Ce matin, j'ai été réveillé à 6h50 pour aller faire un vêlage. Evidemment, j'ai fini crépi de bouse. Quand une vache pousse, ça sort par tous les trous... Ma chasuble de vêlage en plastique sert à épargner mes vêtements. Mon bonnet protège mon front, à défaut de couvrir mes cheveux. Entre les deux... Bah, comme je dis souvent, vaut mieux de la merde et du sang que des coups de pied. N'empêche. Ca me rappelle un des vétérinaires de mes premiers stages, une espèce d'ours pyrénéen, cheveux en bataille et barbe folle, moucheté de sang, de bouse et d'autres scories difficilement identifiables, avec ses grands yeux bleus qui tranchaient sur la teinte douteuse de sa carnation. Quittant une petite étable de montagne, direction le cabinet (médical...) pour les consultations : "Allons effrayer la bourgeoise !"
Il n'aimait pas la médecine des chiens et des chats, faut dire.

Pour en revenir à ce début de journée, une fois le vêlage terminé, il n'était plus trop temps de retourner à la maison. Je devais aller faire un suivi de reproduction dans un troupeau laitier. Il s'agit essentiellement de se réchauffer les mains dans le rectum d'une série de vaches afin de comprendre pourquoi elles ne "prennent" pas, et de les traiter en conséquence. Imaginez toutes ces vaches en rang, les unes à côté des autres, la tête prise dans le cornadis, et moi côté queue. Côté merde. J'enfile mes gants, ces vaches sont grandes, et même si je suis loin d'être petit, j'ai la tête pile à la hauteur qui va bien. Allez savoir, quand je fouille une vache, pourquoi sa voisine se sent obligée de poser une bouse bien liquide, avec éclaboussures à la clef ?

J'étais déjà dans le bain, faut dire. Une vache, ça chie 60 kilos de bouse par jour... Heureusement que ça ne sent pas trop mauvais. En fouillant ces prim'holstein (les vaches laitières noires et blanches), je me sens d'humeur à l'étude des mérites comparées des excréments des bestioles que je soigne.
Un vieux vétérinaire me racontait un jour ce mot d'un stagiaire de la Courneuve, qui voyait des vaches pour la première fois, alors que le praticien s'apprêtait à faire précisément la même chose que moi maintenant (avec l'accent, c'est mieux) : "Hey m'sieur ! M'sieur ! Fais gaffe, elles vont te chier dessus !"

Sans blague.

Ce même vieux véto a été l'un des premiers employeurs d'un prof de l'école vétérinaire de Toulouse. Petit homme, mais grand prof. Ce sont ses mots : "un vêlage de François (Schelcher, NDLR), c'était un engagement total et entier." Je l'ai facile avec mes grands bras. On peut rentrer son épaule dans le vagin d'une vache. On peut. Mais il faut en payer le prix.

Cela étant dit, il y a bien pire que la bouse de vache ou le crottin de cheval. L'odeur est particulière, mais elle me dérange peu, finalement. Pensez juste à fermer la bouche quand vos bras sont au fond du vagin d'une vache pour sortir un veau et que celle-ci pousse fort. Ca peut être explosif. Ou à bien accrocher le fond de vos bottes avec vos orteils quand vous traversez une stabulation dont le fumier n'a pas été sorti depuis longtemps, il est très désagréable de la sentir rester coincée tandis que, déséquilibré, votre chaussette file direct s'enfoncer dans le fumier froid.

Il y a les porcs. Je n'ai jamais pu m'y faire. Heureusement, il y en a très peu ici !

Mais les chiens... ! Il convient de savoir qu'un vétérinaire peut faire un diagnostic de parvovirose avant même de voir votre chien. C'est encore pire le matin, quand on arrive à 9h00 et que l'on commence la journée par le nettoyage du chenil où l'un de ces malades a passé la nuit. Pour information, la parvovirose, c'est une diarrhée hémorragique, très grave. On vaccine les chiens contre, c'est le "P" sur les étiquettes des vaccins. Ce "P" sauve la vie et évite les mauvaises odeurs, pensez-y.
Je crois que c'est la pire odeur que je connais. Et j'en ai senti, des horreurs. Dans ces cas là, je passe directement en respiration buccale, ce n'est même plus conscient. Ce réflexe me permet de travailler dans des conditions où les maîtres de ces odorantes bestioles ont tendance à vomir ou, au minimum, à avoir des vertiges. Ne riez pas, c'est déjà arrivé !

Je passe sur les toucher prostatiques (l'enfilage du gant en latex blancs est toujours un grand moment pour ces messieurs, on s'identifie trop à son animal). Ou sur les chiens morts de trouille qui lâchent leurs glandes anales sur mon pantalon, façon moufette. Une glande anale, ça servirait à marquer son territoire, ça laisse un parfum particulier sur les selles. Ignoble. Dans le style horrible, il y eut ce jour de fête passé à faire des lavements à une chienne berger allemand d'une quarantaine de kilos, obstruction digestive due à la consommation de la carcasse de la dinde du réveillon... Joyeux Noël !

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Vous faites un métier formidable, docteur.