mardi 17 novembre 2009 - Mission secrète
- Par Fourrure
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Treillis vert, caterpillars boueuses, pull marron et veste de la coopé locale, il s'est approché de moi d'une étrange démarche, souple et silencieuse. Il n'y avait personne à l'accueil, personne dans la salle d'attente, personne nulle part en fait. Lumière tamisée de fin de journée. Ambiance feutrée. Et de larges empreintes terreuses sur le carrelage immaculé.
Il a regardé autour de lui et m'a serré la main, en me murmurant :
- Je viens pour une affaire délicate, Fourrure. Qui demande de la discrétion.
Rien que ça. D'un regard assuré, j'ai balayé l'espace autour de nous, me mettant instantanément au diapason, gourmand, et curieux.
J'allais être à la hauteur. Il me fallait une réplique de série américaine, des dialogues de Joss Whedon. Ma voix allait résonner dans la clinique désertée. Inspiration.
- Euuhhhh... ouais ?
Une hésitation, un regard circulaire, méfiant, attentif.
- Oui ?
- Un chevreuil, un jeune mâle, il vient de perdre les bois. Il a une patte cassée, il est chez monsieur X. Tu pourrais aller le voir ? La société paiera, on fera passer ça sous...
- Mais ?
- M. X est adorable, et très discret, ne t'inquiète pas !
- Mais...
- Tu nous feras passer la facture, on la mettra...
- Non mais je veux dire, arrête, et dis lui de m'amener la bestiole, on va voir ce que c'est, et si on peut mettre un pansement ou une résine ? Et puis, tu sais, soigner un animal, même sauvage, ce n'est pas illégal hein...
- Mais il le gardera dans un enclos ensuite, jusqu'à guérison !
- On ne met pas les gens en prison pour réparage de patte prohibé, tu sais ?
- Tu ne pourrais pas y aller ?
- Heu non, une patte cassée, il vaut mieux que ça se passe ici...
Quelques dizaines de minutes plus tard, un gros 4x4 faisait le tour de la clinique, pour décharger à la porte de derrière. Dans son coffre, un jeune chevreuil, emmitouflé dans une couverture, déshydraté, manifestement sonné. Et un grand gaillard, plutôt âgé, à la poignée de main particulièrement appuyée.
- Attention aux pattes, docteur, il lui arrive de pédaler assez brutalement !
Je portais avec lui le chevreuil à travers la clinique, avec cet air réjoui de celui qui a trouvé une plaquette de chocolat cachée dans un tiroir, bientôt suivi par tout le personnel du bâtiment. Directement sur la table de radio. Une fracture sous un jarret, particulièrement haute, trop proche, bien trop proche de l'articulation.
Avec mon confrère, je réfléchissais déjà à la perfusion, à l'hospitalisation, à l'angle de l'articulation pour le Robert-Jones, le tout en poussant gentiment M. X vers l'extérieur de la salle de radio. Deux minutes à attendre pour le développement de la radio, à contempler les billes noires, le poil d'une densité étonnante, l'os sous le bois...
- Ma question est sans doute con, mais à l'école, vous apprenez à soigner le gibier ?
- Non, pas vraiment. Mais une patte cassée, c'est une patte cassée, et un chevreuil et une chèvre, c'est pas si différent...
Silence, en attendant la radio. Tous les regards tournés vers ce bébé aux grands yeux fatigués.
Puis le bruit de la radio qui tombe de la machine, les néons du négatoscope, le diagnostic. Une catastrophe, une articulation complètement fracassée, sur les cartilages de croissance et au-delà. Irréparable.
Ne restent que quelques mots, quelques explications, une conclusion, une décision.
Un instant de rêve avorté, fracassé sur une dure réalité.
Commentaires
Le mardi 17 novembre 2009 à 22:00
Oh c'est dur
C'est si bien écrit que j'avais complétement visualisé la scène, les émotions sont là, fortes
Quelle aventure ! un éclat de rire m'échappe en te lisant (décidément tu écris vraiment bien)
Quel rêve de pouvoir s'occuper d'un tel animal ! Puis c'est le choc du diagnostique
Quelle gifle
merci de nous faire partager tout cela
Le mercredi 18 novembre 2009 à 07:59
tiens, j'ai la gorge serrée ce matin...
Le mercredi 18 novembre 2009 à 09:21
oh non! j'avais espéré que ça se finirait bien!
et comme ce doit être mon premier commentaire, j'en profite :
bravo fourrure! ton blog est super intéressant et riche en émotion! je passe chaque jour voir les nouveautés! bravo
Le mercredi 18 novembre 2009 à 10:10
comme le dit cornelune : quelle gifle !
Le mercredi 18 novembre 2009 à 11:45
quel bel épisode ! c'est tragique et pourtant bien au-delà de votre cabinet,de votre blog,cet instant sera passé inaperçu aux yeux du monde.........
Le mercredi 18 novembre 2009 à 12:40
première visite sur ce blog...super
Le mercredi 18 novembre 2009 à 16:06
c est bien domage mai qu il finise comme cela c est mieu qu une balle d un andouile de chasseur
Fourrure :
Et c'est un andouille de chasseur qui l'a amené !
Je précise quand même que le chevreuil ne s'était pas pris une balle.
Le jeudi 19 novembre 2009 à 06:52
Bien triste fin !
Le jeudi 19 novembre 2009 à 07:17
Une fin en grosse claque après tant d'efforts conjugués...
Et pourtant , je lisais le début du texte j'avais la bande son de 007 dans les oreilles avec vous en veste blanche impeccable, prêt à dégainer, le stéthoscope.
Merci, bonne journée
Le jeudi 19 novembre 2009 à 10:23
Bravo ! Il va falloir les éditer Docteur ! Vous n'y avez jamais pensé ?
Le vendredi 20 novembre 2009 à 18:20
Mais pourquoi ces airs de conspirateurs pour amener une bestiole blessée ? Le vaillant chasseur aurait-il craint de se taper la honte auprès des copains de bistrot pour cet acte de compassion ? Aurait-il craint au terme d'une autopsie bâclée de se voir accuser de braconnage (à main nue ?) Ou que les fonctionnair' (car on sait comment ils sont) soient pas capables de comprendre qu'avec un chevreuil dans un enclot, mâle de surcroit, on n'est pas en train de monter un élevage clandestin de futur pâté forestier ?
Étrange, vraiment
Fourrure :
Je crois qu'il y avait un peu de tout ça. Au début, je pensais qu'il avait peur de l'ONC (office national de la chasse). Ensuite, quand il a vu ma toute petite facture, il m'a dit qu'il le payait lui-même, alors qu'il avait parlé de faire passer ça sur la société de chasse, "mais que ce serait bien si tu pouvais ne pas marquer qu'il s'agit d'un chevreuil dessus, parce que bon, les collègues ils seraient sans doute pas tous d'accord".
Le samedi 21 novembre 2009 à 20:55
Beaucoup de peine en lisant la fin :-)
Le dimanche 22 novembre 2009 à 12:24
Dommage ! J'avais tellement espéré que vous alliez le sauver !
Le lundi 23 novembre 2009 à 15:13
C'est rigolo, j'imagine très bien la scène : tête des collègues chasseurs pas très heureux de découvrir sur les relevés du compte de la société "bichonnage clandestin de gibier par le dr Fourrure - autant", regard embarrassé du Super-héros des chevreuils, tortillant des doigts, en mode "je peux tout vous expliquer..." Quelque chose entre le dessin de Franquin et celui de Larcenet en fait.
Et je rigole toute seule...
Le mardi 24 novembre 2009 à 17:21
L'acteur américain s'est donc finalement plié à la loi de la nature.
ONC / bistrot / rêve fracassé : c'est bien une production française ! Palpitante néanmoins :)
Le vendredi 27 novembre 2009 à 15:20
Imaginons, le chevreuil s'en sort et après ???
Ben certainement, finira t'-il sous les balles de ce même Mr X ou de ses collègues.
Et le fait de "payer" ou de "faire payer" pour les soins d'un animal,
ça veut pas tjrs dire que celui-çi aura une vie "heureuse", la valeur de la Vie en sens inverse (Je paye, mais au final, l'animal est malheureux enfermé dans un chenil ou.....)
Fourrure :
Le fait de payer, dans ce cas comme dans d'autres, signifie quand même une chose : que la personne qui paie accorde une valeur certaine à la santé de l'animal soigné. Ni plus, ni moins. Là, il n'était pas question de chenil, mais d'un parc clôturé le temps que l'os cicatrise, puis une remise en liberté. Pour, peut-être, finir sous les balles d'un chasseur, effectivement, ou contre le pare-choc d'une voiture, ou dans le fond d'un vallon, ou sous les dents d'un chien, bref, peu importe.
Le vendredi 27 novembre 2009 à 20:14
Oui, je sais bien que le chevreuil n'allait pas être mis dans un chenil !
"accorde une valeur certaine à la santé de l'animal soigné"
Chacun traduit "valeur" à sa sauce.
Fourrure :
Oui, et non. Bien entendu, certaines personnes font soigner leur animal "parce qu'il le faut". Mais soyons sérieux : ils sont très loin de représenter la majorité des clients. Évidemment, le facteur financier est très important, mais il ne guide (heureusement !) pas tout. Je trouve dommage de dénier à ce chasseur son envie sincère de faire soigner ce chevreuil. Je serais bien incapable d'interpréter précisément ses motivations, mais noircir le tableau sous prétexte qu'il est chasseur, justement, est injuste.
Le dimanche 29 novembre 2009 à 12:03
je ne comprend pas pourquoi mon commentaire précédent à été supprimé !!
Fourrure :
Sauf mauvaise manip' de ma part, je ne supprime jamais aucun commentaire. Au pire, je précise une censure.
A moins que mon détecteur de spams ne l'ai automatiquement mis à la poubelle, ce qui est malheureusement possible (je reçois environ 300 spams par jour, je jette un œil mais une erreur reste possible). Mes excuses en tout cas.
Le lundi 30 novembre 2009 à 13:21
Pour une fois, je pensais que ça allair bien finir.... et puis non...snif !
Les chasseurs ne sont pas tous des débiles assoiffés de sang qui tirent sur tout ce qui bouge...
Certains pratiquent une chasse belle et noble... Mais le débat chasse / anti chasse est vieux comme mes robes (dixit un vieux chasseur que je connais... lol)
Dans l'histoire, ce chasseur avait envie de sauver ce chevreuil pour lui donner une chance de vivre, tout simplement...
Et je pense comme vous cher Fourrure, que ce chevreuil ensuite pouvait très bien finir sous les balles d'un tireur mais aussi contre le pare-choc d'une automobile (sous les crocs d'un chien, je ne connais pas de chien de prise qui s'attaquent aux chevreuils... bien que ma dogue argentin, normalement programmée pour chasser le sanglier (mais pas éduquée à la chasse me concernant) pourrait avoir envie de jouer un peu... faudra que je me renseigne auprès des propriétaires de dogos qui chassent pour connaître leur point de vue ...)
Le jeudi 3 décembre 2009 à 15:07
Vous pouvez me traduire une "chasse belle et noble" !
"La société paiera, on fera passer ça sous..." et si ce monsieur avait dû payer avec ses propres deniers, aurait-il été jusqu'au bout ?
On va pas extrapoler mais chacun interprète la partie émergée de l'iceberg selon ses propres expériences !
En dessous vaut mieux pas savoir.
Fourrure :
Précisons que M. X a assumé ses choix et a finalement décidé de payer avec ses propres fonds.
Pour le reste... évitez les jugements a priori. Il est parfaitement légitime d'être contre la chasse (ou pour !) mais les positions de principes et la méconnaissance des réalités ne font pas avancer le schmilblick. Mes propres positions sans nuances ont beaucoup changé depuis que j'ai découvert les chasseurs et leurs univers. Au contraire : en dessous il vaut mieux savoir, la partie émergée est insuffisante. C'est ainsi que l'on peut juger et critiquer à bon escient.
Le jeudi 3 décembre 2009 à 19:43
Je suis à l'écoute de tout !
"Mes propres positions sans nuances ont beaucoup changé depuis que j'ai découvert les chasseurs et leurs univers"
Vous pouvez m'expliquer pourquoi ?
Fourrure :
Ah, je l'attendais celle-là ! Je ne suis pas là pour faire l'apologie des chasseurs, mais peu importe.
D'abord, j'avais des positions sans nuances puisque pour moi, les chasseurs étaient ceux du sketch des Inconnus. Et soudainement, je me suis trouvé face à des gens, ni pires ni meilleurs que d'autres, mais des gens, pas des caricatures.
Ensuite, pour moi, ils étaient ''les chasseurs''. Une masse indéfinie. Et j'ai découvert les chasseurs de sanglier, les chasseurs de lièvres, les chasseurs à courre, etc. Qui n'ont pas grand chose à voir les uns avec les autres. Du moins autant que des rugbymen et des footballeurs, sous prétexte qu'ils jouent en équipe au ballon.
Et j'ai découvert des gens attachés à leurs chiens. Qui les faisaient soigner en dépit de leur "utilité". J'aurais cru qu'ils s'attacheraient plus à l'utilisation du chien qu'au chien, et finalement non.
Ensuite, je ne savais pas trop pourquoi les chasseurs allaient chasser. J'imaginais que c'était un genre de plaisir sadique, au moins en partie. Certains aiment tuer. Certes. Mais beaucoup chassent sans fusil, et ne sont finalement pas très intéressé par cet aspect de la chasse, même sils portent le fusil. Ils préfèrent parler du groupe, du travail avec les chiens, avec les autres chasseurs, et parfois même des bois et des forêts... mais ça en général on ne me le dit pas trop, ça fait poète. En général, plus ils sont âgés, moins le fait de tuer leur importe. En fait, c'est ce que j'ai constaté sur mon petit échantillon.
Enfin, il reste quand même un désagréable constat : la chasse reste un loisir dont l'une des composante est la poursuite puis la mise à mort d'animaux. Mais puisque j'endosse la robe de l'avocat du diable, il faut quand même admettre une réalité : il faut bien que quelqu'un les tue, ces animaux. Nous avons décimé leurs prédateurs, et nous les nourrissons (les sangliers/chevreuils/cerfs adorent les prés, les ensilages, etc). Et les dégâts qu'ils peuvent infliger sont importants... D'ailleurs, ce n'est pas pour rien que les chasseurs s'assurent au travers de ces fameuses sociétés pour les dégâts que votre voiture, par exemple, pourrait subir si vous aviez un accident avec un gibier.
Voilà : les chasseurs ne sont certainement pas des gens parfaits, mais ce sont des gens, et je n'aime pas les jugements a priori, alors je vous offre quelques pistes de réflexions, sans non plus tenter de vous faire croire que la chasse c'est beau et c'est bien et c'est plein d'amoureux de la nature. Ce n'est pas le cas.
Le lundi 7 décembre 2009 à 09:13
Comme toujours, je prends grand plaisir à lire ces histoires bien loin de la ville. J'imaginais les grands yeux de l'animal souffrant et certainement apeuré car incapable de comprendre ce qu'il se passe.
Quel dénouement tragique, j'ai la gorge nouée.
Mais comment l'animal a-t-il pu se blesser à ce point ? Une simple mauvaise chute peut être responsable d'une telle condamnation ?