Jour six

Motif : Éternuements

Je suis perplexe. Ce petit bouledogue français ne cesse d'accumuler les troubles bénins (ou parfois pas du tout bénins) sans lien évident entre eux. Au fil des années, problèmes cutanés (pyodermite, gale, atopie), digestifs (abcès de glande anale, gastrite, pancréatite chronique), locomoteurs (une suspicion de névrite), ophtalmologiques (distichiasis et conjonctivites associée), cardiologiques (une dégénérescence mitrale) et maintenant respiratoires. Une pneumonie, pour allonger le dossier.

J'ai tout, vraiment tout retourné. Je l'ai même deux fois référé, c'est à dire, confié à des vétérinaires spécialistes pour confirmer ou infirmer mon diagnostic.

Bien sûr, il a des tonnes de facteurs de risques. C'est un bouledogue, déjà : handicapé respiratoire, mal conformé, tout tordu, avec des yeux exorbité. Il est trop gros, en plus. Mais on tient le bon bout, avec une perte de poids constante et régulière depuis six mois.

Il a deux chances : une propriétaire très attentive – au point qu'il nous faut parfois nous surveiller, nous aurions tendance à sous-estimer ses observations, par saturation. Et une assurance. Je n'aimerais pas être son assureur.

C'est également un patient exemplaire, toujours content de venir nous voir – avec tout ce que nous lui avons fait subir ! - et particulièrement sage. Aujourd'hui, il vient pour des éternuements. J'aurais tendance à prendre ça par-dessus la jambe, mais sachant qu'il sort d'une pneumonie, je suis suspicieux. Est-ce sa propriétaire qui s'inquiète car nous venons de stopper le traitement ? Ou bien a-t-il autre chose, réellement ? Rechuterait-il ? Mais quel rapport entre une pneumonie et une rhinite ?

J'examine ses yeux, il halète, confiant, la langue pendante, assis, heureux. Il profite des papouilles, tente un bisou – trop petit, gamin, je me tiens loin ! Deux trois crassouilles au coin des yeux, pas de conjonctivite, quelques cils ectopiques qui le chatouillent. Je palpe ses nœuds lymphatiques. Rien. Il s'appuie contre mes mains. Je m'assieds sur la table, et le prends sur les genoux, le tournant vers sa maîtresse, assise, attentive. J'écoute son cœur, le relève, ses antérieurs sur ma cuisse gauche, ses postérieurs sur la droite. Je l'entoure avec mon bras, le contient doucement et calme sa respiration. Rien dans les poumons. Renforcement des bruits de la trachée, ou du nez, pas de mucus. J'appuie sur sa trachée, aucune réaction. J'écoute son cœur, en passant. Souffle systolique apexien gauche, grade 3/6, comme d'habitude.

Je le repose sur la table et le fais asseoir, prend mon otoscope, et tente une observation directe des cavités nasales. La plupart du temps, les chiens éternuent, se détournent, bref, fuient, et sur de si petits animaux, passer la virgule de cartilage qui obture la narine est un challenge insurmontable. Dans ce cas, j'ai deux avantages : sa patience à toute épreuve et la chirurgie des narines qui, tout jeune, lui a permis de respirer malgré son handicap, son syndrome brachycéphale.

Le syndrome brachycéphale… Comment vous expliquer cette magnifique cascade de troubles ? Imaginez un ensemble de symptômes liés à l'anomalie de conformation de tous les chiens (et chats) à face plate. L'idée est simple : on leur a enfoncé le museau dans le crâne. On l'a martelé pour l'aplatir et l'épater, du coup : les yeux sont trop saillants, sujets à des conjonctivites, distichiasis, entropions, ulcères, voire à la luxation du globe. Les narines sont trop fermées, ce qui gêne l'entrée de l'air à l'inspiration, du coup l'animal force, force pour inspirer. Essayez chez vous : bouchez-vous le nez aux trois quarts et forcez pour inspirer. Vous sentez votre estomac remonter vers votre cœur, et, peut-être une envie de vomir poindre le bout de son nez (plat) ? Faites ça à chaque respiration, vivez avec le thorax à l'horizontale comme tout quadrupède qui se respecte, et je vous promets une belle hernie hiatale (l'estomac qui s'enfonce dans le thorax à travers le diaphragme) associée à des reflux gastro-oesophagiens, car le cardia, le sphincter qui ferme l'estomac, le fermera beaucoup moins bien. Les acides vont remonter vers la gorge et venir irriter les cartilages qui constituent la porte d'entrée de la trachée, le voile du palais (qui est trop en arrière et trop long chez les brachycéphales et a tendance à pendre dans la trachée…), les amygdales, bref, toute la gorge, le carrefour entre les voies digestives et respiratoires. Vous êtes-vous déjà étouffé en avalant de travers, en ayant l'impression que vous alliez y passer ? C'est le quotidien de ces chiens qui sont, du coup, à risque de pneumonie par inhalation/fausse déglutition.

Bref. Je commençais à inspecter les cavités nasales du bouledogue, heureux d'être comme d'habitude au centre de mon attention. A droite, comme à gauche : des muqueuses sans doute trop rouge, mais des cavités dégagées, pas gonflées, pas de mucus, pas de secrétions, rien. Juste un peu trop de rougeur.

Une simple irritation ? Je reprends avec sa propriétaire. Elle ne fume pas, elle ne fait pas brûler d'encens, elle n'organise pas de soirée avec machine à fumée chez elle, elle n'a pas repeint son appartement, elle ne vit pas au-dessus d'une usine pétrochimique et elle ne participe pas aux nuits debout et ne s'expose donc a priori pas aux fumigènes de la maréchaussée.

Une allergie, alors ? L'hypothèse est séduisante, sachant que le diagnostic d'atopie a déjà été posé. Je prends.

Un essai avec des anti-histaminiques. Si ça échoue et s'aggrave, corticoïdes. Et si j'ai un doute, on retournera aux radiographies, mais je n'y crois pas.