté était passée, et je n'ai pas pu m'adonner à mon sport favori, la communication provocatrice. J'espérais pouvoir comprendre un peu mieux la situation du monde laitier, au delà des évidences sur le prix du lait, sur son coût, sur les manifestations spectaculaires et le spectre de Bruxelles. Pouvoir toucher l'homme derrière le manifestant, derrière le porte-parole éructant. Cet éleveur qui, lentement, disparaît des coteaux de mon canton...

Alors quel bilan, finalement ?

Être véto de garde sur un salon, c'est plutôt amusant. Une fois la nouveauté passée, les réflexes reprennent le dessus, une vache reste une vache et les contacts avec les éleveurs sont potentiellement riches - à condition d'avoir le temps ! On sort de la routine de la clientèle, c'est certain. Je regrette par contre par contre notre stand inutile, aucune communication possible sans image, sans posters, pas même un caducée. Impossible aussi d'approfondir la discussion avec les éleveurs, et pourtant, il y avait matière : un "pompier" n'a pas trop le temps de discuter ! Quel plaisir néanmoins d'assumer et d'assurer mon boulot dans la lumière, avec un public qui repartira sans doute avec de nouvelles images d'Épinal. Du véto rural, on ne retient en général que les bottes bien propres dans la paille fraîche - le rêve - et, pour les plus avertis, la vision du bras enfoncé dans le rectum d'un bovin - le cauchemar. Il faudra quand même qu'un jour je comprenne pourquoi ce geste simple effraie tant les passants...

mardi 11 août 2009

Vermine

- Docteur il faut venir vite, c'est une infection !

Une infection, tu parles. Le veau est couché dans le godet du tracteur : l'éleveur vient à peine de le rentrer du champ. De là où je suis, je vois à peine ses oreilles - basses - et ses yeux - creux. L'allure du veau qui ne va pas passer la nuit si on ne s'occupe pas de lui.

- Il était tout seul dans une haie, j'l'avais déjà vu là hier !

Le godet s'abaisse, je peux mesurer les dégâts.

- Bon, allez me chercher deux seaux d'eau tiède, de la javel en berlingot, une brosse pas trop dure, genre balai, et je vais récupérer votre caillebotis, là, on va le poser dessus, la tête tournée vers le haut de la pente.

Il ne leur faut pas longtemps pour récupérer le matériel demandé. J'enfile des gants. C'est un veau de deux trois jours. Les asticots grouillent sur son dos, à partir du tiers postérieur environ. Les œufs de mouche, eux, sont collés en paquets blanchâtres jusqu'au milieu de sa colonne vertébrale. Les vers s'agglutinent autour de son anus pour s'accumuler entre ses cuisses, autour de son scrotum et jusqu'à son fourreau, presque jusqu'au nombril. C'est le "presque" qui sauve.

Première étape, histoire de me donner le temps de réfléchir. j'enfonce le thermomètre dans l'amas de vers qui dissimule son anus, en espérant prendre sa température. Un bon 39.8, il ne fait pas semblant. Avec la couleur de sa peau, que je devine par endroit entre les paquets de vers, et la déshydratation, il va avoir besoin de bien plus que des soins locaux.

- Oh, et puis... allez aussi me chercher le jet d'eau.

On ne va pas mégoter.

La brosse est parfaite. Suffisamment dure pour décoller les paquets d'œufs du poil, mais assez souple pour ne pas blesser la peau du veau, qui a viré au noir sous l'infestation vermineuse. Travail de patience, méthodique, brossage à la javel. Ils sont des centaines, des milliers, ils ont au plus 24h, et les œufs, eux, se comptent sans doute par dizaines de milliers, en gros paquets très adhérents, très difficiles à brosser. Sous mes premiers coups, les asticots se détachent et coulent entre les planches du caillebotis, s'accumulent entre mes bottes et s'échouent sur les gravillons de la cour de la ferme. Masse tortillante et vivante d'individus indistincts qui chutent, désemparés, par dizaines, par centaines. Le veau attends. Il n'a plus la force de faire autre chose.

Je brosse.

Son dos, dont je révèle la peau hideuse, d'une teinte noirâtre et d'une texture moite qui rappelle les nuances des anneaux des asticots.

Sa queue, mince fouet difficile à brosser, si secondaire que je l'abandonne très vite pour tenter de dégager l'anus, fleur de douleur dont jaillit par paquets agglomérés la vermine infiltrée. Le veau grince des dents et mord le caillebotis à chaque coup de brosse que je tente pourtant de rendre aussi doux que possible. J'introduis l'embout d'une grosse seringue pour tenter un lavement. Ses efforts de défécation expulsent des selles dures et sèches, un mastic jaunâtre moulant les vers grisâtres. Mes coups de brosse repartent vers ses cuisses, l'éleveur les lève l'une après l'autre, saisit l'extrémité de son scrotum pour m'aider à déloger les asticots dissimulés dans les plis.

A chaque brossage ou presque, je lave ma tête de balai dans le seau de javel puis arrose le veau au jet d'eau afin de chasser la vermine. Entre mes bottes, la mare de vers est devenue une rivière qui s'écoule rapidement, emportant ses vers qui m'évoquent les jeux de mon enfance, lorsque je traçais des ruisseaux dans les gravillons du jardin pour y faire couler des fleuves de boue. Les brindilles étaient des navires, les branchettes des ponts, les fourmis des victimes vouées à la noyade. Jamais je n'avais imaginé les asticots dans le rôle de sinistres dauphins échoués.

Je reprends ma seringue pour tenter de déloger les vers dissimulés au fond du fourreau.

- Me dites pas qu'il y en a la aussi !

Ben tiens. Grimace tant que tu peux, moi, je nettoie, je noie, je génocide. Les grosses mouches bourdonnantes tournent autour de nos têtes. Je les suppose indifférentes au sort de leur progéniture. Si mon absurde mémoire pour les détails est bonne, ce sont des calliphoridés, ce qui signifie : "celle qui porte la beauté". De grosses mouches à merde aux reflets métalliques. Heureusement, leurs vers ne s'attaquent qu'aux tissus morts, mais l'irritation, notamment aux jonctions cutanéo-muqueuses, reste très importante.

Un nouveau coup de brosse autour de l'anus, le nouveau-né a encore évacué quelques brouettes de vers fécalisés. Je rince. le plus gros du boulot est fait. l'éleveur terminera. Moi, je retourne vers ma voiture pour préparer un petit cocktail de perf'. Soluté isotonique additionné de sucre, des vitamines pour la couleur (rouge, c'est toujours meilleur), un antibiotique, un anti-inflammatoire (il doit souffrir, ce bébé). Il ne se débat pas un instant lorsque je lui pose mon aiguille dans la jugulaire, et supporte avec patience les 5-10 minutes de perfusion.

Il fait nuit maintenant. L'œil revient alors que mon litre de soluté redonne sa vigueur au bébé. Il ne lui faudra que trois minutes pour se relever après ça, et là, plus la peine d'espérer approcher son arrière train avec la brosse. Il bondit, il cogne, il vole, il gueule, nous nous prenons, ravis, un coup de sabot - c'est qu'il va mieux - avant de l'insulter, très fâché, suite à un bon coup de fouet prodigué par une queue qui laisse partout sur son passage des nuées d'asticots... Jusqu'ici, j'avais pourtant réussi à épargner ça à mon pantalon.

Une bonne crème grasse pour la peau, lorsqu'il sera sec, encore quelques coups de brosse, mais je passe la main à l'éleveur : il est largement l'heure d'aller manger.

vendredi 12 juin 2009

La cheminée

C'était l'une de ces fins d'après-midi glaciales du mois d'avril. Un dimanche, de préférence. Loin de chez moi, loin du confort de mon salon, du radiateur. Loin du printemps.

Ce matin même, on y avait presque cru, au printemps. Puis une pluie finie et pénétrante, têtue, était venue briser nos illusions.

"Il est né ce matin, j'ai vu sa mère le lécher, alors je suis remonté à la maison. Je suis repassé vers 5 heures, et j'ai vu qu'il ne bougeait plus. Je l'ai remonté dans le godet du tracteur."

Le veau est étendu, la tête en arrière, les yeux révulsés. Il tremble. Pas de réflexe pupillaire, un cœur correct. Même pas douze heures d'âge et déjà en hypothermie. Mon thermomètre se déclenche à 33.5°C.

Là, il ne s'est pas allumé.

"Il est en train de crever de froid, votre veau."

Un peu comme moi, mais en pire. Ça, c'est du diagnostic.

"Il va me falloir un seau d'eau chaude, très chaude, et des bouillottes, des bidons plein d'eau bouillante, de la paille, ensuite."

Il n'est pas déshydraté, mais il est forcément en hypotension, et en hypo-tout, d'ailleurs. Une perf de salé, avec du sucre. J'ajoute des corticoïdes dans le flacon, un antibio, en couverture. Un peu de vitamine E, parce que. Avec un bolus d'hypertonique dans la veine. Quitte ou double.

Le gars revient, avec son seau d'eau dans lequel je plonge mon flacon et le serpentin de deux perfuseurs montés en série - pour que le liquide reste le plus longtemps dans l'eau chaude avant d'atteindre sa jugulaire. L'éleveur me regarde comme un veau nouveau-né regarde son premier chat : curieux, voire fasciné, mais complètement perdu. Il me le dira, plus tard : il n'avait jamais entendu parler de perfusions de sucre. Et mes tuyaux interminables, vissés les uns aux autres ! Système D vétérinaire : l'un des charmes du métier. Démerde-toi pour sauver des vies, bricole, trafique, tant que ça marche !

Évidemment, il m'a aussi apporté deux bouteilles d'eau bouillante, comme si 3L d'eau allaient réchauffer un veau de 50kg. Je n'ai rien dit, je les ai posées contre le bébé. De toute façon, je vais avoir 20 minutes à tuer, le temps de passer cette foutue perfusion. Pas trop vite. Si j'arrive à poser l'aiguille dans cette foutue jugulaire de veau en hypotension !

Qui ne réagit même pas, d'ailleurs.

Vingt minutes pendant lesquelles je vais expliquer à l'éleveur que les bouillottes, c'est au moins 40 litres. Il doit bien y avoir des bidons qui traînent ? Que les médicaments et les perfusions, c'est sympa,mais qu'il a surtout besoin de chaleur. Que sa mère n'a pas du le lécher tant que ça, qu'il est resté trempé sous cette pluie glaciale, dans la boue, qu'il n'a sans doute pas téter, qu'il est peut-être un peu hypothyroïdien, c'est fréquent dans la région. S'il vit, on lui filera de l'iode et du sélénium. Oui oui, plein de vitamines, ce sera super mais ce n'est pas ça qui le sauvera, monsieur...

Vingt minutes au bout desquelles je me relève difficilement, les jambes coupées par la position accroupie. J'ai passé ma perf, le veau a l'air toujours aussi mourant, toujours aussi glacé.

Et lui, il me regarde en se frottant les mains. Apparemment, le message du volume des bouillottes n'est pas passé. Trop délicatement suggéré, sans doute, alors j'y vais plus carrément.

"A l'intérieur, ce serait bien, aussi. Dans le garage, contre la chaudière, c'est possible ? Ou alors, vous avec un feu allumé ?"

Il me regarde avec de grands yeux effrayés, alors que je retourne à ma voiture pour rédiger l'ordonnance inutile indiquant les temps d'attente avant consommation de la viande d'un veau qui va mourir cette nuit.

Il attends.

"Vous avez un feu allumé ?
- Oui, oui, vous voulez un café ?"

OK.

Je suis fort, je suis un homme, je suis vétérinaire.

Je prends le veau dans mes bras. Il pends comme un cadavre, mais un cadavre qui respire. Le poids des corps morts. A mon avis, c'est un nouveau-né de... au moins 100kg !

Les yeux de l'éleveur roulent.

Je prends le chemin de la maison, il trottine à mes côtés. Ce veau pèse le poids d'un âne mort, mais, je suis vétérinaire, je suis un homme, je suis fort, je souris l'air de rien, en apnée. Foutue montée ! Cette maison est au moins à 10km ! 500 mètres de dénivelé entre la stabulation et le seuil de la porte !

Deux minutes plus tard, l'éleveur ouvre cette foutue porte d'entrée et se glisse devant moi. Il a l'allure de celui qui subit. Une autre porte. Un véritable sas avant le salon, sa grande cheminée en briques, presque un cantou. J'y pose le veau après avoir balayé le tisonnier avec ma botte boueuse.

Il y a un cadavre dans la cheminée de madame. Un cadavre de bovin, en plus. Mais un cadavre qui respire !

"Mais il va crever, oui !
- C'est très probable, madame, et s'il survit, il aura sans doute des séquelles, mais s'il reste dehors, il mourra, il est en hypothermie, il faut le réchauffer, il fait trop froid là-bas."

Monsieur a déjà presque disparu sous la table.

Une magnifique table en chêne parfaitement cirée, sur une superbe tommette impeccablement entretenue. Un chemin de table sans un pli. Des cuivres rutilants. Une cheminée sans poussière. Des petits chaussons, dans le sas. Les traces de mes bottes boueuses. Un cadavre de veau qui respire dans la cheminée. Je tiens à cette respiration.

Et puis, j'aurais mieux fait de passer cette perf' ici, il fait bon.

Personne n'ose rien dire. Je profite honteusement de mon aura de véto pour imposer ce nouveau-né ici. Dans cet univers éloigné d'au moins 100km de la stabulation. Au moins.

Et je m'éclipse.

Il aura survécu, finalement. L'éleveur m'en parle encore. Sa femme, je ne l'ai pas revue, pour le moment. Le veau est resté une nuit au chaud. Sa nièce est passée le soir même, quelques heures après moi. Elle a suggéré de prendre des photos du veau dans la cheminée. Il a refusé : pas envie d'avoir des souvenirs d'un veau mort dans sa maison.

Il le regrette, maintenant. Le veau a survécu, se porte parfaitement bien, et sans séquelle, s'il-vous-plaît.

Ma perfusion de chlorure de sodium additionnée de dextrose et son double serpentin sont devenus célèbres dans le canton. En plus, j'avais mis une vitamine conditionnée avec un colorant rouge, dedans, la couleur rouge, c'est trop classe.

Parfois, on réalise de véritables exploits diagnostiques ou chirurgicaux. Personne n'est là pour les apprécier.

Et d'autres fois, on bricole un truc avec deux bouts de plastique et on commet l'inconcevable. Franchir une porte avec un veau. Et tout le monde vous en parle.

Allez comprendre.

samedi 2 mai 2009

Le dernier veau

Une sonnerie.8h35, je suis de garde mais la clinique ouvre à 9h00. Probablement encore un client qui veut un rendez-vous. Je ne prends même plus la peine de répondre : si c'est urgent, il laissera un message. Sinon, il rappellera.

Et ça n'a pas manqué, le bidibidip du message. Combien vous pariez que c'est le bruit d'un téléphone qui raccroche ?

"Oh. Il dit qu'il est en intervention, qu'est-ce que je fais ?"

Elle a le téléphone loin de la bouche, je l'imagine le bras ballant. J'entends une autre voix derrière elle. Je la vois très bien dans l'entrée de sa maison, je l'ai déjà reconnue.

"Oh. Merde. Et bien, laisse un message ?"

J'allais le dire.

"Oui bonjour, c'est Mme Colucci, c'est pour un vêlage, ce sont des jumeaux et ils viennent à l'envers, c'est urgent."

Je suis déjà dans ma voiture. Sur la route, le téléphone sonne à nouveau, même numéro. Je lui confirme que j'ai bien eu le message, et que j'arrive. Moins de dix minutes entre appel et présence sur site.

La lourde porte coulissante de l'étable s'ouvre alors que je gare mon utilitaire, en décrochant ma ceinture du même geste. Je suis déjà en train de farfouiller dans le coffre lorsque M. et Mme Colucci s'avancent vers moi, avec cette allure pesante que l'on attribue aux sénateurs. Lorsque je sors la tête du coffre pour dire bonjour, j'ai déjà enfilé ma chasuble de vêlage, les gants et de fouille et je tiens ma "boîte à naissances" à la main.

Mon "bonjour" plein d'entrain crée un contraste étonnant avec leurs mines d'enterrement. Au fil des questions, je m'avance vers l'étable en apprenant qu'il s'agit d'une vieille-vache-mais-pas-trop, d'un grand gabarit, et qu'il lui semble que ce sont des jumeaux, parce qu'il y a une tête et des pattes arrières. Il n'oublie pas de préciser dix fois qu'il n'est pas certain, bien entendu, de ce ton qui annonce qu'il n'a pas de doutes sur la question.

Je m'avance jusqu'à la porte...

J'avais oublié.

Une vache me regarde, la queue comiquement levée sur une contraction. Un sacré grand gabarit, oui. Elle a l'air d'aller très bien. Mais ce sont les deux génisses qui attendent de l'autre côté du grand bâtiment qui me ramènent à une douloureuse réalité. Cela fait un mois que le troupeau de M et Mme Colucci a été dispersé... Elles ne sont plus que trois. Je dis distraitement bonjour à une troisième personne, un inconnu que j'imagine être un voisin avant que l'on m'explique qu'il est venu chercher la vache.

J'ai la gorge un peu serrée, loin de cette jovialité qui accompagne les vêlages dont on devine qu'ils se passeront bien, ces vêlages où priment l'expérience et l'observation, faits de manœuvres obstétricales et d'efforts physiques, sans césarienne, sans danger pour la vache, et probablement sans danger pour le veau. Un drame familial a précipité la retraite de ce couple d'anciens qui appartiennent autant à la région que ses collines, ses moujetades ou ses sangliers - aussi mal embouchés que leurs chasseurs.
Elle avec sa masse imposante, son tablier bleu rayé de blanc et ses improbables couettes, lui, frêle, en blouse bleue, toujours éclipsé par la présence de son épouse. Des éleveurs de veaux sous la mère dont les produits étaient reconnaissables sur n'importe quel marché, sans confusion possible. Immuables, invariables, comme les Pyrénées.

Il n'y a pas de jumeaux. Le veau est sur le dos, les pattes en l'air, et ce sont bien des antérieurs. Ils sont placés de telle manière que M. Colucci et l'acheteur de la vache ont confondu les coudes et les jarrets. Un classique. Le passage est large, le col est déjà dilaté, il n'y a qu'une petite torsion qui sera vite résolue... Le veau est vivant.

C'est un vêlage comme je les aime, fait de tractions à la main, en harmonie avec les efforts de la mère, sans palan ni vêleuse, dont on ressort les narines pleines du parfum du liquide amniotique, les oreilles assourdies par les mugissements de la vache qui réclame son veau, les yeux emplis de l'image du nouveau né qui secoue la tête d'un air indigné en se recevant son premier seau d'eau glacée à la figure.

Avec l'odeur de la paille et du fumier, l'air frais du matin sur mes bras dénudés. Les mains lavées dans l'eau glacée, avec un bout de savon de Marseille et un essuie immaculé.

Un de ces vêlage que l'on a envie de partager avec ses amis et sa familles, avec ses lecteurs, parce qu'ils sont tout ce que j'aime dans ce métier.

Un de ces vêlages parfaits, mais auquel il manquerait le brouhaha caractéristique des vaches curieuses, l'indifférence des vieilles rombières, les coups de langue adroits des veaux qui tentent de saisir ma blouse à travers les barreaux de leur boxe.

Un vêlage parfait, s'il n'y avait les larmes de Mme Colucci, incongrues et saisissantes, une fontaine à la mesure de sa masse et de ses couettes. Mme Colucci qui se frotte les yeux en s'excusant d'une voix de chagrin de petite fille.

Son mari la regarde avec le visage réservé aux funérailles des amis.

L'acheteur est piteux, discret.

Et moi, le vétérinaire. Je suis sans doute là pour la dernière fois, acteur et témoin privilégié de ce petit morceau d'histoire humaine, le cœur serré, à me demander quand viendra mon tour.

Moi, qui ai envie de m'asseoir dans la paille et de serrer ce veau contre moi. J'imagine Mme Colucci, une fois seule, accomplir ce geste d'adieu et d'amour.

Il n'y en aura qu'un à ne pas penser aux jours anciens.

A secouer la tête, en tentant, déjà, de se relever avec vigueur et maladresse, avec ces gestes instinctifs d'une fulgurance déséquilibrée, ses grands yeux noirs de chevreuil et son poil collé.

Sa mère le lèche avec passion.

Le dernier veau.

vendredi 10 avril 2009

De la tritine

Elle était encore là. A 59 ans, au milieu de ses vaches, sa fourche à la main, avec le soleil levant et le givre sur la paille. J'adorais ses grosses mains calleuses et sa façon de me prendre à partie lorsqu'une quelconque dispute l'opposait à son grand gaillard de fils, plus occupé à semer, labourer ou ensiler qu'à nourrir et manipuler les vaches.
L'éleveuse, ici, c'était elle. Les autres, son mari avec son pastis, ou son fils avec son tracteur, n'étaient que des manutentionnaires.. « Elles ont peur des hommes ! », précisait-elle.
C'est elle qui appelait pour les interventions d'urgence, elle qui envoyait son fils chercher les médicaments à la clinique, elle qui rédigeait la petite note sur un bout de carton ou d'étiquette d'aliment, avec le nom des produits, qu'il tenait dans ses immenses paluches et lisait avec un regard étonné.
Elle me disait toujours qu'elle n'attendrait pas ses 65 ans pour arrêter, qu'elle n'avait plus qu'un an à tirer, et qu'elle rachèterait ses trimestres, ou pas, enfin elle ne savait pas trop, parce que son statut n'était pas très clair. Comme beaucoup, elle avait grandi dans une ferme, était devenue l'éleveuse avant que quiconque se préoccupe de ces femmes quand les exploitations étaient déclarées au nom de leur mari. Qui savait qu'elles travaillaient là, qui prenait en compte ces innombrables heures de boulot, ces semaines de 80 heures sans aucune vacances, aucun voyage, aucun repos ? Quand je pense qu'aujourd'hui, la plupart des papys profitent du prénom de leur femme pour garder 6-10 vaches !

Et elle était là, avec sa fourche, pour une vache qui boitait ou un veau à perfuser, à s'inquiéter et à se ronger les sangs...

« Hé Fourrure, comment ça va aujourd'hui ? »

Elle n'avait pas l'accent du coin, une drôle de manière d'utiliser sa voix inhabituelle, reconnaissable entre toute, à toujours se demander si on ne se moquait pas d'elle ou si on n'allait pas encore la rouler. Une vie à s'imposer.

« Très bien madame, et vous ? »

Une poignée de main, un sourire franc, sans arrière-pensée. Un lever de soleil. Un troupeau de vaches. Qui se demande encore pourquoi je continue la rurale ?

« Oh ben ça va, mais je fatigue un peu, encore à trimer, hein ! Me répondait-elle en agitant sa fourche.
- Mouais, je vois ça, il ne pourrait pas la faire avec son tracteur, la litière ?
- Pas entre les vaches !
- Évidemment...
- Mais là, j'en ai marre, hein, et puis j'ai cette douleur à la poitrine qui me remonte vers le bras gauche, ça m'agace ! »

Elle accompagnait sa précision d'un grand geste démonstratif.

Moi, je blêmissais.

« Une douleur qui partirait du cœur et qui irait dans le bras ? Comme si on vous étouffait, ou si on vous écrasait ?
Ah oui oui, c'est ça ! »

Son sourire était désarmant.

« Mais vous déconnez ?!
- C'est grave ? »

Désarmant.

« Vous me décrivez une douleur cardiaque typique des prémisses d'un infarctus et vous êtes en train de remuer la paille avec votre fourche, là, toute seule au milieu des vaches ? Vous allez lâcher tout ça et filer voir le médecin, oui !
- Ah ben il ne manquerait plus que ça ! Viens donc plutôt voir cette vache, elle n'a pas délivré... »

J'enfilais mes gants tout en protestant.

« Mais vous allez y filer de suite, hein, juste après que j'ai soigné cette vache ?
- Ça s'rait une belle mort, non ? Dans la paille, au milieu des vaches ?
- Ça s'rait une mort complètement con, surtout, à 59 ans, dans la merde et le fumier ! Et puis c'est quoi une belle mort !?
- Ah vous d'vez avoir raison... »

Elle passait au vouvoiement...

« Mais faut pas s'inquiéter, Fourrure, je prends des médicaments de mon mari, j'en ai pris ce matin, ça m'a fait des bouffées de chaleur mais je suis en forme maintenant.
- Vous avez pris... quoi ?
- De la trine... tritine...
- De la trinitrine sans prescription médicale ?! Mais vous êtes vraiment complètement con ! Mais vous allez crever bêtement dans la bouse de vos vaches avec vos âneries ! Faut pas déconner avec ces médicaments, ils peuvent être complètement contre-indiqués pour vous, et en plus vous me décrivez des symptômes d'infarctus ! »

En réalité, je n'en savais pas beaucoup plus sur les infarctus que ce que l'on en disait dans les séries télé. Les animaux ne font pas d'infarctus.

J'avais passé dix minutes de plus à argumenter. J'étais reparti inquiet. En début d'après-midi, j'avais hésité à téléphoner à son médecin. Et puis les visites sont passées et je n'y ai plus pensé.

Le lendemain, j'interceptais une conversation entre une inconnue et l'une de nos secrétaires.

« Vous imaginez, elle a dit à l'accueil de l'hôpital... »

Interruption brutale.

« Qu'est-ce qui se passe ? Qui est à l'hôpital ?
- Oh docteur vous ne savez pas ce qui est arrivé à ma sœur ?
- C'est la sœur de Mme Bleuet, précisa ma secrétaire.
- Et elle va bien ?
- Elle va très bien, elle se repose, elle est allée à l'hôpital parce que vous lui avez fait peur !
- C'est pas dommage...
- Et ils vont la garder un peu, elle a passé beaucoup d'examens et elle a déjà un traitement...
- Ah !
- Mais vous ne savez pas ce qu'elle a raconté à l'accueil de l'hôpital ? Quand ils lui ont demandé le nom du médecin qui l'envoyait, elle a donné votre nom ! Comme ils ne vous connaissaient pas, elle a du préciser que vous étiez son vétérinaire, et que vous aviez suggéré qu'elle signale qu'elle avait pris les médicaments de mon beau-frère. »

Sans déconner...

Oui, c'était ici, je vous en avais déjà un peu parlé...

mardi 7 avril 2009

Vache folle - de lui

Il m'avait appelé parce que sa vache avait un comportement étrange. Il m'avait dit ça bizarrement, avec de la gêne dans la voix. J'avais supposé qu'il craignait l'ESB, la pire chose qui puisse arriver à un éleveur. De ça, je n'étais pas inquiet : de l'ESB, il n'y en a plus.

Il m'avait appelé pour une holstein, vous savez, ces vaches noires et blanches qui font du lait. Elle avait 5 ou 6 ans, quelques jolies rondeurs, elle venait de vêler dans le cadre d'un beau mariage.

Bien, sous tous rapports.

"Elle est dingue, elle fait des bonds comme un cabri, elle lèche les murs, et puis elle me regarde bizarrement !"

Ah

Et par-dessus le marché, elle avait une sympathique haleine d'acétone. L'acétonémie de la vache laitière, c'est un grand classique résultant de l'accumulation de corps cétoniques suite à la mobilisation massive de graisses en début de lactation. C'est assez fréquent chez les vaches trop grasses au vêlage et fortes productrices de lait. Les corps cétoniques, à l'odeur caractéristique, diffusent dans tout l'organisme et provoquent des troubles nerveux, généralement bénins et totalement réversibles. Des vaches folles, mais pas folles comme avec l'ESB. Diagnostic facile à l'odeur, confirmé par une bandelette urinaire, traitement simple, dont l'objectif est de remettre le métabolisme sur les rails.

Je préparais mes perfusions et autres injections en discutant avec l'éleveur quand notre sympathique holstein, qui était juste derrière lui, s'est soudain jetée sur lui la bouche grande ouverte, j'ai bondi en arrière, pour m'écrouler dans la paille...

Avant de m'écrouler de rire...

La vache avait précisément choppé la ceinture du gars pour lui descendre le pantalon sur les chevilles, avant de lâcher prise. Puis elle était retournée à sa place. Et lui qui gueulait : "Quatre fois qu'elle me fait le coup depuis ce matin !"

Et elle lui a refait pendant que nous la perfusions...

Amoureuse, c'est sûre.

Bien sous tous rapports, la discussion est ouverte.

mardi 31 mars 2009

Même pas mal

C'est allé très vite.

La vache était couchée, incapable de se lever, très maigre. C'est d'ailleurs pour ça que j'étais là.

Une salers, avec ses cornes en lyre, si longues. Elle n'a lancé qu'un petit mouvement de tête quand il s'est approché pour lui passer une corde. Un petit mouvement, très lent, et pourtant : ça n'a duré qu'un instant.

Il s'est reculé en se tenant l'entrejambe, avec un "Hmmfffff" éloquent. J'ai couru jusqu'à lui, qui s'était appuyé contre le mur de la stabulation.

La vache, elle, s'était remise à ruminer.

"C'est rien, c'est rien."

Il m'a rassuré, et s'est écarté du mur. En titubant.

Il est tombé à genou.

Entre ses jambes, maculant la toile épaisse de son jean bouseux, une sombre flaque bordeaux s'élargissait à vue d'œil. Débordant ses mains qu'il tenait étalées sur son sexe.

Il s'est relevé. Il n'avait pas vu le sang. "C'est rien..."

Il blêmissait.

"Mais défroquez-vous bordel !"

"C'est rien."

Il défaisait sa ceinture. Il venait de voir le sang sur ses mains.

La vache, couchée, en train de ruminer, une flaque de diarrhée marronnasse derrière elle. L'éleveur, prêt à tomber, presque plié en deux, son jean couleur de bouse sur ses chevilles, sur le fumier. Son caleçon, sur les chevilles aussi, la ceinture ouverte, sa grosse boucle métallique aussi terne que la paille du petit parc. Les veaux, derrière leur barrière, qui observaient avec intérêt. Et moi, à genou, inspectant une plaie de 6-7 cm de long dans l'aine, à 2 centimètres environ de son sexe.

Curieux souvenir.

J'ai couru jusqu'à la voiture chercher des compresses et de la bétadine. C'était un saignement en nappe, loin de la fémorale.

"Ne vous inquiétez pas, docteur, on soigne la vache, je prends le C15 et je vais chez le toubib.
- Vous n'allez nulle part, oui."

J'avais placé les compresses, il les tenait appuyées pendant que je numérotais pour appeler la clinique.

"C'est qui votre docteur ?
- Lougé.
- Oui, Francesca ? Le numéro de Lougé, s'il-te-plait, c'est pas pour moi. J'ai un éleveur qui se vide gentiment de son sang, là. Merci".

Re-numérotation. Ça ne saignait plus trop, avec la compression. L'éleveur avait déjà entrepris de remettre son pantalon en coinçant les compresses sous son caleçon. A genoux, parce que debout, il ne pouvait pas. Il avait même réussi à coincer un peu de fumier dans son futal...

La classe.

"Ne bougez pas, docteur, j'y vais.
- Que dalle, oui.
- Dr Lougé ? Oui bonjour, j'ai M. Lampin avec moi, il vient de se faire ouvrir l'aine par une vache, je vous l'amène ? Il a bien saigné mais l'hémorragie a stoppé avec une compression, ça a tranché du lard plus qu'autre chose, mais c'est mal placé. Oui, il est transportable assis. Ok, je viens de suite."

Tiens, il ne parlait plus de prendre son C15.

"Elle appelle les pompiers, ils vont vous récupérer chez elle. Allez, en route.
- Et ma vache ?
- Qu'elle crève !
- Mais...
- OK, je reviendrai."

L'éleveur a passé une nuit à l'hôpital, les médecins craignaient une fissure de l'artère fémorale en regard de la blessure, qui, en effet, avait surtout tranché du lard. A quelques centimètres près... j'avais un castrat. Ou une fémorale.

J'ai euthanasié la vache quelques jours plus tard. Paratuberculose terminale doublée de connerie aggravée, pronostic défavorable.

dimanche 29 mars 2009

Non, c'est mon vétérinaire

Hôpital - Réception des urgences

- Bonjour madame.
- Bonjour !

Et le sourire, jolie réceptionniste ? Quoi, c'est un cliché, la jolie infirmière au comptoir de l'hôpital, qui regarde d'un air dégouté l'éleveuse mal dégrossie ?

- Votre nom s'il vous plait ?
- Bleuet, comme la fleur.
- Vous avez votre carte Vitale ?
- Oui oui.

Est-ce qu'on commence vraiment par demander la carte Vitale, aux urgences ?
Sans doute, lorsque le patient n'est pas en train de se vider de son sang.

- Vous venez pour ?
- C'est le docteur qui m'envoie, il dit que mes douleurs à la poitrine, c'est peut-être une crise cardiaque.
- Quel docteur ?

Je suis sûr qu'elle l'attendait, Mme Bleuet, sa réplique, sa tirade.

- Fourrure.
- Je ne le connais pas, c'est un remplaçant ?

Là j'imagine dans sa tête : "elle se fout de moi ou bien il y a vraiment un connard qui envoie des patients avec des signes d'infarctus sur les routes ?"
Froide, la voix dans sa tête.
Ou alors, elle se dit que la mamie n'a rien compris.
Ou alors, c'est tout à fait normal.

- Non, c'est mon vétérinaire. Il soigne mes vaches.

Je suis sûr que ça l'a faite marrer, Mme Bleuet.
Sûr qu'elle ménageait son effet.
Sûr que la précision des vaches, elle la réservait à l'infirmière.
Sûr qu'elle a ressorti la même à tous ses médecins, ensuite.

Promis, un de ces jours, je vous expliquerai comment on en est arrivé là.

jeudi 19 mars 2009

Fin

Deux camions blancs.

Des meuglements.

Un filet d'urine qui coulait par l'une des portes du camion.

Tout le village était réuni. Au moins... 6 personnes. Les transporteurs étaient presque aussi nombreux qu'eux.

Moi, j'étais là pour signer quelques papiers, presque par hasard.

Quand je suis arrivé, elles étaient déjà embarquées.

Elles étaient une cinquantaine, plus quelques veaux et génisses "de renouvellement".

Elles ne sont plus que deux, qui partiront demain, pour l'abattoir.

Fermeture d'une ferme

Un petit vieux m'a dit : "un paysan de moins".

Fermeture d'une ferme

Il n'a rien ajouté.

Moi, j'avais le cœur gros.

Les camions sont partis.

L'éleveur m'a regardé : "je crois que je n'ai pas encore réalisé".

jeudi 16 octobre 2008

Machistadorette ?

"Alors, celle-là, elle est vide. On a fait venir quatre fois l'inséminateur !
- Ah, oui, effectivement, vu son âge, mieux vaut la réformer...
- Mais le pire, c'est que le dernier à être venu l'inséminer, ben c'était une jeune fille !"

Elle : mamie dynamique, 65 ans, la gestuelle expressive et les cheveux gris au vent, avec ses bottes, son jean et son pull vert.
Moi : la blouse cachou virant au bouseux, les bottes dans le fumier, un gant de fouille à la main.

"Ah, mais je me suis dit : tu es vraiment une vieille peau, ma fille, mais j'ai pas pu m'empêcher de le penser, que c'était pas un boulot pour les femmes !
Mais elle m'a dit : cette vache, elle n'aurait pas eu un gros souci au dernier vélâge ?
Alors j'en suis restée baba. Ben oui, qu'j'ai dit, un gros veau et le vétérinaire il y a passé du temps !
- Oui, il vous a aussi dit de la réformer à cause des risques de séquelles..."

Là, je ne pouvais pas laisser passer...

"Tout à fait, mais comment elle le savait elle ?"

J'attends, sans rien dire. Je l'aime bien, quand elle fait la conversation toute seule.

"Et ben elle m'a dit : cette vache, elle s'urine dans le vagin et l'utérus, elle ne prendra jamais, il y a des lésions de l'appareil génital, il faut la réformer.
- Ah oui, là, elle a raison. J'aurais préféré avoir tort.
- Ben oui, mais pourquoi les deux autres hurluberlus ils n'ont rien dit quand ils l'ont inséminée ?"

Je lâche un grognement indistinct en enfonçant mon bras dans le rectum d'une vache, elle l'interprétera comme elle voudra.

"Parce que elle, c'est une fille, mais elle l'a sentie, la séquelle, et elle a dit que c'était pas la peine d'inséminer, alors que les deux autres couillons, rien du tout."

Ses deux bras balaient l'espace devant elle dans un mouvement définitif. Je ne peux m'empêcher de déguster le terme "couillon".

"Et moi, vieille peau, qui ai des réflexes de mamie réac' ! Ah je m'en veux, hein, et je sens bien que je le pense encore ! Que je suis con, parce qu'elle a bien fait son boulot, elle."

Vous l'avez senti, l'appui sur le "elle" ?
Je sais pas vous, mais je trouve que dans l'ensemble, les femmes sont plus machistes que les hommes avec celles qui font "des métiers d'homme". Celle-ci a au moins assez de recul pour s'en rendre compte. Ma stagiaire est restée coite pendant toute la diatribe, d'ailleurs.
Ou alors, c'est tout l'inverse. Je me rappelle d'une campagne "profonde" où une femme avait couverte une piqueuse de biscuits et de chocolats pour avoir montré à son homme qu'une vétérinaire pouvait très bien réaliser la prophylaxie. C'était touchant !

Par contre, je ne peux pas m'empêcher de me dire que si un des couillons avait avait été à la place de cette inséminatrice, même le troisième à passer, ça aurait juste été "normal". Alors que comme c'était une femme, elle en parlera à tout le canton. Tant mieux, ça facilitera la vie professionnelle de cette jeune fille...

dimanche 12 octobre 2008

Tests génétiques et autres boules de cristal

A l'origine de ce billet, une demande de Véro suite à une discussion sur le blog Aube Nature, au sujet d'une maladie cardiaque chez les chats de races Maine Coon dont le dépistage est désormais possible grâce à un test génétique.

Plutôt que de me lancer sur une discussion pointue au sujet de ce test, je pense plutôt reprendre quelques fondamentaux... ce qui me permettra sans doute de répondre aux questions soulevées par cette maladie et ce test.

Lire la suite...

- page 2 de 3 -