Il y a, dans le douzième arrondissement parisien, une toute petite librairie qui déborde littéralement de bouquins. Quand vous entrez dans la boutique, vous passez sous les étagères de livres qui enjambent la porte. La pièce fait... dix, quinze mètres carrés ? Les livres couvrent tout, du sol au plafond, le comptoir est une bibliothèque, la "cabane" du libraire aussi. Le grand mur du fond, pour une bonne partie, est une double bibliothèque sur rails, avec un genre de recoin au fond, plein de cartons. De livres. Enfin, je suppose. A gauche, des livres d'occasion. Le long des montants des étagères : des lutrins. Des livres partout, je vous dis.

Il y a un fauteuil (pas la place pour deux), et un libraire. Ce sont les deux seuls endroits libres de livres, quoique cela dépende sans doute des moments. Ah, et j'oubliais de préciser : il n'y a là que des bouquins des "littératures de l'imaginaire". Science-fiction, fantasy, fantastique, et tous les ovnis sans étiquettes, ou qui en portent trop. Des livres pour ceux qui adorent la SF, et ceux qui la détestent mais qui l'aimeront quand même quand ils auront oublié leur préjugés. Moi, je rentre là-dedans, provincial typique assumant son allure de touriste avec son sac à dos pas assez grand, et la ferme intention de repartir en le bourrant au maximum. J'avais mon petit papier chiffonné avec l'adresse griffonnée, j'ai un peu hésité en voyant le quartier (une librairie, ici ??).

Le libraire est jeune, sympa, nous faisons connaissance en quelques minutes. Je suis chiant et pédant, j'ai tout lu, sauf plein de trucs, je veux être surpris, mais j'aime aussi le charme des histoires bien racontées. Je veux aussi le contraire. Des nouvelles, des antiquités, des gros cycles, des nouveautés. J'achète aussi quelques livres que j'ai déjà, pour offrir. J'apprends que des auteurs viennent souvent dédicacer, discuter avec les lecteurs. Je me demande où il met tout le monde. Moi, de toute façon, je n'aurai pas la chance d'être là, je suis bien trop loin dans mon sud-ouest.

Le nom de ce paradis ? La librairie Scylla, et vous en saurez un peu plus sur sa page web.

Moi, je veux vous parler d'un gros pavé qu'il m'a placé entre les mains, pour lequel je lui ai entièrement fait confiance. Jamais je n'aurais acheté un truc pareil : un gros volume de 750 pages, avec son doux papier de l'Atalante, dont les héros sont des taupes. Le bois Duncton, de William Horwood. Jamais entendu parler de lui, ni de ses taupes. Vous non plus ? Le bouquin a été publié en 1979, pourtant. En français, en 1997. Le bois Duncton est un drôle de bouquin. Il commence avec la carte typique des histoires de fantasy. Le prologue pose le cadre, certes, mais le prologue nous plonge surtout dans un style, une écriture, un temps qui n'est pas celui des livres de fantasy d'aujourd'hui. Pour notre plus grande plaisir, et à ma plus grande surprise.

Brin-de-Fougère naquit par une nuit d'avril dans un terrier plein d'ombre et de chaleur qui s'enfonçait au plus profond du réseau de galeries de Bois Duncton, réseau qui appartient à l'Histoire, six années-taupes après la naissance de Rébecca. Ce qui suit est le récit de leurs amours et des efforts épiques qu'ils durent déployer pour pouvoir les vivre un jour.
Il s'agit d'une histoire vraie, tirée de nombreuses sources, et qu'on puisse la raconter constitue déjà un miracle aussi grand que les faits qu'elle relate. mais, sans une autre taupe, sans le bienheureux Boswel d'Uffington, Brin-de-Fougère et Rébecca auraient été victimes de leur légende, et ce qu'ils ont réellement vécu se serait perdu peu à peu dans la nuit des temps pour devenir une simple histoire d'amour. Or, leur vie fut bien davantage que cela...

Moi, ça me rappelle Tolkien. la Comté, Bilbo le Hobbit. Épique, peut-être mais épique et douillet, un certain charme anglais, un confort de coin du feu. De l'herbe à pipe.

De l'heroic fantasy avec des taupes en vedette, cela paraît tout simplement ridicule. D'ailleurs, ce n'est pas de l'heroic fantasy, ni de la fantasy. Plutôt un conte, une histoire d'amour, une geste, une chanson. Il ne semble y avoir ici nulle autre magie que celle que l'on fait naître de la force de sa foi et de ses croyances, celle qui habite chaque chose pour peu que l'on souhaite l'y voir. Horwood d'ailleurs est certainement profondément croyant, mais ne nous assène pas ses convictions, nous offrant plutôt des questions que leurs réponses.

Le bois Duncton n'est pas un bouquin pour enfant qui pourrait évoquer le vent dans les saules. Ici, les taupes ne sont pas habillées, ne vivent pas dans des terriers aménagés comme des chaumières anglaises et ne se comportent pas comme des humains. Les taupes sont... des taupes. Elles ont leurs coutumes, leurs mythes, leurs croyances, elles défendent leur territoire, élèvent leurs petits, et Horwood imprime à ses mots le rythme des saisons et des années, déroulant au fil des mois la courte existence de ses héros.
Le réseau de galeries du bois Duncton est un réseau célèbre, peut-être, mais un réseau comme les autres. Le nouveau réseau, en tout cas, celui qui s'étend autour du val du tumulus, au bas de la colline, jusqu'à la limite des prairies et des marécages. Pas l'Ancien Réseau, presque légendaire, qui étend ses secrets sous la Pierre à laquelle les taupes vouent un culte saisonnier, qui, peu à peu, tombe dans l'oubli. Les jeunes générations ne se préoccupent plus guère des rites de la venue de l'été, des histoires de taupes blanches ou des scribes d'Uffington. Il faut se nourrir, se reproduire, et défendre son territoire. Et lorsque Mandrake, la taupe du Siabod, puissante et terrible, vient prendre la tête du réseau, ils ne sont plus que quelques uns à oser braver ses ordres pour perpétuer la tradition.

Brin-de-Fougère est une jeune taupe, faible et malingre, qui refuse de se contenter de lombrics et cherche, à travers la Pierre et les secrets de l'Ancien Réseau, des réponses à peine esquissées par son mentor avant sa mort sous les griffes de Mandrake. Claire Bauchat le dit mieux que moi sur ActuSF :

Sans le savoir, ses actes feront à partir de ce moment là parties de la plus fabuleuse légende taupe : celle des amours de Brin de Fougère et de Rébécca, la fille de Mandrake.
C’est le récit de ses amours et de leurs répercussions sur le culte de la Pierre dans de nombreuses communautés taupes que nous livre Boswell d’Uffington, taupe scribe qui fut à leurs côtés pendant les moments heureux et malheureux de leurs vies.
Il est des personnages qui vous marquent, auxquels ont s’identifie dès la première ligne. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Rébecca, Brin de Fougère et Boswell sont de ceux-là. Ne vous méprenez pas, vous ne mourrez pas d’envie de gober une appétissante assiette de lombrics bien roses et bien grassouillets en refermant ce livre. Mais les interrogations que leur prête l’auteur sont de celles que tout le monde s’est posé au moins une fois en évoquant une puissance supérieure. Si une telle force existe, une force capable de créer le monde et ses habitants, comment l’aimer, la respecter et avoir foi en elle quand elle permet la guerre, la maladie et toute autre forme d’injustice ? Les réponses sont incontestablement celles d’un croyant (taupe certes, mais croyant quand même) mais Horwood vous laisse l’entière possibilité de choisir qui, de la destinée ou du hasard (de la Pierre ou de la nature) décide du devenir de la communauté du Bois Duncton.

Le bois Duncton est un roman d'initiation, une chanson sur le temps qui passe, un poème guerrier, violent et sans concession. Horwood n'humanise pas ses taupes. Elles ont leur personnalité, bien entendu, ce n'est pas un documentaire animalier ou un numéro de la Hulotte. Mais si leur civilisation surprendra ceux qui ne voient en elles que nuisibles, elles restent vulnérables, soumises à leurs instincts, leurs cycles sexuels. Horwood réussit brillamment cette alliance entre anthropomorphisme et respect de l'identité de ces animaux. Le résultat est surprenant, touchant et prenant : on ne pourrait échanger Brin-de-Fougère contre Bilbo, même si son voyage pourrait furieusement évoquer l'histoire d'un aller et d'un retour, les dragons et les elfes en moins, les sages taupes scribes d'Uffington et les pentes glacées du Siabod en plus. Par la simplicité et la justesse de son propos, Horwood se rapproche d'ailleurs à mon sens des meilleures lignes d'Ursula K. le Guin. Ses héros comme ses personnages secondaires sont si vulnérables et si fragiles, si éphémères aussi (une vie de taupe, c'est cinq ans, six ans ?), que l'héroïsme naît souvent de situations banales. Au point parfois de risquer l'ennui : le bois Duncton est un bouquin qui ne se lit pas d'une traite, mieux vaut prendre le temps d'en savourer chaque étape. La vie des taupes du bois Duncton invite à apprécier ce rythme, à réfléchir tranquillement, à savourer ces aventures insignifiantes, épiques et improbables. Étonnantes et pourtant tellement familières.