Chère stagiaire,

Voilà plus d'un mois maintenant que tu as quitté notre campagne infra-pyrénéenne pour retourner chez toi. Ici, les choses suivent leurs cours, mais ce n'est pas pour cela que je prends mon clavier. Évidemment, c'est la condition de l'exercice de ce blog, je vais user de circonlocutions et maquiller les cas ou les situations, mais je sais que tu t'y retrouveras.

Loup se maintient bien. Sa torsion d'estomac est désormais un lointain souvenir, il reprend du poids, mange comme un chancre, et ses reins lui offrent un répit inespéré. Ils ne fonctionnent pas vraiment comme ceux d'un chien de son âge, mais les thérapeutiques mises en place font leur travail mieux que nous ne l'espérions. Le pari d'opérer malgré cette faiblesse rénale aura payé, même si nous ne sommes pas passés loin du désastre. Pour le coup, le travail en réseau avec les spécialistes des environs a été vraiment fructueux, et certains me téléphonent encore pour avoir des nouvelles de lui.

La vache que nous avions faite vêler (un siège) puis opérée de sa déchirure utérine (un joli 3/4 de cercle déchiré juste en arrière du col utérin) de nuit dans un vallon, attachée à un chêne, s'est, contre toute attente, superbement remise. Je maintiens ce que j'avais dit à ce moment là : cette chirurgie était un non-sens économique, mais, finalement, peu importe. Je pense que je vais, de plus en plus, tenter ce genre de trucs désespérés (deux tentatives, deux réussites). Si je me souviens bien, cela avait pris, en tout, environ trois heures. Un vêlage difficile, une ouverture dans le creux du flanc gauche, comme une césarienne, puis une suture à l'aveugle, en évitant de piquer dans ce qui ne devait pas l'être. Je reste surpris de l'absence de déchirure des artères utérines, qui aurait signé l'agonie de la vache, mais bon : ces bestioles ne font décidément pas comme il est écrit dans les livres. L'éleveur est ravi.

La vache de la césarienne, par contre, est morte. Je ne sais pas pourquoi, je ne l'ai appris que trop tard : elle est morte le lendemain de l'opération et je ne l'ai su que cinq jour après. Le veau était un peu faisandé, ok. Il a fallu plus d'une heure pour attacher cette saloperie qui ne pensait qu'à nous encorner ou à nous tabasser à grands coups de savates, d'accord, mais, finalement, entre deux esquives, la chirurgie s'était bien passée. Il me semble que c'est trop court pour une péritonite, trop long pour une conséquence directe de la dystocie (genre hémorragie utérine). Une septicémie, sans doute, mais elle était pourtant généreusement couverte en antibiotique et était repartie sur ses quatre pattes après la césarienne. Mystère. L'éleveur est moins ravi que celui de l'autre vache.

Les chiots que tu as réanimés après la césarienne, par contre, pètent le feu, et leur éleveuse continue de parler avec enthousiasme de la jeune fille qui avait fondu devant ses bébés. J'ai refait une césarienne sur une autre de ses chienne une semaine plus tard - pas de chance. Là encore, tous les chiots ont survécu.

La chienne avec la patte doublement fracturée, qui était venue pour son pansement, se porte très bien, mais ce n'est pas grâce à sa maîtresse : il a fallu l'engueuler plusieurs fois pour qu'elle comprenne que ce n'est pas parce que sa chienne n'a pas mal qu'elle peut la laisser courir avec ses plaques, ses fixateurs et ses broches. je crois que, cette fois-ci, c'est rentré.

Le cobaye anorexique s'est très bien remis : il avait en fait un abcès dentaire à la base de ses incisives inférieures. L'idéal aurait été de l'opérer pour lui retirer ses incisives, mais ses propriétaires ont préféré une très longue antibiothérapie, qu'ils n'ont pas encore terminée. J'espère qu'il ne rechutera pas.

Le propriétaire de la jument que nous avons aidée à pouliner en pleine nuit a décidé de changer définitivement de vétérinaire. Il a en effet été se plaindre à "l'ancien" de cette clinique, qui suivait ses animaux, du manque de réactivité de son associé qui n'a pas pu venir au poulinage, bloqué qu'il était par une autre urgence. La discussion a mal tourné, je ne sais pas trop pourquoi, et peu importe. Même si je comprends bien qu'il ait été déçu du temps perdu sur cette intervention, je pense pour ma part que le poulain n'aurait de toute façon pas survécu, et être bloqué sur une autre urgence peut arriver à n'importe quel véto. Ceci étant, je gagne un client plutôt sympa, comme j'en ai perdu d'autres dans des circonstances similaires. J'en ai discuté avec l'autre véto, qui est un peu blasé par la réaction de son ex-client. M'enfin bon, cela ne l'empêchera pas de dormir, et moi non plus.

Merci en tout cas pour ta présence enthousiaste et critique, et n'hésite pas à revenir, notre porte reste ouverte !