Jour vingt

Motif : Divers

Je savais que ça finirait par arriver. Je suis devant mon écran et je ne sais pas ce que j'ai fait aujourd'hui. Ou plutôt : j'ai eu tellement de consultations que tout se mélange. En émergent des images, déprimantes ou rassurantes.

L'euthanasie d'un boxer. Est-ce qu'il y a quelque chose de plus anormal que l'euthanasie d'un boxer ? Je veux dire : une euthanasie, ce n'est jamais un moment facile. Je vous en ai assez parlé comme ça. Mais lui… je veux dire, un bobox, c'est l'incarnation de la vie dans tout ce qu'elle a de joyeux, de stupide, d'absurde, d'incongru, et d'inarrêtable. Et puis… sa maladie. Il y a des maladies qu'on n'arrête pas. Celle-ci fut brutale, laide, et fatale.

Il y a eu Minet, aussi, qui est venu pour son contrôle, qui sautait partout en arrivant (comme un boxer !), et dont le propriétaire, très souriant, m'a raconté la résurrection au fil de la semaine écoulée. Il a avec délice consacré une bonne minute à m'expliquer comment Minet prenait le pot du yaourt de son épouse entre ses dents, l'amenait dehors, le lançait en l'air pour le rattraper, une fois, deux fois, jusqu'à ce qu'il le fasse tomber, mais sans jamais l'abîmer. Et puis, une fois qu'il l'avait échappé, comment il le mettait à mort avec force grognements, bonds et aboiements, pour, finalement, laisser son cadavre défait sur la terrasse. Abandonné. J'ai reposé mon stéthoscope à droite, en haut, sur le cercle de l'hypochondre. Je n'ai rien entendu. J'ai fermé les portes, les fenêtres, réajusté mes bouchons d'oreille : plus rien. Un murmure vésiculaire. Sur la radio, plus rien non plus. On finit le traitement, en espérant que rien ne bougera.

Il y a eu cette chienne que j'en envoyé en urgence chez des confrères pour un scanner et une probable prise en charge chirurgicale. Hernie discale. Ce chat avec cet abcès sur l'avant-bras, dont je me demande s'il ne finira pas en chirurgie.

Je suis devant mon écran et je déroule le fil de la journée, je démêle la pelote en tirant sur des fils, des émotions, des sourires et des larmes, de la frustration, de la colère aussi. Il y a eu tous les coups de fil, aussi. Il y a eu ce chien de chasse qui a refait une crise d'épilepsie après une première alerte il y a deux mois.

Il y a eu ceux qui sont venus sans rendez-vous. Celui que j'ai gentiment mais fermement renvoyé chez lui ce matin pour mieux le recevoir cet après-midi avec cette plaie qui traînait depuis quelques jours et cicatrisait mal, malgré la pommade et les désinfectants. Il y a eu ce colley que j'ai pu recevoir entre deux, ça ne tombait pas trop mal, pour un hot spot. Un eczéma suintant suraigu : une plaque hyper-inflammatoire, très prurigineuse, très douloureuse, d'apparition très brutale et qui rend certains chiens fous de douleur, mais qui guérira aussi vite qu'elle est apparue, à condition qu'on s'en donne les moyens. Il y a eu le chat pour lequel le contrôle urinaire était prévu depuis quinze jours, et qui a réussi à venir sans rendez-vous : « ben, comme on avait dit quinze jours ». Oui, certes, mais bon, allez, venez par là. J'ai pris le chat sur les genoux, je l'ai caressé et rassuré. J'ai éteint la lumière, j'ai allumé l'échographe, je l'ai mis sur le dos, calé entre mes cuisses, j'ai continué à le caresser en lui chuchotant des phrases dénuées de sens. Tandis qu'il ronronnait, j'ai posé la sonde de l'échographe sur sa vessie, contrôlé l'image parfaite de sa paroi vésicale, planté mon aiguille droit dans son abdomen, aspiré cinq millilitres d'urine puis reposé ma seringue, mon aiguille et ma sonde, sans qu'il ait jamais cessé de ronronner.

Il y avait des vaccins. Deux adultes, ou trois. Un chat, dont la propriétaire était ravie d'apprendre l'existence de nouveaux protocoles vaccinaux, un chien, un setter, qui a cherché à s'enterrer sous la table de consultation. Il y a eu un lapin, aussi. Tous en parfaite santé. Un chaton, que sa propriétaire ne veut pas vacciner, ni castrer, mais qui veut le protéger quand même contre la leucose et le typhus. Et elle ne veut pas qu'il se bagarre et court les minettes. Elle veut le traiter contre les puces, et le vermifuger, mais, est-ce possible sans médicament ? Une demi-heure de discussion, de conseils d'éducation, d'alimentation, un vermifuge, un anti-puces, et la semaine prochaine, on le vaccinera, si j'ai réussi, sans la contraindre, à la convaincre. Il y a eu un chiot, aussi, dont le propriétaire n'était pas beaucoup plus motivé pour vacciner. Première rencontre, premier contact, nous avons beaucoup discuté, et je l'ai vermifugé. Lui aussi, je crois l'avoir convaincu. Sans doute parce que… parce que… je ne sais pas. Je crois les avoir bien informés, sans promettre de miracle, avec des faits, sans jugement sur leurs a priori. Sans les forcer, sans les culpabiliser. Avec du temps.

J'ai vu beaucoup, beaucoup d'animaux défiler. Je crois avoir à peu près retrouvé le fil de ma journée, mais je ne sais pas de quoi vous parler.