Mademoiselle,
Vous serez sans doute surpris par ce courrier, et sans doute plus encore par son arrivée tardive. J'ai longtemps hésité avant de vous écrire cette lettre. Il n'est pas toujours facile de trouver les mots justes... au risque de raviver des souvenirs que vous préféreriez peut-être lointains.
Les rupture d'anévrisme comme celle qui a emporté Brave sont des des évènements assez rares, qui ne laissent aucune chance, même pour un humain, tant leur survenue est brutale. Même dans un cadre hospitalier, même si Brave avait été à la clinique à l'instant où la crise survenait, je n'aurais rien pu faire. Lors de votre premier appel, j'ai espéré une pseudo-crise d'épilepsie ou un processus du même type, qui aurait pu être géré ici... je craignais cet AVC, et votre second appel l'a hélas confirmé.
Vous ne pouviez rien faire pour le détecter, vous ne pouviez rien faire pour le prévenir, personne ne le pouvait.
Toute l'équipe de la clinique s'associe très sincèrement à votre douleur,
Dr Fourrure

Je me souviens de la panique dans cette voix, de l'obscurité de la chambre, de cette tranquillité brisée par la sonnerie du portable de garde.

Je me souviens de ses mots, de cette peur viscérale qui avait très bien saisie la différence entre un accident bénin et la mort d'un compagnon. Il n'y avait pas besoin d'être vétérinaire, ce soir-là, pour percevoir l'urgence absolue.

- Il tremble, il dormait tranquillement, il respire très fort et il fait un bruit horrible !

Je me souviens de ma résignation immédiate, lorsque j'ai réalisé que j'étais à trente kilomètres de Brave, que la clinique se trouvait pile au milieu entre lui et moi. Je lui ai dis de charger son chien dans sa voiture, de prendre le volant.

- Mais est-ce qu'il supportera le transport ? Est-ce que vous ne pourriez pas venir ?
- Il faut gagner du temps, il faut l'oxygène, le matériel de la clinique !
- Mais s'il meurt sur la route ?
- Si l'urgence en est à ce point là, je ne pourrais de toute façon rien faire...

Froide constatation, née de l'expérience et de la simple logique, parfaitement saisie par mon interlocutrice. Ne pas perdre de temps, il n'y en a déjà plus.

Je me souviens de la seconde sonnerie, deux minutes plus tard, alors que j'enfilais ma veste et me dirigeais vers ma voiture, en sachant que cela ne servait à rien... Je savais qu'elle m'annonçait la mort de Brave.

Je me souviens des larmes dans sa voix, de cette lamentation.

De cette solitude désespérée.

De cette violence.

Brave était mort, et je n'avais rien de plus à dire. Mais qu'était mon impuissance face à sa douleur ?

J'ai bredouillé ces quelques mots qui ne l'atteindraient pas encore, qui sauraient, peut-être, plus tard l'aider à ne pas culpabiliser. Si je pouvais au moins lui offrir cela ?

Notre échange n'a duré que quelques dizaines de seconde. Il n'y avait rien à dire. Juste des larmes, et du silence. De la douleur, et de l'impuissance.

Je me souviens avoir pâli.

Je me suis souvenu de toutes ces années, de Brave et de sa jeune maîtresse, du fiancé qui le lui avait acheté, puis laissé lorsqu'il était parti, des accidents, des bobos, des inquiétudes et des joies, de sa jeunesse, puis de sa vieillesse. D'une vie de chien, et d'un bout de vie d'humain.