L'atmosphère est fraîche, il fait pourtant doux., il n'y a pas un souffle de vent. L'air porte le parfum humide de la forêt. Il me semble que je flotte dans un coton de sensations lavées par l'averse. Dix minutes plus tôt, l'orage ne me concernait pas. Je dormais, enfoui sous ma couette, loin du monde et de ses tempêtes.

L'homme s'approche de moi. Un éleveur à la retraite qui connut son heure de gloire quinze ans plus tôt avec un troupeau régulièrement primé au salon de l'agriculture. A Paris.
Aujourd'hui, je serais bien en peine de lui donner un âge. Si je ne savais pas qu'il était à la retraite, je lui donnerais à peine la soixantaine. Il soupire, m'adresse son monologue, me raconte son erreur, avoir laissé cette gestation atteindre son terme alors que la génisse a à peine deux ans. Un accident.

"Elle est là, elle rumine, elle me regarde, il y a eu les eaux il y a une heure, et puis rien, elle ne pousse pas, j'ai mis la main dedans, il est mort, il est tout raide."

Quelque part, un espoir insensé me murmure que le veau va sortir tout seul, même si c'est une jeune génisse, même si elle est trop grasse, même si, sur les trois précédents - et uniques - vêlages chez cet éleveur retraité, nous avons du intervenir trois fois. C'est la quatrième...
La vache est couchée dans un grand boxe de vêlage, sur un épais tapis de paille fraîche. Derrière la barrière qui la sépare du reste de la stabulation, une très grande blonde se tord pour essayer de mieux voir. A ses côtés, un veau, trop lourd, trop grand, je l'ai fait naître il y a à peine deux semaines. Cette nuit là, je lui avais proposé de déclencher le vêlage de sa génisse. Il avait préféré attendre.

Je me sens presque anesthésié, l'adrénaline n'a pas encore fait son œuvre. J'enlève mon pull, enfile une chasuble en plastique et deux gants de fouille, je passe ma boîte à césarienne sous la barrière, il y a dedans les produits de réanimation. J'attrape également ma vêleuse et quelques cordes.

"Vous attrapez la vache ?
- Elle ne bougera pas..."

J'acquiesce, enjambe la barrière et glisse ma main droite dans le vagin de la vache couchée, qui me regarde sans curiosité. Ma main gauche est appuyée sur sa cuisse, mes genoux enfoncés dans la paille. Le veau est gros, le vagin mal dilaté, le col pas encore effacé. Je pince la peau entre les deux onglons du veau, pas de réactions. Sans doute mort, oui...

"OK, attachez là, on la fait lever et on va tester si ça peut passer."

J'ai l'impression que ma voix a du mal à s'élever, pourtant, l'air est si cristallin que tous les clichés voudraient qu'elle perce l'éther comme un claquement de fouet, une musique cristalline ou un truc de ce genre. Je me sens vraiment vaporeux, il faudrait que je me concentre.

En voyant la corde de l'éleveur, la jeune vache a tout de suite compris que l'on passait aux choses sérieuses. Elle s'est levée toute seule et, pour la forme, a fait un tour ou deux du boxe avant de se plier à notre volonté et cesser son cirque.

Cette fois-ci, j'essaye d'être un peu plus dynamique. Je vais bien réussir à me réveiller, non ? Les deux bras enfoncés, je teste la capacité de dilatation du vagin et de la vulve. Pour l'instant, le veau ne passera pas. La génisse, malgré ces stimulations, ne pousse pas, encore une flemmarde qui va devoir être complètement assistée. Le veau, lui, a bel et bien l'air mort. Bah, on verra...

Je commence mon travail, incessants mouvements de bras pour forcer la vache à pousser, à monter le veau dont les onglons ne pointent même pas à l'extérieur. Le col est bien trop perceptible, le vagin trop étroit, et je ne fais même pas confiance au diamètre du bassin osseux pour passer ce bestiaux. Mais une césarienne pour un veau mort... Je vais quand même essayer, j'aimerais tant retourner me coucher au plus vite. Petit à petit, au fil de ces incessants mouvements de va-et-vient, la génisse commence à réagir, elle contracte son abdomen et pousse un peu, pour la forme. Insuffisant. L'odeur du liquide amniotique remplace peu à peu l'atmosphère de la forêt, je me sens comme dans une bulle de paille au contours dessinés par la lumière dorée de la petite ampoule, sur le mur. Il fait très sombre. Derrière le filet brise-vent, je sais qu'il y a la sombre présence des Pyrénées, mais tout cela est irréel. Il y a la vache, et moi. Seuls ses soufflements et le blocage de sa respiration lorsqu'elle pousse viennent, avec mes encouragements, briser le silence nocturne. J'ai presque oublié l'éleveur. Le travail va être long. Très long.

Au bout d'une dizaine de minutes d'efforts, je quitte mon confortable cocon, je sors enfin du sommeil. La sueur perle à mon front. La génisse aussi a abandonné son flegme bovin. Nous nous réveillons tous deux, lentement, dans cette étrange danse, rythmée par la musique hachée de nos efforts. Je suis complètement noyé dans cette atmosphère amniotique. Il y a la mère, il y a le veau, il y a moi.

"Alors ?"

Le mot de l'éleveur brise la magie. J'arrête mes efforts. La génisse cesse aussitôt de pousser.

"On met les cordes, et on essaie, mais je n'y crois pas."

Je place les deux lacs, les sabots pointent enfin à la vulve mais la tête n'a même pas franchi le bassin. La génisse se couche dès les premières tractions de la vêleuse, mais malgré nos efforts, même la tête ne s'engage pas. Je fais tout cesser d'un coup.

"Il ne passera pas. Il faut ouvrir."

Le visage de l'éleveur est significatif : il articule "et merde".

Je pense pareil. Il est bientôt une heure vingt. Seulement ?

"J'appelle le voisin, il amène la tondeuse.
- Très bien, pendant ce temps, je prépare mon matériel".

Ouvrir la boîte à césarienne, vérifier les fils, prendre les antibiotiques, une injection de tocolytiques, et puis ?

Attendre.

Le voisin arrive cinq longues minutes après la fin de mes préparatifs, j'essaie de ne pas me rendormir.

Tonte, nettoyage, désinfection, on va passer aux choses sérieuses. Malgré les quelques coups de pieds de la vache qui n'apprécie pas mes injections d'anesthésique local, l'atmosphère est toujours aussi sereine : le voisin lui-même est venu se glisser dans notre rêve cotonneux. Je ne prête pas grande attention à ses commentaires sur la grêle et l'orage, pas plus qu'aux protestations de la génisse qui semble penser que je la trahis en la martyrisant ainsi après notre manège de tout à l'heure. Voilà que je me mets à l'anthropomorphisme, maintenant, il va vraiment falloir que je retourne me coucher.

J'incise le cuir. Cette fois, la génisse ne bronche pas.

Quelques coups de lames, légers, comme des caresses devants lesquels s'ouvrent les muscles du flanc de la génisse. Elle me regarde, indéchiffrable. Ces fibres musculaires qui s'écartent dans un ruisseau de sang, sans le moindre effort de ma part, c'est presque irréel.

Reste la dernière membrane, fine paroi laiteuse derrière laquelle je devine la lente contraction et la tiédeur des viscères. Le péritoine. Un dernier coup, léger comme une plume, et je pose ma lame. Je désinfecte une dernière fois mes gants, puis j'enfonce mon bras gauche dans le ventre de la génisse, qui ne bronche toujours pas. Je contourne le rumen et me glisse sous la matrice, je devine les jarrets du veau à travers l'utérus dont la texture solide me rassure : il ne se déchirera pas.

Je ressors mon bras, pour le replonger avec, entre les doigts, un simple ouvre-lettre. Ma main retrouve les jarrets, et je pique l'utérus avec la pointe de mon "instrument". A l'aveugle, au fond du ventre de la vache, les chairs se sépare dans un imperceptible glissement. L'ouverture est assez grande, je ressors la main et pose l'ouvre-lettre. Les deux éleveurs retraités se tiennent prêt à saisir les postérieurs du veau avec les cordes. Je n'ai rien à dire, nous partageons une expérience certaine de ces naissances.

Ma main se glisse à nouveau dans le ventre maternel pour retrouver mon incision. Je saisis le jarret du veau, et, au cas où, je le pince. Je cache mon sourire. Il a réagi. Il est vivant mais je ne dis rien, pour ne pas créer d'espoir qui pourrait être déçu. De toute façon, dans une minute, il sera dehors. Ma main suit le canon pour coiffer l'onglon de son postérieur droit, que je ramène à l'ouverture utérine puis vers moi, vers le monde extérieur. La matrice suit dans un balancement harmonieux, l'onglon crève l'amnios, le plus vieux des deux a déjà posé la corde et maintiens la patte dehors.

Je ne réponds rien lorsqu'il s'exclame : "mais il bouge !" Je ramène déjà le deuxième pied dehors, qu'une corde experte vient retenir dehors, sans toucher le bord de la plaie. Parfait.

"Oui, il est vivant, et on le sort, au boulot, vers le haut, et vers l'arrière !"

Il faut voir ces deux papys, devenus fébriles, mettre toutes leurs forces dans ce mouvement malaisé qui permet de dérouler le veau et le sortir sans exercer de contrainte malvenue sur l'utérus. J'accompagne leurs efforts en ouvrant un peu plus le cuir et les muscles : j'avais vu un peu juste, comme toujours. Les deux vieux ahanent, le veau sort doucement, tout doucement, un premier soulagement lorsque son bassin franchi la plaie, la suite n'est qu'une formalité, je retiens sa chute en plaçant mes bras en corbeille, et le dépose rapidement au sol, il est énorme, mais il est vivant.

J'arrache mes gants, toujours perdu dans cette étrange impression onirique. Je vérifie le cordon, et saisit mes analeptiques cardio-respiratoires : il ne respire pas.

"On le pends, et vite !"

L'éleveur escalade la barrière pour faire glisser la corde dans la poulie prévue à cet effet, que le second noue autour des lacs toujours attachés aux postérieurs du veau. Je les aide à le suspendre ainsi, la tête en bas, dégage rapidement ses voies respiratoires puis lui injecte en intraveineuse, dans la jugulaire, une molécule à réveiller les morts.

Je n'attends pas la première inspiration pour commencer un "massage" cardio-respiratoire tandis que, sur mes instructions, le voisin balance un seau d'eau glacée à la tranche du nouveau-né. Bienvenue !

Première inspiration, le cœur du veau bat à l'allure de ce stress qui va lui sauver la vie. Il se débat en silence, affolé, tandis que je continue d'évacuer les glaires en enfonçant mes doigts jusque dans sa trachée. Il va pouvoir retourner sur terre. Je me détourne déjà de lui pour m'occuper de sa mère, qui nous regarde comme si nous étions vraiment des extraterrestres sortis d'une série B de mauvais goût, avec le sang bolognaise, la paille dans les cheveux et les dialogues de haut niveau :

"Ah bon sang, ah bon sang, il est vivant ! Nom de Dieu ! Boudu !"

Évidemment, il aurait été plus jeune, ça aurait été plutôt "putain putain putain". Question de génération.

Moi, j'évalue le travail qu'il me reste à faire. L'incision utérine est plutôt propre et la matrice n'est pas déchirée, ça devrait aller. Je cale l'utérus sur le bord de la plaie musculaire et commence mes sutures.

Un premier surjet, pour refermer. J'assure la tension, vérifie l'étanchéité. Je crois que je me suis réveillé en même temps que le veau. Lorsqu'il a fallu le réveiller, nous avons probablement partagé le même pic d'adrénaline. Maintenant, je me joins aux plaisanteries et compatis avec l'éleveur qui va devoir assurer la survie de ce veau énorme qui a l'air aussi dynamique que sa mère...

Vingt bonnes minutes plus tard, deuxième surjet, pour assurer l'étanchéité de l'utérus et enfouir la suture. Finalement, cette matrice n'était pas si facile à recoudre.

J'aime l'aspect de l'utérus après ces points, c'est presque comme s'il ne s'était rien passé. Je remets enfin la matrice à sa place, elle a déjà terriblement réduit de taille.

Suture du péritoine et du premier plan musculaire. Il y a de quoi manger, sur cette bête.

Suture des deux plans musculaires suivants, sans difficulté. Par rapport à la suture utérine, celles-ci ne sont que des formalités.

Enfin, je recouds le cuir et referme la plaie. Je passe sur les antibiotiques déversés dans le ventre, je sais qu'ils ne sont pas plus efficaces comme ça qu'en intramusculaire, mais psychologiquement, ça fait du bien. Ou sur toute la bétadine qui vient colorer chaque plan musculaire entre mes sutures, au cas où.

Il est trois heures du matin. Je vais aller me coucher, maintenant que je suis bien réveillé.

Ou alors, je vais partager un café avec ces deux zigues, et refaire le match. Finalement, le veau est vivant, mais il a un regard probablement aussi expressif que le mien lorsque je suis arrivé tout à l'heure.

Il fait toujours aussi silencieux, on ne voit toujours pas les étoiles.

Va pour le café.