Treillis vert, caterpillars boueuses, pull marron et veste de la coopé locale, il s'est approché de moi d'une étrange démarche, souple et silencieuse. Il n'y avait personne à l'accueil, personne dans la salle d'attente, personne nulle part en fait. Lumière tamisée de fin de journée. Ambiance feutrée. Et de larges empreintes terreuses sur le carrelage immaculé.

Il a regardé autour de lui et m'a serré la main, en me murmurant :

- Je viens pour une affaire délicate, Fourrure. Qui demande de la discrétion.

Rien que ça. D'un regard assuré, j'ai balayé l'espace autour de nous, me mettant instantanément au diapason, gourmand, et curieux.

J'allais être à la hauteur. Il me fallait une réplique de série américaine, des dialogues de Joss Whedon. Ma voix allait résonner dans la clinique désertée. Inspiration.

- Euuhhhh... ouais ?

Une hésitation, un regard circulaire, méfiant, attentif.

- Oui ?
- Un chevreuil, un jeune mâle, il vient de perdre les bois. Il a une patte cassée, il est chez monsieur X. Tu pourrais aller le voir ? La société paiera, on fera passer ça sous...
- Mais ?
- M. X est adorable, et très discret, ne t'inquiète pas !
- Mais...
- Tu nous feras passer la facture, on la mettra...
- Non mais je veux dire, arrête, et dis lui de m'amener la bestiole, on va voir ce que c'est, et si on peut mettre un pansement ou une résine ? Et puis, tu sais, soigner un animal, même sauvage, ce n'est pas illégal hein...
- Mais il le gardera dans un enclos ensuite, jusqu'à guérison !
- On ne met pas les gens en prison pour réparage de patte prohibé, tu sais ?
- Tu ne pourrais pas y aller ?
- Heu non, une patte cassée, il vaut mieux que ça se passe ici...

Quelques dizaines de minutes plus tard, un gros 4x4 faisait le tour de la clinique, pour décharger à la porte de derrière. Dans son coffre, un jeune chevreuil, emmitouflé dans une couverture, déshydraté, manifestement sonné. Et un grand gaillard, plutôt âgé, à la poignée de main particulièrement appuyée.

- Attention aux pattes, docteur, il lui arrive de pédaler assez brutalement !

Je portais avec lui le chevreuil à travers la clinique, avec cet air réjoui de celui qui a trouvé une plaquette de chocolat cachée dans un tiroir, bientôt suivi par tout le personnel du bâtiment. Directement sur la table de radio. Une fracture sous un jarret, particulièrement haute, trop proche, bien trop proche de l'articulation.

Avec mon confrère, je réfléchissais déjà à la perfusion, à l'hospitalisation, à l'angle de l'articulation pour le Robert-Jones, le tout en poussant gentiment M. X vers l'extérieur de la salle de radio. Deux minutes à attendre pour le développement de la radio, à contempler les billes noires, le poil d'une densité étonnante, l'os sous le bois...

- Ma question est sans doute con, mais à l'école, vous apprenez à soigner le gibier ?
- Non, pas vraiment. Mais une patte cassée, c'est une patte cassée, et un chevreuil et une chèvre, c'est pas si différent...

Silence, en attendant la radio. Tous les regards tournés vers ce bébé aux grands yeux fatigués.

Puis le bruit de la radio qui tombe de la machine, les néons du négatoscope, le diagnostic. Une catastrophe, une articulation complètement fracassée, sur les cartilages de croissance et au-delà. Irréparable.

Ne restent que quelques mots, quelques explications, une conclusion, une décision.

Un instant de rêve avorté, fracassé sur une dure réalité.