Boules de Fourrure

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mercredi 25 août 2010 - Urgence et urgence

Je crois que je n'atteindrai jamais le niveau de la clientèle de doc vetote, mais j'apprécie les efforts méritoires de mes clients : se faire traiter de monstre sans cœur au téléphone, c'est toujours un plaisir.

22h30
Je roule à bonne vitesse sur les routes de campagne, fenêtres grandes ouvertes pour profiter un peu de la fraîcheur relative de cette soirée. Il y a dix minutes, je végétais dans mon fauteuil en me demandant comment occuper la fin de la soirée. Un cheval a trouvé pour moi : hémorragie massive sur un membre postérieur, ses propriétaires allaient remettre de l'eau quand ils l'ont trouvé, debout sur trois pattes, au milieu d'une mare de sang.

De quoi filer un bon coup d'adrénaline.

Le vent fait tellement de bordel dans la voiture que je devine, plus que je n'entends, la sonnerie de mon téléphone. Je freine rapidement histoire d'avoir une chance d'entendre quelque chose, craignant la mort du cheval blessé.

En fond sonore, des hurlements. De chien, de douleur, graves et longs, profonds.

La voix d'une femme, paniquée.

- Service de garde, bonsoir ?
- C'est bien le service de garde ?
- Oui... Dr Fourrure au téléphone.
- Docteur vite il faut que vous voyiez mon chien il hurle de douleur !
- Mais qu'est-ce qui se passe ?
- Il a un cancer des testicules, il est suivi par le Dr Voisin.

Le docteur Voisin, c'est celui qui part toujours en vacances sans prévenir, en mettant sur son répondeur : "je ne suis pas là, appelez un autre vétérinaire".

- Mais depuis combien de temps il n'est pas bien ?
- Il reste couché depuis quatre jours, mais ça allait, il ne mange plus depuis hier, et là ça ne va pas du tout il souffre docteur !

Ça, je n'en doute pas un seul instant. Maintenant, c'est effectivement une urgence.

- Docteur il faut le soulager, l'euthanasier !
- Ouais mais là heu... je ne vais pas pouvoir vous voir de suite, même pas du tout avant un moment, car je file déjà en urgence. Vous auriez des anti-inflammatoires à la maison ?
- Non !
- Je veux dire, des anti-inflammatoires pour vous, du Di-Antalvic, ou de l'ibuprofène.
- Non !
- Du Nurofen ?
- Ah oui ça j'en ai !

Bon, soyons clairs : ne donnez pas de ça à vos animaux, c'est une mauvaise idée. Mais là, en attendant, c'est toujours mieux que rien : les effets secondaires n'auront pas beaucoup d'importance dans ce cas précis.

- Bon, vous lui filez un comprimé, ça va le soulager un peu, là, j'ai un cheval blessé à anesthésier et opérer, je ne serai pas disponible tout de suite.
- Mais dans combien de temps docteur ?
- Deux bonnes heures au moins.
- Mais docteur il ne peut pas attendre deux heures !
- Ben voyez un confrère, alors, je suis désolé, je dois m'occuper de ce cheval en priorité. Appelez à Saint-Martin ou à...
- Mais vous êtes un monstre de laisser souffrir un animal ! Vous êtes un salaud, sans cœur, je porterai plainte, je...

Là, j'ai raccroché.

J'ai vraiment autre chose à foutre.

Ah, et sinon, pour le cheval, ça s'est bien passé, même si ça m'a pris presque trois heures... Je n'ai pas eu de coup de fil de confrère pour me parler de ce chien, j'espère qu'il a pu être rapidement pris en charge.

dimanche 22 août 2010 - Easy Jumper

- Puisque je vous dis que c'est complètement con !
- Mais docteur, ça fait dix ans ou plus que je le fais, et il n'y avait jamais eu d'accident !
- Et ben moi ça fait dix ans ou plus que je suis vétérinaire, et je ne compte plus ces incidents stupides !

Sur la table, un cocker, âgé de dix ans (ou plus). Quelques contusions, deux trois éraflures, et un fémur pété en deux, net. Pas le pire que j'ai vu, dans ce style, entre les brûlés, les hanches luxés, les mâchoires fracassées.

- Nan mais docteur, il a du voir une femelle, ou un oiseau, il déteste les oiseaux, il chasse les oiseaux.
- Peu importe... Là, il va falloir opérer, je ne peux pas réduire cette fracture de manière satisfaisante. C'est pas la catastrophe, mais il faut faire ça bien...
- Mais jamais il avait sauté !
- Vous rouliez à combien ?
- Pas très vite, m'enfin, 50 ou 60 quand même. Et puis, il a atterri sur le bitume.
- ...
- Il s'est toujours tenu comme ça à la fenêtre, appuyé sur le rebord, les oreilles au vent.
- Et curieusement, il se cogne des otites...
- Vous croyez que ça a un rapport ?
- Probable...

En fait, je me demande comment il n'y a pas plus d'accidents... Entre ceux qui s'appuient sur les fenêtre des voitures, ceux qui dorment dans les pieds du conducteur, ceux qui se tiennent devant leur patron motard.

Ce que je n'avais pas compris avec celui-ci, c'est que non seulement il se tenait à la fenêtre (grande ouverte) de la voiture, "les oreilles au vent", mais qu'en plus il le faisait sur les genoux de son maître !

dimanche 8 août 2010 - Mademoiselle sollicite de votre haute bienveillance un emploi d'ASV

M. le député,

J'ai bien reçu, comme tous mes confrères de la région, votre courrier concernant cette jeune fille dont "le bilan de compétences fait ressortir des qualités professionnelles certaines pour les soins des animaux et le travail auprès des vétérinaires".

Permettez-moi d'attirer votre attention, en premier lieu, sur l'incongruité et le manque d'à-propos de votre démarche. Je ne doute pas de la sincérité de votre souhait de rendre service à une proche, mais j'émets de sérieuses réserves sur la finesse du procédé, ceci étant dit sans aucune méchanceté, mais avec un brin d'amertume. Pour quelle raison m'envoyez-vous, en tant que député (j'ai bien noté l'enveloppe et le papier à en-tête de l'assemblée nationale), un courrier concernant une candidature à un poste d'auxiliaire spécialisée vétérinaire ? Loin de moi l'envie de hurler avec la meute qui emploie à tort et à travers les termes de "poujadiste" ou de "clientélisme", mais avouez que vous tendez le bâton pour vous faire battre. Mettons que vos intentions sont les meilleures, et passons sur cette maladresse.

Ma première réaction a été la stupéfaction, mêlée de consternation, en lisant vos phrases au style obligé. Le premier éclat de rire passé, je me suis penché sur le curriculum vitae de votre protégée. Cette fois, c'est un brin de colère et d'ahurissement qui ont dominé ma réaction. Au-delà de l'anecdote qui ferait le sel de ce billet en forme de lettre ouverte que je ne vous adresserai jamais, je vais tenter de profiter de l'occasion pour donner, en tant que vétérinaire et employeur d'une jeune femme ayant eu un parcours comparable, quelques conseils à ceux et celles qui voudraient devenir auxiliaires vétérinaires. Évidemment, je ne prétends pas être représentatif de tous mes confrères...

Premièrement, faites comme tout le monde. Envoyez un courrier de votre main, manuscrit ou pas, peu importe. Le fait que vous écriviez vos lettres comme des lignes de punition ne vous attirera aucune sympathie ou attention particulière. Personnellement, je pense que c'est une perte de temps, et que l'ordinateur et l'imprimante sont parfaitement adaptés à l'exercice. Ne faites jamais écrire ce courrier par un parent, un ami, et encore moins un député : n'hésitez pas, faites vous aider, mais écrivez en votre nom propre. Ne téléphonez pas : nous passons nos journées à courir partout et à répondre au téléphone, sans parler des démarcheurs de tous genres : vous vous feriez rembarrer.

Expliquez-moi, en quelques mots sincères, pourquoi vous voulez être ASV, et pourquoi vous êtes une candidate intéressante (pardonnez-moi, je vais utiliser un féminin comme genre "neutre" vue le faible pourcentage de mâles dans la profession). N'en faites pas trop, c'est un équilibre délicat entre humilité et démonstration de motivation. Être sûre de soi, c'est une superbe qualité. Être prétentieuse, un défaut rédhibitoire. Les vétos sont souvent des grandes gueules, et la clientèle n'est pas forcément facile. Vous aurez à naviguer entre les deux...

Deuxièmement, joignez votre CV à ce courrier. Celui de la protégée de notre député est le parfait exemple du CV raté. Vous êtes probablement jeune, vous n'avez probablement presque aucune expérience professionnelle. Si ce n'est pas le cas, ne tenez pas forcément compte des remarques qui vont suivre.

Ne bourrez pas la page. D'une part, c'est désagréable à lire, d'autre part, c'est prétentieux. Si vous écrivez en Comic sans MS, je vous pends. Arial et Times New Roman, c'est neutre, c'est bien.

Insistez sur vos compétences réelles, sur votre formation. Je veux savoir ce que vous avez appris, ce que signifie votre diplôme, si vous en avez un. Si vous avez une expérience professionnelle antérieure, mettez bien en exergue ce qui fait votre valeur. Savoir que vous avez distribué des publicités dans les boîtes aux lettres n'est pas totalement inintéressant (ça prouve que vous vous êtes motivée pour travailler), mais cela n'a pas à être mis sur le même niveau que deux ans de secrétariat dans une TPE. Le premier réflexe, quand on lit ce genre de ligne, c'est de rire : cela dévalorise ce qui est vraiment intéressant juste à côté. Dans le cas précis du CV qui fait l'objet de ce billet, il m'a fallu y porter une attention particulière pour comprendre que les compétences annoncées étaient validées par deux ans de secrétariat et non le "simple" fruit d'une formation. Dommage !

Ne consacrez pas un quart de la page à un stage d'une semaine dans un cabinet vétérinaire ! C'est ridicule, ennuyeux, et d'une prétention sans borne. Le détail par le menu de ce que peut faire une stagiaire dans nos entreprises, je m'en fous ! Savoir que vous avez fait un stage chez un vétérinaire est une indication précieuse (et un réel avantage sur votre CV), mais n'en faites pas des tonnes. Je sais ce que fait et voit une stagiaire chez un vétérinaire. Je sais aussi qu'en une semaine on n'acquiert pas toutes les compétences dont vous semblez vous targuer.

Méfiez-vous des références aux associations de protection des animaux. Je ne veux pas, en tant qu'ASV, d'une nunuche ou d'une oie blanche. Je ne veux pas non plus d'une maniaque de la protection animale bourrée de préjugés. Je suis intéressé par une personne qui a pu toucher la dureté de cette réalité des refuges, sans non plus souhaiter embaucher une cynique blasée. Rappelez-vous aussi que les relations entre les refuges et les vétérinaires ne sont pas toujours excellentes (mais c'est un autre sujet). Bref : c'est une information intéressante mais à double tranchant.

Nous avons pour politique de répondre à toutes les candidatures qui nous sont adressée, par la négative (car nous n'embauchons pas), mais je sais que ce n'est pas le cas de tous mes confrères. Si vous ne recevez pas de réponse, n'hésitez pas, deux semaines plus tard, à nous relancer : si votre première lettre est partie à la poubelle, la seconde suivra, vous n'avez rien à perdre. Si la première s'est perdue, la seconde atteindra peut-être sa cible. Et si vous intéressez un cabinet, les vétérinaires vous contacteront bien avant deux semaines (enfin, je suppose).

Enfin, si vous avez la chance de décrocher un entretien, permettez-moi de vous offrir quelques conseils qui me passent par la tête.

Venez seule. Surtout pas avec vos parents. Lorsque nous avons embauché notre ASV, nous avons reçu de nombreuses candidates que nous n'avons pas entendu parler : leur père, ou leur mère, s'escrimant à nous expliquer pourquoi leur rejeton était la meilleure. Cela ne nous intéresse pas. Vous aurez à gérer des clients inquiets, stressés, parfois agressifs voire irrationnels. C'est vous que nous voulons entendre. Vous serez peut-être stressée à mort, et cela se verra sans doute, nous imaginons très bien dans quel état vous pouvez être : ne vous en inquiétez pas.

Parlez-nous de vous, expliquez-nous pourquoi vous correspondez au poste, pourquoi vous conviendrez. Encore une fois, c'est un subtil équilibre entre humilité et assurance qui fera votre succès. C'est aussi votre capacité à analyser les vétérinaires qui vous font face. Ils vous auront sans doute expliqué ce qu'ils cherchent, sachez lire entre les lignes. Certains vétos embauchent une ASV "pour la vie", pour former une personne qui correspondra idéalement à leurs besoins. D'autres cherchent du personnel à moindre coût, mais ils ne vous le diront certainement pas comme ça...

Voilà, si vous avez des questions, n'hésitez pas. Et rangez votre susceptibilité, ce billet n'a aucunement l'intention de moquer une candidate malheureuse (je n'en dirais pas autant de notre parlementaire maladroit...).

mercredi 28 juillet 2010 - La classe

En remplissant un passeport...

- Alors, il s'appelle Wolverine, c'est ça ?
- Oui, ce sont mes petits enfants qui l'ont appelé comme ça, c'est un héros de film je crois... Volverine.
- Oui, de BD aussi, on prononce "W", pas "V", mais bon, c'est sûr que c'est plus facile à prononcer.
- Ah vous savez, moi, l'anglais...

Je souris, en me demandant si le choix de "Wolverine" pour un bichon était une preuve d'humour de la part de ces petits-enfants...

- Mais attendez, il est marqué Pistache sur sa carte de tatouage ?
- Ah oui, c'est vrai : il s'appelait comme ça au début, mais nous n'avons pas aimé.
- D'accord, pas de problème, mais il faut quand même que je note son vrai nom sur le passeport.
- C'est que vous comprenez, Pistache, c'est un peu long, et le diminutif ça fait "Pipi"...

Je souris à nouveau, en refermant le carnet et en l'accompagnant vers la sortie.

- C'est sûr, "Pipi", ce n'est pas génial. "Wolverine" est beaucoup plus classe.
- Oui docteur. Merci beaucoup, au revoir !

Une minute plus tard, sur le parking, j'entends la vieille dame appeler son chien.

- VOVO ! Allez viens Vovo, on s'en va !

Beaucoup, beaucoup plus classe.

mercredi 21 juillet 2010 - Radiographie

Voir dans son patient : le pied ! L'idéal diagnostique ! T'as mal où Kiki ? Là ? OK, attendez madame, j'ouvre, on va voir ce qui se passe.

Ou pas : madame n'étant presque jamais d'accord (Kiki non plus), et les profs nous bassinant avec des histoires d'examens les moins invasifs possibles. C'est à dire causant le moins de tort possible à l'animal.

Présente dans la totalité des cliniques vétérinaires et dans la plupart des cabinets, la radiographie est le moyen d'imagerie médicale le plus courant et le plus utilisé, juste avant l'échographie et loin devant les scanners et IRM. Pour ces trois derniers examens, on verra une autre fois : aujourd'hui, on discute radio.

Une radio, comment ça marche ?

Le principe est simple, et on ne va pas rentrer dans les détails. La radiographie consiste à envoyer des rayons (les fameux rayons X, du coup en anglais on ne dit pas a wédhio (avec l'accent) mais a x-ray), lesquels rayons vont plus ou moins traverser ce qui se trouve entre le foyer et le film radiographique. Entre le foyer et le film, hormis des accessoires pratiques, on pose Kiki. Minou. Ou qui vous voulez. Et les tissus de l'animal vont plus ou moins empêcher les rayons X d'atteindre le film radio, ce qui va dessiner des ombres : là où les rayons X frappent sans problème le film (genre, à côté du chien, ou bien là où il y a plein de gaz (comme dans les poumons !)), ce sera noir. Si Pluto a avalé les gants de Mickey avec leurs boutons en métal, l'ombre des boutons, qui empêchent complètement les rayons X de passer, sera blanche. De plus, il aura probablement mal au ventre. Dans l'intervalle entre le gaz et le minéral/métallique, il y a tout le reste, qui absorbe plus ou moins les rayons X : les os absorbent beaucoup (ils sont donc très blancs), les muscles moins, etc, et tout ceci nous donne un dégradé d'ombres qui permettent de voir les organes et les tissus.

Sur la radio ci-dessous, celle du thorax d'un chat, de profil, on voit des points blancs très blancs : c'est métallique, ce sont des plombs de chasse.
Ensuite, on voit des structures très blanches, mais moins : les vertèbres, le sternum, les côtes, etc : les os.
Ensuite, il y a des masses assez blanches, presque autant que l'os (le "presque autant" vient notamment du fait que la radio n'est pas d'excellente qualité) : ce sont des tissus assez denses et épais : le cœur, le foie.
Enfin, il y a des structures presque noires : ce sont les zones pleines de gaz : les poumons, la trachée, et l'air autour du chat.

Chat plombéChat plombé, radiographie légendée

Comme la radioscopie est un examen des ombres, l'image est bi-dimensionnelle : le chien peut bien faire 20 centimètres d'épaisseur, sur un profil, on voit tout sur le même plan. Pour bien localiser une lésion ou vérifier qu'il n'y ait rien de caché derrière un os ou un organe très dense, on a donc tout intérêt à faire au moins deux clichés d'incidences différentes, par exemple une face et un profil.

Les films radiographiques, une fois le cliché pris, sont développés, comme des pellicules photographiques d'avant les appareils qui ont un écran derrière (j'ai pris un coup de vieux avec une jeune cousine en sortant un vieil argentique, l'autre jour : "quoi, on peut pas voir la photo ?"). On peut le faire à la main, ou avec une machine.

En radiographie humaine, toutes les radiographies sont aujourd'hui numériques : il n'y a plus de film mais un capteur qui reçoit les rayons non absorbés par le corps. On le fait aussi en médecine vétérinaire, car c'est exactement la même chose, en vachement mieux et en vachement plus cher. Toutes les photographies de radio que vous verrez sur ce blog sont celles de radiographies classique. Vous pouvez voir de magnifiques radios numériques sur le site de Kikivet, par exemple. Âmes sensibles s'abstenir, mon confrère développant des cas cliniques avec forces photographies, parfois assez... spectaculaires.
Oui, j'espère un jour posséder ce matériel, mais on discutera coût un peu plus loin.

Une radio, à quoi ça sert ?

Examen complémentaire

Une radio, c'est ce qu'on appelle un examen complémentaire. J'ai évoqué les différents types d'examens ici, je n'y reviens pas. Le but est donc de compléter un examen clinique en visualisant certaines structures internes de l'organisme.

On peut faire des radios de tout, mais, en pratique, les appareils des vétérinaires pour animaux de compagnie permettent de radiographier les chiens, les chats et la plupart des nouveaux animaux de compagnie. Un véto équin aura tout ce qu'il faut pour ses patients. Un pur rural n'aura pas de radio, car il n'y a pour ainsi dire pas d'indication économiquement viable de cet examen pour les bovins (mais techniquement, pas de problème, on radiographie pas mal de vaches dans les écoles vétérinaires). La seule limite est l'épaisseur : plus on radiographie épais, moins l'image est bonne. Les radios thoraciques et abdominales de grands animaux sont donc peu pratiquées, et j'ai personnellement beaucoup de problèmes à radiographier des épaisseurs supérieures à 25-30 cm avec ma machine.

Parmi les indications de la radiographie, citons :

  • les fractures, luxations et autres anomalies osseuses et/ou cartilagineuses

Radio : fracture tibia + fibulaRadio : fracture réduite

Ici, un tibia et une fibula fracturés, avec une grosse esquille, avant et après réduction. La réparation a été faite avec un pansement de Robert-Jones, qui a grosso-modo les mêmes indications qu'une résine. Une chirurgie aurait été plus indiquée mais les gens n'en avaient pas les moyens.

  • les affections cardiaques (on peut apprécier sur une radio la taille, la forme et la position du cœur)
  • les affections pulmonaires (un poumon, c'est censé être plein de gaz.

Radio thoracique de chienne : carcinome mammaire métastatique

Je vous avais déjà parlé de cette louloute ici, avec son carcinome mammaire métastasé.

  • les pathologies digestives (je vous ferai un billet sur les trucs idiots qu'on trouve dans les estomacs et intestins de nos compagnons)
  • et tout plein d'autres trucs que j'oublie, comme par exemple les épanchements, la recherche de corps étrangers...

Radio : hémothorax

Ici, on voit que le poumon est soulevé, on ne distingue plus le cœur : la cavité pleurale, entre les côtes et les poumons, était pleine de sang suite à une intoxication aux anti-coagulants.

la radiographie est donc utile au diagnostic, mais également au pronostic, ainsi qu'au suivi : les radios peuvent être répétées pour constater l'évolution d'une maladie.

Dépistage

La radiographie peut aussi être employée dans le dépistage de certaines anomalies : la différence avec ce dont je viens de parler, ce que l'on fait la radio a priori, sans constater de symptômes, pour savoir si l'animal est atteint d'une anomalie qui n'a pas, au jour de la radio, de conséquence sur sa santé.

Je pense par exemple à la maladie naviculaire chez les équidés, mais le plus important de ces dépistages, à mon niveau, est celui de la dysplasie de la hanche chez le chien. Je ne vais pas m'attarder sur ce sujet qui pourrait nous occuper un bout de temps, promis, je ferai un billet.

Un truc sympa aussi, c'est le comptage de bébés, ce n'est ni du dépistage ni du diagnostic. Combien de chiots sur la radio ci-dessous ?

Radio de Gestation

Les limites

On ne peut pas tout faire avec une radiographie - d'ailleurs, si c'était le cas, on n'aurait pas inventé l'échographe ou le scanner. Les limites techniques sont évidentes, vous les avez devinées en lisant la première partie, ci-dessus :

  • on ne voit un organe ou un tissu que s'il y a une différence de contraste dans les ombres qui impressionnent le film : on ne voit donc quasiment pas les différents muscles, par exemple
  • on ne voit pas un organe caché par l'os : le cerveau par exemple.
  • c'est une photo : on ne voit donc pas les organes en mouvement (contrairement à l'échographie)
  • la résolution est limitée (quoique ce soit bien meilleur en radio numérique) : on ne voit pas les tout petits détails.

Voici également une photo et une radio que j'utilise beaucoup en consultation, pour expliquer aux gens pourquoi on ne peut pas voir si leur chien a mangé du plastique, du verre ou une éponge, pas plus que je ne peux repérer l'épillet qui s'est enfoncé entre ses doigts.

Objets diversObjets divers radiographiés

Ça se passe de commentaire, non ? Imaginez en plus que l'on superpose à ça le foutoir interne d'un animal !

Et puis il y a des limites pratiques : s'il l'animal bouge, le cliché sera raté, il faut donc l'immobiliser ou l'anesthésier.

Une radio, combien ça coûte ?

Quand vous payez une radio, que payez-vous ?

  • Les locaux : murs et porte à l'épreuve des rayons X, avec des normes assez contraignantes (mais qui se sont assouplies assez récemment).
  • La machine à radiographier est très onéreuse. 5000€ en occasion pour une radio classique retapée, robuste mais à la résolution limitée, 15-20000€ pour une radio numérique neuve, et les prix peuvent évidemment être très supérieurs selon la puissance du foyer, la possibilité de déplacer l'appareil, et, pour les radios numériques, la résolution, les possibilités logicielles etc.
  • Une développeuse coûte entre 1000€ (occasion) et 2-5000€.
  • Le "petit" matériel nécessaire coûte quelques centaines d'euros (cassettes, grilles de renforcement, tabliers en plombs...) mais il a une très longue durée de vie.
  • Les consommables : les films de radiographie classique ne coûtent pas très cher, par contre les produits chimiques (révélateur, fixateur) sont plus onéreux, mais par radio cela revient à quelques euros.
  • La réglementation : chaque appareil de radiographie doit être manipulé sous le contrôle d'une personne compétente en radioprotection (formation obligatoire, à renouveler tous les 5 ans, qui prend du temps en plus de coûter cher), l'appareil doit être aux normes ou contrôlé régulièrement si c'est un vieux bousin, des dosimètres d'ambiance et personnels qui mesurent la quantité de rayons X doivent être installés et renouvelés récemment, chaque radiographie doit être identifiée, stockée et enregistrée (avec les paramètres utilisés).
  • Et le radiologue ! Voire les manipulateurs, si il y a besoin de plusieurs personnes pour faire un cliché.

Au final, selon le type de radio et le nombre de cliché, une radio est en général facturée entre 20 et 50 euros.

Au sujet de la réglementation : l'idée est que les rayons X ne sont pas anodins. Une exposition répétée à ces rayonnements est un important facteur de risques de cancers, ou autres anomalies de la multiplication cellulaire (les rayons X peuvent abîmer l'ADN des cellules, ce qui est d'autant plus préjudiciable si elles sont en train de se multiplier). C'est pour cela que nos salles de radio sont interdites aux femmes enceintes, et à celles susceptibles de l'être (mesdames, mesdemoiselles, ne vous vexez pas si votre véto vous fout à la porte de la salle radio, il y a des risques que l'on ne prend pas). Quelques clichés, ce n'est pas dangereux, ne surestimons pas non plus le risque. Nos dosimètres nous indiquent d'ailleurs que les doses reçues dans notre pratique quotidienne sont très largement inférieures aux doses dangereuses (elles sont même nulles dans notre clinique).
Pour votre animal, ce n'est pas dangereux non plus : quelques clichés ne feront pas un cancer. C'est la répétition qui est dangereuse (mais vous n'amenez pas votre chien faire des radios tous les trois jours chez votre véto, non ?).

N'hésitez pas à poser des questions. Maintenant que j'ai eu le courage de rédiger ce billet, je vais pouvoir vous noyer de radiographies.

Notez que de nombreuses radiographies sont disponibles en ligne sur mon compte Flickr. Elles sont toutes sous licence paternité - partage selon les conditions initiales Creative Commons. Vous devez en citer la source (du genre : par Fourrure, http://www.boulesdefourrure.fr ) et vous ne pouvez les distribuer, même modifiées, que sous la même licence. Alors si ces photos peuvent vous servir à illustrer un article, un cours, ou je ne sais quoi d'autre, n'hésitez pas.

samedi 3 juillet 2010 - Lettre à ma stagiaire

Chère stagiaire,

Voilà plus d'un mois maintenant que tu as quitté notre campagne infra-pyrénéenne pour retourner chez toi. Ici, les choses suivent leurs cours, mais ce n'est pas pour cela que je prends mon clavier. Évidemment, c'est la condition de l'exercice de ce blog, je vais user de circonlocutions et maquiller les cas ou les situations, mais je sais que tu t'y retrouveras.

Loup se maintient bien. Sa torsion d'estomac est désormais un lointain souvenir, il reprend du poids, mange comme un chancre, et ses reins lui offrent un répit inespéré. Ils ne fonctionnent pas vraiment comme ceux d'un chien de son âge, mais les thérapeutiques mises en place font leur travail mieux que nous ne l'espérions. Le pari d'opérer malgré cette faiblesse rénale aura payé, même si nous ne sommes pas passés loin du désastre. Pour le coup, le travail en réseau avec les spécialistes des environs a été vraiment fructueux, et certains me téléphonent encore pour avoir des nouvelles de lui.

La vache que nous avions faite vêler (un siège) puis opérée de sa déchirure utérine (un joli 3/4 de cercle déchiré juste en arrière du col utérin) de nuit dans un vallon, attachée à un chêne, s'est, contre toute attente, superbement remise. Je maintiens ce que j'avais dit à ce moment là : cette chirurgie était un non-sens économique, mais, finalement, peu importe. Je pense que je vais, de plus en plus, tenter ce genre de trucs désespérés (deux tentatives, deux réussites). Si je me souviens bien, cela avait pris, en tout, environ trois heures. Un vêlage difficile, une ouverture dans le creux du flanc gauche, comme une césarienne, puis une suture à l'aveugle, en évitant de piquer dans ce qui ne devait pas l'être. Je reste surpris de l'absence de déchirure des artères utérines, qui aurait signé l'agonie de la vache, mais bon : ces bestioles ne font décidément pas comme il est écrit dans les livres. L'éleveur est ravi.

La vache de la césarienne, par contre, est morte. Je ne sais pas pourquoi, je ne l'ai appris que trop tard : elle est morte le lendemain de l'opération et je ne l'ai su que cinq jour après. Le veau était un peu faisandé, ok. Il a fallu plus d'une heure pour attacher cette saloperie qui ne pensait qu'à nous encorner ou à nous tabasser à grands coups de savates, d'accord, mais, finalement, entre deux esquives, la chirurgie s'était bien passée. Il me semble que c'est trop court pour une péritonite, trop long pour une conséquence directe de la dystocie (genre hémorragie utérine). Une septicémie, sans doute, mais elle était pourtant généreusement couverte en antibiotique et était repartie sur ses quatre pattes après la césarienne. Mystère. L'éleveur est moins ravi que celui de l'autre vache.

Les chiots que tu as réanimés après la césarienne, par contre, pètent le feu, et leur éleveuse continue de parler avec enthousiasme de la jeune fille qui avait fondu devant ses bébés. J'ai refait une césarienne sur une autre de ses chienne une semaine plus tard - pas de chance. Là encore, tous les chiots ont survécu.

La chienne avec la patte doublement fracturée, qui était venue pour son pansement, se porte très bien, mais ce n'est pas grâce à sa maîtresse : il a fallu l'engueuler plusieurs fois pour qu'elle comprenne que ce n'est pas parce que sa chienne n'a pas mal qu'elle peut la laisser courir avec ses plaques, ses fixateurs et ses broches. je crois que, cette fois-ci, c'est rentré.

Le cobaye anorexique s'est très bien remis : il avait en fait un abcès dentaire à la base de ses incisives inférieures. L'idéal aurait été de l'opérer pour lui retirer ses incisives, mais ses propriétaires ont préféré une très longue antibiothérapie, qu'ils n'ont pas encore terminée. J'espère qu'il ne rechutera pas.

Le propriétaire de la jument que nous avons aidée à pouliner en pleine nuit a décidé de changer définitivement de vétérinaire. Il a en effet été se plaindre à "l'ancien" de cette clinique, qui suivait ses animaux, du manque de réactivité de son associé qui n'a pas pu venir au poulinage, bloqué qu'il était par une autre urgence. La discussion a mal tourné, je ne sais pas trop pourquoi, et peu importe. Même si je comprends bien qu'il ait été déçu du temps perdu sur cette intervention, je pense pour ma part que le poulain n'aurait de toute façon pas survécu, et être bloqué sur une autre urgence peut arriver à n'importe quel véto. Ceci étant, je gagne un client plutôt sympa, comme j'en ai perdu d'autres dans des circonstances similaires. J'en ai discuté avec l'autre véto, qui est un peu blasé par la réaction de son ex-client. M'enfin bon, cela ne l'empêchera pas de dormir, et moi non plus.

Merci en tout cas pour ta présence enthousiaste et critique, et n'hésite pas à revenir, notre porte reste ouverte !

samedi 26 juin 2010 - Il professore

Il prenait toujours l'accent pédant d'un mandarin universitaire. Sa diction était parfaite.

Il se tenait toujours droit comme un i, emprunt de pompeuse gravité.

Lorsqu'il traversait sa stabulation, il marchait dans les fruits des processus digestifs associés des bovins et de la microflore ruminale, quand nous piétinions dans la merde.

On l'appelait : il professore.

Il nous avait joint grâce à son appareil téléphonique filaire, nous précisant les faits suivants :

- Docteur, je me vois contraint de vous appeler afin de vous faire part de l'état de maladie persistant de l'un de mes bovins laitiers de sexe femelle, âgé de 8 ans. Celle-ci est en décubitus sternal, et ses rares efforts afin d'atteindre la station debout ne sont couronnés d'aucun fruit.

Il professore, avait, selon la légende, voulu être vétérinaire.

Nous avions donc rejoint sa stabulation grâce à notre véhicule à moteur de type utilitaire léger, afin de constater par nous-même l'état de maladie de son bovin laitier de sexe femelle en décubitus sternal. Je dis nous, car j'étais alors un simple stagiaire dans une clientèle proche de la frontière italienne, et que je suivais partout le vétérinaire local.

Il professore nous attendait à côté de sa vache, avec une cote parfaitement repassée, et des bottes immaculées.

Il me serra la main, puis celle de mon maître de stage.

- Docteurs, voici les faits. Ce bovin de race Prim'Holstein âgé de huit ans a vêlé il y a exactement quatre jours. Le part s'est déroulé normalement, ne nécessitant de ma part aucune intervention. Elle n'a jamais eu aucun problème d'aucune sorte, et a été gravide 6 fois, mais n'a mené ses gestations à terme que 5 fois, en raison d'un avortement qui n'était du ni à Brucella, ni à Chlamydia, ni à Leptospira, ni à Coxiella. Cet incident n'a pas été élucidé mais n'a posé aucun problème pour les gestations ultérieures.
- Et vous lui avez fait quoi ?

Le véto examinait rapidement la vache couchée, placide et attentive.

- Mes observations : le décubitus sternal, survenant dans les trois jours suivant le part, l'absence d'hyperthermie, la démarche ébrieuse avec augmentation du polygone de sustentation avant sa chute m'ont conduit à diagnostiquer une fièvre vitulaire. J'ai donc administré par voie intraveineuse une perfusion de gluconate de calcium, complétée par une solution de calcium et de phosphore administrée per os.
- Et toi, tu en penses quoi ?

Moi, je n'en pensais pas grand chose. La démarche de l'éleveur était logique mais j'étais abasourdi en découvrant qu'il avait perfusé, notamment du calcium qui pouvait être mortel en cas d'erreur de diagnostic. Du coup, je ne répondis rien. Je n'avais pas appris, à l'école, que les éleveurs pouvaient faire des intraveineuses.

- Votre vache a une mammite. Regardez ce lait. Si elle est couchée, ce n'est pas à cause d'une fièvre de lait, mais par l'action des bactéries. La perf' risquait pas de marcher !

Il professore était raide comme un piquet, confus, les lèvres serrées. Il marmonna quelque chose, peut-être "une mammite ?". Le véto restait calme, mais je sentais qu'il était agacé par le ridicule du personnage, dont tous les éleveurs s'amusaient avec une ironie teintée de lassitude (le bonhomme était de toutes les commissions, de toutes les réunions, savait toujours tout sur tout et avait toujours raison).

Avec les années, je me dis que l'éleveur, pour pédant et irritant qu'il fut, avait au moins eu l'humilité de savoir reconnaître son échec et appeler le véto quand il avait constaté que ce qu'il avait mis en œuvre n'avait eu aucun effet. Il avait cependant mis sa vache en danger en perfusant du calcium, qui peut provoquer de graves troubles du rythme cardiaque s'il est administré trop rapidement à un animal qui n'en a pas besoin.

Je crois que, finalement, tout le monde l'aimait bien, mais avec une condescendance mêlée de pitié. Ce n'était pas un mauvais éleveur, bien au contraire, mais il n'avait jamais su se satisfaire de sa place, ce qui devait agacer ceux qui avaient choisi ce métier et qu'il dévalorisait en ne sachant pas se contenter de sa belle exploitation. Les vétos de cette clinique l'imitaient souvent lorsqu'ils se retrouvaient devant une situation compliquée, jouant au jargonneux pédant.

Il était seul. Il amusait la galerie, à ses dépends, et même s'il était pénible, il était bien pratique de l'avoir pour administrer et faire les papiers du GDS, ou organiser le remembrement.

Il professore s'est suicidé suite à la faillite de son exploitation - un gros investissement réalisé lors de la montée du prix du lait il y a trois-quatre ans, qui l'a mis dans le rouge lorsque les prix se sont durablement effondrés.

Les droits à prêts, rangés avec les aides par le gouvernement qui prétend subventionner, ne servent à rien lorsque l'on ne peut pas rembourser.

Évidemment, il y avait d'autres solutions, toutes meilleures que le suicide. Mais avait-il quelqu'un pour le lui dire ?

Les vétos, que j'ai eu au téléphone récemment et qui m'ont appris sa triste décision, m'ont précisé qu'il y avait eu vraiment beaucoup de monde à son enterrement. Ils m'en avaient parlé spontanément, alors que je ne l'avais vu qu'une fois. Ils avaient la gorge serrée.

jeudi 24 juin 2010 - De la radio en zone rurale

Habiter dans un trou perdu à la campagne a de gros avantages : pas de voisins, pas de supermarché, pas de voitures. J'ai poussé le vice jusqu'au "pas de télé".
Heureusement, j'ai un accès ADSL.
En bonus, j'ai la vue sur les Pyrénées.

Tout ceci définit mon refuge, celui que j'ai cherché et choisi.

Outre internet, mon lien avec l'actualité, ma compagne de tous les jours, dans mes tournées, mes aller-retour à la clinique, mes urgences, c'est ma radio. Le style de truc en série avec un lecteur CD à encrassage rapide, qui m'a lâché il y a des années.

Ici, les stations se résument à :
- Sud Radio (rugby et duo des non, non merci)
- France Culture (un peu trop mou pour moi)
- France Inter
Et les grandes ondes, sur lesquelles je me branche régulièrement pour France Info.

La radio généraliste, pour moi, c'est donc Inter. Ça tombe bien, j'apprécie beaucoup sa programmation musicale et le faible nombre de pubs. Le matin, pour aller bosser, j'ai Nicolas Demorand. Je l'apprécie peu, donc en général je zappe sur Info, comme ça j'ai mon journal. Pendant mes visites, c'est la fin du 6h30/10h (Esprit critique par exemple), puis Natacha Giordano et son Service Public, trop "60 millions de consommateurs" et polémiste à mon goût. C'est toujours mieux que la démagogie de Julien Courbet. A 11h00, pour le fou du roi, je suis rarement sur la route. L'après-midi, c'est 2000 ans d'histoire, la tête au carré, des magazines neutres et agréables. Là-bas si j'y suis et son insupportable et indispensable Daniel Mermet. Celui-là, il m'épuise : trop provocateur à mon goût, trop caricatural, mais j'apprécie qu'il ait cet espace unique. Je me force à l'écouter, quand j'en ai la possibilité. Les émissions sont parfois passionnantes. La fin d'après-midi, je ne suis jamais dans la voiture, donc je ne connais pas.

Et puis il y a le soir, la nuit, le dimanche, les urgences. Sur la route, Laurent Lavige, volume à fond. Le pont des artistes, idem. Rendez-vous avec X, les délires du Mangin Palace, indispensables à ma bonne humeur hebdomadaire, comme La prochaine fois, je vous l'chanterai. Sur quelle autre radio trouve-t-on ce genre d'émissions ?

Et puis, il y a Didier Porte. Pour lui, j'essaie à chaque fois de sortir à l'heure de la clinique, pour être à 12h05-12h10 dans ma voiture. Évidemment, je n'y arrive pas souvent, c'est pourquoi je savoure chaque rendez-vous réussi. Impertinent, voire même insolent, j'apprécie l'acidité de sa langue et la justesse de ses bassesses. Bien sûr, il n'est pas toujours drôle, il est parfois vulgaire. Il est parfaitement subjectif, et revendique sa "gauchitude" ? Au moins, on est prévenu, nous sommes assez grands pour en tirer nos conclusions.
Il est, surtout, souvent, juste.
Juste. Juste comme il faut, dans son rôle de trublion d'une émission par ailleurs très sage et très consensuelle, rompant avec le tranquille déroulé des interventions des membres de l'équipe du Fou du Roi. Je suppose que la plupart des invités de Stéphane Bern attendent avec une inquiétude non feinte sa déferlante du jour.

J'apprécie particulièrement sa façon d'essayer de retenir son rire lorsqu'il nous sert une ânerie dont il est visiblement très fier.

Mais manifestement, tout comme Stéphane Guillon (qui passe trop tôt pour que je le connaisse), Didier Porte dérange. Comme d'autres avant lui, même si je n'aime pas les comparaisons trop évidentes.

Concernant Didier Porte, j'ai du mal à comprendre. Comment peut-on virer ce type d'une radio qui prétend incarner "la différence" ou l'irrévérence" à chacun de ses jingles ?

France Inter, c'est presque ma seule compagne sur les routes. La seule radio qui passe presque partout, ici. J'ai de la chance, je l'apprécie.

Pour combien de temps ?

mercredi 16 juin 2010 - Le vieux, sans vache et sans jument

Le camion était déjà là lorsque je me garais dans la cour de la ferme, écartant l'éternelle nuée de paons, de canards et d'oies. Un jour gris, une pluie fine mais tellement douce telle que je ne la sentais pas se déposer sur mon visage.
Je coupais le contact en écoutant le bruit du moteur du camion blanc, les bourdonnements des vérins alors que l'équarrisseur déplaçait le cadavre de la vieille jument, coincée entre un poteau de la grange et une vieille charrette à foin habitée par les poules. Mon confrère était venu hier, et ses soins n'avait pu assurer qu'une fin sans douleur à la trentenaire en coliques. Il savait qu'elle allait mourir cette nuit là, il l'avait dit à M. Firmin, qui avait pourtant continué d'espérer alors que les médicaments faisaient leur œuvre et que la souffrance s'apaisait.
Le vieil homme attendait, assis sur une marche, devant la porte de sa ferme. Il s'est levé en me voyant arriver, serrant ma main entre les siennes, dissimulant ses larmes sous la visière de sa casquette, sans rien arriver à prononcer. Je devinais les mots qui s'étranglaient.
Moi, je venais pour un travail à la con, un de ces trucs idiots mais obligatoires : mettre à jour les papiers de la juments avant son départ pour l'équarrissage. Le genre de tâche dont tout le monde se passerait bien, mais le cadavre ne pourrait partir sans transpondeur ni documents d'identification, et la vieille jument était née à une époque où aucun de ces papiers n'existait pour ceux et celles qui naissaient, ainsi, au fond d'un pré ou d'une étable, loin des clubs et des champs de course. M. Firmin s'est soudain rappelé que l'un de mes prédécesseurs avait établi un document, "alors que la jument avait 5 ou 6 ans". Je l'ai vu partir, presque en courant, à l'abri dans sa maison, fuyant la pince du camion et le cadavre suspendu de sa jument. Moi, je me dépêchais d'injecter une puce à un cadavre, puis de relever quelques traits de signalement, des balzanes, une liste, un épi. L'équarrisseur me facilita la tâche en mettant le corps à ma hauteur, mais en me pressant, espérant éviter à M. Firmin le spectacle du corps de sa compagne suspendu au-dessus du camion, ses membres et son cou pendant de cette étrange courbure, gravité contrariée par la rigidité cadavérique.
Pourtant, il ne voulait pas le manquer, ce départ, ce dernier aperçu du dernier vestige de sa vie d'éleveur. Il la regarda descendre dans le camion, deux papiers serrés sur le torse, avec ces larmes discrètes de celui qui ne veut pas pleurer, alors que sa femme se tenait dans l'ombre de l'entrée, derrière lui. La bruine accompagnait la douceur de la descente du corps, tandis que je me concentrais sur mes papiers et mes carbones, jurant en silence contre l'administration - pour ne pas avoir à réfléchir à autre chose.
Lorsque le corps eût disparu, je suivi M. Firmin dans l'ombre de sa cuisine, devant le grand classeur en plastique bleu fermé par de la ficelle à lieuse. Il pensait y trouver ces anciens papiers qui, de toute façon, ne serviraient à rien. Un peu anesthésié, je tournais les pages et triais les enveloppes sous le regard de la vieille dame, assise et essoufflée avec ses deux béquilles et sa blouse d'imprimé à fleurs. Il y avait là le grand livre des bovins, des courriers du GDS ou de l'IPG, des résultats de prophylaxie et des bons d'enlèvement, quelques ordonnances, des imprimés pour la PAC et d'autres pour les cartes, une boucle.

Une vie.

Je buvais silencieusement le verre de limonade qu'il avait absolument tenu à me servir, feuilletant et triant, pour éviter de penser, échangeant, avec la vieille dame, de ces absurdes banalités qu'on dit aux personnes âgées. Je réalisais soudain leur inanité, moi qui abhorre les mièvreries servies aux enfants, le ton doucereux et les formules toutes faites que l'on sert à ceux qui sont "trop jeunes pour comprendre". Je me suis tu.

Et j'ai retrouvé le papier, une feuille volante avec le dessin, marqué au feutre rouge, des signes distinctifs de la jument. Une signature, un numéro de vétérinaire sanitaire désuet, la trace d'un confrère aujourd'hui décédé. Un souvenir que je laissais à M. Firmin, plus secoué que je ne voulais l'avouer.

Le camion d'équarrissage parti, il ne nous restait plus que le silence des Pyrénées sous la pluie, des nuages gris si bas qu'ils dissimulaient les collines environnantes, et les gloussements d'un dindon. M. Firmin me raconta les dernières heures de sa Douce, son soulagement après le passage de mon confrère, le foin qu'elle avait picoré, l'eau bue. M. Firmin s'était levé toutes les deux heures, et l'avait appelée du pas de sa porte. Elle lui répondait, il entendait ses pas sur la cour bitumée. A quatre heures du matin, elle s'était réfugiée dans la grange. Il l'avait suivie, inquiété par son pas précipité. Dans l'obscurité d'une nuit nuageuse, sa lampe de poche à la main, il l'avait vue s'affaisser en silence. Inspirer. Expirer. Et mourir.

Doucement.

Silencieusement.

Derrière lui, à ses mots, la vieille dame pleurait. Elle qui m'avait dit, quelques minutes plus tôt, en quelques mots lapidaires et définitifs, résignés et terribles, la douleur du handicap et la solitude de la surdité.

Moi, je me demandais ce qu'ils allaient devenir, sans la vache, sans la jument. Seuls dans cette maison isolée, dans son silence et son obscurité.

Je lui trouverai un poney. Un vieux pépère ou une vieille mémère qui ne demande que des quignons de pain, de l'attention et de la douceur. Un vieux bousin qui ne leur survivrait pas, car c'est la première inquiétude de ces personnes si âgées qu'elles craignent le peu qu'elles pourraient abandonner, elles qui n'ont plus personne pour les visiter. Et même s'ils devaient partir les premiers, il pourrait retourner dans son centre équestre. Une proposition, qui, au moins, pu le faire sourire un instant. Comme il me le dit alors : "Tout seul, je deviendrai con. Il ferait du mouvement devant la maison."

dimanche 13 juin 2010 - Les vers noirs

22h30, samedi soir

- Service de garde, bonsoir.
- Bonsoir docteur, je suis désolée de vous déranger, mais il y a des vers noirs qui courent sur la peau de mon chaton !
- Des vers ?
- Oui, ils rentrent et ils sortent du poil, ils se tortillent, c'est horrible !
- Mais il y a encore les poils ?
- Oui !
- Et vous les avez vu depuis quand, ces vers ?
- Depuis avant hier !
- ...
- Ça a quelque chose à voir avec les vermifuges ?
- Non, les vermifuges c'est pour les vers de l'intestin.
- Rien à voir alors ?
- Non, rien à voir. Et ce chaton, il va bien ?
- Pour le moment, oui... mais elle a une plaque rouge.

*soupir*

- Et vous êtes sûre que ce ne sont pas des puces ?
- Mais les puces, ce sont des insectes ? Avec des pattes ?
- Oui, tout à fait...
- Mais là ils n'y a pas de pattes, et ils sont longs !
- Et noirs ?
- Oui, noirs !
- Donc ce ne sont pas des asticots...
- C'est grave ?
- Bon, ben écoutez, je n'ai pas la moindre idée de ce que ça pourrait être, donc on se retrouve à la clinique dans dix minutes, mmhh ?
- Mais docteur, combien ça coûte de vous faire déplacer un samedi soir ?
- Cinquante euros pour la consultation, après, il faut voir s'il y a besoin de plus de soins mais là, a priori...
- J'arrive !

Alors ?

A votre avis ?

A quel parasite étrange et peu courant ai-je consacré mon samedi soir ?


***

Des puces.

De stupides puces. La dame ne m'a pas cru, alors j'ai du épouiller le chaton pour en saisir une entre les ongles. Alors après, elle était désolée...

La plaque, c'est le chaton qui se l'est faite en se grattant.

Finalement, ce que j'ai préféré, c'est qu'elle ait attendu le samedi soir 22h pour m'appeler, alors qu'elle voyait les "vers" depuis deux jours sur son chaton...

vendredi 4 juin 2010 - Non, l'autre trou !

Mes lecteurs les plus fidèles le savent, j'aime les éleveurs. Les éleveurs de vaches ou de moutons, ceux qui vivent de leur boulot, ou en tout cas ceux qui s'attachent à bien le faire. la grande majorité. Et j'adore casser du préjugé (et j'aime les titres racoleurs, mais c'est une autre histoire).

Mais il y a des fois, vraiment... Je veux dire, le gars, il a la cinquantaine. Sa femme s'est barrée après avoir claqué son patrimoine, il a du vendre son exploitation laitière et a réussi à repartir avec un cheptel de limousines, des vaches allaitantes, donc. Il n'est pas franchement malin, mais pas idiot non plus. Très influençable en tout cas. Le dernier qui parle a raison.

Mais, à cinquante ans, des choses, on en a vu.

Là, c'était sa première césarienne.

Une limousine adorable, comme on aimerait en voir plus souvent. Juste un licol, et elle rumine tandis que je travaille. Ça change de celles qui essaient de me tuer. Le veau venait par le train arrière, il était énorme, ses pieds dépassaient de la vulve et il n'y avait pas moyen de le sortir par là. Il était mort, en plus.

A regrets, j'ai donc décidé de pratiquer une césarienne. Il a fallu que je lui explique trois fois que non, il l'avait bien vu, il ne passerait pas ! Une vêleuse bien utilisée, c'est une arme redoutable pour extraire du veau. Non, je ne le découperai pas non plus, parce que si je pourrais sortir le train arrière ainsi, je risquerais de ne pas arriver à choper la moitié avant du veau après. On aurait eu l'air malin, avec un film gore du genre : deux quartiers de veau mort dehors, un thorax et tout ce qui est devant dedans. Et des viscères partout. Non merci, d'autant que c'est un exercice souvent très fatigant pour les vaches, or celle-ci allait bien, pour l'instant ! Autant ne pas prendre de risque et assurer sa prochaine gestation.

Il était perdu, le gars. Alors je le lui ai expliqué, tranquillement, en préparant la vache.

- Vous voyez, je vais ouvrir ici, sur ça de long environ. Après, je mets les bras dans le ventre, j'ouvre la matrice et j'attrape les pattes avant du veau, puisque les pattes arrière sortent par la vulve de la vache. J'amènerai les pattes dehors, et vous les attraperez avec les cordes, mais sans toucher la plaie ou mes bras avec, pour que ça reste propre. Il faudra bien maintenir la tension, et puis j'amènerai la tête, et vous tirerez vers le haut et vers l'arrière, par là. Moi je vous aiderai, ce sera pas évident parce que c'est difficile de forcer dans cette direction, mais on y arrivera.
- Et vous êtes sûr, il est mort ?
- Sûr et certain, et s'il y a un miracle, on le sauvera. Mais ne comptez pas dessus.
- Et on ne peut pas le sortir par là ?
- Non, il est trop gros.
- Et la vache, elle pourra refaire des veaux ?
- Oui.

Je nettoie les postérieurs du veau, puisque quand nous tirerons sur l'avant, ils re-rentreront et passeront à travers la plaie, et que là, de suite, ils sont pleins de merde. Quand une vache pousse, la bouse sort aussi, logique. Oui,c'est pas romantique, hein, mais c'est pourtant magnifique. Anesthésie locale, incision cutanée puis musculaire, mobilisation de l'utérus, incision utérine.

L'éleveur me regarde, éberlué. Il y a un peu de sang par-ci, par-là. La vache rumine peinard. C'en est presque vexant, ce manque d'attention !

Moi, je tire et je force, car le veau est très lourd, et dans une position à la con, mais j'arrive à ramener ses antérieurs, l'un après l'autre, aux bords de la plaie. On va pouvoir l'extraire. L'éleveur attend mon signal, les cordes à la main. Je sue à grosses gouttes sous ma chasuble en plastique.

- Allez, maintenant, vous mettez les cordes autour des pattes pour qu'on puisse le tirer, allez ! Et sans me toucher, ni toucher le trou !

...

MAIS NON !

BORDEL !

LES AUTRES PATTES !

L'AUTRE TROU !

mardi 1 juin 2010 - Troc

Il est 21h30. J'ai pris la garde cette nuit, comme pour le reste du week-end, zonant entre le net et un bouquin d'anticipation peu folichon. Pour résumer : je m'ennuie sec, mais pas au point de souhaiter un appel. Qui ne va pourtant pas manquer. J'observe dix secondes le téléphone qui sonne et clignote, signalant un transfert d'appel.

- Service de garde, bonsoir.
- Je suis bien chez le véto ?
- Oui, que se passe-t-il ?
- C'est mon petit cochon, j'ai un petit cochon, il a une semaine et je l'ai depuis cinq jours, je viens de rentrer du travail et il est couché par terre et j'ai trouvé une cigarette explosée et il n'est pas bien je lui ai fait du bouche à bouche vous vous rendez compte j'ai fait du bouche à bouche à mon cochon et je lui ai massé le cœur alors il est reparti mais il ne va pas bien du tout qu'est-ce que je peux faire je lui ai fait un massage et il a une cigarette explosée près de lui et qu'est-ce que je peux faire vous pourriez le voir ?
- Heuuu
- Je lui donne du lait que j'ai pris à la coopérative du lait pour cochons et il a tété sa mère au début le gars m'a dit qu'il aurait l'immunité mais là je crois qu'il a mangé la cigarette et je l'ai relancé deux fois je viens de le mettre devant un petit radiateur soufflant pour le réchauffer il est glacé !
- Bon, s'il est si mal que ça il va falloir que je passe, de toute façon...

Je me sens un peu vasouilleux, et complètement éberlué. La conversation, en réalité, a duré bien plus longtemps que cela, mais je ne l'ai ponctuée que de "heuu" et de "très bien" ou de "ce n'est pas la cigarette".

J'ai du mal à faire le tri, mais je pense que le gars est sincèrement désemparé. Il n'a pas l'élocution d'un débile léger, mais à sa façon de parler de son cochon, je devine qu'il n'a pas l'habitude de ces bestioles. Le porcelet doit avoir un statut mi-familier mi-production. Soyons clairs : un porcelet d'une semaine, orphelin et destiné à la saucisse, s'il est aussi mal que ça, on ne tente rien : une visite de nuit doit représenter le prix de 5 de ces bestioles, et encore...
Mais si c'est un animal familier, le raisonnement n'est plus le même. Or j'ai du mal à cerner mon interlocuteur.

Dans le doute, je ne vais pas le vexer, il appelle au secours, j'y vais. Mais aura-t-il les moyens de payer la visite ?

- Mais ça va me coûter combien docteur ?

Nous y voilà. Je suis un peu gêné, mais il a abordé le sujet, tant mieux.

- Une cinquantaine d'euros... mais...

Un silence.

- Cinquante euros ? Mais je n'ai pas cinquante euros !

Sa voix ne dit pas : "bande de voleurs" ou "c'est trop cher".

Non. Elle dit : "je n'ai pas cinquante euros".

- Laissez, je viens, on s'arrangera. Je serai là dans dix minutes au plus.

Il n'habite pas très loin de chez moi. Comment aurais-je géré s'il avait été à quarante kilomètres ?

Le type habite une vieille ferme en cours de restauration. Il s'excuse du chantier tandis que je reste émerveillé par la qualité du boulot sur les pierres et les poutres. Il m'emmène au premier étage, dans une petite salle de bain où souffle un radiateur d'appoint. Sur une couverture, juste sous l'air chaud, il y a un porcelet rosé taché de noir. Du genre trop mignon. Dans l'escalier, le gars m'a expliqué qu'un ami le lui avait donné après que sa mère ait écrasé toute la portée.

Le porcelet est mourant. Il aspire l'air avec difficulté, son cœur bat bien trop lentement, et son hypothermie est telle qu'il ne déclenche pas le thermomètre. Sur sa peau, de discrète marbrures violacées apparaissent. Je ne sais pas ce qu'il a, je sais juste qu'il va mourir. Qu'il serait probablement déjà mort si le barbu accroupi à côté de moi n'avait pas tenté une réanimation désespérée. Je le lui dis. Il donne un coup de poing au sol et cherche une explication, que je serais bien en peine de lui donner.

Il ne semble avoir fait aucune erreur, mais le porcelet ne survivra pas. Je lui propose de le pousser vers la mort, en lui injectant une importante quantité d'anesthésique. Histoire de ne pas le laisser agoniser.

Il m'accompagne dans mon aller-retour à la voiture, nous discutons dans l'obscurité de la cour de sa ferme, éclairés par la loupiote du coffre de mon utilitaire, tandis que je remplis ma seringue. Je savais que j'étais venu pour ça...

Il interrompt mon geste tandis que je m'apprête à lui injecter l'anesthésique.

"Je veux le shooter moi-même. C'est mon porcelet."

Il y a de la fermeté, de la résolution et de la tristesse dans sa voix.

Je lui indique par des gestes très simples comment réaliser l'intra-musculaire.

Il n'hésite pas un instant.

Le petit porcelet roule des billes d'un vert émeraude sur son groin de dessin animé.

- Je vous dois combien, docteur ?

Rien mon pote. Je suis venu tuer ton porcelet parce que je suis devenu assez expérimenté - ou cynique - pour savoir qu'il n'y avait rien à tenter. Pour qu'il ne souffre pas, et pour ne pas laisser un homme tout seul avec un nouveau-né mourant.

Je ne le lui dis pas, non plus, mais j'esquive et lui dis de laisser tomber.

Bien entendu, il refuse. Alors on tape la discut' sous les étoiles, on parle de ses moutons qu'il vient de récupérer, des cochons qu'il aimerait avoir pour faire un élevage et de ce genre de choses. Et puis je suis reparti avec deux parts de gâteau (dégueux, désolé), et un vieux tabouret. Parce que je ne pouvais pas refuser.

Il tremblait.

vendredi 21 mai 2010 - Les experts sud-ouest : l'affaire Louge

14:21:42

MM. Louge sont dans la salle d'attente.
Le plus grand des deux frères a une bouteille d'Evian dans la main, qu'il secoue comme une bouteille d'Orangina (rouge).
Le plus petit, qui est aussi le plus âgé, tient sa pipe bien serrée sous sa casquette. Ses yeux sont dissimulés par le foyer de l'instrument, ses moustaches de dessin animé et la visière de son couvre-chef.

Ils attendent, mais je n'oserai dire qu'ils patientent.

Le briefing est simple : un bovin de sexe femelle, âgé de douze ans, a été retrouvé mort à côté d'un bassin en inox d'une contenance de 1000 (mille) litres, destiné à l'abreuvement des ruminants. L'animal ne présentait aucun signe de maladie la veille au soir, avait vêlé 62 jours auparavant et a été retrouvé couché sur le flanc, un liquide verdâtre s'écoulant par sa bouche et ses nasaux. Les conclusions des frères Louge sont catégoriques : la mort de l'animal n'a peut-être rien à voir avec le bassin puisqu'ils ne peuvent certifier qu'il s'y était abreuvé peu avant son décès, mais il a forcément été empoisonné. Les experts de la brigade du sud-ouest ont l'habitude des conclusions hâtives de leurs mandataires, et devinent que cette suspicion sera le moteur d'une enquête dont les méandres vont bientôt se révéler à leur flair acéré (car ils ont le nez pointu).

Les experts regrettent cependant que pour des raisons de budget indépendantes des scénaristes, aucune autopsie n'ait été pratiquée sur le regretté bovidé.

Un incident troublant motive la suspicion des frères Louge : l'eau du bassin a pris une étonnante teinte rouge, d'une nuance d'orange sanguine. Il ont remarqué que cette couleur disparaissait lorsque l'eau était placée dans une bouteille en plastique, ce qui a permis à l'équipe des experts de supposer que la concentration de cette eau contaminée était extrêmement faible en colorant rouge, ou que la concentration en alcool du gros rouge des frères Louge était particulièrement élevée. L'épisode perdant tout son intérêt si cette dernière hypothèse était retenue, et l'état d'ébriété des frères étant manifestement peu cohérent avec des hallucinations visuelles, le bureau a décidé de prendre l'enquête en charge.

15:24:56

Le Dr Fourrure regarde la bouteille d'Evian d'un air morne. Deux vaccins et un chien qui vomit devraient venir perturber son agenda déjà très chargé, mais l'affaire Louge l'intrigue. Il prends son combiné et téléphone aux experts-ENVL, spécialisés dans les intoxications animales. Son regard se perd avec un air inspiré sur la chaîne des Pyrénées, qui resplendit sous le soleil. Il s'enquiert de l'existence d'un toxique rouge soluble dans l'eau et capable de tuer un bovin, même à faibles concentrations, tout en se demandant si une algue ne pourrait pas être responsable de ce virage cramoisi. L'expert de l'équipe ENVL répond au Dr Fourrure qu'une autopsie aurait permis de savoir si une intoxication était responsable de la mort du bovin, ce qui lui vaut une réponse amère sur le budget des séries françaises dans les zones rurales du sud ouest.

De toute façon, le Dr Fourrure s'en moque : il a sa réponse. Aucun toxique de ce type n'existe.

L'hypothèse de la coïncidence semble donc la plus probable, mais elle n'explique pas la coloration de l'eau du bassin.

16:32:28

Les chats sont vaccinés et le chien ne devrait plus avoir d'indésirables reflux maintenant que le Dr Fourrure lui a provoqué un très violent vomissement ayant entraîné l'expulsion d'une chaussette de laine roulée en boule, cette chaussette ayant préalablement servi à essuyer la graisse d'une grille de barbecue.

L'intermède humoristique étant terminé, le Dr Fourrure retourne à son laboratoire en se demandant si les scénaristes ont prévu une femme fatale capable de détourner l'attention des experts avant qu'ils ne se reprennent et se concentrent à nouveau sur leur insatiable quête de vérité.

Le Dr Fourrure reprend la bouteille d'eau rouge incolore, et décide de centrifuger 5 mL prélevés à l'aide d'une seringue. Quelques instants plus tard, il contemple, intrigué, le petit culot d'apparence organique tassé au fond du tube. L'eau contient bien une substance rouge de forte densité, mais à très faible concentration.

Grâce à une micro-pipette, le Dr Fourrure, en blouse blanche, dépose une micro-goutte du dépôt sur une lame, avant de la recouvrir d'une lamelle et de la glisser sous son micro-scope. Un étrange ballet se déroule alors sous ses yeux.

Les éléments rouges semblent de nature unicellulaire, mais la cellule serait alors énorme. Un amas de petites cellules rassemblées dans une coque serait également envisageable, mais le Dr Fourrure n'a jamais vu d'œuf de ce type et surtout, de cette couleur. Le mouvement des cellules dans le courant provoqué par la chaleur de la lampe du microscope et le mouvement des bulles d'air entre lame et lamelle offrent un indice supplémentaire.

La coque de ces éléments est souple, et non pas rigide comme c'est le cas avec les œufs de nématodes, cette famille de vers qui peuvent être des parasites intestinaux mais qui constituent aussi une part non négligeable de la microfaune du sol. L'hypothèse d'une algue semble cohérente avec la vitesse à laquelle l'eau du bassin a changé de couleur.

C'est un mouvement entre deux de ces éléments cellulaires qui attire l'œil du Dr Fourrure et lui permet de comprendre ce qu'il observe. Le budget de la série étant malheureusement limité, il ne dispose pas d'un matériel de prise de vue d'une puissance suffisante pour montrer l'objet en mouvement. Un premier cliché permet cependant de l'observer immobile.

Cellules rouges

Le Dr Fourrure procède à un agrandissement et à une mise en perspective de sa trouvaille grâce à son logiciel de retouche d'images très perfectionné (mais cependant pas assez pour retrouver le visage d'une inconnue dans un coin de reflet sur l'image prise par une caméra de surveillance en 640x480, le sud-ouest de la France n'est pas le sud-ouest des États-Unis).

Cellules rouges

C'est avec un rire réjoui et une série de commentaires d'une subtilité à toute épreuve que le Dr Fourrure finit de prendre des clichés de sa trouvaille, avant de présenter sa découverte aux membres de son équipe, sous le regard intrigué d'une femme fatale opportunément placée avec son chat en diarrhée dans la salle d'attente. Il faudra penser à envoyer une bouteille de whisky aux scénaristes.

Les objets rouges sont des ovules, certains étant sous l'assaut de spermatozoïdes assidus.

Néanmoins, l'affaire Louge n'est pas résolue. Le crime est certes exclu, l'hypothèse de la semence mortelle responsable de la mort du bovin venue lancée l'enquête en début d'épisode, juste avant le générique, n'étant pas crédible dans cette série (les experts sud-ouest ne s'occupent pas des affaires non-classées). Il n'en reste pas moins à élucider une troublante affaire de mœurs ayant provoqué la libération de semences mâle et femelle dans un bassin d'inox aux dimensions d'un bucolique jacuzzi, capable de colorer l'eau en rouge au termes des ébats.

Les scénaristes étant en grève illimitée, les experts sud-ouest sont preneurs de toute hypothèse sur la nature de ces semences.

dimanche 16 mai 2010 - Un os coincé dans la gorge

C'est le coup de fil classique. Archi-classique.

Cette fois-ci, la voix est chevrotante, mais assurée.

- Docteur, mon chien a un os coincé dans la gueule, il crache, il s'étouffe et il n'arrive pas à respirer !

Dimanche, 16h00, forcément.

- Ah, il a pu manger des os, votre chien ?

De toute façon, ce ne sont jamais des os : les gens n'en donnent jamais, voyons.

- Oh non docteur, j'y fais très attention, je n'en donne jamais.

Ben tiens : donc ça ne peut pas être un os, madame... De toute façon, ces chiens qui s'étouffent, ce ne sont jamais des os. Un œdème aigu du poumon, un œdème de Quincke, une trachéite sur collapsus, n'importe quoi, mais on nous décrit toujours un chien qui cherche à cracher quelque chose qui s'est coincé au fond de sa gueule. Bref, peu importe.

- Vous pouvez me l'amener à la clinique ?
- Oh docteur non, je ne peux pas conduire et je vis toute seule.
- Personne ne peut vous conduire ?
- Je suis si isolée...

Quelque chose dans la voix m'avait amené à m'en douter dès ses premiers mots. Et ça ne va pas attendre, de toute façon : ce genre de truc, en général, c'est une grosse urgence, cardiaque de préférence.

- Et vous habitez où ?
- Il faut passer Saint-Martin, puis 7 kilomètres, une maison isolée avec une grille en fer, vous ne pouvez pas vous tromper !

Ouaip, on ne peut pas se tromper quand on connaît ces petites routes par cœur, ce qui n'est pas mon cas. Je note le numéro de téléphone, malgré ses protestations - "vous n'en aurez pas besoin, c'est si simple de venir ici !" Je vais faire un crochet par la clinique pour me faire une trousse d'urgence cardio-respiratoire, histoire d'assurer à domicile si je peux éviter de ramener le chien à la boutique. J'en profiterai pour vérifier l'historique du chien, car la dame, sourde comme un pot, n'a répondu à aucune de mes questions.

Bon. Solu, pimobendane en gélules, trinitrine en spray, furosémide injectable, sondes endotrachéales, un ou deux cats. Si ça ne suffit pas, c'est que je devrai le ramener à la clinique.

Saint-Martin, c'est le trou des trous. Il doit y avoir 50 habitants répartis en sept ou huit hameaux. Des petites routes qui se croisent dans tous les sens à flancs de collines, avec un lac artificiel au milieu. La moyenne d'âge doit frôler les 70 ans, pour la plupart des personnes âgées isolées, avec trois brebis et un chien, un téléphone et une télévision. Et une vue imprenable sur les Pyrénées !

Curieusement, j'ai trouvé la demeure sans difficulté. Courette bétonnée, un banc face au Pyrénées dissimulées dans les nuages, une glycine pas trop fraîche - merci la neige de mai. Je pousse la porte après avoir frappé, par habitude : on ne demande pas à une mamie en béquilles de se lever de son fauteuil pour ouvrir la porte dans ces grandes demeures, et elle n'entendra pas mes coups. Je m'annonce avec cette voix que je réserve aux vieux : accent appuyé, articulation soignée, et volume doublé. Une bonne grosse voix de père Noël du sud ouest.

Je passe le sas, entends la voix qui m'invite à entrer dans ma cuisine, sur la gauche. Je m'attends à y trouver le chien allongé sur la tomette, avec une respiration discordante et des muqueuses grises. J'ai roulé vite, mais le caniche sautille sur ses pattes arrières pour me faire la fête.

Pour un agonisant, il se porte bien. Ça en est presque contrariant. Je salue la vieille dame, prends un air inspiré avec mon stéthoscope autour du cou, cherchant la cause d'un étouffement bien peu flagrant. En tout cas, pour l'OAP, on repassera (ouaip, œdème aigu du poumon, mais OAP ça fait plus pro - et là, sur le coup, j'ai besoin de me sentir "pro").

- Il doit avoir un os coincé dans la gueule, docteur.

Ce ne sont jamais des os.

Mais où est-ce que ce con de chien a trouvé un os ?

Être pro.

- Et oui madame, effectivement, c'est très classique : un os coincé entre les carnassières de l'arcade supérieure, sous le palais. Et avec un bout de viande dessus, qui pend dans sa gorge, c'est pour ça qu'il s'étouffe.

Ayons l'air d'avoir du mal à le retirer, au moins dix secondes. Pour brandir le bout de barbaque d'un air de vainqueur.

Je vais pouvoir ranger mon solu, mon pimobendane et ma trinitrine, moi. Après un examen clinique, des fois que.

samedi 8 mai 2010 - Hémorragie utérine

Quinze heures trente.

J'adore cette petite étable, nichée dans un col entre deux collines, juste en contrebas de la ferme. Huit blondes gargantuesques, deux belles génisses, et un joli veau déjà attaché près de sa mère. Un extracteur à fumier parfaitement vidé, de la paille fraîche, un parfum de foin et de vache. Un poil qui brille. Et une grosse flaque de sang derrière ma parturiente du jour. D'emblée, je doute de l'hémorragie utérine. Il est vrai que le veau est énorme, quoique la vache le soit aussi en proportion. Pas étonnant pour un "port" de 3 semaines. Ces bestioles gagnent 800g à 1kg par jour passé dans l'utérus au-delà du terme !

Les éleveurs, qui ont largement dépassé l'âge de la retraite, me regardent d'un air anxieux. On fait difficilement plus impressionnant, comme urgence, qu'une hémorragie utérine. Il m'a fallu huit minutes pour arriver dès leur coup de fil passé, et le vêlage n'a pas plus de vingt minutes. La vache ne souffle pas, ne tremble pas et se comporte normalement, aucun signe d'hypovolémie due à une hémorragie massive. Cette fois, cela va se passer sans gants. Il va me falloir détecter le point de fuite au milieu du chantier de fragments de placenta, d'amnios, de cordon, de cotylédons et de muqueuses plus ou moins enflammées et déchirées.

Exploration à gauche, exploration à droite : pas de déchirure vaginale. On peut donc, a priori, écarter la rupture d'artère utérine, ce monstrueux cordon du diamètre d'un doigt dont la déchirure peut entraîner une hémorragie tellement importante que la mort survient en quelques minutes. Je gagne encore quelques centimètres pour commencer à explorer le col, cette limite presque impalpable entre la granuleuse muqueuse utérine, ses cotylédons et son placenta, et la soyeuse muqueuse vaginale. Un tissu difficile à isoler, difficile à tenir entre les doigts lorsqu'il s'est effacé pour laisser passer le veau, lors d'une dilatation normale. Je ne sens rien, la muqueuse glisse et s'échappe sans solution de continuité. J'avance encore, mes doigts en crochet derrière le col, à la recherche de la source de l'hémorragie. Un cotylédon arraché, pourquoi pas, mais aurait-il pu justifier une telle flaque de sang ? Pas impossible. Je continue à chercher, pour trouver, juste derrière le col, au plafond à droite, une entaille dans la muqueuse et la musculeuse. La couche la plus externe de l'utérus, la séreuse, n'est pas entamée. La déchirure est de petite taille, elle n'est pas sur le col, pas de danger, d'autant que cela ne saigne presque plus.

C'est lorsque je retire mon bras du vagin de la blonde, sous le regard soulagé du couple de retraités, que mon téléphone sonne à nouveau. La clinique.

"C'est chez Pique. Une hémorragie utérine."

Genre... Je dois intervenir pour ce motif une fois par an à tout casser, et j'en aurais deux à moins de vingt minutes d'intervalle ? Et à vingt bornes d'ici, en plus !

Je me rince rapidement, rassure les éleveurs et file en refusant un café. Les pneus vont souffrir !

Ma première hémorragie utérine, je m'en rappelle comme si c'était hier. Comme du cours à l'école véto aussi. Il n'y avait pas grand chose à raconter sur le sujet, mais le prof avait développé la seule partie qui vaille : un savant calcul pifométrique sur le débit de l'artère, sur la pression sanguine et sur le volume sanguin d'un bovin. De quoi nous rappeler que même si la vache pisse littéralement le sang, on a quelques minutes pour intervenir. Les éleveurs le savent bien, de toute façon. Dans le cas d'hémorragie massive, mettre le bras dans le vagin, chercher la source du flot de sang et boucher le trou avec les doigts. Ensuite, appeler. Ne pas être seul. Pour ma première rupture d'artère utérine, justement, le gars était seul dans sa stabu. Il avait gueulé jusqu'à ce qu'un voisin, un parisien retraité dans sa résidence secondaire, l'entende et vienne voir ce qui se passait. C'est lui qui m'avait appelé, tout fier de pouvoir rendre service. L'éleveur avait attendu une heure, il avait du faire masser sa main pendant des dizaines de minutes pour récupérer de sa crampe. Sa femme, qui s'était chargée du massage, se moquait de lui sur le mode "des crampes de la main comme quand t'étais jeune !". Ils avaient une bonne cinquantaine, le parisien avait fait mine de n'avoir rien entendu en se concentrant sur mon travail, et moi j'avais éclaté de rire en jugulant l'hémorragie.

Je me suis garé devant la salle de traite, avisant le petit bonhomme derrière une grande Prim'Holstein, les bras couverts de sang, sa casquette sur le crâne, avec les bottes couvertes de caillots. Cette fois-ci, pas de doute, c'est une vraie.

"Hé Fourrure, ça saigne à gauche, mais j'ai le doigt dans le trou."

Moi, je ré-enfilais une chasuble de vêlage, toujours sans gants, attrapais ma pince à hémorragies utérines fixée à un aimant sur la carrosserie de ma voiture - toujours à portée de main - et disposais du fil, des aiguilles et quelques clamps. L'éleveur s'est retiré tandis que je pénétrais à mon tour, cherchant à tâtons la source de l'hémorragie. Grosse déchirure à gauche, des caillots de sang, un flux indéfini et assez léger, il faut que j'évacue ces premiers caillots pour relancer le saignement afin de mieux en cerner la source. Et là, ça ne rate pas : je gratte à peine avec les doigts et c'est mes bottes qui, cette fois, sont recouvertes de sang. La vache pousse un peu en sentant mes explorations vaginales, mais sans plus. Il me faut une dizaine d'essais pour caler ma pince d'une manière satisfaisante, stoppant net les flots d'hémoglobine. Avec ce genre de tâtonnements, la scène ressemble cette fois au tournage d'un film gore (à savoir, dans les films actuels, le sang ressemble vraiment à du sang - ce n'était pas le cas il n'y a encore pas si longtemps que ça, et ça reste ridicule dans pas mal de séries).

J'ai du sang plein les bras, évidemment, les petits caillots commencent à sécher sur les poils de mes avant bras mais je sens aussi les gouttelettes sur mon visage, dans mon cou, partout. Cette fois, il me faut recoudre. A l'aveugle, faire le tour de l'artère avec du fil, tout en traversant aussi les tissus vaginaux qui l'entourent pour que le nœud ne glisse pas, mais sans prendre trop de tissus annexes pour que ma ligature soit vraiment serrée. Car la pression est telle que le saignement risque de se poursuivre malgré mes nœuds. On m'a toujours dit de laisser la pince, mais j'aimerais, pour une fois, arriver à l'enlever à la fin de mes sutures.

Vingt minutes et un demi seau de sang plus tard, j'abandonne le projet de récupérer ma pince à la fin de l'intervention : malgré mes nœuds, ça se remet à saigner dès que je la desserre. Comme d'habitude, je la noue avec une ficelle à la queue de la vache, pour qu'elle ne tombe pas dans le fumier lorsqu'elle se détachera. Il ne me reste plus qu'à suturer la muqueuse vaginale, avec mes doigts crampés à force de manœuvrer dans un espace aussi étroit, me piquant et me coupant avec les aiguilles, serrant les nœuds sur les jointure des mes articulations, le tout en répondant par l'affirmative aux commentaires du style : "mais vous n'y voyez rien là-dedans Fourrure".

Mais je n'ai pas besoin d'y voir, je sens.

Deux jours plus tard, je reviendrai enlever ma pince, parce que j'en ai déjà perdu deux malgré mes précautions. Je ne m'étendrai pas sur ce jour là, où je pensais passer 5 minutes mais où je suis resté une bonne demi-heure car l'hémorragie a repris de plus belle lorsque je l'ai desserrée - cela ne m'était jamais arrivé, deux jours après. Cette fois, j'ai carrément suturé la pince au vagin, je reviendrai la chercher à l'occasion. J'ai mis un plus petit clamp, et j'ai écris, sur la boîte de césarienne qui est censée le contenir : "manque une pince, cf. Pique 3564".

mardi 27 avril 2010 - Catch

Sept heures.

La stabulation est plus un abri de parpaings, de tôle et de barrières rouillées qu'une stabulation standard. La vue est magnifique : patchwork de verts, de bruns et de blancs bourgeonnants sur les collines, avec les Pyrénées en toile de fond. Encore une vache qui travaille depuis des heures, encore une blonde, plutôt maigrichonne et du style... mal embouché. Rien que ne puissent contenir quelques cordes et une mouchette.

La vulve n'est pas dilatée, le vagin moyennement, le col... pas du tout. Je passe largement le bras, mais pour un veau, il va falloir travailler. Lui, il est tranquille au fond de son nid, tellement au fond qu'il va bien falloir le remonter à la main avant d'envisager de lui passer les menottes. Mais avant ça, je vais commencer par demander à l'éleveur, un grand type qui regarde son bippeur d'un air inquiet - il est pompier, et de garde - de passer une corde autour des jarrets de la maman. Je veux bien pousser et peiner, mais pas en esquivant les coups de savates.

Elle a du bassin. Le veau ne me semble pas bien gros, mais le col, lui, n'est vraiment pas assez ouvert. C'est d'ailleurs curieux pour une vache de cet âge, qui en a vu d'autres, à terme, avec un veau vivant et dans une position tout à fait standard. Pas sûr que ça va passer, mais, hé, on ne va tout de même pas faire une césarienne pour ce veau et cette vache !

Alors je pose ma main droite sur son antérieur gauche, ma main gauche sur son antérieur droit, et la bagarre commence. Bébé contre véto, il a l'avantage de la position, et sa mère fait tout pour l'aider (botter avec un huit aux jarrets, c'est du vice !). Niveau force, nous sommes égaux. Je le piège en tractant l'antérieur droit, stimule sa résistance puis relâche rapidement en tirant d'un coup l'antérieur gauche. Gagné ! Si je n'ai ni la force ni l'avantage de la situation, je ne vais quand même pas me faire gruger par un bébé même pas né ! L'onglon pointe à l'orée de la vulve, mais une secousse brutale me fait tout lâcher. Bébé a gagné. Un point. En tout cas, notre partie de boxe a un avantage : la mère se décide à pousser, mais sans en faire assez pour monter le fœtus. Je me mets alors à travailler le col. Massages et dilatation forcée, d'excellents exercices de musculation. Imaginez-vous avec une chambre à air de brouette autour des poignets, à essayer de la détendre en écartant les bras, ça vous donnera une idée...

J'alterne les efforts sur le col et sur le veau, espérant profiter de ses membres et de sa tête pour remplacer mes poignets au niveau du col de sa mère. Antérieur droit, antérieur gauche, tractions, céder, tirer, attacher ! Au bout d'une vingtaine de minutes, je suis en sueur, mais je lui ai passé les menottes. Je fais accrocher le palan sur ces cordelettes, non pour tirer - le passage n'est pas encore assez dilaté - mais pour le garder à vue. Si je le lâchais, il repartirait dans sa planque. Pas envie de refaire le match.

Cela fait plus d'une demi-heure que je travaille, la mère a renoncé à taper, le veau est attaché, mais on n'est pas plus avancé. Le col reste, pour une raison inconnue, obstinément "fermé". Si je tirais, je le déchirerais : autant condamner la vache. Pourtant, je ne vais pas pouvoir continuer : le veau risque de ne pas apprécier... mais il pourrait peut-être le tolérer. C'est l'heure du choix, celle de la césarienne que j'ai déjà évoquée à demi-mot pendant mes parties de catch : si j'ouvre, je sauve la mère et le veau, mais ça coûte plus cher. Si je n'ouvre pas, on continue à travailler et on sortira le veau, sans risque pour la mère, mais sans garantie pour son bébé.

Arguments pour la césarienne : on est sûrs de sauver tout le monde.

Arguments contre la césarienne : le prix, la taille du veau qui donne envie de le sortir par les voies naturelles, l'âge de sa mère qui a vu passer d'autres bébés, et l'impression d'avoir perdu 40 minutes de boulot à essayer de le faire sortir.

A chacun de faire son choix. Moi, à ce stade, je préfère opérer. De toute façon, j'ai mal au bras, et puis j'ai autre chose à faire que de passer la matinée à me battre avec le bébé.

J'avais déjà rasé la mère pendant une pause. L'éleveur s'est décidé, et j'injecte les anesthésique locaux en esquivant les sabots, pendant que mon pompier maintient les onglons du veau à la vulve : ce con vient de se décider à respirer, sans être sorti de sa mère. C'est le risque lorsque l'on trafique trop longtemps... Il se sert des cordelettes fixées aux antérieurs pour ouvrir le vagin et laisser passer l'air.

Moi, je tranche. Le cuir s'ouvre en silence, ma lame caresse et les muscles s'écartent, jusqu'à la dernière membrane, le péritoine au travers duquel je devine les organes en train de jouer. Je plonge mon bras dans l'abdomen, de la vulve de la vache s'échappe l'écho caverneux d'un soufflet de forge sévèrement encrassé. Une dernière découpe, à l'aveugle, au fond du ventre, ma main chasse les intestins et du même geste, plonge la lame cachée à travers la paroi utérine tandis que je sens le placenta s'échapper sous la pression du bébé. Je vais vite, très vite. Simultanément, détacher le veau pour ne pas emmener les cordelettes dans le ventre : souillées, elles risqueraient trop de laisser de la bouse dans la cavité abdominale. Puis je tire et hisse les jarrets par la plaie. Là, il boit la tasse au fond de sa planque, l'éleveur me rejoint et en moins de 20 secondes, le veau est dehors, pendu à une poutre par les pieds. Les glaires écoulent par sa bouche et par son nez, je lui dégage la trachée du bout des doigts. Il braille (crie-t-il "trichééééé ! trichééééé !" ?). Il s'en sortira. Moi, j'm'en fous, j'ai gagné.

Du premier coup de lame à la sortie du nouveau-né, moins de deux minutes se sont écoulées.

Plus qu'à recoudre...

dimanche 25 avril 2010 - Torsion de minuit

Minuit.

La vache est coincée entre une barrière et le mur d'une vieille annexe de l'étable, mangeoire de pierre et râtelier de bois tordu. Un épais tapis de paille fraîche, la lumière de deux grosses ampoules jaunes. Il fait doux, presque chaud. Un chaton miaule, quelque part dans une botte de foin. La blonde pousse depuis des heures, mais sans résultat, une bonne grosse vache qui en a vu passer d'autres et qui ne devrait pas avoir besoin d'aide. Qu'est-ce que je vais trouver cette fois-ci ? Les vêlages s'enchaînent et ne se ressemblent pas, à un rythme éreintant, sans trêve ni relâche. Pour le repos, on verra dans quelques semaines.

Je gagne à nouveau la douceur vaginale, silencieux et trop fatigué pour discuter. J'ai peut-être prononcé quelques automatiques banalités, mais ma tête est ailleurs, au bout de mon bras, au bout de mes doigts qui explorent le vagin puis le col, alors que la vache reprend ses efforts. Je ne suis pas vraiment concentré, juste confiant et détendu. J'aime faire vêler dans cet élevage. De toute façon, avec un bassin pareil, peu importe ce qu'il y a au fond, il ou elle sortira par les voies naturelles. Je parie sur une torsion.

Mon bras s'enfonce et ma main dévie dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, puis se pose sur la tête du veau encore enveloppée dans les membranes placentaires. Il est vivant, j'ai un bon appui, cela devrait aller vite. L'utérus et sa centaine de litres de chair de veau, de glaires et d'humides membranes, suspendu par deux ligaments trop lâches, s'est vrillé. La torsion rétrécit le passage et empêche la sortie du veau, mais, coup de chance, le col semble dilaté.

La blonde souffle et pousse, se tortille et piétine, l'éleveur tient sa queue tandis que je pose ma main bien à plat sur l'encolure. Celle du veau. Sa mère doit peser ses 700kg, j'ai de la chance d'être grand...

C'est un coup à prendre, une habitude, un mouvement puissant et continu que j'achève d'une dernière poussée, utilisant la force du bras et celle du dos tout à la fois. Un instant cette fois-ci, une dizaine de minutes parfois. Comme d'habitude, je ne me suis pas échauffé. Comme d'habitude, je risque la déchirure... Pas pour ce soir. Un dernier basculement et le veau se retrouve dans l'axe, les pattes en bas, la tête entre les genoux, je perce la poche et laisse venir les fluides au rythme des contractions. Le col est bel et bien dilaté, le passage très large, je parie sur une femelle, d'une jolie taille mais sans excès. Elle passera.

Mes mains sur ses canons, je sens ses tremblements, de petits mouvements spasmodiques comme si elle secouait la tête. Il ne va pas falloir tarder. Douceur et puissance, je tire les onglons à la vulve, petits sabots d'un jaune et blanc d'ivoire humide sur un poil gluant, au parfum d'une douceur écœurante. Un peu de sang et beaucoup de liquide amniotique sur ma chasuble, le long de mes bras. Il fait bon, il fait doux, je suis bien, si bien, là, à maintenir ce nouveau-né tandis que l'éleveur court chercher les menottes de vêlage que j'enroule autour de ses membres. La prise est solide. Il met le palan en place tandis que je fais passer, tout en lenteur, le col de l'utérus au-dessus du la tête du bientôt-né. Ses onglons sont maintenant bien sortis et je me suspends aux cordes, le corps parfaitement droit, les pieds calés dans la litière entre les postérieurs de la vache. Je m'imagine tenir les suspentes d'un cerf-volant, je ne fais aucun effort, la tête à 70cm du sol, presque horizontal, tirant vers le bas et vers l'arrière en suivant les contractions de la mère. Au-dessus de moi, à un petit mètre de mes yeux, je vois les lèvres de la vulve s'écarter sur celles de la velle, un bout de langue, puis un nez humide et un mufle couvert de glaires, des yeux, un front, des oreilles... L'éleveur se dépêche de mettre le palan en place, mais c'est inutile, le veau sort sous la traction de mon poids, tandis que je replie un peu les jambes pour éviter de tomber.

Passent les épaules puis le thorax, l'éleveur a lâché son palan dans la paille et s'apprête à recevoir les postérieurs du bébé tandis que, accroupi, je réceptionne le nouveau-né. Une inspiration, une expiration humide et muqueuse, elle secoue déjà la tête alors que nous la suspendons pour éliminer les dernières glaires. Sa mère râle et mugit, appelle et regarde derrière elle les deux bipèdes occupés aux premiers soins.

Une dernière plongée dans la matrice, désormais vide, un peu de sang, un col parfait, un vagin souple, sans déchirure, des artères intègres, je peux rentrer me coucher, après un dernier regard une fois la vaisselle terminée. La velle tente déjà de se lever, sa mère bave et mousse en la léchant d'un air halluciné, nous surveillant du coin de l'œil tandis que les chiens se pelotonnent sur un lit de paille, derrière le mur. Une chouette appelle. Le chaton miaule encore dans sa mangeoire. Les veaux dorment, deux me contemplent d'un air... bovin. Au lit.

samedi 10 avril 2010 - Le chien de mon ex

C'est une consultation comme une autre, ou comme aucune autre. C'est un homme, ou une femme, il ou elle a entre 18 et 40 ans, et il me lâche :

"C'est le chien de mon ex".

Rarement son chat.

La remarque tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, comme un maître raconte l'histoire de son compagnon, comme il ou elle m'explique qu'il l'a adopté à la SPA, qu'il est né chez lui, que c'est son meilleur chien, qu'il adore les pâtes à la bolognaise.

La remarque n'appelle pas de réponse de ma part, et je n'en donne pas.

Mais qu'est-ce qui pousse quelqu'un à me dire ça, à moi qui suis rarement un intime ou un confident ? J'inspire confiance, je le comprends et l'apprécie, mais cela n'a évidemment aucune incidence sur les soins. Ce n'est pas que ce soit sans intérêt, non, mais... ? Pourquoi me dit-on cela ?

En général, cette précision est énoncée sans colère ou rancune, parfois avec mélancolie, ou comme un fait brut, sans fioritures. Le chien devient un souvenir, l'incarnation d'une vie perdue, d'une histoire, un témoin. Parfois, cela m'amène à demander si l'on ne devrait pas changer le nom sur la carte de tatouage. C'est une question à poser avec discrétion, juste professionnellement, pas sur l'instant, mais au moment de remplir la fiche ou de signer le carnet, car on ne me le dit jamais à ce moment là, toujours avant, pendant l'examen clinique, au fil de la conversation.

C'est une drôle de confidence, car on me le dit comme on me parle du reste, c'est sans doute une façon d'accepter certaines choses, ou de les mettre à distance. Et si ça n'est plus une confidence, ce n'est plus qu'un constat un peu froid. Un peu triste.

Selon le ton et l'attitude, il y a de la colère ou de la rancœur, de l'indifférence ou de la tristesse. C'est toujours une façon de me faire voir le maître autrement. Pas l'animal, lui, il s'en fout. C'est là que c'est intéressant, parce que c'est ce genre de phrases qui me permettent de mieux cerner et d'anticiper, de deviner quelle sera la meilleure façon de proposer un traitement ou d'annoncer un diagnostic ou un pronostic.

Est-ce parfois un appel au secours ? Je ne l'ai jamais ressenti comme tel.

Je ne l'ai jamais ressenti non plus comme une façon de me souligner que ce con de clebs emmerde son maître actuel. Je suppose que cela pourrait arriver. Que serais-je censé faire dans ce cas, si je dois annoncer un traitement coûteux ?

J'ai entendu l'inverse aussi, beaucoup, beaucoup plus rarement : "le seul truc qui me manque avec mon ex, c'est son chien". Drôle de façon de refuser, ou plutôt de reconnaître, ses souvenirs. Les autres.

Les personnes qui me livrent ainsi une bribe de leur intimité savent-elles que je suis tenu au secret professionnel ? Ou me considèrent-elles simplement comme un étranger privilégié, une de ces personnes à qui on dit des choses que l'on n'avouerait jamais à ses amis ? Je suppose que l'idée du secret professionnel n'a, dans ce genre de cas précis, que peu de poids.

Mais surtout, combien de ces "ex sans chien" ai-je croisé ? Pourquoi et comment ont-ils, ont-elles laissé leur chien à celui ou celle qui a partagé leur vie ? Laisse-t-ils ou elles un souvenir, un cadeau de consolation, s'agit-il d'une espèce de façon de se faire pardonner ? Ou n'avaient-ils, ou elles, pas le choix ? Quel est la place de l'animal dans ces cas là ? Et pourquoi ai-je l'impression que c'est toujours celui qui part qui laisse le chien, et non pas celui qui reste qui a exigé de le garder ?

Et que ferai-je de ces questions sans réponses ?

Qui croit encore que l'on reste vétérinaire parce que l'on aime les animaux ?

lundi 5 avril 2010 - Entraînement radiographique

Il va falloir que je me passe cette habitude de me passer la main sur le crâne ou sur le menton quand il y a un truc que je ne comprends pas. En plus, je finis par poser ma main devant ma bouche et devenir inintelligible.

Le chien est allongé sur la table de radio, anesthésié. Un caniche plutôt sympa, carrément pas dérangeant dans son état actuel, que l'on m'a confié pour des radiographies du genou. Je dois dire que je n'ai pas beaucoup approfondi l'examen clinique : mon confrère l'a vu la semaine dernière pour une boiterie du postérieur gauche, intermittente, sans douleur à la palpation/pression/mobilisation du membre. Sans luxation de rotule. Il a supposé une dégénérescence puis rupture du ligament croisé, a mis le chien 5 jours sous anti-inflammatoires pour vérifier s'il y avait une amélioration avant de passer sur la table de radio, sous anesthésie générale, pour une recherche de signes radiologiques de rupture du ligament.

Je ne suis pas un grand orthopédiste, c'est le moins que l'on puisse dire, mon confrère n'est pas là, lorsque je manipule les deux genoux j'ai la même impression de laxité modérée, mais normale, ou pas ?

Il y a quelques années, un emmerdeur m'avait confié son berger allemand pour les mêmes radios. Cette fois-là, il était resté parce que le chien était un peu plus difficile à manier que ce petit bout, et comme il avait été manipulateur radio, il ne voulait pas manquer ça. Je le sentais puant, je le sentais mal. Ça n'avait pas loupé. Très doctement, il m'avait expliqué que mon idée de rechercher une rupture d'un ligament sur une radio était idiote, puisque les ligaments ne se voient pas à la radiographie. Depuis longtemps je prépare un gros billet "de bases" sur la radiographie, avec plein d'images, promis, je le ferai. (EDIT : Je l'ai fait !).
Il avait raison, bien sûr : cette méthode d'imagerie permet de voir les os, les articulations, les formes d'un certains nombres d'organes et, en fait, beaucoup de choses, mais pas les ligaments, qui sont invisibles sur ces images.
Certes.
Mais le ligament croisé antérieur, situé dans l'articulation du genou, permet d'empêcher que le tibia ne bascule en avant par rapport au fémur. Pliez le genou à angle droit, si votre LCA est rompu, on peut faire avancer le tibia vers l'avant. On appelle ça le signe du tiroir, mais il est facile de l'empêcher en contractant les muscles de la cuisse. Un médecin peut demander à son patient de se décontracter, mais il est rare que les chiens ne résistent pas un brin. Donc on fait la même chose, mais sous anesthésie générale et sur une radio de profil du genou, ce qui permet de voir très précisément l'importance du tiroir, et de constater les éventuels dégâts annexes, de l'arthrose par exemple.

Ce matin, j'avais décidé de faire une belle radio de tiroir, dans l'idée, d'ailleurs, de vous la présenter sur ce blog. Pour le billet dont je parlais plus haut. Et puis, je voulais me prouver que j'en étais capable.

Genou gauche, premier cliché, mauvais angle. Deuxième essai, à peine mieux. Troisième, impeccable. Mais pas de tiroir. Et le fémur en légère rotation, je reprends.

Rien.

Je fais une radio de bassin de face, histoire de voir toutes les articulations des membres et les deux genoux.

Impeccable. Rien à signaler.

Pourtant ce caniche a forcément une rupture de LCA. Je lui remanipule les articulations, mais je ne suis pas sûr de moi. Ce genou droit est aussi peu mobile que le gauche. Et mon confrère qui est en train de piquer des vaches ! Je reconsulte ça fiche, tout colle. C'est obligatoirement un LCA.

Je fais une radio de face du genou, pour voir. Rien à dire.

Enfin, Olivier pousse la porte de la clinique. Je lui montre les radios, lui explique tous mes essais, je lui dis que je ne trouve pas de tiroir, mes clichés sont, techniquement, parfaits. J'espère qu'il aura une idée.

- Fourrure.
- Oui ?

Il faut que je me vire cette main de devant la bouche.

- C'est l'autre genou.

OK.

Il a raison.

Le gauche.

J'ai fait cinq superbes radios du droit (enfin, dont deux pas trop superbes, mais bon).

Il ne me faudra qu'un seul essai pour réussir mon cliché du genou gauche. Je m'entraînais, c'est pour ça, bien sûr. Je me vois déjà à ce soir, quand je rendrais ce loulou.

- Alors, comme vous le voyez sur cette radio du genou gauche, le tibia s'avance beaucoup par rapport au bord du fémur, on voir bien la différence avec cette radio du genou droit, qui, lui, est vraiment nickel...

Ahem.

Bon, je vous rassure, je n'ai facturé que deux radios, pas 6 ou 7...

dimanche 28 mars 2010 - La mort des petits vieux

Les petits vieux ne meurent jamais tranquillement dans leur panier. C'est un mensonge. Un doux rêve que caressent leurs propriétaires lorsque viennent les vieux jours, les premières alertes, les frémissement du taux de créatinine ou la baisse de la densité urinaire. Selon leur espèce et leur race, les vieux ont entre huit et dix-huit ans. Huit ans pour les grands chiens - papy leonberg et ses 70kg - ou dix-huit ans pour les chats et les chiens à grande longévité, les caniches, cockers et autres...

Ces petits vieux là, je les suis depuis longtemps. Ils sont lourdement médicalisés (ou pas), ont été vaccinés régulièrement (ou pas). Peu importe : au fil des années, j'ai appris à les connaître, ainsi que leurs maîtres. J'ai vu naître leurs chiots ou chatons, mourir leurs parents, je les ai opéré, grattés, caressés, spéculumés ou radiographiés, je suis entré, un petit peu ou beaucoup, dans leur intimité et celle de leurs maîtres. Le plus souvent, une vraie relation de confiance s'est construite, au gré des petits bobos ou des gros pépins, peu importe.

Certains ont insisté pour que je devienne leur "vétérinaire traitant". Ce n'est pas du tout dans la politique de la maison : nous sommes trois vétérinaires dans notre structure, à peu près interchangeables en ce qui concerne nos compétences, hormis quelques "domaines plus ou moins réservés". Le comportement et l'endocrinologie pour moi (tendance cas de merdes), la chirurgie pour un autre, etc. Mais sans plus. Notre carnet de rendez-vous est donc commun et nous nous appliquons à ne pas "personnaliser la clientèle". C'est beaucoup plus simple pour s'organiser, ça évite la routine et surtout les dérives, les malentendus et, globalement, les ennuis. En plus, ça permet souvent de croiser les points de vue sur certains cas. Évidemment, certains clients n'aiment pas : ils veulent me voir moi, ou un autre, le font clairement comprendre à notre secrétaire et peuvent être franchement désagréables lorsqu'ils ne sont pas satisfaits. Ceux-là, on s'en passe très bien. D'autres sont plutôt déçus, ce qui aurait tendance à nous faire culpabiliser, mais pas longtemps. On gèrera la prochaine fois. Et puis parfois, on laisse faire, et nous nous construisons, peu à peu, une espèce de petit "parc" de clients dédiés, sans forcément en être ravis : ce ne sont pas forcément les plus faciles. Lorsque cela ressemble trop à un piège, nous nous débrouillons pour faire exploser cette routine et passant un client d'un véto à l'autre, quitte à le faire au cours d'une consultation commune. Évidemment, tout ceci demande une rigueur d'enfer sur la tenue des fiches et des dossiers, mais après tout, nous sommes informatisés, autant en profiter.

Le problème, c'est que, véto "personnalisé" ou pas, nous finissons forcément par nous attacher. Certains reviennent à la clinique comme ils rentreraient à la maison, nous connaissons leur nom, celui de leur propriétaire. Lorsque je connais le nom d'un chien, d'un chat, ou pire, que je reconnais la voix de son maître au téléphone, je sais que les choses deviennent dangereuses. Nous entrons là dans le domaine trouble de la relation de confiance établie, fructueuse et constructive, intelligente et destructrice. Celui où il devient de plus en plus difficile de séparer l'empathie de la sympathie.

Relation de confiance, fructueuse, constructive, intelligente, je ne vous surprends sans doute pas. Il paraît évident que l'on fait du bien meilleur travail dans ces conditions. Après tout, si l'on connaît bien l'animal et, plus encore, son maître, on est bien plus à même de lui proposer les soins ou le suivi qu'il souhaite, d'anticiper ses demandes ou d'éviter de chatouiller sa susceptibilité. De savoir amener une intervention coûteuse ou un traitement pénible.

Destructrice, vous pouvez aussi l'imaginer, après tout : Il sera bien plus difficile d'annoncer, dans ce cadre, une pathologie très grave, ou à terme, de pratiquer l'injection létale. Dangereuse aussi parce que la force de l'habitude reste le meilleur moyen de se planter, de ne plus observer objectivement, de modifier ses arbres diagnostiques sans même s'en rendre compte. Le fait de travailler à plusieurs permet de limiter ce dernier écueil, mais... J'ai remarqué dans mes jeunes années, lorsque je remplaçais un véto, que je démultipliais son taux d'euthanasie. L'un d'entre eux avait d'abord été choqué, me livrant, très spontanément, un "mais tu m'as tué toute ma clientèle ?!" après deux semaines de remplacement. Il travaillait seul, toujours seul, et mon regard plus distant, plus clinique, avait été l'occasion de prendre un certain nombre de décisions. Il était sans doute plus facile pour les maîtres de se décider en remettant les choses à plat avec quelqu'un qui avait en main le dossier de leur compagnon, mais qui n'était pas encombré de souvenirs et d'histoires. Euthanasieur itinérant, un métier d'avenir ?

Dans un certain nombre de cas, le fait de s'en remettre à l'analyse d'un étranger "de confiance" (puisque choisi par leur vétérinaire habituel) permettait sans doute aussi d'évacuer une certaine charge de culpabilité, comme si choisir l'euthanasie était une sorte de désaveu des soins attentifs et consciencieux prodigués par leur véto. Comme s'il se serait alors agi de lui signifier son échec, de renier son travail, de l'amener, pourquoi pas, vers un sentiment de culpabilité. Je ne prétends pas que ces clients poussaient aussi loin l'analyse, pas plus que les véto que je remplaçais, ou moi-même. Mais je crois fermement à ces réactions complexes qui ne nécessitent nulle analyse pour se construire, hors de toute conscience, ou sous de faux prétextes.

Dans ma situation actuelle de vétérinaire désormais installé dans ses pantoufles, la mort des petits vieux est celle que je crains le plus. Pas celle de leurs maîtres, qui m'attriste mais suit, hors de mon regard, sa logique naturelle, mais celle de leurs compagnons, car je suis autant celui qui donne la vie que celui qui la retire... après, parfois, l'avoir sauvée. Je ne souhaite pas ici évoquer la difficulté de l'injection ou celle de ces derniers instants, solitaires ou entourés. Nous discutons souvent, le soir à la clinique, parfois autour d'un chien ou d'un chat hospitalisé, de la mort d'un patient. D'une mort à venir : comment cela se passera-t-il ? Résignation, cris, hurlements, colère ou larmes ?

Les plus dangereux sont les plus médicalisés. Cardiaques, sub-insuffisants rénaux, arthrosiques, plus ou moins aveugles, ils vivent leur petit train-train quotidien sur le fil de la seringue, ils ne mourront pas tranquillement dans leur panier, ils décompenseront assez brutalement avant d'agoniser pendant des heures et des jours. Ils ont un, deux, trois, parfois cinq traitements quotidiens ou bi-quotidiens, occupent leurs maîtres - souvent des personnes âgées, qui n'ont plus qu'eux - pendant le plus clair de leur temps. Ils sont parfois l'incarnation d'une sorte de lutte contre l'âge ou la maladie, et l'échec du maître n'est pas envisageable : trop intime, trop violent, il aurait d'inacceptables relents de défaite. Il devient difficile de leur expliquer que l'on ne maîtrise plus grand chose des interactions médicamenteuses à ce stade, qu'il est pourtant compliqué de choisir un médicament à sacrifier sur l'autel des bonnes pratiques. Le risque est pris en toute conscience, les ordonnances s'allongent, piluliers, contrôles, analyses, sans acharnement, mais avec une rigueur parfois obsessionnelle.

Il naît de ces vieilles années un attachement parfois - souvent - trop intense du chien envers son maître, qui lui sacrifie alors ses vacances et ses loisirs, acceptant le fardeau le plus souvent sans remords ni regrets avoués. Le chien ne devient pas une raison de vivre, mais parfois, un motif de lutte. Si les résultats sont au rendez-vous, ils sont souvent très visibles, objectifs et reconnaissables même pour un profane. La réussite de ces traitements ne devient-elle pas alors un facteur d'observance pour toutes ces personnes qui ont oubliées pourquoi elles devaient se soigner ? Peu importe : nous montons sur un piédestal, on nous compare souvent à ces médecins qui eux, n'arrêtent pas de poser des questions, et qui sont tous des tire-au-flanc et des incapables. Il faudrait qu'un jour un médecin me confie les commentaires de ses patients sur leurs vétérinaires. Je suppose que je ne serais pas déçu...

Le véto, ce héros, qui a sauvé Louloute, qui a opéré Pimprenelle de son cancer, qui a trouvé la maladie du cœur, qui a fait une prise de sang, qui l'a ressuscitée le jour où elle allait mourir d'une piro... celui qui l'a envoyé au bon moment chez ce spécialiste, qui a su expliquer. Des actes tantôt très lourds, mais parfois ridiculement anodins et qui se parent malgré tout d'un lustre sans pareil aux yeux de nos clients. Le véto, ce héros sur son podium, qui a toujours débusqué le microbe, détecté la tumeur, tué les puces et vaincu le diabète. Cette aura prend parfois des dimensions disproportionnées, et il semble que nous ne disposions d'aucun levier pour la tempérer : trop modestes ! Il est alors temps de changer de vétérinaire, de faire très attention au cahier de rendez-vous et d'espérer que Minette mourra gentiment dans son panier, ou sous une voiture.

Car forcément, un jour, quelque chose va lâcher. Ou parfois ne pas lâcher.

Milton avait 17 ans. Il traînait, et c'était le moindre mais le plus gênant de ses problème, une grave dermatite allergique aux piqûres de puces. Il était gravement cardiaque, avec de fréquentes complications d'œdèmes du poumon. Sa cataracte le rendait aveugle, les rares crocs qui lui restaient étaient pourris, il était perclus d'arthrose mais restait le soleil de son couple de maîtres âgés d'un peu plus de cinquante ans, et sans enfants. Nous le voyions au moins une fois par semaine, ils faisaient 70km pour venir chez nous, n'arrivaient jamais avant 19h30 vue la distance et étaient prêt à tout pour lui. Ils suivaient scrupuleusement nos prescriptions et nos conseils, attendaient, à chaque complication, l'injection salvatrice, et n'entendaient jamais nos mises en garde et nos réserves. Milton ne pouvait pas mourir.
Le jour où Milton a contracté, malgré son vaccin, une piroplasmose, nous sommes devenus des monstres ; sa pré-insuffisance rénale s'est transformée en crise d'urée, les médicaments étaient tous contre-indiqués, la spirale de la décompensation générale s'entamait. Nous avons proposé l'euthanasie, ils se sont enfuis. Milton est mort chez un confrère après deux jours de perfusion.
Nous nous sommes quittés sous une pluie de mots durs et méchants, avec une facture impayée, qui, suite à une relance, nous a valu une lettre acide et mesquine. Je garde un très mauvais souvenir de cette épisode, car si je n'avais pas une grande affection pour ces clients anxieux et stressants, nous avions consacré énormément d'énergie à leur compagnon et à leurs angoisses. Mais nous savions que cela finirait, forcément, très mal.

Cachou avait quatorze ans. Sa propriétaire reste, à mes yeux, la plus gentille et la plus lucide des mamies à caniche que j'ai jamais rencontré. Guère épargnée par l'existence, elle nous a toujours fait confiance, nous suivant dans nos diagnostics et nos traitements, avec toujours un mot gentil, toujours un cadeau pour Noël, des chocolats, une attention, une petite lettre. nous ne craignions pas, dans son cas, un drame à la Milton. Mais toute la clinique suivait les déboires de Cachou, les larmes de sa maîtresse, ses espoirs - nos espoirs. J'ai euthanasié Cachou chez elle, dans son refuge que je n'avais jamais pénétré, devant sa cheminée. Entouré de son mari handicapé, de ses proches, puis je suis resté pour une étrange veillée, autour d'une tasse de café.

Madame Lampernot nous a envoyé une lettre recommandée avec accusé de réception, destinée au Conseil Régional de l'Ordre afin de dénoncer les souffrances inacceptables infligée à son chien que nous venions de suturer, suite à une bagarre, pour la huitième fois. Mais sans succès en ce qui concernait le sauvetage de son oreille, ce qui avait été très clairement souligné auprès de son mari qui nous avait apporté le chien. Nous n'avions pas grand espoir, mais nous supposions qu'elle aurait préféré un essai, même manqué, à une disgracieuse amputation. Elle n'a pas amené son chien pour le contrôle - alors que les rendez-vous avaient été donnés - le vendredi matin, ni le samedi matin, puis a appelé le dimanche matin pour que nous puissions contrôler, en urgence, le pansement. Ce que mon confrère a refusé, occupé qu'il était à gérer de vraies urgences. La plaie de l'oreille avait mal évolué, il a fallu une nouvelle intervention chez un confrère, qui ne s'est pas privé de confier à Mme Lampernot ses confraternels préjugés sur les vétérinaires de campagne. L'Ordre l'a envoyée bouler après avoir entendu les parties, et, satisfaction suprême, s'est même fendu d'une admonestation paternaliste envers notre délicat confrère.

Ces vieux ne sont pas une angoisse permanente, mais nous observons et vivons avec plus de plus de méfiance ces relations trop intenses, ces réussites trop insolentes ou ces petits succès accumulés. Au risque de finir blasés ?

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