14:21:42

MM. Louge sont dans la salle d'attente.
Le plus grand des deux frères a une bouteille d'Evian dans la main, qu'il secoue comme une bouteille d'Orangina (rouge).
Le plus petit, qui est aussi le plus âgé, tient sa pipe bien serrée sous sa casquette. Ses yeux sont dissimulés par le foyer de l'instrument, ses moustaches de dessin animé et la visière de son couvre-chef.

Ils attendent, mais je n'oserai dire qu'ils patientent.

Le briefing est simple : un bovin de sexe femelle, âgé de douze ans, a été retrouvé mort à côté d'un bassin en inox d'une contenance de 1000 (mille) litres, destiné à l'abreuvement des ruminants. L'animal ne présentait aucun signe de maladie la veille au soir, avait vêlé 62 jours auparavant et a été retrouvé couché sur le flanc, un liquide verdâtre s'écoulant par sa bouche et ses nasaux. Les conclusions des frères Louge sont catégoriques : la mort de l'animal n'a peut-être rien à voir avec le bassin puisqu'ils ne peuvent certifier qu'il s'y était abreuvé peu avant son décès, mais il a forcément été empoisonné. Les experts de la brigade du sud-ouest ont l'habitude des conclusions hâtives de leurs mandataires, et devinent que cette suspicion sera le moteur d'une enquête dont les méandres vont bientôt se révéler à leur flair acéré (car ils ont le nez pointu).

Les experts regrettent cependant que pour des raisons de budget indépendantes des scénaristes, aucune autopsie n'ait été pratiquée sur le regretté bovidé.

Un incident troublant motive la suspicion des frères Louge : l'eau du bassin a pris une étonnante teinte rouge, d'une nuance d'orange sanguine. Il ont remarqué que cette couleur disparaissait lorsque l'eau était placée dans une bouteille en plastique, ce qui a permis à l'équipe des experts de supposer que la concentration de cette eau contaminée était extrêmement faible en colorant rouge, ou que la concentration en alcool du gros rouge des frères Louge était particulièrement élevée. L'épisode perdant tout son intérêt si cette dernière hypothèse était retenue, et l'état d'ébriété des frères étant manifestement peu cohérent avec des hallucinations visuelles, le bureau a décidé de prendre l'enquête en charge.

15:24:56

Le Dr Fourrure regarde la bouteille d'Evian d'un air morne. Deux vaccins et un chien qui vomit devraient venir perturber son agenda déjà très chargé, mais l'affaire Louge l'intrigue. Il prends son combiné et téléphone aux experts-ENVL, spécialisés dans les intoxications animales. Son regard se perd avec un air inspiré sur la chaîne des Pyrénées, qui resplendit sous le soleil. Il s'enquiert de l'existence d'un toxique rouge soluble dans l'eau et capable de tuer un bovin, même à faibles concentrations, tout en se demandant si une algue ne pourrait pas être responsable de ce virage cramoisi. L'expert de l'équipe ENVL répond au Dr Fourrure qu'une autopsie aurait permis de savoir si une intoxication était responsable de la mort du bovin, ce qui lui vaut une réponse amère sur le budget des séries françaises dans les zones rurales du sud ouest.

De toute façon, le Dr Fourrure s'en moque : il a sa réponse. Aucun toxique de ce type n'existe.

L'hypothèse de la coïncidence semble donc la plus probable, mais elle n'explique pas la coloration de l'eau du bassin.

16:32:28

Les chats sont vaccinés et le chien ne devrait plus avoir d'indésirables reflux maintenant que le Dr Fourrure lui a provoqué un très violent vomissement ayant entraîné l'expulsion d'une chaussette de laine roulée en boule, cette chaussette ayant préalablement servi à essuyer la graisse d'une grille de barbecue.

L'intermède humoristique étant terminé, le Dr Fourrure retourne à son laboratoire en se demandant si les scénaristes ont prévu une femme fatale capable de détourner l'attention des experts avant qu'ils ne se reprennent et se concentrent à nouveau sur leur insatiable quête de vérité.

Le Dr Fourrure reprend la bouteille d'eau rouge incolore, et décide de centrifuger 5 mL prélevés à l'aide d'une seringue. Quelques instants plus tard, il contemple, intrigué, le petit culot d'apparence organique tassé au fond du tube. L'eau contient bien une substance rouge de forte densité, mais à très faible concentration.

Grâce à une micro-pipette, le Dr Fourrure, en blouse blanche, dépose une micro-goutte du dépôt sur une lame, avant de la recouvrir d'une lamelle et de la glisser sous son micro-scope. Un étrange ballet se déroule alors sous ses yeux.

Les éléments rouges semblent de nature unicellulaire, mais la cellule serait alors énorme. Un amas de petites cellules rassemblées dans une coque serait également envisageable, mais le Dr Fourrure n'a jamais vu d'œuf de ce type et surtout, de cette couleur. Le mouvement des cellules dans le courant provoqué par la chaleur de la lampe du microscope et le mouvement des bulles d'air entre lame et lamelle offrent un indice supplémentaire.

La coque de ces éléments est souple, et non pas rigide comme c'est le cas avec les œufs de nématodes, cette famille de vers qui peuvent être des parasites intestinaux mais qui constituent aussi une part non négligeable de la microfaune du sol. L'hypothèse d'une algue semble cohérente avec la vitesse à laquelle l'eau du bassin a changé de couleur.

C'est un mouvement entre deux de ces éléments cellulaires qui attire l'œil du Dr Fourrure et lui permet de comprendre ce qu'il observe. Le budget de la série étant malheureusement limité, il ne dispose pas d'un matériel de prise de vue d'une puissance suffisante pour montrer l'objet en mouvement. Un premier cliché permet cependant de l'observer immobile.

Cellules rouges

Le Dr Fourrure procède à un agrandissement et à une mise en perspective de sa trouvaille grâce à son logiciel de retouche d'images très perfectionné (mais cependant pas assez pour retrouver le visage d'une inconnue dans un coin de reflet sur l'image prise par une caméra de surveillance en 640x480, le sud-ouest de la France n'est pas le sud-ouest des États-Unis).

Cellules rouges

C'est avec un rire réjoui et une série de commentaires d'une subtilité à toute épreuve que le Dr Fourrure finit de prendre des clichés de sa trouvaille, avant de présenter sa découverte aux membres de son équipe, sous le regard intrigué d'une femme fatale opportunément placée avec son chat en diarrhée dans la salle d'attente. Il faudra penser à envoyer une bouteille de whisky aux scénaristes.

Les objets rouges sont des ovules, certains étant sous l'assaut de spermatozoïdes assidus.

Néanmoins, l'affaire Louge n'est pas résolue. Le crime est certes exclu, l'hypothèse de la semence mortelle responsable de la mort du bovin venue lancée l'enquête en début d'épisode, juste avant le générique, n'étant pas crédible dans cette série (les experts sud-ouest ne s'occupent pas des affaires non-classées). Il n'en reste pas moins à élucider une troublante affaire de mœurs ayant provoqué la libération de semences mâle et femelle dans un bassin d'inox aux dimensions d'un bucolique jacuzzi, capable de colorer l'eau en rouge au termes des ébats.

Les scénaristes étant en grève illimitée, les experts sud-ouest sont preneurs de toute hypothèse sur la nature de ces semences.