Si vous n'avez pas lu la Maladie de Sachs, vous ne devriez peut-être pas lire ce billet. Vous devriez plutôt lire ce livre. C'est un livre important. Et puis, après, on pourra discuter, si vous voulez. Enfin, vous faites bien ce que vous voulez.

Je n'ai pas lu la Maladie de Sachs par hasard. D'ailleurs, jusque là, je ne l'avais pas lu du tout. J'ai d'abord ignoré la Maladie de Sachs. Je ne savais même pas qu'il existait, ce bouquin. Et puis j'ai commencé à écrire mon blog, en 2007. Dans les premiers commentaires, quelqu'un a évoqué ce livre. Ce ne me disait rien, et, de toute façon, j'avais envie de faire ma cuisine tout seul dans mon coin, sans trop savoir où aller, sans me faire influencer. De plus, je ne lis que de la SF, ou presque. Alors un genre de roman médical, ou un truc comme ça, non. Merci. Et puis j'ai oublié.

Quelques années plus tard, j'ai découvert Jaddo, puis la, ou les « blogosphère(s) médicale(s) ». Borée, Babeth, Blouse, Fluorette. Et quelques autres. J'ai noté un « Dr Sachs junior »,ou « Fils du Dr Sachs ». Borée a annoncé à Winckler qu'il le faisait chier. Martin Winckler, l'auteur de la Maladie de Sachs. D'autres ont écrit qu'ils étaient devenus généralistes après avoir l'avoir lu. Je me suis demandé si ce livre aurait pu avoir cette influence sur moi. Sur Twitter, sur les blogs, on évoquait Winckler. Parfois, il répondait. Il a préfacé le bouquin de Jaddo, puis celui de Borée.

Un jour, j'ai demandé à mon père – médecin généraliste – s'il connaissait Winckler. J'ai cru comprendre, entre deux réponses prudentes, que lui aussi trouvait qu'il faisait chier, Winckler. Évidemment, mon père est un excellent médecin. Enfin, je suppose. De fait, je n'en sais foutre rien. Mais je sais, intimement, la puissance et l'intelligence qu'il déploie pour écouter. Mon père n'a jamais beaucoup parlé. Jamais de son travail, de ses patients. « Secret médical ». Sauf un, un jour, un soir, lorsqu'il est venu, dans ma chambre, les yeux rouges – j'avais quoi, 15 ans ? - m'annoncer le décès d'un jeune vétérinaire que je connaissais pour avoir fait mon stage avec lui, l'année précédente. Je crois que je l'ai plus ou moins envoyé chier. J'ai demandé « Quoi ? Quoi ? De quoi ? », avec hargne, parce qu'il était sans doute plus simple d'être en colère que d'accepter la douleur. Surtout celle de mon père. Il ne m'a plus jamais rien confié qui touche à son travail. Il n'en a sans doute pas eu l'occasion. Je ne sais pas s'il en a eu le besoin, je n'aurais sans doute pas pu écouter, de toute façon. Pas si jeune.

Je n'ai jamais vraiment repensé à ce vétérinaire. J'étais trop jeune pour l'apprécier à sa juste valeur. J'ai l'impression diffuse que lui aussi savait écouter.

J'ai par contre souvent repensé à ma réaction et à celle de mon père, ce soir là. Je m'en veux toujours de ne pas avoir su écouter. Je sais que je n'en étais pas capable, de toute façon. Je ne sais pas s'il a quelqu'un à qui parler. Des confrères, un groupe de pairs, un Balint ? Ou ma mère ?

Lorsque j'ai demandé à mon père s'il avait la Maladie de Sachs dans sa bibliothèque, il m'a dit que ma mère l'avait commencé, il y a des années. Lui ne l'avait pas lu. Elle m'a précisé qu'elle avait abandonné : « des histoires de cabinet, des histoires de patient, toute la journée, j'en avais bien assez pour ne pas en lire en plus ».

Mon père m'a retrouvé et donné le livre. Un grand bouquin avec une très agréable couverture gaufrée. Martin Winckler, en italiques. La Maladie de Sachs, en grandes lettres bleues. Roman. POL. Un bandeau bleu, prix du livre Inter. Au dos :

Dans la salle d'attente du Docteur Bruno Sachs, les patients souffrent en silence.
Dans le cabinet du Docteur Sachs, les plaintes se dévident, les douleurs se répandent.
Sur des feuilles et des cahiers, Bruno Sachs déverse le trop-plaint de ceux qu'il soigne.
Mais qui soigne la maladie de Sachs ?

J'ai abandonné le livre sur la pile de bouquins et BD en bordel qui attendent mon envie de les lire, à côté de mon lit. C'était il y a un peu moins d'un an.

Lorsque j'ai commencé à lire ce livre, j'ai d'abord été irrité. Par le style bizarre. Ce tutoiement du narrateur, souvent un patient. N'importe quel patient, ou n'importe quel témoin. Tu fais ceci, tu fais cela, j'observe la salle d'attente qui est comme ci, comme ça. Le narrateur change et se succèdent les scènes et les mots. L'attente, l'examen, l'histoire, la discussion. Les attentes, les examens, les histoires, les discussions, les mêmes, avec variations. Les quotidiens. Il n'y a pas vraiment d'histoire, mais je n'en attendais de toute façon pas. Je ne sais pas vraiment à quoi je m'attendais. A rien, sans doute. Je voulais juste comprendre pourquoi ce livre est important. Jusque là, au bout de soixante-dix pages, je le trouve chiant. Intéressant, mais chiant. Je soupire et referme le livre, souvent. Rafraichis ma TL sur Twitter, et reprends ma lecture.

Le narrateur est un patient, mais tu emploies le mot « client ». Je trouve ça intrigant. Intéressant. Franc. Ah merde, j'ai écrit « tu ». je voulais dire « il ». Martin Winckler. Bruno Sachs.

Sur le grand cahier de rendez-vous, tu inscris un C juste en face de mon nom. Tu te lèves, je me lève, tu passes devant moi, tu ouvres la porte intérieure du cabinet médical, je glisse l'ordonnance dans mon sac ou dans ma poche, tu pousses la porte de communication et tu passes dans la salle d'attente, je ramasse mon magazine ou mon journal sur la plateau de bois peint, je sors. Le dos à la porte, tu me serres la main, Au revoir.
Quelqu'un s'est déjà levé. Je t'entends lui dire Entrez. Je sors de la salle d'attente.

Avant les blogs, avant Twitter, Martin Winckler a inventé le « tutoiement de rigueur ».

Il y a dans ces pages à la fois beaucoup de non-dits, et aucune intimité. Beaucoup de douceur, beaucoup de respect, et pourtant, une violente nudité dans cet étrange mélange entre écriture travaillée et apparente simplicité.

Je vois cela, et je m'emmerde. C'est ma première impression.

Bruno Sachs est médecin à Play. Il vient de s'installer. Play est un petit village, où l'on cause, où l'on commente. Plutôt semblable au mien. Play n'est pas très loin de Tourmens, où se trouve l'hôpital où Bruno Sachs effectue des consultations d'orthogénie. Des IVG.

Les clients de Sachs, ce sont les miens.

Mais ce que je n'ai pas vu venir, entre deux soupirs, c'est la beigne que je me suis prise dans la tronche, je ne sais pas exactement quand. Ça a commencé vers les pages 70-80, peut-être. Il y a comme un début d'histoire, d'histoires. Des récurrences de patients ou de personnages secondaires qui commencent à tisser une trame. Ce ne sont plus les billets sans liens que l'on aurait pu lire sur un blog. Mais ce n'est pas encore très important. Par contre, je referme le livre. Je ne sais plus sur quel chapitre. J'expire. Je suis étourdi par la colère. La colère des mots de Winckler, la dureté des pages de la Maladie de Sachs. Pas à cause d'histoires tristes, ou dures. Non : il y a dans ce livre une colère que je n'avais pas vu venir. Une colère silencieuse, une rage qui sourd, qui s'infiltre entre les lignes. Winckler ne me prend pas à partie. Il ne s'indigne pas, il ne rage pas. Pas encore. Mais il m'y prépare. Je suis mal à l'aise.

J'ai toujours mal au bide lorsque je relis certains chapitres. Je ne suis pas habitué à la colère. Et ça va mieux lorsque celle-ci s'exprime, lorsque des mots se posent dessus.

Bruno Sachs est un médecin idéal. Un médecin qui écoute, un médecin toujours disponible, un médecin qui n'a pas de vie. Ce médecin que tant d'impatients réclament à corps et à cris, parce qu'ils ont cotisé, parce que bon, leurs études, on les leurs a payées.

Un médecin qui n'aime pas les médicaments lorsqu'ils ne servent à rien. Un médecin qui sait aussi bien être souple que raide comme la justice. Qu'elle est con cette expression.

Bruno Sachs vit seul. Il a quelques amis. Quelques pairs. Des confrères. Une secrétaire.

Bruno Sachs noircit les pages de ses cahiers.

Et Martin Winckler est un foutu moralisateur. Tu m'étonnes, qu'il fasse chier. Il a fait de Sachs un idéal inaccessible auquel lui a réussi à accéder. Pas sans défaut, non, Sachs n'est pas un docteur-sans-erreur. Des fautes, il en fait, mais Winckler donne l'impression qu'il les arbore presque. Ou en tout cas, qu'il les accepte, et qu'il en tire, comme il le faut, les enseignements nécessaires. Et comme Sachs, c'est Winckler, l'impression est curieuse. Sachs est humble quand il est avec ses patients, mais Winckler est méchamment arrogant quand il parle de médecine.

Ce bouquin me met dans une foutue colère. Il me donne envie de marcher dans le jardin en collant des coups de pieds aux arbres et au mobilier en plastique.

Je ressors du bureau. Je pose le carnet de rendez-vous près du téléphone. Tu n'es pas souvent de bonne humeur le matin, encore moins les lendemains de garde. On dirait que tu n'as pas envie de travailler. Lorsque tu as eu des journées chargées, je comprends ça. Voir des gens malades toute la journée, ça doit être fatigant, mais parfois, lorsque les appels se font plus rares je me fais du souci, je me dis que les patients ne veulent peut-être plus venir, les gens sont si changeants.

Et puis les chapitres changent, sensiblement. On quitte la routine du quotidien, et Sachs parle enfin, indirectement. Et sa rage contrôlée me heurte de plein fouet. Le chapitre s'intitule Pensées inconvenantes. Et on se demande à quoi ont pensé ceux qui sont devenus généralistes grâce à ce livre.

Et la voilà qui se met à raconter sa vie, sa foutue vie de femme et pendant qu'elle raconte, l'autre – celui ou celle pour qui on a appelé, en principe – sent qu'il n'est plus dans le coup, qu'elle n'est plus en première ligne, et il tend la main vers le chevet pour saisir son pistolet, et elle s'assied dans le lit pour jouer avec ses poupées et au bout d'un moment, quand il trouve que ça commence à bien faire, quand elle pense que ça s'éternise un peu, elle dit « Maman, j'ai faim », il lance « As-tu ramené le journal ? » parce que, c'est bien beau tout ça mon vieux, t'es bien gentil de t'occuper d'elle, ça me laisse le temps de souffler mais faudrait pas oublier qu'elle, elle est là pour me soigner.

C'est sur ce chapitre que j'ai été happé. J'ai refermé le livre. Je l'ai rouvert, et je ne l'ai plus vraiment lâché. La colère avait éclaté. On allait pouvoir passer à autre chose, même si, bien sûr, nous n'allions pas quitter cette rage plus ou moins contrôlée.

Les histoires, qui avaient à peine commencé, allaient se poursuivre. Histoires de familles. Histoires de patients. De petites histoires, mais des histoires de vies, comme celles de mes clients. Celles que j'aurais sans doute préféré ne pas connaître. Je ne suis pas le médecin, je ne viens pas soigner mon client. Ou alors par accident. Par contre, oui, j'écoute. Je suis là, je connais le chien, les vaches, les poules, et la fille qui vit dans le hameau d'à côté, je donne la vie, et surtout je donne la mort – ah, docteur, comme j'aimerais pouvoir m'endormir comme lui, comme j'aimerais qu'on puisse me la faire, cette piqure. Comme Sachs, je suis un étranger. On se méfie de lui comme on se méfie de moi, on se confie à lui comme, parfois, on se confie à moi. Parce qu'il y a le secret, parce que je suis un étranger, parce que je suis devenu familier. Parce que je me lève la nuit pour faire vêler, parce que je travaille le dimanche, parce qu'il y a toujours quelqu'un au bout du fil, même si ce n'est pas moi, même si c'est l'un de mes associés. Les clients n'aiment pas la régul'. « On peut bien crever. » J'ai le beau rôle. Si l'on peut dire.

La maladie de Sachs me fait mal. Moins qu'à lui, parce que moi, j'ai mon blog, j'ai Twitter, j'ai trouvé, et rencontré, des pairs, à défaut de confrères. Et je sais que cela a profondément changé ma façon d'évoluer.

… Nox. A la fac, les étudiants l'appelaient l'inoxydable Sachs parce qu'il n'arrêtait pas de leur faire la morale, alors ils ne le rataient pas. Quelques copains disaient l'inox, ou l'intox, parce qu'il n'arrêtait pas de coller des pamphlets sur les murs de la fac de médecine, du genre « Ordre Médical, Ordre Nouveau ? » ou « Nous sommes tous des médecins nazis ».

Les pages se suivent et Winckler se désacralise. Sachs redevient humain, mais curieusement, je trouve que cela ne marche pas bien. Comme s'il perdait de sa substance alors qu'on tente de lui en donner une. Le livre devient plus un roman, mais... il reste un pamphlet. La longue litanie des « tu fais ceci, tu fais cela » a disparu, ou presque. Les histoires, celles des patients et celles de Sachs, prennent le dessus. La colère s'est presque effacée. J'ai l'impression que Sachs ne se construit plus trop « contre » les autres médecins, ni « pour » ses clients. Il évolue pour lui. Ses visites et ses consultations sont moins surprenantes, ou moins barbantes, mais elles portent tout le poids d'une normalité que si peu de patients comprennent. Il n'y a qu'à voir sur ce dernier point les commentaires sous l'annonce, par Borée, de sa décision de quitter son village et son cabinet (sur son blog, et sur Rue89 où l'article a été repris). Son billet, et ces réactions, auraient pu être le dernier chapitre du livre de Winckler.

Le rythme reste haché entre les récits – ceux qui concernent directement Sachs, et ceux qui s'attachent aux histoires de ses patients – et les pages de ses carnets. Ses pamphlets étudiants, ses angoisses, ses putains de colères sans nuance, son indignation. Ses grands discours moralisateurs. Bien sûr qu'il fait chier, Winckler.

C'est pour tout cela que la Maladie de Sachs est un livre important. Pour ces coups de gueule, pour ces histoires à la fois dérisoires et essentielles. Pour le quotidien et pour ce qui l'est moins. Winckler porte son idéal de la médecine, et personne ne peut décemment le lui reprocher, même si son aspect « donneur de leçons » est franchement détestable. Il le sait, évidemment, il le fait dire à ses confrères ou à ses patients, dans son roman.

Je comprends qu'il soit détesté, Winckler : il aurait sans doute pu faire passer le même message dans un essai, dans des articles sur la philosophie de la médecine, du soin, du soignant, ou dans de simples relations du quotidien. Un peu comme le font les blogueurs plus tôt cités. Mais Winckler se met en scène, et son arrogance est époustouflante.

Cela ne me dérange pas vraiment : même si je suis, à mon niveau, moi aussi interpellé, je pense qu'elle était nécessaire, cette arrogance. Je ne sais pas du tout si elle est calculée, si elle est écrite, ou si elle fait partie du personnage. Sachs a raison, bien entendu, il ne peut qu'avoir raison. Tout le monde ne peut qu'être d'accord avec le fait qu'il ait raison. Mais sa façon d'impliquer qu'il est presque le seul chevalier paré de ces vertus a forcément de quoi heurter ses confrères. D'autant qu'il serait si facile de reprocher aux soignants qui se sentent heurtés « de ne pas avoir la conscience tranquille ». Sachs s'en fout, il sait qu'il a raison. Et Winckler ?

Winckler n'aurait jamais pu toucher autant de lecteurs, et notamment autant de patients, s'il avait écrit des articles ou des essais. C'est toute la force de ce roman qui habille ses idées. De cette forme à la fois autobiographie, pamphlet, essai, roman : de toute façon, la Maladie de Sachs est effectivement un livre important. Il y a sans doute des façons très variées de réagir à sa lecture, selon son histoire, sa profession, sa place dans le système de santé. Je suis très content de l'avoir lu « tard » dans mon cheminement de vétérinaire, comme dans mon cheminement de blogueur.

Et c'est un livre dont il ne faut certainement pas hésiter à discuter.