Il est... quoi, 6h30, 7h00 du mat' ? Je poireaute depuis dix minutes avec deux grands gaillards silencieux sur un parking désert. Il fait froid, il y a un vent pas possible. Heureusement, il ne pleut pas. Au plus froid de l'hiver, ce n'est pas à un temps à mettre un véto dehors. Ou un gendarme. Nous nous sommes dit bonjour, guère plus. Nous attendons l'autre voiture, celle de l'OPJ.
J'ai été réquisitionné, pour conclure une enquête concernant un chat. Volé, je suppose. Je n'en sais guère plus. Je me les gèle, mais je suis particulièrement excité : je n'ai jamais fait ce genre de truc, moi. Alors, je me demande si je serai à la hauteur. Si ça va être compliqué. Je ne suis pas très inquiet, plutôt curieux, et intrigué. Et puis, ça fera un excellent sujet de billet pour le blog, non ? Même si je pressens que l'aventure pourrait être amère. Bref, je cogite et... je suis impatient que tout cela soit terminé.
Les deux gendarmes fument une cigarette en discutant à voix basse. Je ne saisis pas un mot de leur conversation. Pour eux, il doit s'agir d'une banale routine. La Kangoo de l'OPJ arrive. Il salue ses collègues, s'avance vers moi, avec mon bonnet vissé sur le crâne.

- Vous êtes le vétérinaire ?

Une évidence, avec ma voiture garée derrière moi, le caducée bien visible sur le pare-brise. Je hoche la tête.

- Bon, c'est une affaire de vol de chat. Une chatte de six ans, de race heu... sphynx. On croit savoir où elle se trouve, mais il faudrait contrôler qu'elle a bien une puce électronique, dont j'ai le numéro ici.

Il tapote la poche de sa veste marine.

- La chatte est stérilisée, si la puce n'y est plus, il faudrait vérifier, par échographie si nécessaire, si elle a été opérée. Ah, et il lui manque deux dents du haut.

Bon. Sur une sphynx, il devrait être facile de voir qu'elle a été opérée - ce sont des chats nus. Pas besoin d'écho a priori.

- Bon, je dois vous faire signer un papier.

Je le lis en diagonale. Rien d'extraordinaire. Ne pas communiquer sur l'affaire tant qu'elle n'est pas achevée. Je vous rassure. Elle l'est, depuis longtemps maintenant. Ah, et on m'a indiqué d'apporter un RIB. On verra ça tout à l'heure. les gendarmes se retrouvent, discutent. Apparemment, l'OPJ se renseigne sur l'organisation de la maison, du quartier, sur le suspect. Il n'est pas du coin, manifestement. Je suis remonté dans ma voiture, attendant le départ. Les gendarmes s'équipent de gilets pare-balles, discutent déroulement de la perquisition. L'officier veut du calme et du silence.

Nous roulons quelques kilomètres, pour atteindre une petite ville où l'on me fait signe de me garer, loin derrière les deux véhicules de la gendarmerie. Je dois attendre dans ma voiture, mon lecteur de puce sur les genoux, avec un bloc-note pour noter le numéro de puce. Eux se déploient sur l'arrière de la maison, bloquant les sorties du jardin. Ils sautillent sur place pour se réchauffer. Un des gendarmes sonne, puis tambourine à la porte. Deux, trois minutes passent. De là où je suis, je ne vois rien, mais il y a maintenant de la lumière, jaune et sale, qui éclaire le carré de trottoir devant la maison. Le vent balaie les quelques feuilles mortes qui restent accrochées aux arbres. Le quartier fait le mort, il n'est pas encore l'heure où les gens se lèvent. Je me sens froid, et liquide, avec, désormais, le moral du genre fluide visqueux qui a du mal à s'écouler. Je ne suis plus du tout excité, cette aventure est sinistre.

Un gendarme se recule de la façade et me fait signe de venir. Je me lève, ferme ma porte, et m'avance vers la maison. J'aurais juré que des rideaux se seraient entrouverts un peu partout, mais pas du tout. Si des gens observent, ils sont très discrets. Je me glisse entre deux gendarmes dans le hall d'entrée de la maison, le lecteur de puce glissé dans une cage de transport pour chat. A droite, un escalier. Face à moi, le séjour, où deux gendarmes discutent avec un type et une femme en robe de chambre. Lui ne dit rien. Elle tempête et fait valoir ses droits, veut savoir pourquoi ils sont là. Eux sont très calmes, silencieux. Un seul parle. Il finit d'expliquer à l'homme qu'il doit recopier un papier. Lui demande une pièce d'identité, un permis de conduire. Pendant ce temps, les autres patientent, observent autour d'eux. Voient la même chose que moi. L'écran plat modèle XXL, la Hi-Fi, l'ordinateur de film de science-fiction. Personne ne peut s'empêcher de se dire que pour un couple au chômage, cela fait beaucoup. Moi, je reste dans l'ombre. Je ne veux plus être là. Seul le chien offre une gaieté incongrue dans cette scène sombre et maussade, où les exclamations de la femme en robe de chambre semblent une simple ponctuation du silence ambiant. Il va de gendarme en gendarme, remue la queue, va chercher une balle, puis finit par se coucher avec un grand soupir joyeux.

Lui a fini. A signé. L'OPJ prend la parole, il n'a qu'une question : "est-ce que vous avez un chat ?".

- Un chat ? Vous êtes venus aussi nombreux pour un chat ?

Elle toujours. Lui, il reste assis, il regarde le sol. Elle, elle s'indigne. Elle a deux enfants qui dorment, qui doivent aller à l'école, et on les dérange pour un chat ? Un gendarme lui signale qu'elle est la seule à faire du bruit. Cela ne l'interrompt pas. D'autres leur demande la permission de regarder ici, ou là. Courtois. Mécaniques. Est-ce moi qui voit tout en gris ? Elle accorde. Puis l'un d'eux me tire par la manche, vers la porte d'entrée. Je suis content de ne pas être amené à traverser le salon, à passer là-dedans, devant eux. Je fais la gueule, c'est certain. En fait, le gendarme m'amène dans une petite pièce qui sert plus de débarras qu'autre chose. Il y a plein de cartons estampillés aux couleurs d'une chaîne de supermarché, pleins de boîtes sans étiquettes. Et un chat. Une chatte. Une sphynx. Il lui manque les deux dents du haut, elle cherche à me chiper la main avec ses griffes lorsque je lui ouvre la gueule. Je la tiens en berceau, on devine une très discrète cicatrice abdominale. Le chien est venu renifler ce que nous faisions avec les boîtes.

Depuis là, j'entends celui qui m'accompagnait demander à l'homme ce que sont ces boîtes. Il explique que c'est son père qui les lui a données, que ce sont des conserves maisons. Les silences de chacun en disent long sur la crédibilité des explications. Je déteste ces mots, et ces silences. J'aime croire que tout le monde est gentil, j'aime l'innocence et la tranquillité, et ici, tous les préjugés deviennent des réalités qui me heurtent en pleine face. Je remercierai presque le ciel d'avoir fait que ce couple soit parfaitement blanc de peau...

J'ai la chatte dans les bras, lui passe le lecteur de puce en la caressant. Elle ronronne comme une tondeuse à gazon, elle est belle, propre, bien soignée, la peau parfois insupportable de cette race est ici parfaitement sèche et souple. On sent qu'elle est heureuse dans ce débarras, dans cette maison, avec cette famille et ce labrador. Mais j'ai le numéro de puce, et l'OPJ me regarde en hochant la tête. Dans le couloir, la femme explique à un gendarme qu'ils ont trouvé ce chat sur une petite route, là où ils habitaient avant. Qu'elle était maigre, perdue, que personne ne la connaissait dans le voisinage, qu'elle est montée toute seule dans la voiture et les a adopté, que sa petite fille s'y est attachée. Petite fille qu'elle a d'ailleurs dans les bras. Trois, quatre ans au plus, les yeux encore engourdis de sommeil. Le gendarme parle à voix basse, demande pourquoi ils ne l'ont jamais faite vacciner, pourquoi ils ne se sont pas plus inquiétés de savoir si elle appartenait à quelqu'un, surtout que c'est une race rare. Elle répond qu'elle ne savait pas que les chats pouvaient être identifiés, que personne ne l'a réclamée, que sa fille s'y est attachée, et depuis quand est-ce qu'on vaccine les chats ?

J'en ai ras-le-bol. Je connais ces gens, je connais le chien. Ils sont venus demander le prix d'un tatouage, d'une puce, pour un chien, pour un chat, pour les deux. Elle sait très bien qu'ils peuvent être identifiés, elle ment, flagrant délit, je peux donc la détester sans plus culpabiliser. Elle joue sur le chantage émotionnel, mais je ne peux m'empêcher d'admettre que ce chat est très bien ici, peut-être mieux que là où il était avant, pour ce que j'en sais. L'une des gendarmes me fait signe d'emporter le chat, elle m'accompagne dehors.

Elle me voit partir avec le chat.

- C'est qui ce type, et pourquoi il emporte Caline ?

Le chien a l'air de se poser la même question, avec son air ahuri et joyeux, reniflant mes chaussures avec enthousiasme.

Je ne me retourne pas. Celui qui parle avec elle depuis tout à l'heure lui explique que le chat ne lui appartient pas, qu'il va retourner chez ses vrais propriétaires, et que elle et son mari vont les suivre au poste.

- Au poste pour un chat ?

Moi, je suis déjà dehors lorsqu'elle répond qu'elle doit poser ses enfants à l'école.

- Alors vous viendrez ensuite au poste de gendarmerie, nous vous attendrons.

Il fait toujours aussi froid. Je ne pense plus. Les premières lueurs de l'aube pointent à peine. La gendarme m'explique un peu plus la situation, après m'avoir demandé comment un chat aussi moche pouvait coûter aussi cher. Je lui ai répondu par un sourire de circonstance. Le chat a été volé il y a plus d'un an, et un appel anonyme à ses maîtres a été passé avec une demande de rançon. Quand ils ont refusé, l'homme au téléphone a annoncé qu'ils la feraient reproduire jusqu'à ce qu'elle en crève, que les chatons se vendraient très chers. Il ne savait pas qu'elle était stérilisée.

J'ai mon méchant, je suis avec les gentils.

Je n'arrive pas à m'en réjouir.

Voir cet homme sortir de chez lui avec des menottes cachées sous un pull me déprime.