"Bonjour docteur !"

La dame qui m'apostrophe en franchissant la porte a l'air presque jovial, mais, à ses regards alentours et ses petits pas précipités vers le comptoir, je devine qu'il y a quelque chose qui cloche.
Elle tient son sac avec ses deux mains, serrés contre son abdomen, comme un bouclier. Ses cheveux noirs parfaitement... permanentés ? fer-à-frisés ? bigoudités ? (je suis nul en coiffure, rapport à ma calvitie sans doute) lui donnent un air trop... impeccable. Elle prend une petite voix soufflante, sur un ton qui se veut discret, avec un débit trop rapide.

"Docteur, hier, une dame m'a donné... ça."

Elle sort de son sac une petite boîte de médicaments, d'un air triomphal.

"Elle m'a donné ça pour mes lapins, mais il y en a un qui est mort cette nuit. Je pense qu'elle n'était pas vétérinaire, alors je voudrais vos bons conseils."

La voix devient un brin accusatrice. Avec option "sous-entendus mielleux".

Le médicament est banal, pour une affection banale. Banal, mais efficace.

"Et qu'est-ce qui leur arrive, à vos lapins ?
- Et bien ils attrapent le gros ventre, ils ne mangent plus et ils meurent.
- Ah, et dans quel état se trouvait celui qui est mort cette nuit quand il a reçu le traitement ?
- Ca n'a pas marché du tout, il est mort !"

La voix se fait accusatrice. La mienne... fatiguée, mais elle ne semble pas s'en rendre compte

"Oui, je comprends bien, mais il était dans quel état hier ?
- Oh, très très mal.
- Bon, je suis désolé, mais quand ils sont mourants, il faut des soins intensifs pour les sauver, et encore. Il n'y avait rien à faire pour lui. L'important c'est de sauver les autres, et ce médicament fera ça très bien."

Son regard se durci.

"La personne qui m'a servi hier n'était pas vétérinaire.
- Et bien, nos auxiliaires sont parfaitement à même de vous délivrer le médicament, et vous avez une ordonnance.
- Oui, elle l'a signé elle-même !
- Voyons ?"

Là, je suis un brin inquiet, même si le traitement était le bon, nos ASV n'ont pas à signer des ordonnances. Je jette un regard... blasé. C'est la signature de ma consœur.

"La personne qui vous a servi, c'est une jeune femme rousse aux cheveux bouclés ?
- Oui !"

Elle a bien perçu le ton inquiet de ma voix lorsque je lui ai demandé l'ordonnance, elle triomphe. Elle doit se dire qu'elle a pris une secrétaire en flagrant délit de je-ne-sais-quoi et que son lapin en est mort.

"C'est ma consœur. Elle est vétérinaire, et c'est le bon traitement. Simplement, le lapin mort cette nuit était trop atteint. D'ailleurs, il en a bu, du médicament ?
- Heu... peut-être pas, je ne suis pas sûre qu'il buvait encore.
- Et ça vous a surpris qu'il meurt, du coup ?
- Elle n'était pas vétérinaire !
- Mais enfin madame !
- Elle a regardé dans un livre avant de me délivrer ce médicament !"

Et oui. Les vrais vétérinaires ne regardent pas dans les livres, c'est évident. Un jour, un client m'avait d'ailleurs confié que son médecin était un incapable, car il regardait dans le Vidal avant de lui prescrire un traitement. Mais allez leur faire comprendre que la compétence s'est aussi savoir vérifier et revérifier au moindre doute, les posologies, les contre-indications, les âges minimums de traitement, etc.

D'ailleurs, quand j'ai dit à la dame que je passais mon temps à regarder dans des livres, elle ne m'a pas cru...