Il est venu quelques jours avant Noël.

Si frêle et si fragile qu'on n'osait le toucher, de peur de le bousculer.

19 ans de siamois, 19 longues années.

Il ne voulaient plus manger, un peu déshydraté, il vomissait les quelques bribes ingérées.

Winnie semblait léger, si léger, une plume de fourrure grise marquée de noir, mal toiletté, un peu collé, un peu déséquilibré.

Il hésitait, sur le bord de la table, oscillant, balançant, n'osant pas sauter. Sa maîtresse l'avait caressé, ramené, plus en sécurité, il n'aurait sans doute pas su se rattraper.

J'avais imaginé une IRC, j'avais commencé à la préparer.

Mais Winnie n'était pas en crise d'urée. Winnie avait un diabète sucré.

Qui aurait pu croire qu'à 19 ans, un diabète sucré se guérissait ?

Pouvait-on espérer le stabiliser ?

Une petite tumeur, un épuisement du pancréas ou une inflammation chronique jamais soupçonnée, qui sait ? Peu importe : trop de sucre dans le sang, pas assez dans ses muscles, trop dans son cerveau, dans ses urines, un organisme complètement déséquilibré parce que l'insuline n'était plus correctement secrétée. L'insuline qui régule les taux de sucre, l'insuline qui équilibre à chaque instant besoins et apports, celle que nous pouvions peut-être lui apporter.

Il faudrait plusieurs jours pour le rééquilibrer. Ajuster les doses, contrôler, vérifier, faire manger, hydrater, perfuser, caresser.

Accompagner.

Dans quelques jours, sa famille devait s'absenter. Pour les fêtes. Et malgré les dix-neuf années de vie partagée, elle ne pouvait pas repousser.

Winnie passerait Noël à la clinique. Hospitalisé. Câliné, caressé, soigné, mais hospitalisé.

Elle savait que, peut-être, elle ne pourrait pas le retrouver. Nous étions le 23, dans 5 jours, le 28, elle reviendrait.

Il serait peut-être mort.

Alors Winnie est resté. Le traitement fonctionnait, un peu, pas assez, mais surtout, il ne voulait pas manger. Les choses s'équilibraient, Noël approchait, et Winnie restait.

Tout seul, dans sa cage. Si ça se trouvait, le 25, je n'aurais pas à aller à la clinique si personne ne m'appelait. C'est bien entendu uniquement pour m'éviter quelques aller-retours indispensables à son traitements et au contrôle que... je l'ai ramené. Je suis entré dans la chambre, il était 21h00 passées. Chouette réveillon. J'avais un panier, un flacon d'insuline dans sa poche isotherme, quelques aiguilles et seringues, un lecteur de glycémie, et Winnie.

Ma femme a découvert cette plume de chat fatigué, venu se frotter contre sa main, avançant sur la couette à pas légers, avant de venir se coucher. Au grand dam de nos deux chats, particulièrement outrés.

Alors nous l'avons caressé.

Câliné.

Soigné,

Hydraté.

Mais pas moyen de le faire manger.

Enfin... pas les aliments pour chats diabétiques, en tout cas. Ni les autres.

Mais bien du pâté de sanglier. Fait maison...

Juste une fois : après, il n'était plus intéressé.

Le lendemain, foie gras. S'il-vous-plaît. Mais une seule fois.

Œufs brouillés.

Poulet grillé.

Saumon fumé.

Bouchée par bouchée, lentement mâchées, difficilement avalées. Une seule fois.

Dans la chambre, cela sentait le pâté, le foie gras, le saumon et les œufs, il n'était plus intéressé.

Son diabète s'équilibrait. Moi, j'allais et venais.

Il est resté à la maison, sur le lit, presque jusqu'au bout, jusqu'au retour de sa propriétaire. Je l'ai rendu, lui ai conseillé tout ce que nous n'avions pas essayé. Winnie partait, de plus en plus léger, il ronronnait, profitait, mais il mourait.

La plume de chat est partie deux jours plus tard. Entouré.

Le diabète ? Equilibré, mais... à 19 ans, c'était trop espérer.

A pas légers, si légers, sur ma couette, il s'était étiré.

Il avait ronronné.