Jour 1

Il est 18h45. Dans quelques minutes, la clinique va fermer ses portes. Je suppose que je serai parti... d'ici une heure ?
Je suis assis dans la courette du chenil, à même le sol, sur le carrelage.
Mon regard se perd dans le vague. Devant moi, il y a le grillage et, derrière, la forêt.
Dans ma main droite, il y a le téléphone, que je viens de raccrocher. Une cavalière inquiète pour sa jument.
A ma gauche, tout contre moi, il y a Loulou.

Loulou, c'est un bâtard de chien de chasse à poil dur, du genre pas trop identifiable. Il a presque 14 ans. La dernière fois que je l'ai vu, c'était il y a environ un an, pour une crise d'insuffisance rénale aiguë sur fond chronique. Incurable, mais, pour une fois, la perfusion avait bien fonctionné, et la machine était repartie. Loulou n'allait pas si mal, et, cahin-caha, il vivait sa petite vie de chien de chasse retraité.
Les propriétaires de Loulou me l'ont amené vers 15h.
Un peu chancelant, mal assuré. Déshydraté. En légère hypothermie, malgré la température étouffante. Il y a des ulcères atones en regard de ses crocs, sur la muqueuse de ses gencives. Il ne mange plus depuis deux jours, et ne boit plus beaucoup. Je n'ai pas besoin d'analyses, mais les maîtres de Loulou, oui, pour mieux appréhender la réalité.
Ses urines sont diluées, alors qu'il ne boit plus assez, au point de se déshydrater. Elles sont bourrées de protéines qui n'ont rien à faire là. L'analyseur biochimique refuse de me donner ses valeurs d'urémie et de créatininémie : trop élevées.
Loulou va mourir.
Il n'y a aucun espoir.

Le maître de Loulou s'est mordu la lèvre, sa moustache a tremblé. Les yeux de sa femme étaient rouges alors que j'évoquais l'euthanasie. Loulou, c'est le vieux briscard de la meute, celui qui a tout traversé, et même survécu à une crise d'urée. La première.
Ils ne sont pas prêts à accepter sa mort : après tout, la dernière fois, ça a bien marché. Il y avait des larmes derrière ses lunettes lorsqu'il m'énonçait cet espoir.
Je l'ai balayé d'une voix désolée.
Parce qu'ils me l'ont demandé, je vais garder Loulou, et le perfuser.

Trois jours. Pas plus.

Il y a 20 minutes, Francesca, notre ASV, s'est précipitée dans ma salle de consultation. "C'est Loulou, ça ne va pas du tout !" Sa voix tremblait. J'ai compris quelques minutes plus tard qu'elle s'en voulait de ne pas avoir entendu ses gémissements à cause du jet d'eau dont elle se sert pour nettoyer les cages. Loulou était dehors, dans la courette.
Le chien semblait plus ou moins convulser, tout en tentant de rester debout. Lorsque j'ai posé ma main sous sa gueule, il s'est appuyé de tout son poids. Il tremblait.

Il tremblait comme un perdu.

Il paniquait.

Je l'ai couché délicatement, puis je lui ai débouché sa perfusion, tout en rassurant Francesca. Elle culpabilisait.

Loulou va mourir. Mais peut-être pas tout de suite.

Je me suis assis dans la courette, près de lui. Contre moi, à ma gauche, il y a Loulou, dont les antérieurs pédalaient dans le vide.
Il tremblait.
Il mâchonnait.

Il est comme un très vieil enfant perdu dans le noir, loin de ses maîtres, qui sont partis en pleurant leur compagnon.

"On est bête avec ces animaux".

Loulou est tout seul. Alors je m'assieds contre lui, je pose ma main sous son oreille, et je le caresse, fermement. Je lui parle, d'une voix grave et posée, sur un ton rassurant.
Juste quelques mots.
Quelques mots simples. Quelques mots idiots.
Les tremblement diminuent doucement, les antérieurs pédalent moins vite.
Sa respiration s'apaise. Il m'entend. Il comprend mes caresses.
Je ne peux rien pour lui. Juste l'accompagner, alors je reste là, et je lui parle, pour ne rien lui dire. Il n'y aura pas de médicaments.
Lorsque le téléphone sonne, le chien respire paisiblement. Je rassure la cavalière. Je sais qu'il m'entend. Je raccroche.

"Là Loulou, là..."

Passent les minutes.

Je suis si fatigué.

Loulou va mourir. Mais il remue la queue au rythme de ma main gauche.

Lorsque je me relève, il tente de me suivre, et je l'accompagne jusqu'à sa cage, où il s'allonge comme une masse.

Il ne passera peut-être pas la nuit.

Jour 2

Ce matin, Loulou s'est levé. Il m'a entendu lui parler, et je me suis accroupi devant lui. J'ai passé mes doigts à travers la grille, sans le toucher. Il voit, mais il ne me regarde pas. Il ne regarde plus rien.

Il refuse de manger, alors, j'ouvre la cage et tente de lui donner à boire. Il n'en a pas besoin, mais... Loulou s'intéresse à la gamelle d'eau, renifle la surface, plonge la truffe, il ne lape pas. Il ressort le museau mouillé de l'eau, et éternue.
Il se remet à mâchonner.

J'ai tenté de donner à manger à Loulou. Peine perdue. Même de force, c'est inutile : il vomit aussi vite que je le gave, malgré les anti-émétiques.

...

Je suis repassé dans le chenil. Il se tenait debout, un frisson a parcouru son épine dorsale.

Il attend.

...

La clinique va fermer. Loulou se tient couché, la tête posée à la verticale, dans un coin de la cage.
Quelques minutes plus tard, mes médicaments ont soulagé la douleur.

Il a tourné la tête vers moi quand je l'ai caressé. Je ne suis pas sûr qu'il m'ai regardé. Pourtant, il voit.

Jour 3

Cela fait deux fois que Loulou s'urine dessus, malgré les sorties régulières. Il pisse comme un chiot, debout, les quatre pattes posées. Toujours aussi chancelant.
Il n'y a aucune amélioration, mais cela n'empire pas non plus.

Je couche Loulou dans l'herbe, au pied de la forêt. J'enfile mes gants, j'ai l'impression que le temps ralentit. Une douchette au bout d'un tuyau, une bouteille de shampooing, je lui frictionne le bout des pattes, puis toute la cuisse droite. Mouvements lents, ma voix est grave, presque lancinante. Je lui nettoie le fourreau, puis tout l'abdomen. Le périnée, puis l'autre cuisse, après un demi-tour sur le dos. Il se laisse faire, tente vaguement de se redresser lorsque je lui shampooine un antérieur. Je suis sidéré par la douceur de cette douche.

Vient le temps du séchage, il fait si chaud !
Je relève Loulou, il tient vaguement sur ses quatre pattes et se prête avec complaisance à mes frictions, j'ai presque l'impression de le retrouver. Son regard s'est posé sur moi lorsque je l'ai appelé.

Suivant mes traces, il retourne s'effondrer comme une masse dans sa cage.

Pas d'eau, pas de nourriture, il refuse tout.

Que faisons-nous ?

Jour 4

Cette fois-ci, Loulou n'a pas passé une bonne nuit. Malgré le caillebotis, il s'est roulé dans sa diarrhée, ses premières selles depuis qu'il est arrivé. Il est couvert de merde jusqu'au-dessus des oreilles. Il se tient debout, frémissant.

Il attend.

Blouse.

Gants.

Bottes.

Je prends Loulou par la peau du cou, et le ramène dans la courette, au pied des arbres. Il semble guilleret un instant, puis s'effondre.

Je sais qu'aujourd'hui, Loulou va mourir. Je vais lui faire une prise de sang, les paramètres seront encore pire. Ensuite, je téléphonerai à ses propriétaires, et je leur dirai qu'il est temps. Puis je le tuerai.

Loulou est couché sur le flanc gauche. Malgré mes perfusions, il reste déshydraté. Je me rends compte qu'il a fondu.

A nouveau, je passe doucement la douchette sur son pelage rêche et collant, la boue diarrhéique s'écoule entre ses poils, ruisseaux bruns sur un carrelage blanc. Cette fois-ci, je ne parle pas. Il n'y a plus rien à dire. Je verse le shampooing, je ne sens même pas son odeur. Je me rends compte que, comme d'habitude, mon réflexe de respiration buccale a pris le dessus dès l'ouverture de la porte du chenil.
Je m'assieds. Ou plutôt : je tombe sur mes fesses. Puis je prends une grande inspiration. Une inspiration nasale. L'odeur est incongrue, quand se mêlent la douceur du shampooing et le parfum de la merde.

Je reprends la toilette de Loulou, qui tourne sa tête vers moi d'un air offensé lorsque je lui nettoie le périnée, l'anus et la queue. Le poil blanc prend une teinte plus conforme à sa nature, et je continue mes caresses. Cuisses, fourreau, abdomen, le dos est épargné. Je me rince les mains, puis lui nettoie les oreilles. En connaisseur, il apprécie le massage du conduit auditif. Par contre, il ne semble pas du tout goûter le rinçage des babines et du museau. A nouveau, il mâchonne.

D'ici une heure au plus, je le tuerai.

En attendant, je le rince, puis le sèche à nouveau avant de l'allonger au soleil. Il pousse un soupir de soulagement, presque un ronronnement.

Prise de sang. Il est encore humide, mais je pose un garrot sur son antérieur droit, mon aiguille s'enfonce sans erreur dans sa veine céphalique. 3 millilitres d'un sang noir, mais fluide. Loulou ne bronche même pas, il lève à peine la tête.

L'analyseur a commencé son travail. Plus que trente minutes.

Dehors, au soleil, Loulou s'est mis à japper comme un chiot. Je délaisse le petit laboratoire pour m'accroupir à ses côtés, je prends sa gueule entre mes doigts, il s'appuie instantanément. Je suis sûr qu'il ronronne.

L'analyseur a émit son bip fatidique. J'ai mal aux genoux en me relevant, un souvenir des vaches.

C'est pire qu'il y a trois jours.

Loulou va mourir.

"Madame Colombe ? Pardonnez-moi de vous déranger, c'est le cabinet vétérinaire. Je suis désolé, je vous appelle plus tôt que prévu, mais je viens d'avoir le résultat de l'analyse. Comme je le craignais, cela n'a servi à rien.
Comme d'habitude, j'aurais préféré me tromper.
Et puis... il perd doucement les pédales. Souvent, il agit comme un chiot.
Non, il ne mange toujours pas.
Non, je ne sais pas s'il souffre, mais je pense qu'il a des crises d'angoisse, il est perdu. Il faut arrêter, madame.
Oui.
Oui.
Je m'en occupe.
Il ne souffrira pas : je vais l'endormir, puis le second produit arrêtera son coeur.
Nous garderons le corps, vous pourrez venir le chercher quand votre mari rentrera.
Oui. Vous pourrez l'enterrer."

Je pose le combiné, je me relève. La porte du frigo, les anesthésiques. L'euthanasique dans son armoire fermée à clef. Quelques seringues. Olivier me jette un regard, je lui tends l'analyse. Il n'y a rien à dire.

Je m'assieds aux côtés de Loulou. Il relève la tête, et me regarde.
Finalement, je vais me mettre face à lui. Ses yeux semblent perdus au fond de puits obscurs, ses troisièmes paupières voilent son regard, Loulou va s'en aller. Je suppose que la clinique va continuer sa vie pendant ce temps, mais Francesca a fermé la porte de la courette.

J'ai disposé les seringues à côté de moi. Cette fois, ce sont les dernières caresses, Loulou. Je ne pleure pas, mais je me sens lourd. Sa tête est posée entre mes mains, mes doigts jouent avec la base de son oreille, je sais qu'il adore ça. Sa queue remue faiblement. Quelques minutes.

De ma main droite, je libère le cathéter et débranche le tuyau. Ma main gauche reste contre sa tête. Je branche la première seringue, et pousse doucement le piston.

Je reprends la tête de Loulou entre les mains. "Ca va aller, Loulou, ça va aller." Pas un son ne sort de ma bouche, mais c'est tout comme. Si j'avais parlé, je pense que j'aurais croassé. A la place, je bourdonne un peu, gravement, sans vraiment articuler.

Sa tête se fait de plus en plus lourde. Il soupire, son regard ne semble pas changer. Alors, je pose délicatement sa gueule par terre, puis j'injecte le contenu de ma deuxième seringue.

Un nouveau soupir.

Je mettrais son corps dans un grand sac blanc.

Un peu plus tard.

Loulou est mort.