vendredi 8 juillet 2016

Jour dix-sept. Motif : coryza

Jour dix-sept

Motif : Coryza

En ce moment c'est carrément l'épidémie. Comme tous les ans, en fait : les chattes ont mis bas au moins une fois, les chatons de 2-3 mois pullulent, la série suivante commence à naître. Bouillon de culture pour coryza. Pour coryzas : ces infections des yeux, du nez et de la bouche, contagieuses, d'origines aussi variées que leur gravité. Il n'y a pas un coryza. Il y a des coryzas, plein de coryzas, causés par des virus, des bactéries, et des associations de malfaiteurs.

Et ce chaton là va être compliqué à sauver. Je ne sais pas si c'est un herpesvirus, un calicivirus, une chlamydophilose, ou une combinaison de ces trois là associés ou non à des opportunistes, peut-être sur fond de rétrovirose, et je ne le saurais pas. Des tests existent, mais ils sont chers, la réponse prend du temps et de toute façon, on peut taper facilement sur tout le monde en même temps. De façon clinico-probabiliste, je dirais herpesvirus + opportuniste, vue la contagiosité dans le quartier et les formes observées sur des adultes (niveau de preuve : mes chaussettes – on fera avec).

Mme Diège est venue avec sa fille. Plus une enfant, mais un peu quand même. Elle a quoi ? 15 ans ? J'ai senti son hostilité dès son entrée dans la salle de consultation. Ou plutôt : juste après. Je n'aurais pas du siffler mon inquiétude en voyant la tronche du chaton. Je décide de faire comme si je n'avais rien remarqué, et de m'adresser aux deux sans réellement orienter mon discours. Être très précis sans jargonner, et… elles vont avoir du boulot, de toute façon. On va voir si je vais réussir à me rattraper.

Je m'assieds sur la table d'examen, je prends le chaton sur les genoux, assis, tourné vers moi, je lui lève la tête en le cadrant avec mes poignets. Maintenu mais pas tenu, il se laisse facilement manipuler. Même s'il essaie mollement de repousser mes doigts avec ses pattes ses griffes sont si fines et ses forces si diminuées qu'il ne peut réellement me blesser. Ni se dégager. Il respire la bouche ouverte. Ses yeux sont à demi-fermés. Il est déshydraté, le bout de son nez est collé, je n'ai pas besoin de stéthoscope pour l'entendre siffler. La langue est propre, les gencives sont saines. Pas de rougeur en fond de gueule, pas de réaction des nœuds lymphatique. Je lui soulève la queue, il s'offusque quand je lui prends la température, se couche sur le côté et tente de me repousser. 38,2°C. Je le soulève et tente de contrôler une moue dubitative. Je me demande s'il n'y a pas une kératite associée, aussi. C'est souvent difficile à estimer quand ils sont si jeunes et qu'ils ont encore des iris bleutés.

Doucement, avec patience et fermeté, je prends des compresses, du sérum physiologique, je commence ma démonstration.

- Il va falloir lui laver les yeux, souvent. Très souvent. Il ne va pas apprécier, mais il ne faut pas laisser toutes ces mucosités. Du sérum phy, que vous trouverez en dosette en pharmacie. Une compresse, un mouchoir, peu importe, vous essuyez, vous mouillez, et vous essuyez. Avec l'eau, tout ça va se liquéfier et s'en aller. Il ne faut pas laisser les croûtes s'installer. Ensuite : le nez. Je vais vous laisser une petite seringue comme celle-ci, elle va vous servir à verser sur le bout du nez. Il faut le rincer, le rincer, encore le rincer. Il va éternuer, cracher et râler, mais il faut tout déboucher. S'il ne mange plus, c'est parce qu'il ne sent plus. Un chat doit sentir ses aliments pour avoir envie de les manger. Il va falloir le faire boire, aussi. Juste qu'à ce qu'il s'y remette tout seul. Ensuite, il y a les pommades. Écarter les paupière, poser un petit grain de riz sur la cornée, masser pour étaler.

Mme Diège et sa fille sont attentives. Elles m'aident, maintiennent le bébé, posent des questions. J'explique pourquoi l'antibiotique, pourquoi l'anti-viral. Quoi surveiller, comment, combien de temps. Comment les choses peuvent évoluer, comment elles ne doivent pas évoluer. Ce qui doit motiver une nouvelle consultation, bref, tout ce qui pourrait arriver.

Je crois que j'ai vaincu son hostilité.

Reste à faire de même avec ce coryza...

jeudi 7 juillet 2016

Jour seize. Motif : épillet ?

Jour seize.

Motif : Épillet ?

Cette journée n'en finit pas. Non qu'elle ait été très chargée. Quelques consultations ce matin, dont un cas vraiment compliqué qui m'a occupé en fin de matinée puis a rogné quarante minutes de ma pause. Des bricoles en début d'après-midi, des contrôles, un vaccin de chiot, avec ses innombrables questions posées, et ses non moins nombreuses questions non posées. Un suivi de chimio, qui commence à déconner. Un cas de dermato. Un retrait de points. Des coups de fils pour appeler suite à des résultats, pour rappeler ceux qui m'ont laissé des nouvelles. Un dernier rendez-vous à 17h, pour un vaccin, et puis plus rien. Cet après-midi, à chaque début de consultation, j'ai regardé le planning et espéré ce dernier rendez-vous. Et puis quand il s'est achevé, et que j'ai pensé me poser, un autre est arrivé. Ulcère cornéen. Et un autre. Un bobo. Et encore un autre. Un épillet.

Est-ce que je suis seulement capable de m'en occuper ? D'être disponible, patient, souriant ? Attentif à l'animal et à son maître ? De trouver la douleur, et la soulager ? Bon, un épillet, je devrais y arriver. Je le sens, je commence à me mécaniser. Je fais attention en disant bonjour, je fais attention en serrant la main. Il faut que je me réveille. Je fais attention en soulevant Foxie, en la posant sur la table. J'essaie de ne pas me précipiter sur la blessure, de prendre le temps, de la caresser, de l'explorer. De discuter. Anamnèse, commémoratifs. Tous ces petits riens qui n'ont rien à voir avec le sujet. Fox est un border terrier, enfin une, et sous sa bouille griffonnée et ses airs de modèle pour publicité se dissimulent un caractère de cochon, option têtue comme une bûche.

Je la retourne sur le dos, pour observer la blessure signalée. Elle gigote, se trémousse, râle, grogne, pédale et griffe. J'ai eu le temps de mettre un coup de tondeuse. Sa propriétaire a du rattraper sa bretelle de soutien-gorge à moitié arrachée par Foxie en furie. Je laisse tomber. Me passe la main sur le visage, soupire, et appelle une ASV.

- Perrine, j'ai besoin d'aide s'il-te-plaît. Il va falloir six mains pour tenir cet engin.
Perrine est à l'accueil, en train de finir d'expliquer à une dame que castrer son chat serait une bonne idée.
- Boudu, six kilomètres, mon chat il a fait six kilomètres pour sauter une minette ! Docteur, vous en connaissez des gars qui feraient six kilomètres pour sauter une minette ?

J'en reste pantois.

- Je suppose que oui.
- Bouduuuu, moi j'en ai pas connu ! Au revoir !

Perrine se cache derrière le comptoir. Comme si personne ne la voyait se marrer.

Nous saisissons Foxie. Mme tient les pattes arrière, je prends un antérieur, Perrine un autre. Il y a effectivement un trajet fistuleux, sous-cutanée. Du pus sourd. Ce n'est pas très douloureux. Foxie pédale, mais sans conviction. Coincée. Sa maîtresse protège ses bretelles de soutien-gorge, je commence à presser. Un couinement, peu convaincant. Un peu de pus. Je suis persuadé qu'il y a un épillet. Nous sommes sous l'aisselle, le poil est long et emmêlé, cette saleté de graine au profil de harpon a du se planter. En biais. Filer par ici. J'explore. Avec ma pince, je m'enfonce dans la cavité de l'abcès. Foxie pédale un peu. Je pourrais l'anesthésier, au moins localement, mais les piqûres feront plus mal que mon exploration. J'en ai pour un instant. Il doit être… Là ! Je l'ai attrapé. Quatre centimètres de long, mais il a eu le bon goût de rester dans un axe sous-cutané. Je désinfecte, Foxie peut se relever. Une pommade, et il n'y aura plus besoin d'en parler.

C'est le troisième épillet de la journée. Les deux précédents étaient dans une oreille. Enfin, dans deux oreille. Une chacun. Mais comme je le détaille à la propriétaire de Foxie qui le regarde d'un air horrifié, nous en avons déjà trouvé dans l'abdomen, dans le vagin, entre les plèvres, et bien sûr dans les yeux ou dans les espace interdigités, voire entre les gaines tendineuses des avant-bras… La saison vient à peine de commencer.

mercredi 6 juillet 2016

Jour quinze. Motif : boit beaucoup.

Jour quinze.

Motif : Boit beaucoup

- Vous comprenez, mon voisin dit qu'il est diabétique. Alors du coup, il s'en est débarrassé : il me l'a donné ! De toute façon, ça change rien : c'est moi qui la nourrit, cette pauvre bête. Quand on était fâchés, avec le voisin, je lui balançais même les croquettes en cachette par-dessus le grillage. Notez, j'ai peut-être abusé. Il est grassouillet, non ?

Grassouillet ? Oui, c'est un euphémisme. Ce n'est pas une barrique, mais 28kg pour un poids idéal que j'estime à 22kg… très grassouillet.

- Il boit dix litres d'eau par jour ! J'ai mesuré avec le seau !

M. Beuve ponctue chacune de ses phrases d'un grand geste de la main, de haut, en bas. Dix litres ! Pim ! J'ai mesuré ! Pam ! C'est la première fois que je vois ces deux oiseaux. Ils habitent dans le même village qu'un véto retraité que je connais bien, qui n'avait manifestement pas envie de prendre parti dans leurs querelles de voisinage. Donc le diabète, il n'a rien voulu savoir. Je crois que c'est pour cela que M. Beuve tient autant à me convaincre.

- Diabétique !

De haut, en bas.

J'ai marmonné quelques mots et tenté de discuter un peu, mais M. Beuve ne m'écoute pas. Je chausse mon stéthoscope et me réfugie dans le silence concentré du praticien. M. Beuve agite encore un peu le bras, puis se tait. L'examen clinique ne révèle rien de particulier. « Le chien » - il n'a pas de nom – est un croisé de bergers divers et variés. Il a une dizaine d'années, il est plutôt en bon état, je ne relève qu'un discrète dermite allergique aux piqûres de puces et un testicule vaguement plus petit et plus mou que l'autre. Pas de quoi crier à la tumeur secrétant des hormones à tire-larigot.

M. Beuve est silencieux. J'en profite.

- Quand il boit, il vide toutes les gamelles, tout le temps, comme s'il ne pouvait pas faire autrement ?
- Non, il y revient 10 fois, 20 fois dans la journée. Mais il en laisse. M. Beuve secoue la tête.
- Et l'appétit, augmenté, diminué ?
- Oh ben normal, je dirais. Il mange, mais pas comme un glouton.

J'attrape le lecteur de glycémie, pique à l'oreille, fait sourdre une goutte de sang et vérifie. 0,95 gramme par litre.

- Il n'est pas diabétique.

Mon annonce assied M. Beuve. Littéralement.

- Mais… avec tout ce qu'il boit ?
- C'est une cause fréquente. La plus fréquente. Mais pas la seule.
- Je… je vais devoir le rendre ? Y m'l'a donné parce qu'il était malade, vous voyez. Parce qu'il avait du diabète.
- Ben il est toujours malade, jusqu'à preuve du contraire. Dix litres par jour, ce n'est pas rien.

Je suis désolé pour M. Beuve. Il m'irritait, il me peine, désormais. Le chien ne le lâche pas d'une semelle, tremblant de trouille mais rassuré par son nouveau (?) maître.

- Mais si c'est pas le diabète, docteur, c'est quoi ?

Pour ce corniaud de dix ans ? Une pré-insuffisance rénale, mais cela me semble trop. Trop d'eau. Un syndrome de Cushing, trop de cortisol produit par la glande surrénale ? Ou un diabète insipide[1], un dérèglement du fonctionnement d'une hormone régulant la production d'urine ? Ou juste un trouble du comportement ?
Le fait de mentionner les reins a fini de déprimer M. Beuve. Il voit très bien où aboutit une insuffisance rénale. Je remets le chien sur la table et prélève des urines. Un long tuyau dans l'urètre, une seringue, j'aspire. Le chien n'a même pas remarqué le sondage. Je lui lève la tête, tonds son cou, Perrine vient m'aider. Une prise de sang, un tube vert, un tube violet. Le chien ne bouge pas plus que pour le sondage urinaire. Je le repose au sol, il retourne se réfugier entre les jambes de M. Beuve. J'espère pouvoir les aider, ces deux là.

Tandis que l'analyseur réfléchit au taux de créatinine de l'échantillon que je viens de prélever, j'analyse les urines. Jaunes, très pâles, limpides. Quelques gouttes sur une bandelette, quelques autres dans le réfractomètre. Densité 1,006. Quasiment de la flotte. Dix litres, oui, peut-être. Je verse de l'acide nitrique au fond d'un tube en verre, et fait couler un millilitre d'urine dessus. Oui, une bonne réaction de Heller. Pas un disque blanc bien franc, mais un voile nuageux sur toute la hauteur de mes urines. Il y a des protéines. Beaucoup ? L'analyseur me le dira, en mesurant le rapport protéines sur créatinine urinaires. Le taux de créatinine sanguin, lui est normal. Quelques minutes plus tard, j'ai mon RPCU. 3,97. C'est trop, mais pas explosé. Une tubulopathie ?

- M. Beuve ?

M. Beuve se lève, tandis que je passe ma tête par la porte de la salle de consultation.

- Il n'est pas insuffisant rénal. Mais il y a d'importantes anomalies dans ses urines. Et pour l'instant, je ne sais pas exactement pourquoi.

M. Beuve hoche la tête. Me demande des précisions. Je lui dessine un glomérule, une hanse de Henlé, un tubule, un bassinet. Je lui explique d'où peuvent venir les protéines, lui précise d'où je pense qu'elles viennent, en insistant plusieurs fois : je n'ai pas de certitude, je n'ai pas de traitement magique, cela peut être grave. Et j'ai une question :

- Quels sont vos moyens financiers ? Parce qu'on peut lancer plein de choses, tout de suite. Là, on a fait l'indispensable dans l'immédiat. On sait qu'il n'est pas diabétique, qu'il n'est pas insuffisant rénal, on sait qu'il a des protéines dans les urines. On peut commencer par faire un traitement pour éliminer certaines causes, et vérifier dans une semaine. Ou alors je lance des analyses plus poussées, mais il faut que j'envoie ça à un laboratoire, que je vous envoie chez l'échographiste, que… bon on pourrait même faire des biopsies, des prélèvements de rein, mais ce ne serait sans doute pas très utile.

M. Beuve baisse les yeux.

- Comprenez-moi bien : le chien est malade. Ce n'est pas un diabète, et, bonne nouvelle, ce n'est pas une « crise d'urée ». Il a besoin de vous. Il a besoin de soins. Mais il n'y a pas d'urgence. On peut très bien commencer par ce traitement, voir son effet, et décider ensuite de ce que nous ferons. Ce n'est pas « mal le soigner ».

M. Beuve relève les yeux.

- Je vous propose qu'on lui donner des antibiotiques, pendant une semaine pour commencer. S'il a une infection urinaire – je pense à une leptospirose subclinique, malgré l'absence de glycosurie – il y aura beaucoup moins de protéines dans une semaine, et on pourra espérer le guérir, même s'il restera sans doute des séquelles. Si cela ne change rien, il sera toujours temps d'aller chercher plus loin.

J'aimerais vraiment faire cette électrophorèse des protéines urinaires. Mais on va attendre un peu. De toute façon, cela fait six mois qu'il boit trop.

- Vous savez docteur, moi, ce chien, je veux le soigner !

Pim !

Note

[1] Pour les p'tits curieux au fond : le diabète sucré et le diabète insipide ont été définis par le symptôme majeur (diabète signifie « passer à travers » en grec, ou un truc approchant, avec l'eau qui sort comme elle entre) et par le goût des urines, sucrées ou non. Contrairement à la légende, les médecins, pas plus dévoués à l'époque qu'aujourd'hui, ne goûtaient pas les urines de leurs patients. Ils regardaient si les mouches s'intéressaient aux urines. La galerie des glaces devait être un endroit merveilleux.

mardi 5 juillet 2016

Jour quatorze. Motif : euthanasie.

Jour quatorze.

Motif : euthanasie

Kenzo se meurt. Ce n'est une surprise pour personne, son cancer a été diagnostiqué il y a six mois déjà, et personne ne s'attendait à ce qu'il tienne aussi longtemps. D'ailleurs, en réalité, il n'agonise pas, au sens strict du terme : ses maîtres m'ont expliqué qu'il n'arrivait plus à se lever, que depuis trois jours il s'urinait dessus. Vu son poids (une bonne soixantaine de kilogrammes) et son caractère de putois, ils n'ont pu que le regarder macérer dans ses excréments.

Kenzo, je l'ai vu grandir. Depuis son premier vaccin. Une boule de poil soyeux, un petit agneau, devenu bien trop vite un immense patou à la laine embroussaillée.
Je l'ai vu grandir, je l'ai vu vivre. D'abord en liberté, puis dans un jardin bien clôturé. Il mangeait les poules des voisins, et puis, il faisait peur à tout le monde. J'ai vu son maître – il habite sur la route entre la clinique et mon domicile – le promener, trois fois par jour au moins. Il suivait la petite route puis bifurquait dans un chemin, descendait le coteau le long du bois puis suivait la clôture du pré mitoyen. Il descendait au cœur du val, le long du ruisseau, là où nichent les hérons, puis remontait vers la route qui le ramenait à sa maison.
Je l'ai vu grandir, je l'ai vu vivre, je vais l'euthanasier.

Je n'étais jamais rentré chez ces gens. Ce sont pourtant presque des voisins. J'ai serré des mains, j'ai traversé une cuisine, un couloir, et puis, un garage. Kenzo ne m'a même pas grogné dessus. Il est encore plus mal que je ne le croyais… Nous mettons la muselière, par prudence. Je lui rase la patte, pose mon garrot, insère mon cathéter. Il n'y a presque rien à dire : nous avons déjà évoqué l'euthanasie et discuté de son déroulement. Je prends ma seringue. L'anesthésique d'abord. L'odeur d'urine est suffocante. Il perd conscience si rapidement… L'euthanasique ensuite. Il est mort, je crois, avant même que je l'injecte, en s'endormant, avec l'anesthésique. Vite, si vite, près de son maître qui le caressait, et se tenait devant lui.

Je lui retire sa muselière, j'ôte le cathéter. Je range mon garrot, mes aiguilles, mes flacons, je serre des mains, traverse le couloir, puis la cuisine. Je les regarde prendre les pelles. Il faut s'en aller.

lundi 4 juillet 2016

Jour treize. Motif : pas en forme.

Jour treize.

Motif : Pas en forme.

- Pas en forme. Depuis 4-5 jours, mais surtout depuis hier. Il toussote un peu, comme s'il voulait cracher quelque chose. Il mange, il joue, mais pas comme d'habitude.

M. Lèze a l'air ennuyé. Je crois qu'il se demande s'il était bien nécessaire de venir. Je crois qu'il a peur que je lui dise qu'il s’inquiète pour rien, sans même examiner son chien. Il triture la laisse et joue un peu avec sa poignée, tire sur son T-shirt comme s'il voulait le rajuster.

« Pas comme d'habitude ». Avec un mini-symptôme respiratoire pour me guider. Ça pourrait être n'importe quoi. Voyons. Minet, outre un nom idiot, n'a aucun historique particulier. C'est un setter anglais mâle de 4 ans qui consacre l'essentiel de son existence à courir partout, tout le temps, et accepte de s'arrêter de temps en temps pour manger, jouer, et, en désespoir de cause, dormir. De préférence étalé de tout son long au soleil. Une vraie vie de chien.

Minet est sur la table d'examen. Trop calme, effectivement. Il regarde son maître qui me regarde. M. Lèze a l'air ennuyé. Comme si son dossier était… trop faible. Je suis assis à mon fauteuil, penché en avant. Je regarde Minet qui respire. Discordance. Discordance modérée, mais discordance. Quand on respire calmement, l'abdomen se gonfle en même temps que le thorax. Là, l'abdomen se gonfle quand le thorax se vide. C'est très discret, mais ça et la toux… ? Je me lève et tout en palpouillant Minet, en parlant de tout et de rien, je prends sa température. 39,1°C.

- Je suis venu pour rien, s'inquiète son maître ?

Je le rassure. Ou plutôt non. Non, il n'est pas venu pour rien. Je finis distraitement l'examen superficiel et chausse mon stéthoscope. Le cœur : rien. J'écoute attentivement les poumons. Rien à gauche, ni en haut, ni en bas. Ça ne va pas être ça. Ou alors je vais finir par faire une radio de peur de manquer une pneumonie trop discrète. On ne les entend pas souvent, ces saletés. Rien à droite, ni en haut, ni… Je repose mon stéthoscope en haut à droite, très en arrière, à la limite des dernières côtes. Il y a un truc bizarre. Un... Un je-sais-pas-mais-ce-bruit-n'a-rien-à-faire-là-et-en-plus-je-ne-l'identifie-pas. Je pose mon pavillon de l'autre côté du thorax, exactement à la même hauteur. J'écoute. Un gargouillis digestif. Rien. Je réécoute à droite. C'est toujours là. Je me lève, ferme la fenêtre pour enfermer dehors les bruits de la rue, et retourne écouter, les sourcils bien froncés. Je me bagarre avec l'orientation des embouts d'oreille, pour capter au mieux le son. Frotte le pavillon sur le poil, pour voir si c'est son mouvement provoqué par les mouvements respiratoires qui crée ce bruit. Non, ce n'est pas ça. C'est bien dedans. Ça frotte. Dedans. Et là, uniquement là.

J'explique à M. Lèze ce que j'ai entendu. Ne lui cache pas que la chose est inhabituelle, et sérieuse. Dans ma tête, j'ai déjà un diagnostic. Minet court partout, tout le temps, il tourne et vire dans les champs, la gueule grande ouverte et la babine pendante. A tous les coups il a inhalé une graine, qui est partie se loger au fond du lobe pulmonaire et a créé une pneumonie focale, et probablement une pleurésie. La seule question que je me pose alors est : « faut-il aller sortir cette saloperie, ou bien a-t-on une chance qu'un granulome l'enkyste si je contrôle l'infection ? »

Je le place sur la table de radiographie, le couche sur le côté et lui étire les membres. Puis sur le dos, la même. Sur l'écran de l'ordinateur apparaissent les clichés non filtrés, sur lesquels, comme d'habitude, j'essaie en vain de comprendre quelque chose. Très rapidement – quand je pense à la galère des bains de développement que nous utilisions avant ! - les clichés définitifs apparaissent. J'avais raison : pneumonie, et probablement pleurésie, focale.

Je montre les images à M. Lèze, lui explique mon scénario, puis le ramène en salle de consultation. Non, il n'est pas venu pour rien… Il ne triture plus du tout la laisse.

Le pronostic est réservé… je lui explique mes doutes : je ne pense pas qu'une chirurgie soit une bonne idée, mais je vais quand même transférer le dossier à une consœur référente, histoire de voir ce qu'elle en pense. En attendant, je bombarde en antibiotiques. J'enfourche (copyright @SheetyShet ) à nouveau mon stéthoscope pour bien me remettre le son dans les oreilles. Je vais vouloir le contrôler souvent.

dimanche 3 juillet 2016

Bagarres, abcès, leucose féline et SIDA du chat

C'est le week-end, je ne travaille pas, du coup je vais en profiter pour répondre à une question du jour quatre, lorsque je précisais qu'en cas de bagarre et abcès chez les chats, le danger le plus important était de contracter la leucose féline ou le SIDA du chat.

Évacuons la problématique des abcès : comme je l'ai expliqué, ils sont fréquent lors des bagarres entre chats. Des phlegmons, ou de bonnes grosses boules purulentes qui finissent en général par percer après une phase fébrile, et qui peuvent guérir tout seuls, en laissant des cratères plus ou moins importants. C'est même l'évolution assez normale d'un abcès. Bien entendu, l'abcès peut-être placé à un endroit dangereux, près d'un œil, sous la gorge. Il peut aussi favoriser une septicémie, c'est à dire une diffusion des germes dans l'organisme, qui risquent de finir leur course dans un endroit hautement indésirable – les valvules cardiaques, pour choisir un exemple tristement classique. Sur un chat âgé, l'anorexie, la déshydratation, la fièvre peuvent précipiter une insuffisance rénale. Consulter un vétérinaire pour un abcès de chat n'est pas du tout une mauvaise idée, même si vous trouverez de nombreux exemples de guérison spontanée !

La leucose féline et le SIDA du chat sont malheureusement souvent associés aux bagarres et abcès, et souvent confondus tant ces maladies ont de points communs. Souvent associées ? Pour la leucose, en Amérique du Nord, une étude dépiste la leucose féline et ou le SIDA chez 19,3 % des chats présentés pour abcès ou plaies de morsure, la prévalence étant de l'ordre de 2-3 % de la population générale, en Amérique du Nord toujours.

Je ne vais pas vous ennuyer avec de la virologie pointue, mais pour faire simple : ces deux virus appartiennent à la catégorie des rétrovirus. Comme le SIDA chez l'homme, dont le SIDA du chat est un cousin (et un modèle d'étude). On les appelle, pour la leucose, FeLV (Feline Leukaemia Virus), et pour le SIDA du chat, FIV (Feline Immunodeficiency Virus).
Ces virus ont la capacité d'insérer leur code génétique dans l'ADN des globules blancs, les cellules de défense du corps (c'est très bien expliqué ici). A la suite d'un épisode fébrile plus ou moins marqué, pas du tout spécifique et qui peut facilement passer inaperçu, la maladie peut devenir invisible. Le chat se porte alors très bien… et peut vivre des années ainsi !

Ces virus se transmettent essentiellement par les morsures, mais, c'est une différence importante, la salive est nettement plus contaminante en cas de leucose que de SIDA. Ce sont toutes deux des maladies sexuellement transmissibles (MST) mais ce n'est pas la voie de contamination majeure chez les chats. Une transmission de la mère aux chatons est également possible, mais pas systématique. Après contamination par le virus de la leucose, et épisode fébrile non spécifique, deux évolutions sont classiquement décrites : certains chats restent virémiques (le virus peut toujours être détecté dans le sang, et ces chats développent des symptômes), d'autres deviennent avirémiques (ils portent toujours le virus, mais il se planque bien, dans la moelle osseuse notamment, et ces chats ne sont généralement pas malades). Contrairement à ce qu'on a longtemps cru, les vraies guérisons, avec élimination réelle du virus, sont exceptionnelles.
Après contamination par le virus du SIDA et épisode fébrile non spécifique, en général, une longue phase asymptomatique commence. Le chat va bien, mais, petit à petit, des dysfonctionnements immunitaires vont apparaître et des maladies opportunistes se développer.

Les symptômes observés dans la phase clinique de la leucose sont en majorité liés aux cellules sanguines : la moelle osseuse déconne, et on observe des anémies (diminution du nombre de globules rouges, qui transportent l'oxygène), thrombopénies (diminution du nombre de plaquettes, qui servent à coaguler) et leucopénies (diminution du nombre de globules blancs, qui servent au corps à se défendre). L'hémobartonellose, une maladie opportuniste transmise par les tiques, peut venir compliquer les choses en détruisant les globules rouges (cette maladie est rarissime chez les chats non immunodéprimés). Les lymphomes sont aussi très fréquents. Ce sont des cancers des globules blancs. Et puis il y a toutes les maladies opportunistes, qui deviennent bien plus fréquentes en raison de la diminution des défenses du corps.

Les symptômes observés dans le syndrome d'immunodéficience acquise du chat sont essentiellement des infections opportunistes. Les plus fréquentes sont des gingivites virales, mais tout est possible… et elles peuvent guérir, ou pas. C'est imprévisibles.

Le diagnostic se fait en priorité grâce à des tests sanguins rapides et peu onéreux dont disposent tous les vétérinaires. Ils sont fiables, mais ils ont leurs limites. Dans le doute, on peut améliorer la fiabilité du test en allant vers des méthodes plus perfectionnées. Ils seront utilement complétés par une Numération-Formule (comptage des cellules sanguines) qui permettra de mieux comprendre où en est le chat avec son virus.

Le traitement… Oui, il y a des possibilités. Outre la gestion de toutes les infections opportunistes. Il existe des traitement antiviraux, il en existe même un spécifique pour les rétrovirus félins. Ils améliorent la durée de vie des chats, c'est correctement documenté pour la leucose, moins pour le FIV. Ils ne permettent pas une vraie guérison.
Mais ils coûtent très chers. Vraiment. Je n'ai jamais réussi à en mettre un seul en place. Même en vendant les médicaments à leur prix d'achat.

La prévention, alors ?
Faites stériliser vos chats. Le mode de contamination principal est la morsure. La première cause de morsure est la défense du territoire. Partir à la recherche de partenaires sexuels est une cause majeure d'invasion du jardin des voisins. Si vous les faites castrer ou ovariectomiser, ils auront moins de chance d'attraper ces saletés (c'est bien documenté pour le FIV, c'est moins clair pour le FeLV, pour lequel la salive est un contaminant majeur et un toilettage mutuel un mode de contamination bien documenté, en dehors de tout cadre de conflit).
Faites les vacciner contre la leucose. Le vaccin marche bien. Il nécessite un rappel annuel, tout au long de la vie de votre chat. Pour le SIDA du chat, il n'existe pas de vaccin sérieux. Comme pour l'homme. Concernant la vaccination contre les autres maladies des chats atteints par l'une ou l'autre de ces maladies : elle est utile ! Par contre vacciner contre la leucose un chat porteur du FeLV est inutile (mais pas dangereux).

Certains craignent lors du dépistage que je ne leur propose d'euthanasier leur chat s'il est positif. Soyons clairs : on n'euthanasie pas un animal parce qu'il porte un virus. On peut décider de le faire s'il est impossible de lui assurer une vie confortable en raison des complications (maladies opportunistes incurables, lymphomes avancés...) mais la plupart des chats finissent leur vie assez confortablement. Si le chat n'est pas castré, par contre, j'insiste lourdement pour qu'il le soit. Le "simple" portage du FIV ou du FeLV n'est en tout cas pas un motif d'euthanasie.

samedi 2 juillet 2016

Jour onze. Des nouvelles des dix premiers jours.

Je ne m'y attendais pas vraiment. Vous êtes très nombreux à me dire que vous aimez ces billets, que je trouve trop courts et pas assez fouillés. Mais surtout, vous me demandez des nouvelles de mes patients.

Mais je n'en ai pas toujours, des nouvelles !

Prenons dans l'ordre.

Padawan, le chat avec un abcès sur le dos, va très bien. Dès le lendemain, il recommençait à jouer et à tente de faire croire à l'univers qu'il saurait un jour le dominer. Lui, manifestement, y croit.

Je n'ai aucune nouvelle de la jument à laquelle j'ai fait un lavage utérin. Je suppose qu'elle va bien.

J'ai revu le petit bouledogue français. Nous avons lancé des tests allergologiques. Par prise de sang. Je préférerais des intradermo-réactions, mais c'est vraiment trop difficile à mettre en œuvre.

Je n'ai aucune nouvelle du veau en diarrhée.

L’œil du dogue inclassable est guéri, sans surprise. Le test de coagulation est normal. J'ai fait une numération-formule en douce, pour voir. Elle est normale aussi. Il est pâle, mais pas malade (je l'ai par ailleurs vu se promener au soleil, un cas de vampirisme canin est donc exclus).

Aujourd'hui, je ne travaille pas. Demain non plus. Du coup, je vous ai préparé un topo sur le SIDA du chat et la leucose féline, qui je l'espère répondra à vos questions (et s'il vous en reste, ce sera une excellente occasion de me les poser).

vendredi 1 juillet 2016

Jour dix. Motif : accident

Jour dix

Motif : accident.

C'est. D'une. Brutalité. Sans. Nom.

Ils ont appelé vers 19h30. Ils avaient quinze minutes de route. J'avais donc dix minutes pour me préparer : allumer la radio, monter une perfusion, sortir le cathéter, chauffer une cage, attraper les antalgiques.

- Nous avons écrasé notre chien. Les deux pattes arrières, elle sont cassées.

Je n'ai même pas discuté. Pour quoi faire ? Venez, tout de suite, j'y serai avant vous.

Je ne suis de garde que depuis une demi-heure. Le temps d'achever mes préparatifs, ils sont entrés, avec un minuscule panier contenant un minuscule chien emballé dans une couverture. Seule sa tête dépassait. Un petit bout de museau de pinscher en état de choc. Shiff Sherrington. Trauma médullaire. Il n'a pas mal. Enfin si. Mais… il n'est pas vraiment conscient. Je le soulève, il tourne à peine la tête. Réflexe proprioceptif ou … ? Ses pattes arrières pendent, fracassées. Je ne sais pas comment il est encore en vie. Je regarde le monsieur. La dame sort en pleurant. Il n'y a pas vraiment besoin de mot, mais il faut les dire. Je ne peux rien pour lui.

Je ne peux rien pour lui

- Je le sais. Je suis venu pour…

Pour que je lui fasse sans attendre une injection d'anesthésiques. En intra-musculaire, pour commencer. En une minute ou deux, la tétanie s'efface, son cou retourné se détend. Il dort tandis que je lui tonds la patte et pose mon cathéter. Un dérisoire bout de plastique jaune pour une minuscule veine de chien en hypotension. Je scotche. J'injecte, des anesthésiques encore, à doses massives. Le sommeil s'approfondit, et j'injecte l'euthanasique.

Son maître n'est pas resté silencieux. Moi non plus, d'ailleurs, j'ai stimulé sa parole. Il y a des silences qui doivent être occupés. Il m'a expliqué l'accident, le truc idiot, le chien sourd, et aveugle, ils y faisaient attention, toujours. Ils savaient que ça pouvait arriver. La culpabilité sera très dure à effacer. Je le dis, je l'appuie, c'est une évidence, c'est normal. Ça arrive, ça arrivera toujours, et on ne peut pas ne pas culpabiliser. J'évite les « c'est un très bel âge » ou les « il a été heureux ». Ce monsieur n'a pas besoin de formules creuses. Il vit depuis plus de seize ans avec ce chien. Et il finit comme ça, entre mes mains. J'explique l'état de choc, la perte de conscience qui préserve l'organisme. Oui, il a souffert. Mais pas autant qu'il peut l'imaginer. Il s'est lui-même débranché. Et maintenant, c'est terminé.

jeudi 30 juin 2016

Jour neuf. Motif : Œil fermé

Jour neuf

Motif : Œil fermé

Ce croisé de dogues en tout genre est magnifique. Et adorable. Cela fait trois minutes que je me consacre activement à le caresser, le papouiller et le complimenter en faisant mollement semblant de l'examiner. Il bavouillait de trouille sur la table. Maintenant, il ne bave plus, et cherche ma main. C'est la dernière consultation de la journée, je suis épuisé, je n'ai plus les idées très claires, j'ai besoin d'un câlin, ça tombe bien : il est disponible.

Bon, mais cet œil. « Fermé, un peu mais pas beaucoup, depuis hier » ?

Moi je ne vois rien. La cornée me semble lisse, rien n'accroche la lumière. Pas de conjonctivite (il a les muqueuses franchement pâles, d'ailleurs), une crassouille au coin de l’œil, j'esquive sa langue lorsque je me penche pour mieux regarder. Pas de baiser : « on ne se connaît que depuis dix minutes, j'ai l'âge d'être ton père et en fait je me suis occupé de toi quand tu avais deux mois. Et tu es un chien, tu passes tes journées à manger des saloperies, te lécher le sexe et l'anus. Non. »

Je m'éloigne un peu. Il y a clairement une dissymétrie, même quand il ferme un peu les deux yeux sur le mode « encore des caresses ». J'attrape la fluorescéine. Une goutte de jaune. J'attends. Je discute avec sa propriétaire, lui explique que je n'ai rien vu mais que ce colorant peut nous révéler une petite blessure de la cornée, un ulcère : il n'adhère pas à l'épithélium, la peau superficielle de la cornée, mais au stroma, sa couche de structure, la plus épaisse. S'il y a un point jaune, c'est que la couche de structure est mise à nu.

Nous discutons de ses muqueuses, aussi. Elle trouve comme moi qu'il est très pâle, depuis quelques temps. Elle n'a rien remarqué d'autre d'anormal. Dans ma tête, dans mon ventre, l'alarme se renforce. Mort aux rats, mort aux rats. A-t-elle ce type de poison chez elle ? Oui, mais le chien n'y a jamais accès. Comme tous les chiens et chats empoisonnés que je réceptionne, ou presque. On va contrôler ça : rendez-vous demain matin pour une prise de sang qui sera amenée au labo directement, ce sont des prélèvements qui attendent mal. J'en profiterai pour faire un hématocrite et vérifier si je me fais des idées.

L’œil.

L’œil ?

Oui, ah, le jaune a atteint le bout de la narine via le canal lacrymal qui permet aux larmes de filer de l’œil au nez (vous savez, celui qui vous oblige à avoir des mouchoirs à portée quand vous regardez Rémi Sans Famille). La cornée ? Oui, il y a bien un petit point qui accroche, là. Minuscule. Je ferme les paupières pour le balayer : il est toujours là. Je sors ma loupe. Oui, c'est une dépression punctiforme de moins d'un millimètre de diamètre. Il y a bien un ulcère, probablement causé par un corps étranger. Je ne crois pas qu'il y ait quoi que ce soit au fond, mais je ne suis pas certain. Il est tellement petit qu'il pourrait guérir tout seul. Je tente, ou pas ?

Je ne tente pas vue l'angoisse manifeste de sa propriétaire. Une pommade antibiotique, qui a de plus de bonne qualités lubrifiantes. Le chien n'a pas très mal mais ça le soulagera, quand même.

Et demain, on fera une prise de sang. Et des câlins, si on a le temps.

mercredi 29 juin 2016

Jour huit. Motif : plaie

Jour huit

Motif : Plaie

J'allais partir en visite, juste avant l'ouverture de la clinique, quand j'ai vu cette dame à l'air désemparé sur le parking. Il n'y a aucun rendez-vous à 9h00, je viens justement de vérifier. Je baisse la vitre et la salue. Elle vient pour un chaton. Non, elle n' a pas pris rendez-vous. Elle ne savait pas. Je lui explique qu'il faut appeler, toujours, même pour une urgence. Là, il n'y aurait pas eu de vétérinaire sur place avant une bonne heure, nous étions tous en visite.

Je la rassure, coupe le contact et ouvre la porte latérale de la clinique. Les ASV ne sont pas encore là, je ne veux pas que d'autre personne entre.

C'est une vilaine plaie à la queue, que le chaton ne me laisse pas examiner. Je subodore qu'elle s'enfonce bien plus profondément que le premier coup d’œil ne le laisse supposer. Elle ne sait pas comment le chaton s'est fait mal, mais la blessure date de hier soir. Elle l'a désinfectée.

Vu le très faible niveau de coopération de la bête, de toute façon, je n'ai pas 36 alternatives : je vais devoir l'anesthésier, et me préparer à toutes les possibilités. J'évoque donc avec Mme Maudan les différentes possibilités, du simple parage avec pansement jusqu'à l'amputation.

Anti-inflammatoires, antibiotiques. Et je file en visite, on verra ça tout à l'heure, il n'y a pas urgence.

Il me faut environ une heure pour faire le tour de trois exploitations proches – vaccination FCO, encore.

Lorsque je reviens, la clinique est très calme. Je devrais avoir le temps d'opérer le chaton avant que le prochain rendez-vous n'arrive. Un contrôle dermato, puis un contrôle ophtalmo. Ils pourront éventuellement attendre un peu.

Deux injections, j'esquive les morsures. Je repose le chaton dans sa cage, il lui faudra quelques minutes pour s'endormir vraiment. Dès qu'il dort, Perrine, l'ASV qui est sur le pont ce matin, prend la tondeuse et nettoie. J'en profite pour aller faire quelques factures.

Lorsque je reviens dans la salle de préparation, la queue est tondue, lavée, désinfectée.

- Vous amputez ?

Honnêtement, je n'en sais rien, je n'ai pas encore regardé. Je tourne et retourne la plaie. 4 cm de coupure cutanée, plus ou moins dans le sens de la longueur, des muscles releveurs de la queue sectionnés, mais pas complètement. Les ligaments des vertèbres caudales sont intacts. La vascularisation n'est pas atteinte.

- On tente de garder.

Perrine sort une petite boite de chirurgie, redésinfecte la plaie tandis que je me lave les mains. Une paire de gants, un fil non résorbable, un gros tas de compresses. Je commence par enlever les poils collés dans les recoins de la blessure. Puis je gratte dans les cul-de-sac et commencer à raviver la plaie en frottant à la compresse. Je désinfecte, encore et encore. Puis je décide de poser trois points en X sur la partie supérieure de la blessure tout en laissant la partie inférieure, la plus étroite, ouverte : la plaie est en phase de détersion, elle va suinter. Si j'enferme tout ça, je n'aurais que des complications. Comme d'habitude, je cherche le meilleure compromis entre « théorie médicale », faisabilité et acceptabilité par l'animal. Si le patient détruit méthodiquement ce que je fais quelques minutes après le réveil, ça ne sert à rien de faire la plus « belle » suture du mois.

J'enrobe le tout dans un pansement collé sur la partie supérieure de la queue mais ouvert sur la partie inférieure de la plaie. Il fera une « casquette » protégeant la blessure, tout en laissant les écoulement sortir librement. Ce chaton ne laissera personne lui refaire un pansement…

J'enlève mes gants, et remets le chaton dans sa cage, avec une bouillotte. Il fait très chaud aujourd'hui, mais s'il met plus de temps à se réveiller que ce que j'estime, on risque l'hypothermie.

Il ne me reste plus qu'à préparer l'ordonnance et à téléphoner à Mme Maudan pour lui faire le compte-rendu.

mardi 28 juin 2016

Jour sept. Motif : vaccination FCO

Jour sept

Motif : Vaccination FCO

Ce matin, c'est tournée FCO. Les vaccins contre la fièvre catarrhale ovine, ça a tout pour plaire. Le virus circule, mais personne ne voit d'animal malade (ici). Le vaccin est obligatoire, avec certification (donc réalisation par le vétérinaire) pour l'export des broutards (jeunes bovins) en Espagne ou en Italie.

Oui, nous exportons nos veaux en Espagne et en Italie, où ils sont engraissés, abattus et mangés. Nous nous mangeons du cul de vieille vache laitière de réforme, les voisins nous envoient même leur bidoche de vieille. C'est ce que les Français préfèrent. Bizarre.

Bref, nous exportons nos veaux, mais notre pays n'est plus indemne contre le sérotype 8 de la FCO. Du coup, il faut que les veaux soient vaccinés (deuxième injection depuis au moins 12 jours pour l'Italie) ou désinsectisés (c'est transmis par des moustiques) puis testés contre la maladie sur une prise de sang (pour l'Espagne). V'là l'bordel. Pour l'instant, le vaccin est gratuit, mais plus la vaccination. Donc nous facturons nos visites, pour un virus qui, vu d'ici, ne pose aucun problème, juste pour exporter les veaux (je ne dis pas qu'il n'en pose pas, de problème, mais dans le coin… non). Du coup nous essayons de ne pas coûter trop chers aux éleveurs, et pour ce faire, nous mutualisons et groupons les visites, ce qui permet aussi de ne pas gaspiller de dose de vaccin, idéalement (hem) conditionné en flacons de 50.

Ces tournées sont des rallyes. De saut de puce en saut de puce, avec de brusques accélérations sur la grande départementale, en esquivant les cyclistes et les tracteurs, on se gare, bonjour, on pique, ça prend un instant, on tamponne les cartes, et puis on appelle le suivant. Parce qu'évidemment, tout le monde fait les foins, en retard à cause de la météo, donc en urgence. Ce n'est même pas la peine de se pointer dans les fermes sans prévenir, et il est hors de question de les faire poireauter toute la matinée. Comme nous avons du mal à être précis sur les horaires (par exemple, je n'étais pas censé amputer un chien d'un doigt ce matin avant de partir vacciner), nous avons trouvé cette solution : téléphoner pour prévenir que nous serons là dans une dizaine de minutes. Ça fonctionne.

Je viens de vacciner quatre veaux (étiquetés « urgents » : on préfère vacciner des lots plus grands, mais l'éleveur n'en a aucun plus jeune que nous pourrions grouper avec, et ceux-là doivent partir vite – vous devriez voir le bordel que ça représente au secrétariat pour organiser ces tournées – louées soient nos ASV).

- Et au fait, Sylvain, vous vous rappelez du veau d'une heure du matin ? Celui que vous êtes revenu voir avec votre fille. Il a belle allure, non ?

M+2

- Par contre, vous pourriez regarder celui-là ? Il a de la diarrhée depuis hier soir, ce n'est le cas d'aucun autre.

Alors je change de casquette, passe du vaccineur fou au vétérinaire traitant, je sors mon stéthoscope et mon thermomètre. Il faut que je change de temps. Je ne suis plus une machine à vacciner, je ne suis plus une machine à vacciner, je ne suis plus... Cardio-pulmonaire ok, ça gargouille dans les boyaux, la palpation abdominale est souple mais rapidement douloureuse. Nombril sec et non douloureux. Veau de huit jours. Rota, corona ? Ou colibacille ? C'est bizarre en l'absence d'autre animal malade dans le lot. Ces veaux sont magnifiques… Je penche pour un coli, et retourne à la voiture chercher le traitement après une rapide fouille de sa pharmacie, où je ne trouve rien de pertinent. Gentamycine, flunixine, ça devrait suffire.

Je prépare mes seringues, laisse deux doses pour les deux prochains jours, et rédige mon ordonnance. Date, nom, adresse, identification du bovin, nom des médicaments, temps d'attente, tampon, signature.

Et je bondis à nouveau dans ma voiture.

lundi 27 juin 2016

Jour six. Motif : éternuements.

Jour six

Motif : Éternuements

Je suis perplexe. Ce petit bouledogue français ne cesse d'accumuler les troubles bénins (ou parfois pas du tout bénins) sans lien évident entre eux. Au fil des années, problèmes cutanés (pyodermite, gale, atopie), digestifs (abcès de glande anale, gastrite, pancréatite chronique), locomoteurs (une suspicion de névrite), ophtalmologiques (distichiasis et conjonctivites associée), cardiologiques (une dégénérescence mitrale) et maintenant respiratoires. Une pneumonie, pour allonger le dossier.

J'ai tout, vraiment tout retourné. Je l'ai même deux fois référé, c'est à dire, confié à des vétérinaires spécialistes pour confirmer ou infirmer mon diagnostic.

Bien sûr, il a des tonnes de facteurs de risques. C'est un bouledogue, déjà : handicapé respiratoire, mal conformé, tout tordu, avec des yeux exorbité. Il est trop gros, en plus. Mais on tient le bon bout, avec une perte de poids constante et régulière depuis six mois.

Il a deux chances : une propriétaire très attentive – au point qu'il nous faut parfois nous surveiller, nous aurions tendance à sous-estimer ses observations, par saturation. Et une assurance. Je n'aimerais pas être son assureur.

C'est également un patient exemplaire, toujours content de venir nous voir – avec tout ce que nous lui avons fait subir ! - et particulièrement sage. Aujourd'hui, il vient pour des éternuements. J'aurais tendance à prendre ça par-dessus la jambe, mais sachant qu'il sort d'une pneumonie, je suis suspicieux. Est-ce sa propriétaire qui s'inquiète car nous venons de stopper le traitement ? Ou bien a-t-il autre chose, réellement ? Rechuterait-il ? Mais quel rapport entre une pneumonie et une rhinite ?

J'examine ses yeux, il halète, confiant, la langue pendante, assis, heureux. Il profite des papouilles, tente un bisou – trop petit, gamin, je me tiens loin ! Deux trois crassouilles au coin des yeux, pas de conjonctivite, quelques cils ectopiques qui le chatouillent. Je palpe ses nœuds lymphatiques. Rien. Il s'appuie contre mes mains. Je m'assieds sur la table, et le prends sur les genoux, le tournant vers sa maîtresse, assise, attentive. J'écoute son cœur, le relève, ses antérieurs sur ma cuisse gauche, ses postérieurs sur la droite. Je l'entoure avec mon bras, le contient doucement et calme sa respiration. Rien dans les poumons. Renforcement des bruits de la trachée, ou du nez, pas de mucus. J'appuie sur sa trachée, aucune réaction. J'écoute son cœur, en passant. Souffle systolique apexien gauche, grade 3/6, comme d'habitude.

Je le repose sur la table et le fais asseoir, prend mon otoscope, et tente une observation directe des cavités nasales. La plupart du temps, les chiens éternuent, se détournent, bref, fuient, et sur de si petits animaux, passer la virgule de cartilage qui obture la narine est un challenge insurmontable. Dans ce cas, j'ai deux avantages : sa patience à toute épreuve et la chirurgie des narines qui, tout jeune, lui a permis de respirer malgré son handicap, son syndrome brachycéphale.

Le syndrome brachycéphale… Comment vous expliquer cette magnifique cascade de troubles ? Imaginez un ensemble de symptômes liés à l'anomalie de conformation de tous les chiens (et chats) à face plate. L'idée est simple : on leur a enfoncé le museau dans le crâne. On l'a martelé pour l'aplatir et l'épater, du coup : les yeux sont trop saillants, sujets à des conjonctivites, distichiasis, entropions, ulcères, voire à la luxation du globe. Les narines sont trop fermées, ce qui gêne l'entrée de l'air à l'inspiration, du coup l'animal force, force pour inspirer. Essayez chez vous : bouchez-vous le nez aux trois quarts et forcez pour inspirer. Vous sentez votre estomac remonter vers votre cœur, et, peut-être une envie de vomir poindre le bout de son nez (plat) ? Faites ça à chaque respiration, vivez avec le thorax à l'horizontale comme tout quadrupède qui se respecte, et je vous promets une belle hernie hiatale (l'estomac qui s'enfonce dans le thorax à travers le diaphragme) associée à des reflux gastro-oesophagiens, car le cardia, le sphincter qui ferme l'estomac, le fermera beaucoup moins bien. Les acides vont remonter vers la gorge et venir irriter les cartilages qui constituent la porte d'entrée de la trachée, le voile du palais (qui est trop en arrière et trop long chez les brachycéphales et a tendance à pendre dans la trachée…), les amygdales, bref, toute la gorge, le carrefour entre les voies digestives et respiratoires. Vous êtes-vous déjà étouffé en avalant de travers, en ayant l'impression que vous alliez y passer ? C'est le quotidien de ces chiens qui sont, du coup, à risque de pneumonie par inhalation/fausse déglutition.

Bref. Je commençais à inspecter les cavités nasales du bouledogue, heureux d'être comme d'habitude au centre de mon attention. A droite, comme à gauche : des muqueuses sans doute trop rouge, mais des cavités dégagées, pas gonflées, pas de mucus, pas de secrétions, rien. Juste un peu trop de rougeur.

Une simple irritation ? Je reprends avec sa propriétaire. Elle ne fume pas, elle ne fait pas brûler d'encens, elle n'organise pas de soirée avec machine à fumée chez elle, elle n'a pas repeint son appartement, elle ne vit pas au-dessus d'une usine pétrochimique et elle ne participe pas aux nuits debout et ne s'expose donc a priori pas aux fumigènes de la maréchaussée.

Une allergie, alors ? L'hypothèse est séduisante, sachant que le diagnostic d'atopie a déjà été posé. Je prends.

Un essai avec des anti-histaminiques. Si ça échoue et s'aggrave, corticoïdes. Et si j'ai un doute, on retournera aux radiographies, mais je n'y crois pas.

dimanche 26 juin 2016

Jour cinq. Motif : Urgence : Coliques

Jour cinq

Motif : Urgence : coliques

Il fait beau. Je suis dans le creux d'un vallon, au bord d'une belle carrière sans barrière – c'est vraiment beaucoup plus joli sans barrière, une carrière. Je suis dans le creux d'un vallon par une belle matinée d'été, le vent agite doucement les cimes de la forêt qui nous entoure, je n'entends que l'insensé vacarme matutinal des oiseaux. L'air est tiède, il porte le parfum des chevaux, de l'herbe, du sable qui chauffe.

Oui, c'est superbe : il faut bien que je me console d'être debout à 6h30 un dimanche où les enfants ne sont pas là, où je n'avais aucun animal hospitalisé et donc aucune raison de me lever.

Je ne suis pas consolé.

Je ne suis pas consolé mais je ne suis pas sorti de mon lit pour m'apitoyer sur mon sort : il y a une jument qui vient de pouliner, et son propriétaire vient de m'appeler car elle ne cesse de se coucher et de se lever, de taper du pied, de suer, bref, de nous faire le catalogue d'alerte aux coliques, ces douleurs abdominales qui peuvent rapidement être fatales aux chevaux (on ne parle pas des « coliques » au sens « j'ai la courante », mais d'un syndrome vraiment grave et typique des équidés).

Le temps d'arriver, la jument s'est calmée. Son poulain est déjà sec, elle a mis bas avant minuit. Son propriétaire n'a pas vu le placenta. Je commence par le thermomètre. 36,5. Parfait. Le stéthoscope. Le quadrant abdominal supérieur droit est silencieux, les autres gargouillent normalement. Pas mal. J'enfile mon long gant orange, et pénètre délicatement dans son vagin. Elle ne manifeste pas d'impatience, aucun signe de ma prochaine mise en orbite par ruade indignée, et je m'enfonce et explore, palpe les culs de sac utérins, glisse le long des parois. Je ne sens pas de bout de placenta, mais je sais à quel point il est facile de les manquer s'ils sont petits. Par prudence, je préfère ma lancer dans un lavage utérin. Des anti-spasmodiques par voie intraveineuse, d'abord, puis ma sonde en silicone, par laquelle nous remplissons l'utérus d'une solution désinfectante, deux fois de suite. Le liquide que je récupère est teinté de sang, bien sûr, mais rien ne sent mauvais, je suis optimiste. Je pense qu'il ne s'agissait que de petites douleurs consécutives à la mise-bas, pas d'une rétention placentaire ou d'une autre tuile de cet acabit. L'anti-spasmodique a d'ailleurs parfaitement levé la douleur, et j'écoute les gargouillis rassurants du quadrant silencieux.

Un contrôle du nombril du poulain, puis je liste tout ce qu'il va falloir surveiller : absence de retour des coliques bien sûr, l'anti-spasmodique n'est pas très puissant et n'agit que deux heures au plus, c'est un choix volontaire pour pouvoir surveiller – j'aurais pu faire plus fort. Mais aussi température, écoulements et odeur des écoulements. J'essaie d'être confiant, et rassurant. Je ne suis ni confiant, ni rassuré, je ne le suis jamais quand je suis appelé pour ce genre de choses.

J'aurais tellement préféré rester couché.

Mais… je suis tellement fier d'être ce vétérinaire que je regardais travailler, ado, dans les écuries du centre équestre du village.

samedi 25 juin 2016

Jour quatre. Motif : une boule sur le dos

Jour quatre

Motif : Une boule sur le dos

Il l'a appelé Padawan. C'est un joli chat noir au poil brillant et au regard un rien pervers.

- Ben oui : on l'a choisi en famille après un vote, alors c'était l’Élu. Mais Néo c'était pas marrant, et Darth prétentieux et dangereux, du coup Padawan, ça allait mieux.

L’Élu a une boule sur le bassin, juste à la base de la queue, et son Maître le tient courageusement tandis que je palpe, explore et diagnostique :

- Ben c'est un abcès, et vu sa localisation, il a fui lâchement devant l'adversité, puis il s'est fait mordre là et là, dis-je en appuyant, mais pas trop fort, là où ça fait mal.

Les chats, c'est magique : leurs dents sont des aiguilles à injecter des bactéries, et leur tissus sous-cutané un milieu de culture remarquable. Du coup : abcès. Et puis, c'est la saison de chaleurs, les chats rôdent et se castagnent. Même s'ils sont castrés, ils défendent leur territoire contre les matous en rut à la recherche de femelles. Qui n'a pas dans son voisinage cet escogriffe qui terrorise tous les chats du quartier comme un caïd de cour de récré ?

Le Maître s'en veut, à mort. Il aurait du l'amener avant, il n'a pas vu, il n'a pas compris. Je le laisse à ses regrets tout en lui faisant remarquer qu'il pouvait difficilement deviner, et passe un coup de tondeuse, le plus court possible, faisant sauter les deux touffes de poils agglomérés qui obstruaient encore l'abcès presque mûr. Une injection d'anesthésique local, un coup de scalpel. Le Maître tient bon, abandonnant ses atermoiements, le Padawan râle, mais l'abcès est crevé, et le fluide s'écoule, sanie infâme de sang et de pus entremêlés. Le Padawan râle, mais il se laisse soigner (pas comme le gremlins de la consultation précédente qui a essayé de me manger lorsque j'ai osé approcher le même genre d'abcès).

Je purge l'abcès, puis injecte un mélange d'eau oxygénée diluée dans la bétadine et l'eau tiède. C'est beau, ça mousse, ça chauffe un peu, et le Padawan râle encore, mais juste pour la forme. Son Maître découvre l'infect parfum du pus et du sang. Je le surveille du coin de l’œil, qu'il ne se fasse pas mal s'il tombe dans les pommes. Je ne suis pas sûr qu'il tienne le coup malgré – ou à cause – de ses protestations courageuses.

Reste à le rassurer. Ce n'est pas grave, et tout va bien se passer. Enfin. Si le mordeur n'avait pas le SIDA. Pour la leucose, le Padawan est vacciné. Mais là, je ne peux rien anticiper...

vendredi 24 juin 2016

Jour trois. Motif : échange intracommunautaire de bovins

Jour trois
Motif : échange intracommunautaire de bovins

Je m'évade à grande vitesse de la clinique, faisant comme si je n'avais pas vu M. Barguelonne entrant en regardant partout où se cache le vétérinaire.

C'est l'heure des tampons. Je file en vitesse sur la départementale, me gare à l'arrache devant la stabulation. C'est le bordel, il y a encore des veaux dans le parc de tri. Je prends mon carnet, je fais le tour, ils sont tous debout, ils respirent normalement, les boucles sont en place. Je relève des numéros, au pif. Joli lot de blondes. Les employés de ce centre d'allotement me saluent en hurlant : c'est leur seule chance d'être entendu dans le vacarme des veaux qui meuglent et des barrières d'acier qui claquent. Je lève la main en retour, sans m'attarder, je dois être revenu dans quarante minutes à la clinique pour la suite des rendez-vous.

Mon ordinateur sur l'épaule, ma mallette à la main, je rentre dans le bureau et m'assieds à mon poste en saluant les deux forçats de l'export. Le patron n'est pas dans les environs. Deux lots aujourd'hui, et quatre certificats. Depuis le début de l'année, je suis VOP. Vétérinaire Officiel Privé. J'ai un beau tampon avec une Marianne, et tout un tas de textes réglementaires européens sous la main.

Premier lots, des mâles, vaccinés contre la Fièvre Catarrhale Ovine, sérotype 8, depuis plus de 60 jours. Je vérifie tampons et signatures. Ils sont là depuis moins de six jours, ils ont des attestations de désinsectisation, les vaccins sont en ordre. Je me connecte au Trade Control And Expert System. TRACES. Le mot de passe, la recherche du certificat pré-rempli. Contrôle des adresses, du lot, du transporteur, des attestations. Vérification du temps de trajet. Du plan de route. Tout est comme d'habitude : au carré. Je clique sur la partie qui m'est réservé, la certification. Clic-clic-clic-clic-clic-clic-2004-315-2003-467-ce-2004-315-2003-467-ce-2004-315-2006-467-clic-les animaux ont été contrôlés le-clic-valable 10 jours-clic-BT-2-animaux-clic-8(1)(b)-clic-BT-3-désinsectisation le-clic-BTA-5-Vacciné sérotype-8-clic-clic… Soumettre décision. Espagnol. Enregistrer sous, impression en deux exemplaires, tampons, tampons, tampons, signature, signature.

Lot suivant, des mâles blonds non vaccinés, mais désinsectisés et dépistés par PCR contre le sérotype 8, j'écris à la main, « animales son sometidos, con resultado négativo, a un test PCR contra el serotipo 8 de la FCO », je vérifie toutes les cartes, tous les résultats des PCR, cette fois-ci tout est bon, pas d'erreur, je retourne sur TRACES-clic-clic-clic, encore deux lots, il manque une adresse, coup de fil en Espagne, discussion rapide, nouveau client, l'exportateur lie l'organisation destinataire au certificat TRACES, je me connecte, j'uploade les myriades d'attestations et certificats, je reclique partout-2004-315-clic-clic-clic, je signe, je tamponne, nouveau lot, cette fois des femelles vaccinées depuis plus de 60 jours, tout est en règle, je retourne à l'écran de recherche des certificats, et je recommence, les clic, les 2004-315, les dates, les tampons, les signatures, puis les femelles avec désinsectisation et test PCR, je contrôle tout, je reclique, 2003-467-ce, soumettre, imprimer, signer, tamponner.

J'en profite pour valider le registre, faire les sauvegardes.

45 minutes. On a été bons. Ils ont super bien assuré la préparation documentaire, je salue tout le monde et repars aussi vite que je suis venu. Nous facturons ça à l'heure : tout le monde a intérêt à ce que ça dépote, et ça dépote. Quand rien ne cafouille. Car s'il faut expliquer au boss que non, ce veau ne part pas…

J'arrive à la clinique, madame Arrats vient de s’asseoir en salle d'attente pour Zéphyr, pour une diarrhée qui dure depuis trois jours. Je me lave les mains, j'enfile ma blouse blanche. Je
change
de
temps.

J'ouvre la porte de la salle de consultation.

- Bonjour madame, entrez je vous prie. Vous allez bien ?

jeudi 23 juin 2016

Jour deux. Motif : vaccination

Jour deux

Motif : vaccination

Un berger allemand. Il n'y en a plus tant que ça, des bergers allemands. A l'époque de Mabrouk (que je n'ai pas connue, enfin en tout cas pas en tant que véto), c'était un des chiens n°1 en France. Et puis, bon, ils faisaient peur, finalement, quand ils n'étaient pas sur une planche à voile à la télé. Le « chien-loup ». Et la reproduction massive aidant – c'est toujours la même histoire quand une race a le malheur d'être à la mode – on a vu se développer et exploser les problèmes de hanches malformées, ce qui n'a pas aidé à la bonne image de la marqu… heu de la race.
Aujourd'hui, de toute façon, ce sont plutôt des petites races qui sont à la mode. Avec des poils ras. Plus facile à gérer, à entretenir à l'intérieur. Comme les chats, dont le nombre et la proportion augmentent considérablement. Les races à la mode, aujourd'hui, ce sont les Jack Russel terriers (quoique, ça commence à passer) et les bouledogues français.

Bref. Mon berger allemand vient pour une consultation vaccinale. Un examen annuel de santé. Comme vous voulez. Une consultation dont le but est de faire un bilan de santé (ça c'est mon objectif prioritaire) et de faire une injection de vaccins (ça c'est en général l'objectif prioritaire du maître), de préférence le plus vite possible (ça c'est en général l'objectif prioritaire du chien, qui ne s'accorde pas très bien avec le mien).

C'est une drôle de consultation, la consultation vaccinale :
- elle n'est pas obligatoire (sauf pour la rage si on doit voyager à l'étranger), mais souvent vécue comme telle. Ou en tout cas comme une contrainte.
- elle est très intéressante, mais rarement appréhendée à sa juste valeur, que ce soit par le maître ou même par le vétérinaire, parfois (sans parler du chien).

C'est la première fois que je vois Mabrouk. La première fois que je vois son maître, aussi. Hasards du planning, puisque nous le vaccinons depuis sept ans déjà. Il est toujours tombé sur mes confrères. Mabrouk a très, très envie d'être ailleurs. Il halète, il bave, il neurovégétative. Je baisse la table d'examen, je vois son maître serrer la mâchoire. En imaginant l'effort à faire pour mettre les 35kg du berger sur le plateau ? Je le vois se pencher, et arrête son geste. Ce type a le dos ruiné. Je m'assieds sur la table, à 30 cm du sol, fait asseoir monsieur Hutin sur une chaise, et place Mabrouk entre nous. Le chien planque sa grosse tête entre les cuisses de son maître. Je vais commencer par les fesses, alors. Palpation des cuisses, exploration des nœuds lymphatiques, palpation abdominale, sa rate est grosse, mais normale. Je lui caresse le dos, je parle, de tout, de rien. Je sens une tension, j'y reviendrai. Je prends mon stéthoscope, il a un cœur parfait. Rien à la respiration. J'apprends que Mabrouk a une peur panique des orages, étendue aux coups de vent et aux explosions – tout a commencé avec un feu d'artifice, un quatorze juillet. Qu'il se promène partout en liberté dans le micro-village où ils habitent, mais qu'il sort de moins en moins et reste de plus en plus collé à son maître. Un « hyper-attachement raisonnable » qui leur convient très bien, à tous les deux. Je lui palpe les testicules, à peu près symétriques, et de consistance normale. Je pousse l'outrage jusqu'au thermomètre. 38,4. Mabrouk bave.

L'air de rien, en le poussant et le caressant, je le fais tourner sur lui-même. Je crois que Mabrouk n'a rien vu venir. Il planque sa tête entre mes cuisses comme il le faisait avec son maître. Je palpe, je caresse. Nœuds lymphatiques, inspection des dents – parfaites ! -, des oreilles, des conjonctives. Je sors l'ophtalmoscope, le cristallin est limpide mais la rétine est un peu floue. Un début de myopie ? L'otoscope, rien à signaler. Je laisse Mabrouk se retourner vers son maître, et reviens à son dos. M Hutin a continué à me parler de Mabrouk. Je « mmmhh-mmmhhh » et j'acquiesce. Je reprends ma palpation des muscles du dos. Ça coince clairement à la palpation de la jonction thoraco-lombaire. J'attire l'attention de M. Hutin sur la réaction de Mabrouk, le spasme algique. Ce chien a vraiment mal au dos.

Je le libère, le regarde se coucher, puis se relever quand je me lève moi-même. La colonne comme un manche à balai. Oui, Mabrouk a du mal à monter dans la voiture, mais il court, il joue, il lui semble « normal ». Nous discutons arthrose – M. Hutin voit très bien de quoi je parle – et gestion de la douleur. Signes d'alerte. Facilité à sous-estimer la souffrance d'un animal.

Je vais chercher les vaccins, et laisse tomber l'arthrose. Le sujet est abordé, nous y reviendrons, un jour. J'explique les nouveaux protocoles de vaccination, le rythme triennal pour certaines valences, le rythme annuel pour d'autres. Les tenants et aboutissants de nos choix techniques. Je crois que nous n'expliquons pas assez ce que nous faisons à nos clients.

J'injecte, sans y penser. Mabrouk n'a rien senti, mais il bave toujours. Je tamponne le carnet. Serre la main de M. Hutin. C'était une chouette demi-heure.

mercredi 22 juin 2016

Jour un. Motif : problème pour respirer

Jour un
Motif : problème pour respirer

C'est un chien. Un chien pas tout jeune, le genre rata-border colley qui abonde dans ces campagnes. Une petite quinzaine de kilos, un caractère de chiotte, aussi teigneux et tenace qu'un fox terrier mal luné. Du style à bouffer la taupinière avec la taupe, si ça gratte sous l'herbe du jardin. Extra pour creuser des tranchées.
Du genre à bouffer un crapaud, tiens.
Il n'a pas « juste » un problème pour respirer. Il est à moitié dans le coaltar, il tient à peine assis, ses troisièmes paupières lui couvrent presque les yeux. Il s'affaisse. Je le soutiens pour qu'il ne tombe pas de la table. Les poils de son poitrail sont couverts de salive. Beaucoup de salive.

- Il a vomi, plusieurs fois ce matin, et depuis, il respire bizarrement, il est tout mou, on ne le reconnaît pas.

Il est en train de plonger, oui.
Il est en train de plonger et j'ai l'impression de revivre la mort d'un chien samedi dernier. Un putain de crapaud.

- Il a bavé beaucoup, longtemps ?
- Oui, mais c'est passé, après et pendant qu'il vomissait.

Je vérifie la gueule. Aucun signe d'inflammation. Vomissements, hypersalivation, troubles digestifs et neurologiques. J'écoute le cœur. Stable. Pas de fièvre. Je connais le chien, je connais ses maîtres, je sais ce qu'ils vont me répondre.

- Il y a des crapauds dans le jardin ? Il a pu sortir, manger un truc toxique ?
- Oui. Non.

Oui. Non. Je vais vérifier l'abdomen, au cas où, mais je n'y crois pas. C'est une de ces foutues intoxication au crapaud, cet ahuri en a forcément mâchonné un. De toute façon, ce sont toujours ces teignes qui attaquent tout ce qui passe dans le terrain, et les chiots qui veulent jouer, qui subissent ce genre d'intoxication. Toxicité digestive, nerveuse, cardiaque. Et la mort. Pas d'antidote, juste des palliatifs à certains symptômes. Ces bestioles ont sur le dessus du corps des vésicules - c'est à dire des poches - remplies de poison. Ils sont incapables de vous le balancer à la figure, de vous l'injecter, leur peau n'est pas toxique. Il faut crever ces vésicules pour que le poison soit répandu, le danger majeur étant pour les muqueuses. On peut toucher un crapaud, ou même l'embrasser, mais il ne faut pas le mâchouiller.

Alors je prends le chien dans les bras jusqu'à la baignoire, et je lui rince la gueule avec la douche. Rincer, rincer, rincer, c'est trop tard, mais rincer. Il boit en passant, et vomit aussitôt.

Je lui pose une perfusion, et j'explique. J'ai une quasi-certitude pour le diagnostic. Il n'y a pas vraiment de traitement. Le pronostic est très réservé : pour les chiens de moins de 10kg, aucune chance de s'en sortir. Pour ceux de plus de 20, presque aucun risque. Et pour ses 15kg ? Pour ses troubles digestifs et neuros sans atteinte cardiaque (pour le moment) ?

Pile ou face. Mon boulot va être d'essayer d'orienter le résultat.
Essayer de comprendre, dans l'après-midi, si ses brusques accélérations de rythme cardiaque sont dues à la douleur ou au poison, s'il est pertinent d'injecter plutôt du diltiazem ou de la morphine, si je dois me méfier et sortir l'atropinique ? Poser mon stéthoscope, compter. Le rassurer quand il hallucine. Le caresser. L'accompagner.

Et espérer.

Nuit une

Il est minuit. Je me suis extirpé de mon lit pour aller réécouter le cœur du rata-border colley.

Sauf qu'il n'y a plus rien à écouter.

J'en ai marre.

mardi 21 juin 2016

Un jour, une consultation

Je tente l'aventure. En réalité, je l'ai déjà commencée, car j'ai pris une semaine d'avance : à partir de demain, pour chaque jour travaillé, le récit d'une consultation, d'une visite, bref, d'un moment de ma journée de vétérinaire. La contrainte principale étant de ne pas tricher, de n'utiliser qu'une consultation de la journée.
Ce seront des textes bruts, forcément, sans grand recul, peu relus, peu travaillés. Spontanés. Je suppose qu'il n'y aura pas beaucoup d'analyse, mais surtout des faits. J'espère y montrer ce que d'habitude je ne prends pas le temps de raconter : ces petites consultations du quotidien sans rien de particulier.

A demain !

mardi 19 avril 2016

Regard : Petit blond

Juste pour le plaisir

samedi 16 avril 2016

Il est deux heures du matin

Il est deux heures du matin et ce n'est certainement pas la meilleure heure pour réfléchir. Ou pour écrire. Je ne suis pas de garde mais mon collègue m'a appelé en renfort vers minuit pour un vêlage : il avait une autre urgence. Le vêlage aurait sans doute pu attendre. Mais à quelle heure aurait-il fini ? Mieux vaut partager les emmerdes que les accumuler individuellement.

Il est deux heures du matin et dans la voiture, pendant les vingt minutes de route qui séparent l'étable de M. Louge de mon lit, je refais le match, je pense, j'argumente, je râle, je réfute. Je rate un embranchement. Manœuvre foireuse, je me remets sur les rails en esquivant les lièvres. Ce fut un vêlage sans grâce. Pas du sale boulot, mais pas un travail satisfaisant.

Une vieille routière, qui n'a jamais eu besoin d'aide pour vêler, avec un bassin en or. Un gros veau vigoureux, avec une légère torsion, un cou replié. J'ai réduit la torsion, allongé le cou du veau avec une corde bien placée. Et puis nous avons tiré. La tête est bien restée dans la filière pelvienne, pas de recul. Les épaules ont commencé à coincer. J'ai choisi d'insister. Il devait pouvoir passer. Un palan à trois tour, un opérateur costaud, avec parfois mes renforts : nous avons tiré fort, mais pas trop fort. J'ai du basculer la vache en soulevant son postérieur lorsqu'elle s'est enfin décidée à tomber. Lui écarter les cuisses pour faire bouger le bassin, réajuster des angles, tandis qu'il déplaçait le point d'attache du palan. Non, nous n'avons pas tiré si fort. Bien sûr, si les épaules sont venues sans effort excessif, je ne sais si je peux en dire autant du cul du veau. Trop de temps entre l'extraction de la moitié antérieure et celle de la moitié postérieure. Jusqu'à la délivrance. La rupture du cordon, et le veau sur la banquette de l'étable. Il respirait. Le cœur trop rapide, trop superficiel, nous l'avons suspendu, un peu, j'ai nettoyé le fond de sa gueule, j'ai injecté un analeptique, pour le faire démarrer. Sans doute inutile - vraiment ? - mais tellement réconfortant. On aime se dire qu'on fait quelque chose.

Je suis resté une demi-heure, pour le surveiller, l'aider à démarrer. Le vagin et le col de la vache étaient parfaits. Aucune déchirure. Non, nous n'avons pas tiré si fort que ça. Alors, pourquoi cela a-t-il été si difficile ? Pourquoi a-t-il autant souffert ? Et surtout, va-t-il survivre ? Ai-je fait les bons choix ?
Oui : puisque nous n'avons pas tiré si fort, puisque j'ai réussi à gérer techniquement chaque étape de la naissance. La torsion, le cou replié, l'extraction de l'avant, celle de l'arrière. Puisque, sur le papier, tout s'est bien passé.
Non, puisque le veau a vraiment du mal à démarrer, parce que son pronostic vital est sérieusement engagé (ça veut dire : il y a trop de chances qu'il y reste).

Bien sûr, j'aurais pu faire une césarienne. Mais bon : sur une vache de dix ans qui a toujours vêlé seule, avec une excellent bassin, une bonne préparation, un veau qui s'est bien engagé dans la filière, sans aucun indice de recul des membres ou de la tête, pour laquelle la force d'un seul homme sur un palan à trois tours a suffit, même si ce fut musclé ?

Il est deux heures du matin et je suis devant mon clavier, avec un mauvais sentiment d'inachevé. Le vêlage est un acte entier, après lequel on peut aller se coucher avec le sentiment du devoir accompli. Quelle que soit la façon dont les choses se sont terminées. Pas cette fois.

Pourquoi ?

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