Je suis vétérinaire.

Beaucoup généraliste, pas mal obstétricien, chirurgien, un peu ophtalmo, un peu dermato, un peu anapath, un peu cardio. Certains de mes confrères se spécialisent, formations complémentaires, diplômes ou expérience.

Certains amis me disent : "je préfèrerais être soigné par toi que par mon médecin."

Parce que moi, contrairement à leur médecin, j'explique.

Parce que moi, contrairement à leur médecin, je m'implique.

Mais suis-je plus compétent ? Qu'un médecin généraliste ? Non. Autant, peut-être, si la comparaison a un sens.

Qu'un médecin spécialiste ? Non, certainement pas. Et mes confrères spécialisés, dans leur domaine, sont certainement moins compétents que les spécialistes "correspondants".

Je ne parle là que de compétence, de savoir, de précision du geste, de possibilités diagnostiques et thérapeutiques. Je ne parle pas de qualités humaines, car il y a de tout partout. Vous allez me dire que votre médecin est nul, alors que votre véto est génial. OK, mais l'inverse est sûrement vrai pour quelqu'un d'autre. Je ne parle pas de cas particuliers.

Nous sommes moins bons, parce que nous avons moins de moyens, et parce que nous faisons trop de choses.

Moins de moyens parce que le portefeuille bloque forcément les possibilités diagnostiques et thérapeutiques.

Moins de moyens parce que la recherche en médecine vétérinaire, même si elle a fait des pas de géant depuis trente ans, est en retard, très en retard. Moins de moyens, moins de chercheurs, moins d'enjeux. C'est normal !

Pour autant, dois-je en conclure que je fais de la moins bonne médecine que les généralistes de mon village ? Et puis d'ailleurs, cette question est-elle pertinente ? En tout cas, elle est régulièrement soulevée par mes clients, qui sont aussi leurs patients.

J'ai eu la malchance d'être emportée dans un tourbillon médical, lors d'une urgence. D'être aux premières loges, avec la possibilité de saisir et comprendre tout ce qui se disait ou se faisait autour de moi. Je suis admiratif. Pas forcément envieux, parce que je doute de la pertinence d'une telle qualité de soins pour nos animaux, avec tout l'amour et le respect que j'ai pour eux. Être vétérinaire m'a permis, très tôt, de sortir des réflexions binaires d'ado sur le thème "une vie animale vaut autant qu'une vie humaine". Évidemment je caricature mon propos, mais c'est essentiel. Ne jamais perdre de vue que les animaux sont... des animaux ! Qui souffrent, qui ont des émotions, leur connerie, leurs qualités, mais des animaux.

Je ne suis pas envieux, donc, mais admiratif. J'aimerais en savoir autant, j'aimerais avoir accès à ces médicaments, à ces techniques d'exploration. J'aimerais disposer d'un tel réseau. Les possibilités se multiplient depuis des années, mais nous jouons si souvent aux devinettes, quand les médecins peuvent confirmer ou infirmer leurs suspicions avec une infime marge d'erreur.

Alors je complexe. Comme beaucoup de vétérinaires. Mais je me révolte lorsqu'on me prend pour un con, et j'ai un sourire dépité lorsqu'un médecin sort une énormité. Surtout si je sais qu'il a tort, pour la toxoplasmose ou un cas de dermato soit-disant parasitaire. Ou autre chose. Surtout si il ne m'écoute pas parce que, après tout, je ne suis qu'un vétérinaire.

Ducon.

D'autant que j'ai quelques beaux souvenirs de collaborations inopinées avec des médecins. Une suspicion de tuberculose sur une personne âgée déclenchée par une suspicion sur son chat. Une teigne, lorsque les pièces de puzzle s'assemblent pour moi en consultation, quand le médecin n'a vu que l'enfant. Une intoxication.

Et je m'énerve aussi lorsque quelqu'un refuse une possibilité pertinente proposée par son médecin ! Le plus souvent par méfiance ou manque d'information, quand c'est, à long terme, une question de santé essentielle, voire de vie ou de mort. Remise en cause de traitements pourtant cohérents, d'examens peu invasifs, de diagnostics, même. On peut, on doit être critique envers son médecin - comme envers son vétérinaire. Évidemment, c'est difficile, car cela nécessite des connaissances et des modes de raisonnements qui ne s'apprennent pas sur internet ou dans la salle d'attente du coiffeur. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'il faille refuser une prise en charge "parce que ces toubibs, ils n'y connaissent rien". "Parce que ces toubibs, ils sont tous pourris." "Parce que les médicaments, c'est juste du poison, c'est juste pour le pognon." Cela me frustre et me met en rage, même. Principe de précaution, superstition, biais de confirmation. J'abhorre ces barrières. Alors parfois, un client me pose une question sur son propre cas. Et parfois, je suis un déclic pour l'acceptation d'un traitement. Je n'aime pas cette position, même si elle peut être très satisfaisante, quand on a l'impression d'avoir aidé. Mais qui suis-je pour conseiller, quand je ne connais pas le dixième du dossier ? Alors je rassure, avec beaucoup de conditionnel. Je renvoie vers le médecin. Parfois, c'est utile.

Eolas dit que le pire ennemi d'un avocat, c'est son client. J'ai souvent l'impression que le pire ennemi d'un médecin, c'est son patient. Et ne venez pas me parler d'acharnement thérapeutique ou autres problématiques extrêmes, c'est de la médecine de tous les jours que j'évoque.

J'aimerais tant être aussi fort que ces docs de l'hôpital, que ces généralistes qui parlent de pathologies que je comprends à peine. Je ne peux pas, je fais trop de choses, et puis, je n'en ai pas les moyens.

Alors je continue à faire ce que je fais le mieux : écouter, diagnostiquer, traiter, expliquer. Un service de proximité, de qualité. Nous nous formons. Nous embauchons, nous nous équipons, nous nous donnons autant de moyens que possible pour servir une clientèle toujours plus exigeante, pour le meilleur et pour le pire. Je dis "nous" parce que cette progression passe forcément par des moyens humains et financiers qu'un véto solitaire ne peut s'offrir.

Alors pourquoi complexer ?

Parce qu'il y a des Jaddo, des Borée, des Stockholm. Ils sont sans doute compétents, ils sont certainement d'excellents soignants. Ils se remettent en question, ils disposent de réseaux plus ou moins formels pour ce faire, ils ont Prescrire. C'est ce que j'admire le plus, au-delà de l'excellence, en médecine humaine.

Moi j'ai mes bouquins, mes experts, un pauvre dico des médicaments vétérinaire, une pharmacopée qui oscille entre l'excellent et l'inutile... sans que ce dernier ne soit suffisamment remis en question.

Mais j'ai quand même mes avantages ! Je ne suis pas contraints par des protocoles de soins écrits par des obtus, mais je peux en trouver de bons si je cherche. Je n'ai pas la pression de la vie humaine sur les épaules, et cela m'offre une liberté inespérée. J'ai le droit de bricoler, j'ai le droit d'essayer, parce que de toute façon, personne ne le fera à ma place. La fierté lorsque j'ai refait - et proprement s'il vous plait - une mandibule fracturée avec un vieux mandrin, un fil de fer et deux pinces !

Alors je guette, je lis, je cherche. Des sites vétos, des sites médicaux. Je discute, j'enrichis mon réseau de spécialistes, les mails fusent, les dossiers se promènent.

Pour mon plus grand plaisir.

Et lorsque je regarde le chemin parcouru depuis que j'ai commencé à travailler, je me dis que mon métier a bien changé. Pour le meilleur.