Il est 20h30.

Mon téléphone sonne.

"Bonsoir. Je m'excuse de vous déranger, mais mon chat ne va pas bien. Il ne bouge presque plus, il a l'air très fatigué. Je sais, il est très âgé, mais..."
Je ne la laisse pas continuer. Je sais qui elle est, je connais son chat. Il a 19 ans. Je sais que ce n'est pas une urgence. Mais pour elle, pour lui, je n'hésite pas.
"On se retrouve dans dix minutes à la clinique ?
- Merci"

J'ai 2 kilogrammes 600 de chat sur la table. 2 kilo 600 qui ont traversé 19 années, 2 kilo 600 un peu déshydratés.
C'est sa fille qui est venue. J'aime bien ces deux femmes. Elles sont sans doute un peu trop... chats, mais elles ont une attitude saine et digne face à la mort. Je sais que je n'aurais pas de crise, pas de passion, pas de hurlements.

"Je sais qu'il est très âgé. Je sais qu'il est à la fin de sa vie. Mais je voudrais juste savoir s'il est juste trop vieux, ou s'il y a autre chose. Je ne voudrais pas mal comprendre."

Sa voix est très douce, posée, les mots sont choisis. On m'a rarement dit de tels mots de cette façon là. Je devine qu'il serait indécent de s'acharner. Dragon est venu pour mourir.

Je prononce quelques mots sur la fin de vie des chats. "Généralement, les chats meurent car leurs reins ne fonctionnent plus. Buvait-il beaucoup ces derniers temps ?
- Non, je vois ce que vous voulez dire, mais non."
Un silence. Je caresse le chat. Il y a des traces d'urine sale autour de son prépuce. Alors que par ailleurs, il s'est toiletté.
"Par contre, un de nos chats a uriné dans la pièces où ils sont le plus souvent. Il faut dire que la litière est loin. Mais ils ne font jamais ça. Je ne sais pas si c'est lui."

Dragon ronronne discrètement. Sa déshydratation est un indice d'insuffisance rénale, mais...

Je prends mon thermomètre.

"Il a de la fièvre. 39.2. Il n'est pas en train de mourir. Les chats qui partent n'ont pas de fièvre. Ils sont plutôt en hypothermie. Il est... juste malade. Et je crois que..."

J'attrape un petit haricot en métal, que je place entre les postérieurs de Dragon, puis je place délicatement les doigts de ma main droite autour de son minuscule abdomen, et ma main gauche sur son dos, entre ses omoplates, pour le maintenir. Sa vessie est entre mes doigts, je la presse doucement. Un jet d'urine, puis deux. Quelques gouttes. Assez pour moi.
J'emmène ces gouttes de vie dans le petit laboratoire.
Une bandelette urinaire. Du sang, des globules blancs, un pH acide.
Mon réfractomètre. Densité 1.018.
L'acide nitrique. Heller 2mm.
Je centrifuge les dernières gouttes de vie. Je ne dis rien.
Deux minutes se sont écoulées depuis le prélèvement d'urine. Je regarde le culot de centrifugation au microscope. Il grouille de bactéries, il y a beaucoup de globules blancs, mais pas de calcul.

Mon diagnostic tombe comme un acquittement.

"Votre chat a une cystite. Une banale infection de la vessie.
- Une bête cystite ? Comme moi ?"

La jeune femme laisse échapper un rire gracieux.

"Et vous avez pu savoir ça en si peu de temps ?
- Il a eu la bonne idée de ne pas avoir la vessie vide..."

Un silence. Je devine le ronronnement du chat qui s'appuie contre ma main, posée sur son dos.

"Il n'est pas venu pour mourir, finalement. Je vais lui injecter un antibiotique qui agira deux semaines, un antispasmodique pour la douleur, et je vais lui faire une injection de liquide de réhydratation sous la peau. Même s'il est très âgé, et fragile, il devrait aller mieux demain."

J'adore l'atmosphère apaisée de la clinique alors que, dehors, la tempête fait rage.