Bricolage

Quand vous lirez ces lignes, le déconfinement aura déjà commencé. Pour l’heure, je n’en suis pas là. Je viens de rentrer de la clinique après une journée éreintante, qui s’est achevée sur la découpe à la scie sauteuse des plaques de plexiglas achetées au brico-machin du coin. Nos ASV seront donc enfermées dans un aquarium. Ce n’est pas esthétique, ça a le parfum du temporaire, et j’avoue que ça me convient bien. Ce bricolage fera le job à court terme, et s’il faut que ça tienne plus que quelques mois, on prévoira quelque chose de mieux. En attendant, ça me permet d’avoir l’impression que tout cela ne durera pas.
D’ailleurs, ce bricolage est dans l’air du temps.
Il ressemble à nos masques. Pas de FFP2, pas de masques chirurgicaux, ou à des prix indécents. Deux de nos salariées nous ont offert leur travail, de jolis masques en tissu qui ne sont certainement pas aux normes médicales en vigueur, mais qui font d’excellents écrans anti-postillons.
Il ressemble à la porte de la clinique, sur laquelle j’ai scotché, tout de guingois, des feuilles découpées pour proclamer, avec un mot par feuille en Arial Black 140 : « Nos masques vous protègent. Protégez-nous : masquez-vous ! »
Il ressemble à nos plannings et à ceux de nos ASV. Nous marquons des noms sur des jours sans être certains qu’il en restera quelque chose la semaine prochaine. Il ressemble à la « rentrée » scolaire de nos enfants. Alors les CP ce sera lundi 18, et puis le mardi matin aussi. Les CE2, par demi-groupe, mais on ne sait pas encore quels jours. Les nounous ? Oui, aussi, mais en respectant la distanciation, quoique cela puisse signifier avec des enfants de moins de trois ans. Ah, et pour les grande section, oui, mais par classe de cinq, priorité aux enfants de soignants, de profs et autres. Autres. Qui est l’autre prioritaire ? Aucune idée. De toute façon, les parents ne sont pas sûrs de vouloir mettre leurs enfants à l’école, à cause du COVID peut-être, plus encore à cause des conditions irréalistes imposées aux enseignants. Je me dis que finalement, dans ma clinique, j’ai de tout petits problèmes. Surtout, je n’ai pas une hiérarchie complètement déconnectée de la réalité.
Mon bricolage ressemble aussi à la motivation de mes salariées qui se préparent à sortir de leur confinement, celles que nous n’avons pas vues depuis deux mois. Elles me semblent aussi impatientes que mortes de trouille, posant des questions sur la désinfection des stéthoscopes et le partage des combinés téléphoniques. Quand je les lis sur whatsapp, j’ai l’impression d’être un parent quinqua écoutant une jeune femme expliquer la mère qu’elle sera, construisant un projet plein de principes louables mais peu susceptible de résister à l’épreuve de la réalité. On fera avec, et qui sait ? Leurs idées amélioreront peut-être nos routines de vieux cons paternalistes qui les regardent du haut de leurs deux mois d’expérience.
Oui, décidément, ce bricolage est tout à fait dans l’air du temps : il ressemble aux français, qui s’adaptent et se débrouillent en dépit des contradictions et injonctions hiérarchiques et gouvernementales. Il ressemble à tous ces trucs qu’on n’aurait pas imaginé il y a six mois : feu notre univers stable et prévisible.

Ce billet a été écrit pour La Semaine Vétérinaire numéro 1853 du 15 mai 2020

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