Un petit saut pour la science, un grand saut pour la pucité

Vous connaissez tous les prix Nobel.

Mais vous êtes sans doute moins nombreux à connaître les prix Ig Nobel, qui récompensent chaque année les recherches les plus loufoques. Entendons nous bien : la fondation Improbable Research ne récompense pas des charlatans, mais des scientifiques sérieux qui ont menées des études dans les règles de l'art.

Our goal is to make people laugh, then make them think. We also hope to spur people's curiosity, and to raise the question: How do you decide what's important and what's not, and what's real and what's not — in science and everywhere else?

Traduction libre :

Notre but est de faire rire les gens, puis de les amener à réfléchir. Nous espérons aussi titiller leur curiosité, et les amener à se poser la question : Comment décider de ce qui est important et de ce qui ne l'est pas, de ce qui est vrai, ou pas - dans la science comme ailleurs ?

Je vous conseille la lecture des résultats, ça vaut toujours le détour.

Cette année, il est un évènement qui surpasse sans aucun doute le Nobel de médecine partagé entre les découvreurs (français) du virus du SIDA et l'inventeur (allemand, mais on en parle moins à la radio) du virus responsable du cancer du col de l'utérus chez la femme.

Roulements de tambours...

Suspense...

Ouverture du rideau rouge, projecteurs...

Cette année, l'Ig Nobel de biologie est attribué à :

Marie-Christine Cadiergues, Christel Joubert, et Michel Franc de l'Ecole Nationale Veterinaire de Toulouse, France pour avoir découvert que les puces des chiens sautent plus haut que les puces des chats !

Traduction libre du résumé de l'étude :

Les performances de saut de Ctenocephalides canis (la puce du chien) et Ctenocephalides felis felis (la puce du chat) ont été mesurées et comparées sur de jeunes imagos (adultes) jamais nourris. La longueur moyenne du saut de C. felis felis était de 19.9+/-9.1 cm, la longueur minimale de 2cm, et la maximale de 48cm. Le saut de C. canis était significativement plus long (30.4+/-9.1cm ; de 3 à 50 cm). Pour l'évaluation de la hauteur du saut, des tubes en plastique gris mesurant 9 cm de diamètre ont été utilisés. leur hauteur était portée de 1 à 30 cm par pallier de 1cm. Des groupes de dix puces de la même espèce étaient déposés à la base du tube. Le nombre de puces qui réussissaient à sauter hors du tube était enregistré. La hauteur moyenne de la performance réussie par 50% des puces a été calculée après linéarisation des courbes. Elles étaient de 15.5 et 13.2 cm pour C. canis et C. felis, respectivement. Le saut le plus haut était de 25 cm pour C. canis et de 17cm pour C. felis.

Michel Franc, professeur à l'ENVT, a également été l'auteur très remarqué d'un appel radiophonique aux voyageurs afin de lui ramener des puces du monde entier...

J'aurais presque envie de chipoter en rappelant que la plupart des puces trouvées sur les chiens sont des Ctenocephalides felis felis, au fond très fuyant, et qu'on ne trouve pour ainsi dire pas de Ctenocephalides canis, au front très convexe, sur les chats, ces dernières étant plus spécifiques d'hôte que leurs cousines.

Je pourrais étaler ma science en expliquant que ces performances exceptionnelles au vu de la taille des puces (1 à 8mm, essayez de sauter la tour Eiffel, vous !) sont permises par la résiline, une molécule que la puce compresse avant de la verrouiller grâce à son système articulaire, pour la libérer brutalement en déverrouillant. Je n'oserais cependant pas en rajouter en précisant que ces performances sont indépendantes de la température, contrairement à nos ridicules efforts musculaires.
Je pourrais aussi abuser en rappelant que non, les chiens ne se contaminent pas dans nos salles d'attente : des chiens sains mis en présence de chiens contaminés ont attrapé de 2 à 4.2 puces en 2 à 24 heures, ce qui est insignifiant. La contamination se fait par les cocons de l'environnement : les puces sont sédentaires.
J'aurais la cuistrerie de conclure en précisant que le cycle d'une puce (de l'oeuf à l'adulte) est de 13 jours à un an (ah, ces vieilles maisons de vacances où les puces éclosent toutes en même temps lorsque vous faites vibrer les planchers !), et qu'une adulte pond environ 30 oeufs par jour : traiter le chien ou le chat est insuffisant, il faut aussi traiter l'environnement !

Bon, on se marre, on se moquerait presque, mais en attendant, j'espère que les lauréats sauront apprécier cette marque de reconnaissance, pour loufoque qu'elle soit, et je devine déjà la jalousie de certains de leurs collègues. J'ai pu apprécier le sens de l'autodérision de Michel Franc, saura-t-il être à la hauteur ?

Chers professeurs, chers confrères, je vous adresse, sans moquerie aucune, mes plus sincères félicitations !

REFERENCE:
"A Comparison of Jump Performances of the Dog Flea, Ctenocephalides canis (Curtis, 1826) and the Cat Flea, Ctenocephalides felis felis (Bouche, 1835)," M.C. Cadiergues, C. Joubert, and M. Franc, Veterinary Parasitology, vol. 92, no. 3, October 1, 2000, pp. 239-41.
Merci à PG, qui se reconnaîtra, pour le tuyau !

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