Il est assis là, presque dans le noir. La lumière bleutée de l'écran se reflète sur son visage, accentue la profondeur de ses cernes. Sa pâleur.
Il est bien 21 heures. La clinique est censée être fermée depuis deux heures. Les derniers clients sont partis il y a une heure, avec l'assistante, qui, sans que rien ne lui soit demandé, est simplement restée.
Il contrôle la caisse, vérifie les chèques, prépare la remise. Il regarde le compte.
Les lumières sont éteintes, les volets sont abaissés. La porte est fermée. A travers la vitre, à travers le logo, on voit la lumière du réverbère.
Le vent souffle les feuilles des platanes accumulées.
Il se passe la main sur le visage, il ne soupire pas. Il ne devrait plus être là, mais il doute. Il a besoin du calme de cette fin de journée pour se poser. Décompresser. Redevenir lui, et pouvoir rentrer, voir sa femme, voir ses enfants.
Il a besoin de poser son masque de vétérinaire pour reprendre celui de la vie ordinaire.
Est-ce qu'on va pouvoir payer les salaires ? Les médicaments du mois dernier ? Est-ce qu'il y a de quoi provisionner, pour les charges de fin d'année ?
Il n'écoute pas ma consultation. Je me suis enfermé, pour mieux le laisser se couper. De toute façon, il sait que je vais gérer. Ces gens, eux aussi, sont rentrés tard. Leur rituel avait été brisé. Leur chien ne leur avait pas fait la fête. Il n'avait pas voulu manger. Alors, ils nous ont appelé. À l'heure où, nous aussi, nous aurions bien aimé rentrer. Mais il n'y avait pas à hésiter. J'achève ma consultation, remets l'ordonnance, je fais régler.
Je devrais pouvoir m'en aller.
Il est assis là, presque dans le noir. La lumière bleutée de l'écran se reflète sur son visage.
Nous avions oublié la commande de médicaments. Je fais le tour des étagères, il note. Une dernière confirmation, nous envoyons.
Il est bientôt 22 heures. Parfois, j'ai l'impression que nous sommes mariés.
Demain, c'est vendredi. Trois chirurgies, dont une lourde. Déjà une douzaine de consultations, une visite de contrôle d'export de chevaux. Des dents à râper. Qui doit être où, quand, est-ce que tout colle ? Il faudra bien. Ce sera possible. Ce sera difficile si la moindre urgence vient tout bousculer.
Comme chaque jour, mon associé.