C'est sans doute puéril. Mais c'était la première fois que je me retrouvais, ne serait-ce que pour quelques heures, en charge d'un tel salon. Théoriquement, je devais tenir le stand vétérinaire, mais il était d'une telle indigence que personne ne s'en approchait, et, à part quelques visites de profs d'école en goguette ou de divers responsables de laboratoires départementaux, de la FGDSA ou autres organismes liés de près ou de loin au monde vétérinaire, je m'ennuyais ferme.

Salon agricole

Et puis il y a eu le premier appel. Un veau patraque du côté des limousines. J'allais pouvoir me remettre au volant de ma voiture crade et poussiéreuse avec son macaron vétérinaire, fendre la foule comme j'avais fendu le cordon des types de la sécurité, jouissant avec une petite note de honte des regards. Ouaip mon gars, c'est l'véto.

Il y avait une petite note d'appréhension : j'allais forcément intervenir au milieu du public, tous les regards des curieux braqués sur moi. Une situation intéressante, amusante, flatteuse et inquiétante. Je n'avais par contre pas anticipé l'échange avec l'éleveur : un inconnu, forcément, avec ses habitudes, et surtout celles de son propre véto. En même temps, je n'allais pas réinventer la poudre pour ce qui se révélait être une probable coronavirose, mais peu importait, je me demandais ce qu'il allait en penser. Des réflexes de véto débutant me revenaient : m'appliquer sur l'intraveineuse, ce petit geste technique dont la réussite conditionnait, à l'époque, la considération dont je jouissais ensuite. Aucun problème de ce côté là, je ne suis plus le débutant de l'époque, et sur un veau de 200kg non déshydraté, je n'aurais vraiment pas eu d'excuse. Et puis, l'examen clinique et la discussion avec l'éleveur m'avaient fait oublier le public. Ce sont les "aaaahhhhhh" dégoûté lorsque le sang a coulé par mon aiguille qui m'ont rappelé sa présence. Là, j'ai souri : flash obligent. Savourons la minute de gloriole.

J'avais soigneusement préparé cette journée de "garde", entassant dans ma voiture tout un tas de médicaments et de bidules dont je ne me sers que rarement en pratique quotidienne. Par contre, j'avais oublié le facturier : je ne travaille que sur informatique, mes clients règlant en début de mois, après l'envoi des factures. Là, évidemment, ça calait.

Alors, facturer à la louche ou faire comme d'habitude ? Les choses s'étaient bien passées, le type semblait sympa, je choisissais de jouer la confiance : j'enverrai la facture plus tard. Au pire, les quelques millilitres de médicaments ne m'auraient pas coûté grand chose.

Le deuxième appel allait se révéler plus sérieux. Je comatais en silence sur mon stand quand un jeune barbu s'est penché en avant en s'appuyant sur mes genoux. "Excuse-moi, t'aurais pas un thermomètre ? Ma vache est bouillante."

Cette fois, c'était à l'autre bout du salon. Re-fendage de foule, voiture au pas, mais avec plus d'inquiétude que de plaisir, cette fois : beaucoup d'enfants, de gens peu attentifs, j'ai du plusieurs fois stopper pour laisser passer un gosse étourdi.

Ce coup-ci, un grand nombre d'éleveurs mais peu de badauds. Une laitière, d'un type manifestement apprécié, avec 40.5, forcément, c'est la tuile. Ça sentait la mammite, mais je me forçais à un examen clinique complet, au cas où. L'éleveur, alors que je lui parlais de cette infection, s'était penché sur le pis pour tirer quelques jets de lait, concluant à chaque fois à sa normalité. Il n'en était pas encore à me contredire, mais il avait l'air de penser que les choses se passaient ailleurs. Et après avoir fait le tour de la vache, j'étais persuadé que mon intuition était la bonne. Une mammite aiguë, prise au début, ne se manifeste pas forcément par une modification spectaculaire du lait. Je m'acharnais donc à en tirer bien plus de chaque trayon, en instant sur le quartier qui me semblait le plus suspect. Le type s'était relevé, incrédule, la vache n'appréciait pas trop, et au douzième trait, les premiers grumeaux, sur ma main. Je me dépliais pour les lui montrer, en en faisait profiter le cercle d'éleveurs rassemblé.

Antibiotiques, anti-inflammatoires, perfusion hypertonique, trois se sont proposés pour nous donner un coup de main. Je n'ai jamais eu une vache aussi bien tenue pour une intraveineuse ! Ordonnance, discussion sur fond de dispute entre grévistes et non grévistes, j'étais à la fois plus détendu que sur ma première intervention, mais aussi plus inquiet. Cette fois, c'était du sérieux, et même s'il n'y avait aucune raison que cela se passe mal, ce genre de pathologie, et dans ces circonstances, me rendait naturellement nerveux.

Cette intervention m'a surtout permis d'engager un contact sérieux avec ces éleveurs laitiers, pour la plupart très jeunes, en pleine controverse sur la grève du lait et ses conséquences. La discussion a malheureusement été rapidement interrompue par un dernier appel, une bricole... mais le contact était coupé.

Vers 20h, avant de quitter le salon, je repassais voir la vache dont la température était revenue à la normale, une évolution très satisfaisante et rassurante. Un dernier mot avec son propriétaire, et je rentrais chez moi, dans un salon déserté par le public, avec des sentiments mitigés. La petite excitation de la nouveauté était passée, et je n'ai pas pu m'adonner à mon sport favori, la communication provocatrice. J'espérais pouvoir comprendre un peu mieux la situation du monde laitier, au delà des évidences sur le prix du lait, sur son coût, sur les manifestations spectaculaires et le spectre de Bruxelles. Pouvoir toucher l'homme derrière le manifestant, derrière le porte-parole éructant. Cet éleveur qui, lentement, disparaît des coteaux de mon canton...

Alors quel bilan, finalement ?

Être véto de garde sur un salon, c'est plutôt amusant. Une fois la nouveauté passée, les réflexes reprennent le dessus, une vache reste une vache et les contacts avec les éleveurs sont potentiellement riches - à condition d'avoir le temps ! On sort de la routine de la clientèle, c'est certain. Je regrette par contre par contre notre stand inutile, aucune communication possible sans image, sans posters, pas même un caducée. Impossible aussi d'approfondir la discussion avec les éleveurs, et pourtant, il y avait matière : un "pompier" n'a pas trop le temps de discuter ! Quel plaisir néanmoins d'assumer et d'assurer mon boulot dans la lumière, avec un public qui repartira sans doute avec de nouvelles images d'Épinal. Du véto rural, on ne retient en général que les bottes bien propres dans la paille fraîche - le rêve - et, pour les plus avertis, la vision du bras enfoncé dans le rectum d'un bovin - le cauchemar. Il faudra quand même qu'un jour je comprenne pourquoi ce geste simple effraie tant les passants...