Une ovariectomie, en théorie, c'est assez simple

Ma consoeur, Juliette, devait réaliser ce matin-là sa première ovariectomie par les flancs. Le but est donc de faire, juste en arrière des côtes, une petite ouverture de trois centimètres de long, donnant pile sur un ovaire. Puis de refermer, retourner la chienne et recommencer de l'autre côté. C'est une technique à mon goût plus simple que la voie d'abord classique, où l'on ouvre par la ligne blanche, cette ligne de soudure des deux parois musculaires, dans le prolongement du sternum et vers le pubis.
L'inconvénient de cette technique classique, c'est que les ovaires, qui sont collés au fond de la cavité abdominale, près des reins, sont difficilement accessibles. Chez la chienne non-gravide, ils sont attachés près de la colonne vertébrale par deux ligaments très courts, très peu extensibles, et donc malaisés à couper. Pour un petit gabarit, pas de souci, mais pour une grande chienne, c'est un problème.
Quelqu'un a donc eu la bonne idée de proposer une autre technique : ouvrir par les flancs. On tombe pile sur les ovaires, le ligament s'offre au scalpel et la cicatrisation est plus simple. Par contre, si jamais on se rend compte que l'utérus doit être enlevé, il faut refermer puis rouvrir par la ligne blanche, seule moyen d'accéder à cet organe. En conséquence, l'ovariectomie par les flancs est adaptée aux jeunes chiennes de grand gabarit.

L'hémorragie de l'artère ovarienne est la seule complication grave. Le long du ligament suspenseur de l'ovaire, il y a un vaisseau sanguin d'un débit respectable qu'il convient de ligaturer. On peut le ligaturer seul, ou "en masse" avec le ligament et la graisse qui ne manque pas de se nicher là chez les chiennes grassouillettes. La complication, c'est lorsque la ligature ne tient pas. Ca arrive forcément un jour ou l'autre : dans ce cas, on pince le bout d'artère avec un clamp (on "clampe") et on refait des noeuds.
Il y a d'autres vaisseaux sanguins par-ci, par-là, notamment dans le ligament large qui soutient l'utérus, mais aucun qui, en théorie, ne mérite une attention particulière.

Opelle est une jeune chienne de 17 kg, en pleine forme, vaccinée, avec un historique "amusant" : à 3 mois, on a du lui ouvrir l'intestin pour en extraire un bout de caoutchouc qu'elle avait trouvé bon d'ingérer. La chirurgie s'était très bien passée. Juliette, ma consoeur, stresse. Comme d'habitude dès qu'il s'agit de faire quelque chose de nouveau, ce qui pourrait se comprendre si elle n'avait pas pour spécialité la chirurgie de l'oeil, sous microscope opératoire, avec des fils si petits qu'on les devine à peine, et si elle ne maîtrisait pas déjà la technique classique par la ligne blanche.
Peu importe, elle angoisse. C'est plutôt bon signe, je suppose, ça prouve qu'elle a à coeur de bien faire son travail. Mon confrère Olivier va rester avec elle pour le premier côté, de toute façon.

Olivier et Juliette anesthésient Opelle. Tout se passe bien. Moi, je consulte.

Une ovariectomie, en pratique, ça peut se compliquer

La chienne s'endort paisiblement, Juliette prépare les zones opératoires, se désinfecte les mains... A cet instant, un éleveur appelle pour une urgence. Olivier part immédiatement en campagne, laissant Opelle seule dans le bloc, en tête à tête avec Juliette et son stress. Je passe donc en coup de vent. Je lui indique à nouveau la voie d'abord en essayant de ne pas poser mes gros doigts sales sur la peau désinfectée, puis je la rassure (ou tente de la rassurer) et repars consulter.

Lorsque je repasse dix minutes plus tard, Juliette se bat avec la graisse d'Opelle au fond du puits qu'elle a foré dans la paroi musculaire. Tout se passe bien, je retourne donc en consultation. Lorsque je reviens jeter un coup d'oeil, Juliette me montre ses ligatures du pédoncule ovarien et de l'utérus. Impeccable. Elle semble plus calme. La chienne saigne un peu, mais bon... il ne lui reste plus qu'à faire quelques points musculaires, puis cutanés, et elle pourra passer au deuxième ovaire.

Je reviens un quart d'heure plus tard. Juliette peste à nouveau contre la graisse d'Opelle, mais dans le puits creusé dans le second flanc. Je repars voir un chien qui vomit.

Alors que j'explique le traitement à la propriétaire dont la mère a cru bon de donner 5 comprimés de Nifluril 250 mg à un teckel qui pèse 10 kg, Francesca tape discrètement à la porte de la salle de consultation. " Il y a un gros problème en chirurgie".

Je file en vitesse en m'excusant. Juliette exsude l'angoisse par tous les pores de sa peau. Elle farfouille dans le flanc, me montre le puits. "Ca saigne de partout, ça n'arrête pas."
Je ne suis pas plus inquiet que ça : Opelle n'est pas une petite chienne, et même dans le pire des cas, le débit respectable de l'artère ovarienne nous laisse quelques minutes. Je demande à ma consoeur de me montrer ses ligatures. Utérus, parfait. Pédicule ovarien, aussi. Pourtant, la petite plaie se remplit de sang à vue d'oeil. Pour estimer un peu mieux les dégâts, je comprime l'abdomen de la chienne, afin de chasser le sang par la plaie. Il y en a trop, beaucoup trop pour des petits saignements normaux. Ca se complique.
Je demande à Juliette d'explorer les marges d'incision musculaires. Rien de particulier. Je lui dis de refermer rapidement la plaie, on va retourner vérifier les premières ligatures, ça ne peut être que ça. Un noeud a du glisser. Pourtant, tout à l'heure... j'ai du regarder distraitement. Je cours vers la salle de consultation, m'excuse, demande à Francesca d'hospitaliser le teckel intoxiqué aux anti-inflammatoires.
Je cours à nouveau, je me lave les mains, les désinfecte, enfile les gants.

Juliette a fini de refermer la seconde plaie. Francesca nous retourne Opelle, Juliette fait sauter ses points, et part à la pêche au pédicule ovarien. Il lui faut deux minutes pour le trouver, tandis que je tamponne le sang qui s'accumule avec mes compresses. Rien. Juste un hématome dans le gras qui noie le pédicule. J'aide Juliette à refaire un noeud transfixant, pour placer une nouvelle ligature, par précaution. Ca saigne bien un peu, ça doit être l'hématome. Une ligature transfixante, c'est quand on traverse ce que l'on veut ligaturer avant de faire un noeud de chaque côté au lieu de faire le tour bêtement avec notre fil. C'est bien parce que ça ne glisse pas. C'est moins bien quand on en profite pour percer un vaisseau sanguin, comme c'est le cas à l'instant.
Un nouveau saignement... je clampe, Juliette ligature, noue, serre, fort, à la limite de rupture du fil, mais progressivement, avec maîtrise. C'est impeccable.
Le saignement stoppe, mais l'abdomen se remplit toujours, la pile de compresses pleines de sang s'agrandit. Je commence à être inquiet, les muqueuses d'Opelle pâlissent, mais ce n'est pas encore critique : elle n'a pas perdu assez pour être en danger, même sous anesthésie.

Nous n'avons pas encore trouvé la source de l'hémorragie. Juliette réussit à retrouver l'utérus de la chienne. La ligature est parfaite, aucun besoin de renouer. Elle visite le ligament large, au fond de son tout petit puits. Rien.

Le niveau monte, inexorablement. Les plaies musculaires saignotent. La graisse abdominale ligaturée saigne un peu aussi. La tension aussi est montée d'un cran. Cette chienne se vide de son sang, sans source précise. Elle ne saigne de nulle part en particulier. Je demande à Francesca d'appeler les propriétaires d'Opelle. Je veux savoir si elle a pu manger de la mort-aux-rats. Des anticoagulants...

Je n'attends pas la réponse, de toute façon. Mes gants ne servent plus à rien, Juliette suture. Je file chercher de quoi faire une prise de sang, je veux savoir où elle en est. Lorsque je reviens, Francesca a retourné Opelle. Il y a du sang partout sous la chienne, du sang qui s'est écoulé entre les points lâches que ma consoeur a rapidement noués tout à l'heure. Trop, beaucoup trop, mais pas assez encore pour la mettre en danger.

Les propriétaires d'Opelle n'ont jamais mis de mort-aux-rats à la maison, mais elle mange n'importe quoi lorsqu'elle se balade. Ils sont inquiets. Je ne les rassure pas.

Juliette revérifie ses secondes ligatures lorsque je ponctionne 5 millilitres dans la veine céphalique. Elles sont impeccables, mais saignotent, avec des hématomes. Elle refait un noeud, nouveaux saignements sous le serrage. C'est une certitude, elle ne coagule pas. Je remplis mon tube puis réalise un splash test. C'est une technique très scientifique qui consiste à expulser violemment le contenu qui reste dans la seringue avec laquelle j'ai fait la ponction sur une surface plane, et à repasser quelques minutes plus tard pour voir si le sang a coagulé. Pendant ce temps, je lance une numération-formule. Il me faut trois minutes pour avoir le résultat : hématocrite 30%, pas critique, mais ce n'est pas terminé. Le taux de plaquettes est normal. Les globules blancs aussi. Ca colle avec l'intoxication. J'exclus les causes infectieuses de non-coagulation (vue la NF), la Coagulation Intra-Vasculaire Disséminée (pas de cause), les maladies génétiques rares ("les maladies rares sont rares", et de toute façon elle a déjà été opérée), ou le déficit hépatique de synthèse de facteurs de la coagulation (jeune chienne sans souci, probablement pas alcoolique). Je vais lui injecter de la vitamine K1, l'antidote de la mort-aux-rats, mais ça n'agira pas assez vite...

Je retourne au bloc : Juliette finit ses sutures, mon splash test est toujours aussi liquide. Je prends ma voiture et fonce chez moi chercher ma chienne. Il est 12h30, Opelle est endormie depuis déjà trois heures, elle se vide de son sang, mais elle ronfle paisiblement. Il y a un côté crispant à voir dormir tranquillement cette chienne qui pourrait bien mourir aujourd'hui...

Lorsque je reviens, Juliette a fini. Nous laissons Opelle se réveiller doucement, pendant que j'enfonce une aiguille de gros diamètre dans la patte de ma chienne, qui me regarde avec de grands yeux humides. Genre "oh non, pas encore !" Vingt minutes et 400 mL de sang plus tard, je branche un transfuseur sur le cathéter d'Opelle. Il est presque 13h30 du matin, je vais surveiller la transfusion pendant que Juliette va manger. Dans trente minutes, les premiers rendez-vous de l'après-midi arriveront. La deuxième chirurgie de la matinée est passée à l'as, évidemment, et je ne suis pas censé travailler cette après-midi. Le teckel à hernie discale intoxiqué au Nifluril attends toujours sa perfusion, ses anti-acides, ses pansements gastriques, ses anti-émétiques, ses antibiotiques, et il a une hernie discale, il faudrait lui donner des anti-inflammatoires, aussi. En plus, il est agressif.

Tout va bien.