19h00 - Officiellement, la clinique ferme ses portes.

19h30 - Le dernier rendez-vous quitte la clinique alors que je rentre de ma tournée de rurale.

19h45 - Je commence la compta de la journée. Mon confrère reçoit un chien en urgence. Je ne suis la consult' que de loin, mais le cas à l'air lourd. Francesca, notre ASV, fait des heures sup' puisque la femme de ménage est en vacances.

19h50 - Olivier - mon confrère - passe la tête par la porte de la salle de consultation, m'avise en train de faire la remise de chèque et vient s'assoir un instant en face de moi, contre ce bureau où s'empilent les factures, les tickets de carte bancaire et tout un amas improbable de choses qui seraient plus à leur place... ailleurs !
"Il allait bien ce matin, ce soir il se tord de douleur. Un abdomen aigü. Il a pu manger des os, ni plus ni moins que d'habitude."
Un chasseur, qui, comme beaucoup, nourrit en partie ses chiens avec des carcasses de volailles, des aliments assez riches en viande (c'est fou ce que la découpe industrielle laisse sur les carcasses une fois les blancs et les cuisses enlevés !), et très riches en petits os pointus.

Olivier a l'air épuisé. Il faut dire qu'il n'a pas encore pris de vacances, lui - plus que quelques jours à tenir. Il sature clairement, comme moi hier.
Je laisse tomber la caisse : "température ?
- Non, normale.
- Dans le rectum ?
- De la diarrhée, pas de sang.
- Le coeur ?
- Le rythme est haché, selon les spasmes algiques.
- Vacciné ?
- Oui.
- Tu as fait une radio ?"

Il me lance un regard désespéré, les yeux au fond de deux puits trop sombres.

"OK, je fais une radio, fais ta copro et lance une bioch pendant ce temps."

20h00 - J'enfile le lourd tablier de plomb, charge la cassette avec un film et ajuste un peu l'antédiluvienne radio.

"Vous venez monsieur ? On file en salle radio."

Je connais bien M. Collaix. Chasseur de sanglier, il possède une meute assez importante et nous nous retrouvons régulièrement autour de chiens éventrés pendant la saison. Un gars sérieux, qui n'hésite pas à mettre le budget pour soigner ses chiens. Je sens qu'à la fin de cette histoire, il va devoir consacrer une partie de son budget aux croquettes en remplacement des carcasses de volailles.

Le chien, c'est un bleu de Gascogne manifestement pas tout jeune, qui a du voir passer une série de saisons de chasse. Et de coups de défenses ?

"On l'a déjà recousu celui là ?
- Des plaies sur les membres, jamais l'abdomen.
- Son nom ?
- Azur ?
- Quel âge ?
- 7 ans."

Azur est dans les bras de son maître. Il a l'abdomen terriblement tendu et gigote en agitant rapidement la queue, projetant ainsi des matières fécales un peu partout. Génial. C'est Francesca qui va être contente !

20h05 - Je couche le chien sur la table de radio, sur la cassette. La croix lumineuse projetée par la machine est centrée sur l'estomac du bleu, il me manquera la partie postérieure de l'abdomen. Je fais sortir M. Callaix, histoire de lui éviter une dose de rayons X, je maintiens Azur sur la table, et "clic".

20h10 - Le cliché est sur le négatoscope. Je passe la tête par la porte de la salle radio.

"Olivier, je l'ouvre !"

Les intestins, le gros intestin apparemment, sont extrêmement dilatés. Il n'y a pas de bouchon d'os visible, je crains donc un volvulus, c'est à dire une torsion des intestins sur eux-mêmes, une espèce de noeud qui tord les boyaux et interdit le transit intestinal (d'où une accumulation de gaz) mais surtout bloque l'afflux sanguin. Or un tissu non irrigué est un tissu qui se meurt et nécrose... très rapidement. Ce chien n'attendra pas demain. Olivier n'est pas en état, tant pis, je m'y colle. Il jouera les secondes mains en cas de besoin.

20h20 - Le chien est sur la table de la salle de préparation. Couché, en sphinx, il a une allure de mort en sursis. M. Callaix se mâchonne la lèvre inférieure. C'est la première fois que je remarque ce tic.

Curieusement, je me sens bien. J'étais pourtant complètement vanné une demi-heure plus tôt. J'aime cet instant juste avant la bataille. L'atmosphère est claire, les décisions sont simples, il y a l'adrénaline et la certitude des gestes maintes fois répétés. Tout en expliquant les tenants et aboutissants de la chirurgie que je m'apprête à réaliser, je prépare le chien pour l'opération. Tonte d'une patte avant, pose d'un cathéter, branchement de la perfusion, injection d'anti-spasmodiques - le chien est immédiatement soulagé.
Je pose la boîte de chirurgie n°4 sur la desserte roulante, avec les compresses stériles et les champs. Deux paires de gants, une lame n°22, un monofilament résorbable 3-0, aiguille ronde, si l'on suture du boyau. Un tressé résorbable 0 pour les muscles et les tissus sous-cutanés. Un nylon 2-0 pour la peau.

"Je vais lui ouvrir le ventre, et explorer toute la longueur des intestins. Je pense que les boyaux sont tordus sur eux-mêmes. Il pourrait aussi y avoir une hernie à travers le mésentère, ou une intussusception - c'est quand l'intestin se digère lui-même, comme une chaussette retournée sur elle-même."

D'habitude, je fais un petit dessin pour expliquer l'intussusception. Là, pas le temps.

J'injecte une partie des anesthésiques à Azur, qui dodeline très rapidement de la tête. Je tonds rapidement son abdomen, puis le désinfecte. Alcool, bétadine, 5 fois. Je sais, à l'école on faisait 7. Mais 5, c'est mieux que 3, non ?

20h35 - Le chien est transféré sur la table de chirurgie. Les quatre pattes ficelés, le chien gît crucifié sous le scialytique, un tube dans la trachée. J'ai placé les champs, je me suis désinfecté les mains, j'ai enfilé mes gants. M. Collaix attends derrière la porte - s'il y a une décision à prendre en cas de lésion grave, je pourrais directement lui exposer la situation. Olivier m'aide pour les derniers préparatifs.

J'incise. La peau s'ouvre et les deux bords de la plaie s'écartent dans un glissement parfait. Je n'entends que la respiration du chien, et le discret grésillement des néons. Toujours impressionnant, cet instant où les muscles et le gras sous-cutané se révèlent. Mes ciseaux dissèquent et cherchent la ligne blanche, ce point de suture des fibres musculaires abdominales. Je ponctionne, introduit ma sonde cannelée dans l'abdomen : elle va servir de glissière pour mon bistouri, protégeant les fragiles viscères en dessous.

Les intestins sont violacés. Mon incision mesure sans doute une bonne vingtaine de centimètres de long, ligne droite du sternum à l'approche du fourreau, qui dévie pour éviter le sexe, récliné et maintenu de l'autre côté par rapport à mon ouverture.

Le colon est terriblement distendu, c'est lui que je voyais sur ma radio. En regard de la valvule iléo-coecale, ce carrefour où se rejoignent l'intestin grêle, l'appendice et le gros intestin, il y a un œdème très important du mésentère, ce filet dans lequel courent les vaisseaux sanguins et qui suspend l'intestin dans la cavité abdominale (la crépine pour les habitués de la tuerie du cochon).

Je fais glisser quelques dizaines de centimètres de boyaux entre mes doigts, pour prendre la mesure de ce sac de nœuds. L'intestin est très congestionné, mais pas nécrosé. Par contre, il y a de très nombreux points abcédés un peu partout : probablement les cicatrices de micro-perforations dues aux pointes acérées des os de volailles. J'appelle M. Collaix pour lui montrer ces lésions. Il entre sans hésiter, en habitué des chirurgies à sanglier. Seulement, le spectacle n'est pas le même. Le contexte non plus. Là, il y a ces mètres d'intestins que j'ai péniblement extraits de la cavité abdominale, et étalés sur les champs verts disposés autour de la plaie béante. Il y a la chaleur, et l'odeur de selles mêlée à celle du sang, lourde à donner des vertiges au chasseur le plus endurci.

M. Collaix est pâle, je lui montre ces abcès de trois millimètres de diamètre. Je lui montre ce mésentère épais de plus de cinq centimètres, au lieu d'un ou deux millimètres.

20h55 - Je ne décèle pas de perforation intestinale qui ne soit cicatrisée. La péritonite est généralisée, les intestins sont congestionnés sur toute leur longueur, il y a des fragments d'os dans l'appendice, dans l'iléon et dans le colon. J'ai réussi à vérifier la perméabilité des boyaux en pressant leur contenu vers la sortie. Une diarrhée sanglante et des fragments d'os jonchent la table et son conduit d'évacuation, loin sous les champs. J'ai bien vérifié, il n'y a pas de torsion. Pas de hernie. Pas d'intussusception.

"Simplement" un arrêt du transit dû à une douleur abdominale intense, arrêt qui a lui-même favorisé le développement de bactéries et la distension des intestins par les gaz.

Je réintègre les intestins à leur place, après avoir vérifié l'aspect des autres organes abdominaux. La prostate est correcte, le foie aussi, pas de problème avec la rate, encore moins avec le pancréas, ce qui vient corroborer les analyses sanguines, toutes normales.

21h10 - Après un rinçage abdominal, je commence mes sutures musculaires.

21h35 - J'ai terminé la suture cutanée, après un surjet sous cutané et quelques points un peu plus acrobatiques pour remettre le fourreau en place. M. Callaix est rentré chez lui, nous le tiendrons au courant demain. Le traitement sera donc médical - antibiotiques, anti-inflammatoires, antalgiques, anti-spasmodiques, la valse des anti-.

21h50 - Le chien est dans sa cage, il dort encore. A sa patte, le métronome du goutte à goutte égrène les secondes. Il semble paisible, mais demain, ou même cette nuit, il souffrira... La farfouillectomie est terminée.

Demain matin, il y a une chirurgie prévue, une tournée de vaccins contre la fièvre catarrhale, les visites de suspicion pour cette même fièvre catarrhale, les rendez-vous classiques (vaccins, bobos et compagnie), et tout le reste. Il est 22h25, je rentre chez moi après avoir fini de dégrossir le nettoyage dans le bloc, la salle de préparation et le chenil.

Je suis crevé, je n'étais même pas de garde, je vais aller me coucher après plus de douze heures de boulot. Mais je suis satisfait, j'ai les idées curieusement claires. Je suis content du boulot accompli, des choix que j'ai faits. Je ne sais pas si Azur vivra, mais nous aurons essayé.
Je suis fier, aussi,
Fier d'avoir aidé Olivier, qui n'était pas du tout en état de gérer ce cas. Je plains les vétérinaires solitaires...
Fier aussi d'avoir accompli cette chirurgie alors que ce n'est pas du tout ma partie, la chirurgie.
Fier enfin d'avoir fait du bon boulot, et de l'avoir montré à M. Collaix. Que le chien survive ou pas, il s'en voudra de lui avoir donné des carcasses à manger, mais il sera content d'avoir choisi de nous laissé opérer, et satisfait du travail accompli.