Jour vingt-quatre.

Motif : Asticots.

Le motif de consultation préféré de tous les vétérinaires : la verminière. Cette fois-ci, sur un colley. Un vieux colley. Un très vieux colley.

Ses propriétaires se dandinent devant moi, dans la clinique vidée de toute activité : il est 21h, c'est ma première urgence de la soirée, et, je l'espère, la dernière. Je n'ai même pas envie de parler. J'ai enfilé des gants, ouvert la fenêtre, et je ne respire plus que par la bouche.

Mon silence est sans doute pour beaucoup dans leur inconfort. J'imagine qu'ils se demandent ce que j'en pense. Ce que je pense d'eux. Ils viennent juste d'arriver dans un gîte des environs, des vacanciers qui ont eu le bon goût de ne pas laisser leur vieux derrière eux, mais qui l'ont clairement négligé. J'ai autre chose à faire que les accuser.

Je tonds avec application. Sur la table de consultation montée au maximum, le chien est couché, il ne sait de toute façon plus vraiment se lever. Arthrose, déficit neuro, incontinence, un sous-poil et un poil terriblement denses, il pue l'urine à en suffoquer. Sous les bourres, avec la chaleur, la peau et l'urine ont macéré. Les mouches ont pondu, et je soulève la queue. Je tonds le poil en dessous, autour de l'anus qui bée tandis que s'en échappent les asticots. Je continue sur le périnée, tranche la vermine avec le peigne de la tondeuse, il y en a de toute les tailles, de tous les âges, ils grouillent, ils roulent, ils s'échappent. Je bascule le chien sur le côté, je tonds entre les cuisses, je me dirige vers la verge, je parie qu'il y en aura aussi dans le fourreau.

Les vacanciers se dandinent. Ils sont horrifiés, ils sont fascinés. Leur adolescente de fille hésite entre le rire incrédule, l’écœurement et les larmes. Je lui explique. Que oui, c'est dégueulasse. Que la peau a pourri avec le sous-poil et l'urine, qu'il faut que tout ça respire, que comme il ne se lève pas, parce qu'il est vieux, et un peu paralysé, il faut le tondre, le laver, le savonner, le rincer, le sécher. Que personne n'a envie de rester dans ses excréments. Qu'il n'a pas vraiment mal, même s'il se dandine sous mes coups de tondeuse. Ça doit sévèrement gratter. Je tonds et tranche, les asticots tombent, grouillent et s'échappent, j'écarte deux bourres de poils et ils éclosent comme une fleur de charogne, il y en a sur la table, il y en a par terre. Je la rassure : non, il ne va pas mourir. Oui, il va guérir, même s'il y a des plaies, même si elles sont infectées. Les asticots n'ont mangé que les tissus nécrosés, ils ont irrité, mais ils ne vont pas le bouffer.

- Les petites bêtes ne mangent pas les grosses, pas la peine de t'écarter en sautant parce qu'il s'avance vers toi, celui-là.

Je repose la patte. Je change le peigne de la tondeuse, je soupire. Les lombes, maintenant. J'écarte les poils, j'attaque à la base, lentement, en tournant autour des bourres les plus tendues. Ils sont toujours là, partout, jeunes et maigres, ou gros et gras.

- Haha, on pourrait partir à la pêche, ose le papa vacancier.

Sa plaisanterie tombe à plat dans un silence gêné. Le halètement du chien, la tondeuse. Il n'y a rien d'autre à ajouter. Je tonds et tourne, je finis de lui nettoyer tout le train arrière, jusqu'à, enfin, arriver dans le poil sain.

- Le reste, c'est pour le toiletteur, ce ne sera pas du luxe. Moi j'arrête là pour ce soir.

Je prends la brosse douce, la vétédine savon, de l'eau tiède, et je frotte, je masse, je gratte. Je décroche les asticots, entiers ou tranchés, la peau est piquetée de milliers de petits points rouges, je décroche les œufs. Le chien se tord et se dandine, halète et me regarde, avec la patience de ces chiens qui crèveraient pour nous - et en silence, pour ne pas déranger. Il a de la fièvre, et les asticots sortent encore de l'anus lorsque je retire le thermomètre. Tant pis. Il les déféquera demain. Des antibiotiques, pour la pyodermite. De la cortisone, pour la douleur et les démangeaisons. De la pommade grasse, surtout, pour apaiser.

Il me reste le fourreau à nettoyer. Alors que je lui extériorise la verge, les asticots roulent et tombent. Il résiste, planque son pénis. J'insiste, il cède et je nettoie à l'éponge douce. Vétédine savon, encore, rinçage, pommade. Il ne résiste plus et se laisse soigner.

Des conseils, beaucoup de conseils. Quoi surveiller, comment gérer. Tout ce qui peut se compliquer. Mais je ne suis pas très inquiet, tout ça devrait bien se passer. Par contre, il y a certainement des choses à améliorer, ce chien doit être aidé et accompagné.

Dans le silence de la tonte et du nettoyage, je me suis demandé si je devais les engueuler ou les culpabiliser. En parlant à leur fille, j'ai pu esquiver, ou plutôt, j'ai pu expliqué comment gérer, sur le ton des généralités que tout un chacun connaît. J'ai pu leur faire réaliser. La négligence n'est que rarement de la malveillance… Et je crois pouvoir compter sur leur bonne volonté.