Je glisse.
Je glisse de village en hameau, de lampadaire en guirlande. Il n'y a pas un son, pas un mouvement, ou plutôt, il y a cette impression que ma voiture est immobile tandis que défilent les nappes de brouillard ? Je passe d'un havre à un autre en empruntant ces étranges et pourtant quotidiens corridors d'obscurité cotonneuse. Cela fait dix jours que le brouillard ne se lève plus sur les collines et les vallées. Parfois, du haut d'une crête, on aperçoit quelques chênes sur la colline suivante, une tour médiévale ou, plus loin, les Pyrénées. Pour replonger aussitôt dans un bassin de brume glacée. Minuit est passée depuis plus d'une heure, et il me reste quelques kilomètres avant d'atteindre cette ferme isolée où vit - par force ? - un reclus. M. Pirou est sourd, et muet. Je ne sais pas vraiment s'il a quarante, cinquante ou soixante ans. Il vit seul dans son silence, avec une meute de chiens hurlant à longueur de journée. Les voisins m'avaient même contacté pour se plaindre.
Je ne suis pas sûr d'être réveillé. J'ai bien tenté d'allumer la radio, mais je me suis senti agressé par la voix mielleuse d'un expert au nom improbable. Je lui ai aussitôt coupé le son. Je préfère tenter de ne pas réfléchir aux différents scénarios. Une torsion, et donc, à la clef, une césarienne ? Deux agneaux emmêlés qui sortent en même temps ? Une simple patte tordue ? J'avale les kilomètres en tentant de m'échapper du sommeil. Le réveil a été brutal, pourtant : la sonnerie du téléphone. Une voix inconnue ; un nom connu. Celui d'un éleveur de limousines à la retraite. Pas un client, mais je l'ai croisé à l'occasion, quand il venait "donner la main" pour la prophylaxie, chez ses voisins. Qui sont aussi à la retraite, d'ailleurs. Pourquoi m'appelle-t-il ? "M. Pirou, dans la cour de la ferme. Je crois qu'il essaye de me dire qu'il a une brebis qui n'arrive pas à mettre bas."
A une heure du matin ? C'est bien l'heure...
Je crois que j'ai pensé à haute voix. Je le remercie en grommelant, m'échappe de mon lit, enfile mes vêtements, et démarre ma voiture. Chauffage à fond. Je roule sans voir à plus de quelques mètres, presque au pas. Presque vingt bornes m'attendent, entre "grosses" départementales et petits chemins communaux. Je glisse.
J'entre dans la cour de la ferme. Enfin. M. Pirou est là, sous la chiche lumière du pas de sa porte. Il s'approche tandis que j'enfile mes bottes. Je lui tends la main. Pas de vœux, pas de bonjour. Devrions-nous faire semblant ? J'entre derrière lui dans la bergerie. Quelques tôles, une lampe, une brebis couchée, une patte qui dépasse. Donc pas de césarienne. Voit-il mon soupir de soulagement ? Je le regarde en articulant "combien d'agneaux ?" Il ouvre la main en tentant : "Drois"
Pas de césarienne, mais de la vraie manip' obstétricale. Les brebis et leurs agneaux s'écartent devant moi, deux d'entre elles parviennent à s'échapper. Elles rentreront bien vite, vu le froid.
M. Piou m'aide à écarter la parturiente du mur, j'enfile un gant, le tartine de lubrifiant, et explore. Un agneau. Mort ? Il ne réagit pas. Une patte dans le passage, la tête aussi, moins avancée, l'autre antérieur, introuvable. Je tourne et mobilise, cherche à comprendre, palpe l'épaule, glisse ma main. Les cris de la brebis déchirent le silence. Je lui parle, des mots idiots, des mots dénués de sens et même de pertinence. Juste un son doux, je sais que personne ne m'écoute. Je ronronne pour nous : pour la brebis et sa douleur, pour l'agneau qui est probablement mort, pour M. Pirou qui ne peut m'entendre mais qui a réussit à me faire venir, et pour moi, finalement. Je trouve les onglons, les ramène en le faisant passer de phalange en phalange, puis de doigt en doigt : je n'ai pas la place de bouger ma main, là-dedans. Je ramène le membre entier, réaligne la tête, et tire. Un long glissement, ferme et solide, et l'agneau se retrouve au sol dans un dernier cri maternel. Il inspire. Mal. Je me relève, le suspendant par les postérieurs. Je cherche de l'eau. Jette un œil sur le seau, vide. M. Pirou m'ouvre la porte et m'amène au seau qu'il avait préparé pour que je me lave les mains, à la fin. Tiède. Je le regarde : "Froid". Il secoue la tête. Je mime en me frottant les bras comme si je me gelais, tenant toujours mon agneau à la respiration erratique. Je le pose au sol, vide sa bouche, masse un peu. Il a compris, et ouvre un jet d'eau planqué sous un tas de paille. Première douche par moins trois. Bienvenue, bébé.
Je le ramène à la bergerie, et continue mes manœuvres. Massage, vidage de glaires. Il démarre gentiment. Je l'amène à sa mère, elle le lèche aussitôt. Il me reste à vérifier que tout va bien. Je remets un gant, explore l'utérus. Tout est en place. Je rentre chez moi.

Agnelage