Je vous vois déjà frémir en lisant le titre de ce billet.
Peur atavique de la mort ?
Superstition ?
Dégoût ?

Une fois débarrassée de tous les symboles qui l'accompagne, l'autopsie est l'un des actes les plus intéressants en pratique vétérinaire, notamment d'un point de vue intellectuel. Je ne devrais peut-être pas le crier trop fort : j'adore pratiquer des autopsies.

Mais pourquoi, se demanderont ceux qui ne m'ont pas encore placé dans la catégorie des malades ?

Mais parce que ! Vous répondrai-je armé de ma tronçonneuse et de mon costume rouge sang. Ou de mon scalpel et de ma blouse immaculée (enfin au début).

Quels animaux ?

Un vétérinaire "mixte" (c'est à dire soignant à la fois les animaux de compagnie et les animaux de ferme) comme moi pratique des autopsies sur toutes sortes de bestioles. Chiens, chats, chevaux, vaches, moutons, chèvres, poules et autres canards passent tous, un jour ou l'autre, sous ma lame. Ils peuvent avoir n'importe quel âge : certains sont, par exemple, morts à la clinique et très âgés, d'autres lors d'un accident, ou ont été trouvés morts par leur propriétaire qui veut savoir, d'autres sont carrément presque des nouveaux-nés - des veaux par exemple.

Où ?

Qu'imaginez-vous ? Le vétérinaire avec son masque et ses lunettes maculées de sang, penché au-dessus du cadavre dans un sous-sol glauque, une balance à ses côtés et un petit enregistreur devant lui ? Je dois avouer que cela aurait de l'allure.
Mais non.
En général, je pratique l'autopsie des grands animaux à la ferme, sur leur exploitation, et celle des petits à la clinique, dans la courette qui sert aux ébats de nos animaux hospitalisés ou sur une table de consultation. J'évite les salles de chirurgie... Le plus souvent, je suis accroupi à me casser le dos, et il fait bien jour, loin des nuits d'orage, lorsque chaque éclair fait trembloter la solitaire ampoule du sous-sol....

Évidemment, je préfèrerais pratiquer les autopsies des grands animaux dans un clos d'équarrissage, ces endroits spécialement conçus pour (récupération des effluents, treuil pour soulever la carcasse, etc), mais le service de l'équarrissage, qui gère les cadavres des animaux de production, n'est plus très chaud pour nous faciliter la vie de ce côté là. En réalité, son passage de l'état de service public à celui d'entreprise privée a assassiné ce service...

Le plus souvent, je suis seul, mais il n'est pas rare qu'un éleveur assiste à l'autopsie, ou que je me fasse aider du premier venu (mes amis m'adorent, les représentants des labos aussi) pour, par exemple, prendre des photos des lésions les plus intéressantes (je commence à avoir un bel album !).
Et puis, une autopsie en bonne compagnie, c'est toujours plus sympathique qu'un découpage solitaire...

Mais pourquoi ???

Voilà la question la plus intéressante.

Je réalise des autopsies pour de multiples raisons.

Comprendre. Tout simplement, comprendre pourquoi un animal est mort, ou pourquoi il a été malade.
Comme aimait le demander un de mes professeurs :
"Cause de la mort ?
- Heuuuuuu... balbutiant de l'étudiant.
- Injection létale d'euthanasique, andouille !"
On se faisait avoir une fois. Mais l'anecdote possède sa leçon : l'autopsie est une école de l'intelligence, de l'observation et de la déduction, qui nécessite une connaissance étendue de la pathogénie (la façon dont se développe une affection), de l'anatomie et de la physiologie.
Il faut trouver les lésions, en explorant l'organisme de la façon la plus systématique, les interpréter et les comprendre : cette lésion est-elle une vraie lésion ? C'est à dire, est-elle antérieure à la mort ou résulte-elle des processus de dégénérescence post-mortem ? Est-elle ancienne, ou récente ? Est-elle liée aux symptômes observés avant la mort, s'il y en avait ? Quel est son rôle dans la maladie de l'animal ? Méthode, et logique.
L'autopsie peut également être le moment de réaliser des prélèvements qui gagneront ensuite un laboratoire : contenu intestinal pour une bactériologie de diarrhée de veau, tissus pour l'histologie, etc. Ou même la tête entière pour un diagnostic de rage, qui ne peut se faire que sur les tissus du cerveau (je vous avais expliqué que le diagnostic clinique de certitude était impossible).
Croyez-moi, c'est réellement un exercice passionnant, une fois débarrassé de ses oripeaux fantasmatiques.

Montrer. Lorsqu'un animal meurt malgré les soins apportés, il arrive souvent que le propriétaire refuse de nous croire, ou souhaite lui aussi comprendre, visualiser la mort. Il m'est plusieurs fois arrivé de pratiquer une unique incision dans un endroit bien précis afin, par exemple, de montrer une tumeur ou un abcès d'un organe interne.
Il y a un côté à la fois fascinant et répugnant dans cet aspect de l'autopsie : a priori, vous me diriez qu'il serait hors de question pour vous d'assister à un tel acte pratiqué sur votre compagnon, et pourtant, nombreux sont ceux qui me demandent de leur montrer la tumeur, de leur montrer le mal qui a emporté leur animal alors qu'ils n'ont rien vu venir... Voir la mort permet aussi de mieux l'accepter.
Un éleveur bovin voudra peut-être vérifier que nous ne le menons pas en bateau, et lui montrer les intestins ravagés d'un veau mort d'une entérite suraiguë est une bonne façon de lui faire comprendre que nous ne prenons pas son problème à la légère. Lui montrer aussi l'inexistence de certaines lésions, ou l'existence de certaines autres peut permettre de casser une idée qu'il s'était sans doute faite de la maladie de son animal. En ce moment, pour moi, l'exercice est souvent de prouver, par l'autopsie s'il le faut, qu'un animal n'est pas mort de fièvre catarrhale ovine.
Un grand classique, ce sont aussi ceux qui sont persuadés que le voisin a empoisonné leur chien. En général, lorsque nous ne le croyons pas, une autopsie méthodique permet de le vérifier.

Protéger. On m'amène souvent des cadavres de volailles, ou même des morceaux (un foie, des intestins) d'oiseaux de basse-cour tués à la ferme pour la consommation personnelle. Là, l'objectif est toujours de poser un diagnostic, éventuellement de prescrire un traitement pour soigner les autres volailles (le sacrifice d'un, ou de quelques uns, pour soigner les autres est souvent le seul moyen diagnostic en pathologie aviaire et cunicole), mais aussi de dire si l'animal peut être consommé, ou pas. Tuberculose aviaire, salmonellose et autres sont au menu de ces autopsies et amène parfois à conseiller l'abattage de toute la basse-cour, ou au moins l'arrêt de la consommation de ses produits (ce qui revient au même).
Parfois, il s'agit aussi d'un morceau de sanglier ou de cochon fermier. Là, il ne s'agit plus vraiment d'autopsie mais d'inspection des viandes, mais nous sommes aussi formé à cet aspect là du métier.

Expertiser. Voilà un type d'autopsie que je ne pratique pas, ou presque pas. Pas que cela ne me fasse pas envie, mais je n'en ai que rarement l'occasion. L'autopsie d'expertise est généralement demandée par le propriétaire ou le détenteur de l'animal qui souhaite s'en servir dans un litige (par exemple, mort d'un bovin lors d'un transport, ou trois jours après son arrivée dans sa nouvelle exploitation), elle peut aussi l'être par un assureur (mais je ne suis pas vétérinaire expert auprès d'une assurance) ou même par le tribunal (et même si, en théorie, on pourrait me demander une telle expertise, ce n'est jamais le cas). Si l'expertise vous intéresse, lisez plutôt le blog de Zythom, autopsieur de disques durs (c'est moins salissant, enfin, je crois).
Dans tous les cas, l'autopsie devrait être pratiquée par un intervenant neutre, or je suis tout sauf neutre lorsqu'il s'agit de mes clients. Dès que le litige monte en puissance, je dois alors me retirer, et je n'accepte ce genre d'autopsies qu'après mise au point avec les parties, et, en général, en leur présence (et avec moult photos, pour garder des preuves !). Cela n'arrive pas souvent, mais parfois, vue la vitesse de décomposition des intestins d'un bovin ou d'un cheval, on n'a pas le choix.

Voilà, quelques lignes que j'avais envie de vous écrire concernant cet acte indissociable de la médecine, et incontournable dans mon métier.

Certains s'inquièteront de savoir si un vétérinaire pourrait autopsier son animal de compagnie dans son dos, après sa mort et alors qu'il lui a confié son cadavre. J'aurais une réponse simple, et malheureusement ambiguë : la déontologie l'interdit. Pour ma part, je regrette souvent le refus d'un maître de me laisser autopsie son animal, car son corps aurait pu m'aider à comprendre, et à apprendre.