Boules de Fourrure

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lundi 16 janvier 2012 - Sans éprouver, la moindre hésitation

Auto-piégé comme un débutant.

Un vendredi matin glacé, à 30 bornes de la clinique, sur une crête glaciale. Je dois aller retirer des dispositifs de synchronisation de chaleurs à trois vaches. Imaginez un genre de spirale en plastique, que l'on pose dans le vagin de la bête, qui diffuse des hormones. Avec quelques injections bien choisies, elles permettent de déclencher/synchroniser les cycles de vaches pour, par exemple, des insémination artificielles. Et pour ceux qui se posent la question, c'est de la progestérone, des prostaglandines et de la PMSG. Pas des anabolisants.

La plupart du temps, nous allons dans les troupeaux, examinons (ie : palpation transrectale de l'utérus et des ovaires, examen au spéculum du vagin et du col) des vaches, et posons ces dispositifs quand tout semble aller bien mais que "rien ne se passe".

Selon la "technicité" des éleveurs, nous leur laissons gérer la suite, ou nous venons les aider. Là, c'est le second cas de figure.

Il est donc 8h30, il ne gèle pas mais le vent est glacial, il a plu pendant des jours et les prés sont boueux et glissants. J'interviens sur un troupeau qui a été vu par un de mes confrères, chez un éleveur qui ne nous appelle presque jamais. Je découvre. Depuis l'église du village, j'ai suivi la terne Lada rouge de l'éleveur jusqu'à l'entrée d'un chemin, sur le bord d'une route. Malgré mon pull en polaire et mon épaisse blouse en coton, je sens le vent me pincer à travers mes vêtements.

Le bâtiment est juste là, derrière une haie d'arbre, à 20 mètres. J'enfile mes bottes, je prends mes doses de PMSG. J'ai juste à retirer ces spirales et à filer. Il y en a pour deux minutes.

Alors j'emboîte le pas à l'éleveur, profitant du paysage désolé, de l'ambiance uniformément grise et glaciale, le genre de chose impossible à saisir en photo. Et puis la randonnée se prolonge. Le bâtiment à 20 mètres, ce n'était pas le bon. Celui où m'attendent mes "patientes" se trouve 500 ou 600 mètres plus loin. Je marche entre les profondes ornières, choisissant mes touffes d'herbe, en me demandant si l'éleveur ose encore emprunter ce chemin avec son tracteur... Des ronces, un saule, des ormeaux et tout un tas de buissons dont je ne connais pas le nom. Pas un chant d'oiseau, quelques rapaces, et les Pyrénées enfin enneigées en toile de fond.

Elles sont dans un genre de couloir deux fois trop large. Trois blondes énormes, beaucoup trop grasses. Tu m'étonnes qu'elles ne soient pas cyclées. Pas attachées, mais placides. Elles se calent vite contre le fond du couloir, et je soulève la queue de la première, confiant.

Pas de ficelle. Le système de spirale a été raisonnablement bien pensé. Pour enlever ce bazar du fond du vagin de la vache, qui doit bien mesurer ses 30-50 cm de long, il y a une ficelle qui pend. En théorie.

"Il les a coupées ?
- Heu, oui."

Mon confrère a toujours peur que les spirales tombent. Ça arrive. Du coup, pour réduire le risque, il coupe ladite ficelle. "Mes" spirales ne tombent pas plus que les siennes, alors que je ne coupe pas les ficelles, mais bon, il a gardé ses habitudes. Sauf que là, je suis au cul des vaches, à 500m de ma bagnole, je suis vraiment pressé, d'autres visites m'attendent et lui est en congé, et il faut que je vérifie si ces vaches ont encore leurs spirales, et que je les leur retire.

Et comme un con, je n'ai pas pris de gant de fouille, et j'ai déjà de la bouse plein les mains après avoir soulevé la queue de la blonde. Hors de question d'aller mettre une main pleine de merde dans un vagin. Du coup, je demande s'il y a de l'eau. Il y en a. A 100m, direction opposée à la voiture. Une vieille baignoire, avec feuilles mortes et bois flotté, sous un barbelé. Le froid de l'eau est saisissant.

Et me voilà à nouveau, la main rougie par l'eau glacée, mais à peu près propre, à regarder la vulve de cette bestiole, à me dire que la spirale est au fond, que j'ai vraiment pas le temps de me cogner un aller-retour à la voiture pour prendre des gants, je devrais déjà être loin. Alors j'enfonce ma main, puis mon avant-bras, en essayant de ne pas marquer d'hésitation, je sais ce qui m'attend au fond. Au moins, c'est chaud. La spirale est là, avec un genre d'enduit de vaginite blanchâtre autour, visqueux, gluant, comme d'hab. Mais d'habitude j'ai la ficelle pour tirer, et je n'ai qu'à esquiver ce caseum quand je retire la spirale. Une vache, deux vaches, trois vaches. L'éleveur me regarde d'un air étonné. Je râle, pour la forme. Qu'est-ce que j'ai été con de ne pas prendre de gant à la voiture !

Trois injections plus tard, je suis de retour à la baignoire pour me laver les mains à l'eau glacée, sans savon, entre les ronces, les barbelés et de vieux piquets d'acacia penchés, au milieu d'un troupeau de vaches blasées au pied des Pyrénées.

Et, curieusement, je n'échangerai ma place pour aucune autre au monde.

dimanche 8 janvier 2012 - Agneau de nuit

Autant vous prévenir, le billet qui suit est gore. Choquant. Un épisode classique d'une vie de véto, cru et répugnant. Il y a un animal qui souffre, et d'autres trucs moches.

Parce que véto, c'est aussi des trucs comme ça.

Vous êtes prévenus.

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jeudi 29 décembre 2011 - Prendre son temps

Officiellement, les journées de travail durent 8h. De 9h à midi, de 14h à 19h. Classique, et bien suffisant. Surtout quand on dépasse presque toujours jusque 12h30 et 19h30, voire 20h. Hors astreintes.
Un rendez-vous toutes les demi-heures, sauf pour les trucs tout bêtes, comme les retraits de points. Vaccins, consultations médicales ou chirurgicales, contrôles "complexes", 30 minutes, en prévoyant les débordements sur les sujets qui sentent le CDM. Une demi-heure, ça permet de prendre son temps, de discuter prévention, et puis on finit souvent en 20-25 minutes, ce qui permet de passer les coups de fil aux confrères, de vérifier la commande suivante, de rédiger un certificat, de contrôler un animal hospitalisé, de rappeler un propriétaire d'animal pour vérifier que tout va bien, de lire un peu la presse professionnelle, de changer les bains de la développeuse radio, de discuter avec une ASV au sujet d'un client, d'un patient, de la compta ou des stocks, d'un pc qui déconne ou d'un débit de perf', d'un cas qu'elles n'ont pas compris ou d'un planning de visites, bref de toutes ces petites choses qui prennent parfois un peu de temps.
Beaucoup de temps.
Ça permet aussi d'absorber les inévitables clients sans rendez-vous, et les urgences qui viennent tout bousculer.

Mais j'ai réalisé il y a peu que nous ne prenions plus de pause.
Je veux dire : plus du tout. Pour un café, lire des mails persos, le fil twitter ou fumer une cigarette dehors. Juste pour raconter des conneries.
Au fils des mois, puis des années, notre équipe est devenue une mécanique exigeante et bien huilée, très efficace, en perpétuelle remise en question et réorganisation, sous les suggestions ou les intuitions des ASV comme des vétos. Parfois même des stagiaires.
Mais nous ne nous posons plus.
Ce qui est parfait pour arrêter de fumer.

Pas de management ou de méthodes existentielles. Nous avons réussi à monter une équipe harmonieuse, efficace, motivée. Pas sans couacs ni heurts, il y a des coups de gueule, des moments de découragement, les interactions entre le personnel et le professionnel. Pas vraiment des amis, bien plus que des employeurs et des employés, des confrères et des collaborateurs. Un groupe qui fonctionne.

J'ai comme l'impression d'une course folle.

Pour les vétos, un perpétuel mouvement, en équilibre entre les salles de consultations, les visites et le bloc, le chenil, le bureau et le téléphone. Penser à tout, tout le temps. Noter, se faire rappeler, ne rien oublier. Un oubli, c'est un client mécontent, un médicament qui manque, un animal en danger. Ou au moins négligé. Une pression permanente, sur tout le monde, partout. Combien de coups de fils passés de la maison un jour de congé ? Depuis l'hôpital quand on y a accompagné un proche ?
Bien sûr, il faut savoir prendre des jours de repos chaque semaine, prendre des vacances, tout couper. Facile à dire, moins à faire, c'est juste un coup de fil, hein, ou quelques dossiers qui peuvent être faits par mail, depuis la maison.

Ça, on le sait. On le fait plus ou moins bien, on se surveille les uns les autres. Jusqu'à dire aux ASV de ne plus décrocher si elles voient le numéro d'un confrère en congé s'afficher sur le téléphone de la clinique. C'est presque un jeu.

Pareil pour les ASV, avec les afflux permanents de clients venus chercher un renouvellement, un médicament pour les lapins, les poules, la vache, tamponner des cartes roses pour les vaccins FCO, commander les DAP, noter les produits pour les commandes, prendre les rendez-vous, mettre la seconde ligne en attente, la reprendre, aller aider le véto qui appelle au secours-que-c'est-urgent-bordel-laisse-le-téléphone, surveiller la fauche dans le rayons de laisses, colliers et jouets, conseiller pour des croquettes, passer un coup de balai, organiser le passage d'un véto itinérant, ou synchroniser une visite avec le maréchal-ferrant, aller vérifier les perfs au chenil, y faire une glycémie, repasser un coup de balai, mettre une fiche à jour, nettoyer les cages, encaisser un règlement, ouvrir le courrier, calmer un maître anxieux, donner des nouvelles du chat opéré, expliquer que le véto est déjà en visite et que, oui, il va arriver pour le veau à perfuser. En français, en anglais, en allemand, en néerlandais.

Mais quand est-ce qu'on le prend, le café ?

Quand est-ce qu'on débranche le téléphone, qu'on laisse la file devant le comptoir, qu'on crée un trou entre les consults, qu'on oublie un peu les hospitalisés ?

Est-ce qu'il faut une décroissance de l'efficacité, ou un coup de collier pour ménager une pause, qui ne vient jamais parce que le téléphone sonne sans répit ? Que les urgences ne cessent de débouler ?

Zapper, en permanence, des soins à la compta, de la commande à la prise de rendez-vous, des pansements au ménage, de la suture à l'endocrino, d'une euthanasie à un parage de pied, d'une césarienne à la coupe des dents d'un lapin nain. Je suis super fier de nous. Mais je suis super inquiet aussi.

dimanche 4 décembre 2011 - Sa main sur mon bras

Son appel avait été un sanglot et un cri, une incohérence urgente et instinctive. Je ne me suis jamais rappelé de ce qu'elle m'avait alors dit, j'avais fait tomber le tiroir des médocs de réa dans un carton, je m'étais jeté dans ma voiture en plantant une consultation en cours, et je m'étais presque encastré dans le muret de sa maison, à 200m à peine de la clinique.

Elle nous appelait "sa croisière". Toutes les semaines, ou presque, elle venait chercher les médicaments pour le cœur de Boule. Boule était un genre de labrador mâtiné d'autres trucs, lourd, massif, paisible, imperturbable. Il avait un cœur de merde. Du genre à jouer la boîte à rythme d'un pot pourri de reggae dub, de valse et de disco. A chaque fois qu'elle venait chercher les comprimés pour la semaine prochaine, elle nous parlait de Boule, de la météo, mais surtout de sa croisière qu'elle ne ferait jamais.

Je pensais qu'elle venait ainsi chaque semaine pour éviter de faire de "gros" chèques.

Je m'étais précipité hors de ma voiture, mon stéthoscope à la main, avec mon carton de médicaments et mes seringues, elle me montrait la haie de lauriers, elle pleurait, Boule n'était pas couché, il était tombé. Je ne voyais que son gros derrière, sa queue que je n'avais jamais vue qu'en mouvement, stoppée.

Plus de poul, plus de battements cardiaques, je l'avais massé, j'avais posé ma sonde trachéale comme jamais.

Elle pleurait. Il s'était levé comme une bombe, il avait couru dehors, il était tombé.

J'ai appris bien plus tard que sa famille, dont elle ne parlait jamais, l'avait plantée là, dans notre petit village perdu, alors qu'elle l'avait suivie dans ce sud bien éloigné de son village alsacien. Elle n'avait pas suivi à nouveau. Elle avait gardé sa maison, Boule, ses rares amis et sa solitude. Et sa croisière rêvée. Dans les Caraïbes, ou le Pacifique. Madagascar ou la Réunion. Les Îles sous le Vent. Le lagon calédonien.

A chaque fois qu'elle signait son chèque, elle nous regardait en souriant, d'un sourire triste : "un petit bout de ma croisière".

Boule détestait venir nous voir à la clinique.

Il ne respirait plus, mais depuis si peu de temps...

Je posais mon garrot, je prenais mon cat'.

Elle a posé sa main sur mon bras.

"Il est parti ?"

Il était parti. Mais depuis si peu de temps.

"Alors laissez-le, docteur."

Elle avait posé sa main sur mon bras, et je suis tombé comme un con sur mes fesses, et j'ai juste essayé de ne pas pleurer.

Elle n'est jamais partie en croisière.

"Les croisières, c'est plein de vieux cons qui n'ont pas eu de Boule."

vendredi 25 novembre 2011 - Brouillard

Toutes mes excuses pour mon manque de présence sur le blog, lié d'une part à une vie professionnelle et personnelle très mouvementée, et occupée (même des vacances !) et à une certaine difficulté à trouver de quoi me "renouveler" dans l'écriture de ce blog. J'ai de plus en plus souvent, en commençant un billet, le sentiment plus ou moins justifié de l'avoir déjà écrit. J'attends donc l'envie, le coup de cœur, couplé avec la disponibilité.

En attendant, je vous laisse avec ces images magiques prises lors d'une visite matinale.

Magie des brumes

Magie des brumes

mercredi 16 novembre 2011 - Spam

En raison d'une avalanche de spams, je met les commentaires en modération a priori - ce qui signifie que je devrai les valider avant qu'ils apparaissent - le temps de trouver une solution technique. Ne vous inquiétez donc pas si vos commentaires n'apparaissent pas immédiatement. Avec toutes mes excuses...

lundi 24 octobre 2011 - Tu les vois mes granules ?

Dans mon imaginaire, à l'école véto, l'éleveur bio était assez jeune, avec des locks, une plantation suspecte dans le bois derrière la maison. Je le voyais en même temps plutôt technique, choisissant ce mode d'élevage non seulement en réaction avec un système qui le défrise, mais aussi pour privilégier une certaine qualité, pas forcément tant sanitaire que "gustative" de ses produits. Attaché au bien-être animal. Plutôt rétif à toute intervention extérieure dans son élevage.

Aucun éleveur bio de ma clientèle ne cadre vraiment avec cette caricature. Certains ont une soixantaine d'année. Aucun n'a de locks. J'en suspecte au moins un ou deux d'avoir des plantations bizarres, mais bon, ils ne sont pas les seuls. Certains sont "techniques", m'enfin sans plus. Certains carrément pas : ils regarderaient plutôt pousser leurs vaches comme des pissenlits dans les champs. Pas forcément avec de mauvais résultats, d'ailleurs. Certains sont très demandeurs de conseils, appellent beaucoup, apprécient la discussion, demandent de l'aide pour des coproscopies avant vermifuge éventuel, ce genre de choses. Pas une grosse source de boulot pour moi, mais après tout, l'élevage n'a pas pour finalité de me faire vivre. "Mes" éleveurs bios peuvent se sentir concernés par le bien-être animal, ou pas plus que ça. Certains sont très fiers de proposer des produits de grande qualité, d'autres s'en foutent.

J'imaginais aussi que tous les éleveurs bios votaient à gauche, ou vert. Je ne m'attendais pas du tout à travailler avec un bio de droite. De très, très, à droite. Militant, même. Soutien inconditionnel du père. De la fille, je ne sais pas. Très mécanisé, très technique, très bio, bien plus que ne l'imposent les normes actuelles. Avec, par ailleurs, un gros troupeau, des bêtes magnifiques, des terres très intelligemment exploitées (pour autant que je puisse en juger). Je vais très rarement chez cet éleveur, vu qu'il pense à peu près tout savoir faire, ou qu'en tout cas je ne ferais pas mieux que lui. Nous ne nous voyons en général qu'une fois dans l'année, pour la prophylaxie. J'essaie à chaque fois d'y aller moi-même, car je sais que nous allons nous engueuler pendant 4 ou 5h à chaque fois.

Enfin, nous engueuler, ce n'est pas vraiment le terme. Disons : débattre. On trouve toujours un sujet. Pas la politique, on a déjà donné la première année, et botté en touche. On n'en parle plus. Non, on discute plutôt sur mon terrain, l'aspect sanitaire et médical de l'élevage. Parce que le bonhomme a des idées très arrêtées sur ce sujet là aussi. Il a son gros bouquin d'homéopathie, un net penchant pour les fleurs de Bach, et une tendance à considérer que si un truc a marché une fois, ça marchera à chaque fois, et que si ça ne marche pas, c'est la faute à... quelque chose. Ou quelqu'un.

Parce que le gars est adepte des théories du complot, en plus.

Et il sait que j'adore ne pas être d'accord avec lui. Je crois qu'il aime ça aussi. Alors nous débattons. Un des deux prononce une bonne grosse énormité caricaturale, l'autre bondit, chacun argumente, cède du terrain pour mieux en reprendre. Il parle de plus en plus fort, et moi de plus en plus doucement. Les vaches défilent les unes après les autres, et la prophylaxie se termine en général au bout de deux ou trois "sujets". Jusqu'à l'année suivante.

Il y a deux ans, pour la vaccination contre la fièvre catarrhale, il avait regroupé tout son troupeau dans un parc plutôt serré, histoire de faire passer vaches et veaux dans le couloir de sortie où je vaccinais et prélevais. Le parc était trop serré, vraiment. Il ne voulait pas décomprimer tout ça en ressortant une partie du troupeau. Le souci, c'est que les veaux se retrouvaient sous les pattes des vaches, là où ils pouvaient, et qu'il est arrivé ce qui devait arriver : une vache s'est couchée sur un veau d'environ 100kg, heureusement en bord de barrière. Pas moyen de faire relever la bestiole : d'autres vaches lui tombaient quasiment dessus. Et dessous, le veau devenait violet. Nous avons tiré le bestiau à trois : mort. Je l'ai intubé, massé, j'ai injecté mes analeptiques, et, coup de bol, je l'ai ressuscité. L'éleveur a ensuite plastronné pendant deux heures sur le veau qu'il avait relancé en lui collant ses foutues fleurs des Bach dans la bouche. Autant dire que mes réponses ont été acides.

Cette année, nouveauté, il m'appelle pour une vache "qui a une infection de l'utérus". Arrivé sur place, j'apprends que la bestiole a vêlé huit jours plus tôt, qu'elle a eu un renversement de matrice (comprenez : après le vêlage, l'utérus s'est retourné dehors comme une chaussette), qu'il l'a remise tout seul, mais 24h après, et apparemment pas trop bien puisque la vache l'a ressortie 6h plus tard, qu'il l'a reremise, et que voilà. Il ne m'écoute même pas lorsque je lui dis gentiment qu'il ferait mieux de m'appeler pour des trucs pareils, parce que l'utérus n'a pas à ressortir s'il est bien remis en place (enfin, la plupart du temps). "Mais il y a deux ans c'était arrivé, je l'avais remis, et pas de souci !" Je lui explique aussi que si l'utérus est resté 24h dehors, il a largement eu le temps de s'oedematier, la muqueuse de se lacérer, et les microbes de s'installer confortablement. Et qu'en plus si il n'a pas désinfecter tout ça avant de le remettre, il est normal que ça fasse une putain d'infection ! Vérification faite, il y a une bonne péritonite associée, et la vache risque donc très fortement d'y rester.

"Mais je lui ai donné des granules !"

Les granules. Homéopathiques, donc. Bon. Du sucre avec une "marque" ou une "essence" de quelque chose qui pourrait avoir un rapport symbolique avec l'infection ou l'inflammation. Parce que c'est de ça qu'il s'agit, hein. Hop, telle plante est réputée être bonne contre l'inflammation, ou alors tel truc est au contraire, très inflammatoire, alors avec la théorie des similitudes et ce genre de chose, on se dit que ça doit être bon, on dilue le truc un max (10CH ? 10 fois une dilution au centième, comme si on diluait un dé à coudre d'alcool dans 100000000000000000000 mL d'eau, soit 10000000000000 mètres cubes, soit 100000 kilomètres cubes de flotte - pour info, il y a 89km3 d'eau dans le lac Léman (si j'ai fait une erreur de zéros et que vous voulez recompter, signalez le moi). Je n'ai rien contre la médecine par les plantes, hein. Il y a des molécules très actives, dans les plantes. Mais l'homéopathie, non. Je veux bien croire qu'un homéopathe obtienne d'excellents résultats avec ses patients humains, notamment via l'effet placebo (et je ne suis pas du tout moqueur en disant ça), et que nombres de maladies guérissant toutes seules si on attend un peu, on a même des "résultats" en médecine vétérinaire. Mais il y a des limites.

Bref. Je sens que je vais encore me faire des amis.

En plus, il n'y a aucune logique dans sa pratique homéopathique. Il a un gros bouquin sur le sujet, il a retenu deux ou trois "recettes", enfin des préparations commerciales toute faites, elles ont "marché" une fois, et il les utilise du coup comme des incantations.

Là où je suis content, c'est qu'il m'a écouté. Et son fils encore plus - vu le caractère de son père, il ne doit pas souvent voir quelqu'un lui tenir tête.

Là où je suis moins content, c'est que malgré le lavage utérin, les anti-inflammatoires et les antibiotiques, la vache a peu de chances de s'en sortir. La péritonite va probablement lentement gagner du terrain, elle va sans doute décliner, et mourir.

J'espère qu'il ne me sortira pas un truc du genre "vos antibiotiques n'ont pas mieux marché que mes granules". Parce que là, j'ai préparé le terrain. Je lui ai dis que le traitement démarrait trop tard. Que les antibios, c'était au moment de l'accident qu'il fallait les utiliser, pas quand la fibrine commençait à noyer la masse intestinale. Que la vache avait très peu de chance de s'en sortir. Il m'a écouté, mais...

On verra bien.

mercredi 19 octobre 2011 - L'injustice, la Bonne Parole et le renoncement

Le sentiment d'injustice

Une dame, assez âgée, avait envoyé son mari pour leur vieille chienne à la clinique "parce qu'elle n'allait pas bien". Pyomètre, tumeurs mammaires a priori bénignes, un cœur plutôt bon et des reins corrects. Un de mes confrères - qui travaille avec moi - avait reçu le monsieur, posé le diagnostic, affiné le pronostic, proposé la chirurgie, avec ses limites et ses risques, établi un devis, puis donné le rendez-vous, après consentement du monsieur.
La dame avait rappelé le soir même, incendié une ASV, et annulé le rendez-vous. Nous nous en étions rendu compte le lendemain, et puis nous étions passé à autre chose.
Une semaine plus tard, la dame rappelait en demandant que je vienne (personnellement) euthanasier la chienne, à son domicile. J'y suis allé, et j'ai découvert la consultation de mon confrère, sur lequel la dame s'est répandue en critiques méchantes, sur un mode "il ne fait pas attention aux animaux, lui, il ne pense qu'à l'argent, lui..."
Moi, je suis un saint, apparemment.
Et la dame de me plaindre d'être "obligé de travailler avec un type comme ça parce qu'on ne trouve pas facilement des vétérinaires en zone rurale, de nos jours". Je pouvais bien argumenter, expliquer, et défendre mon confrère, non, j'étais tellement gentil que je ne voyais pas avec qui je travaillais. Et la dame - qui n'avait pas vu mon confrère en consultation, elle - de m'expliquer que tout son quartier, et même son médecin, étaient bien d'accord : on n'opère pas une chienne aussi âgée. D'ailleurs "la preuve, vous avez vu comment elle est, aujourd'hui ?" Son mari, qui avait amené la chienne en consultation, se réfugiait dans un silence malheureux.
Je lui ai dit que si, on l'avait opérée, elle serait sans doute sur ses pattes. Que oui, elle était vieille, arthrosique, et malade, mais qu'un pyomètre, si les reins étaient bons, cela valait toujours le coup d'opérer. Elle ne s'est pas offusquée, et pourtant j'ai parlé assez crûment, mais sans méchanceté. Elle a pensé que je voulais juste défendre mon collègue.
Il l'a très mal vécu.

A chaque fois, je ne peux m'empêcher de conclure par un "tout ça, pour ça ?". S'impliquer, expliquer, s'investir, décortiquer, nuancer, pour finir victime de ragots et commérages, se faire poignarder dans le dos par le coiffeur (on a l'habitude...), le voisin-qui-a-toujours-eu-des-chiens, le médecin-qui-s'en-fout-et-qui-ne-va-pas-se-fâcher-avec-sa-patiente-parce-que-bon-il-a-d'autres-problèmes-à-gérer, ou par un confrère qui s'en fout tout autant, qui ne sait peut-être même pas que la dame a déjà consulté ailleurs, ou qui a juste manqué les règles élémentaires de l'élégance... Bon, quand on a tort, ça fait mal où on appuie, mais c'est le "jeu". Quand on a raison, cela dit... c'est le genre de douleur lancinante qui empêche de dormir, qui travaille au réveil, et qui assombrit une journée.

Évidemment, il y a une série de clients qui sont à côté de la plaque parce qu'ils sont en deuil, bouleversés, bref : pas dans leur état normal. Avec eux, pas de frustration. Nous perdons parfois des clients sur ce genre de situations, et c'est normal. Il y a aussi ceux que nous mettrons, à tort ou à raison, dans la catégorie des "cons". Le beauf prétentieux qui se fâche parce qu'on soigne son Maine Coon comme un chat de gouttière, ou celui qui ne veut pas des explications, mais de l'action, puis qui se plaint parce que c'est compliqué.

La dame dont je parle ci-dessus avait, je le sais, de nombreux autres problèmes à gérer (des vrais, des sérieux), pensait que nous allions euthanasier sa chienne, et a du avoir du mal à accepter que nous proposions un traitement. Dans sa tête, le film était déjà tourné. Alors, parce que c'est le plus simple, elle a raconté le film à sa façon à ceux qui l'approuveraient, notamment parce qu'elle avait des problèmes bien plus graves à gérer. Je le sais, mon confrère le savait, mais n'empêche.

Il y a ceux qui nous font tomber les bras par terre au milieu d'une performance diagnostique. Un jour, j'ai eu un magnifique : "En Hollande, les vétérinaires, quand ils ne savent pas, ils font des antibiotiques et de la cortisone longue action, faites ça." Le type était dentiste à la retraite, en plus.

La vraie blessure vient plutôt de ces clients qui nous écoutent, qui sont attentifs, et qui interprètent mal nos motivations ou notre démarche. Et qui du coup se plaignent que l'on ne s'occupe pas "bien" de leurs animaux. Qui nous jugent indifférents, incompétents, menteurs, manipulateurs ou que sais-je. Certains ont été jusqu'au courrier à l'Ordre. Rien de méchant, nous étions droits dans nos bottes. Mais ça fait mal.

Être un apôtre de la Bonne Médecine ?

Lorsque nous comparons, avec mes confrères, notre façon de gérer les incohérences de nos patients, leurs demandes de médicaments qui ne servent à rien, leurs auto-diagnostics foireux, leurs idées fausses et leurs préjugés, je me rends à chaque fois compte du gouffre qui sépare notre façon de gérer. Et quand je constate que je suis souvent le plus jeune du lot, je me dis que c'est une question de génération, ou l'installation d'une tranquille lassitude chez les plus âgés. Et puis, parfois, je tombe sur un confrère ou une consœur plus jeune, qui, elle aussi, laisse aller. Est-ce une forme de renoncement ? Et... est-ce important ? Est-ce que je suis un chiant de donneur de leçons ? Et si oui, ce qui est sans doute le cas, est-ce que c'est grave ?

Notez bien que je ne dis pas que les vétérinaires n'ont pas, eux aussi, des habitudes à la con, des préjugés, des archaïsmes, des incohérences. Je parle de ma boutique, et de ce qui s'y passe, ainsi que des discussions que j'ai avec des confrères et consœurs. Je ne suis pas là pour juger le boulot des autres.

J'essaie de ne jamais laisser passer une ânerie. Je n'y passe pas l'après-midi. J'ai d'autres consultations à faire, d'autres enjeux plus importants, je peux admettre qu'on ne veuille pas m'écouter ou me croire - je sais la force des préjugés, des habitudes, de ces "certitudes" confirmées par l'expérience personnelle (en tout cas quand cette expérience va dans le bon sens). Mais je vis très difficilement ce sentiment d'injustice qui accompagne la mauvaise perception de mes motivations, de mes actes, de mes choix. Ou de la médecine, au sens large du terme. C'est le genre de trucs qui me pousserait à ouvrir un blog, tiens, juste pour... me justifier ?

Ou même justifier la pertinence de mon travail.

Il y a les situations "tarte à la crème". Pour être heureuse, une chienne/chatte doit avoir fait des bébés. Si on le castre, il ne pourra plus chasser. Elle a été saille par un bâtard, elle ne pourra plus jamais faire des chiots de pure race. Il faut qu'elle ait deux portées pour ne pas avoir de tumeurs mammaires. ce genre de conneries, je ne peux pas laisser passer. Ce sont des cas évidents, où le risque pour l'animal est réel en raison des préjugés. Alors j'explique, j'argumente, je démontre, par l'absurde s'il le faut, avec des exemples, toutes la dialectique qui me permettra de convaincre. Je suis bon à ce jeu là. Et si on ne m'écoute pas, au moins, j'aurais la conscience tranquille, celle d'avoir satisfait à mon devoir de conseil.

Anthropomorphisme, vieilles idées reçues, mauvaises interprétations. Parfois, sur ces sujets, ma blouse blanche me dessert, je serais plus convaincant si j'étais juste un individu lambda ! Alors, souvent, je triche, je mens, raconte une anecdote improvisée sur mes animaux, pour montrer que, moi aussi, j'ai constaté ce problème, ou ce petit machin qui n'est même pas un problème, et que je sais donc de quoi je parle. Et ça passe beaucoup mieux que les explications, même claires et pédagogiques, sur les faits, l'état des connaissances ou les biais de raisonnement.

Et puis il y a les cas plus anecdotiques, raisonnements tronqués, biaisés, interprétations erronées de la cause d'une maladie, parfois amusants, parfois navrants. Mais pas dangereux. En général, je corrige, mais sans insister. Si je vois que me mettre à dos le propriétaire de l'animal risque de faire échouer mon traitement, je reste discret, tourne autour du pot, suggère une autre étiologie, explique les autres possibilités sans discréditer les hypothèses du maître. Faire sentir aux gens qu'ils ont tort n'est pas toujours le meilleur service à rendre à leur compagnon. En général, je note sur la fiche l'interprétation du propriétaire de l'animal, pour en tenir compte dans le suivi du cas ou pour y revenir, à l'occasion lors d'une consultation qui n'aura rien à voir. Mériter et gagner la confiance des gens avant de heurter leurs convictions.

Renoncement

Comme celles concernant les gouttes ou les granules homéopathiques qu'ils ont rajouté au traitement. Là, je renonce. Sauf s'ils arrêtent ce que moi, j'ai prescris. J'ai testé plusieurs fois. Expliquer par A+B pourquoi ça ne marche pas, c'est le meilleur moyen de passer pour un incompétent (!). Et ce n'est un service à rendre ni à l'animal... ni à mon portefeuille ! Je ne suis pas un héros. Mais alors, si je renonce là dessus, est-ce que je vais finir par renoncer sur toutes les théories du complot, toutes ces interprétations foireuses et ces raisonnements absurdes ?

En fait, pour certains, j'ai renoncé : je ne les reçois plus en consultation, je les laisse à un de mes confrères qui s'est fait une spécialité, pour ces personnages, du "oui, oui" concerné et indifférent.

Le souci, c'est que ce genre de "oui, oui" discrètement sarcastique est déjà, en soi, un encouragement. Et qu'il peut parfois être très franc, ce qui est un excellent coup de poignard porté dans le dos de ceux qui espèrent faire passer un message. Alors tant qu'il s'agit de ceux qui travaillent dans ma clinique, nous prenons garde à prévenir les incohérences. Notamment, comme je le disais, en indiquant dans les fiches les interprétations des clients. Marrantes, ou pas marrantes.

Ce sentiment d'injustice qui vient souvent noircir ce boulot pourtant tellement lumineux, finalement, s'exacerbe lorsque j'ai la conviction que mentir, ou simplement laisser tomber me faciliterait énormément la vie. Lorsque j'ai l'impression que les gens me prendraient, du coup, pour un meilleur vétérinaire.

Mais là, même s'ils sont rayonnants, le moins que l'on puisse dire, c'est que je ne suis pas fier.

Alors je sais que je ne vais pas, comme ça, du jour au lendemain, tout laisser tomber et renoncer. Je sais aussi que je ne serai pas toujours un héros, que je ne prêcherai pas tous les jours la bonne parole - c'est déjà le cas. Je sais que la grande majorité de mes confrères est comme moi. J'aligne les poncifs, mais cette souffrance est réelle.

Surtout lorsque l'on prend conscience que l'on est le seul à savoir que l'on se tient droit dans ses bottes.

PS : ce billet qui part un peu dans toutes les directions est le fruit de mes propres interrogations et réactions à la lecture des billets de Borée et Martin Winckler. Prenez-le pour ce qu'il est : une étape dans ma façon d'appréhender mon travail.

mardi 20 septembre 2011 - Toxicité des pyréthrinoïdes chez le chat

Comme régulièrement, je lis sur le net un post ou un billet rapportant une intoxication à la perméthrine chez un chat. Les commentaires sous cet article alternent le pire comme le meilleur, entre indignation sincère mais sans recul, et informations pertinentes et foireuses (et qui a pris garde à la réponse d'un membre de la société commercialisant ce produit, au fait ?). Je vais donc me fendre d'un billet, histoire de casser une ou deux idées reçues, et confirmer ou infirmer certaines affirmations.

Les pyréthrinoïdes sont nos amis

Les pyréthrinoïdes sont une famille d'insecticides dérivés des pyrèthres, des insecticides végétaux utilisés depuis des millénaires et issus du chrysanthème (on dirait une intro de dissert', non ?). Les plus anciens sont, par exemples, l'alléthrine et la phénothrine : c'est facile, les scientifiques leur ont collé un suffixe en -thrine, si vous regardez les étiquettes des produits que vous avez à la maison. On peut citer, par ordre d'apparition et pour aider Google à trouver ce billet : la perméthrine, la cyperméthrine, la deltaméthrine et le fenvalérate (oui des fois les scientifiques, ou en tout cas ceux qui donnent leur nom aux molécules, se lassent d'une bonne idée).

Peu ou pas utilisées au début du vingtième siècle, ces molécules sont revenues en grâce parce qu'elles sont rapidement dégradées dans l'environnement, et donc peu polluantes (ce qui ne veut pas dire pas polluantes, mais à côté du DDT ou du lindane, c'est de la rigolade). Si vous deviez faire un bain de pyréthrinoïdes à votre chien pour le débarrasser de ses aoûtats, laissez l'eau dans la bassine en plein soleil, la molécule sera rapidement dégradée. Ne balancez pas le produit non dégradé dans vos massifs de fleurs (ouille les abeilles et les autres) ou dans la mare d'en bas (boum les notonectes, et aussi les poissons, d'ailleurs, j'y reviendrai). Et non, en mettre sur votre chien n'est pas dangereux pour l'environnement, d'autant que les abeilles ne butinent pas ses cages à miel.

Ces molécules sont des neurotoxiques, chez les insectes comme chez les mammifères. Pourtant, on les utilise largement pour traiter, d'une part l'environnement domestique (lutte contre les puces essentiellement) et les animaux eux-mêmes. Mais pas tous, et pas n'importe comment !

Chez le mammifère, le produit est appliqué sur la peau, via shampooings, sprays et spot-on.
Il diffuse très lentement vers le sang : la dose reçue par l'organisme à un instant donné est donc très faible.
La destruction, puis l'élimination des pyréthrinoïdes (notamment par le foie, mais aussi dans la peau et le sang) est par contre très rapide : il n'y a donc pas de stockage significatif (dans le cadre d'une dose normale !) dans le corps, et notamment là où c'est dangereux : le système nerveux.
Si l'animal lèche le produit qui lui a été mis sur la peau, pas de panique : l'absorption digestive est faible, et le produit qui passe dans les veines mésentériques est détruit dans le foie. La toxicité digestive, par irritation, est liée aux excipients (les produits qui servent à aider les pyréthrinoïdes à rentrer dans la peau), et elle est de toute façon très modérée avec les produits destinés aux animaux de compagnie.
La tolérance est donc très élevée chez les mammifères. Pas de risque, donc, d'intoxiquer votre chien, votre cheval ou votre vache, ou vous-même, en lui en appliquant sur la peau, ou même si, en se léchant, votre animal avale tout ou partie de sa dose.

Pas de risque non plus de surdosage, à moins de faire vraiment n'importe quoi (le flacon entier de produit pour vache sur le caniche, ça finira mal, oui).

D'ailleurs, d'une manière générale, lisez attentivement la notice des antiparasitaires que vous achetez, et respectez les indications qui s'y trouvent. On vous dira de respecter le dose, de ne pas l'utiliser sur des femelles en gestation, sur de très jeunes chiots (< 6 semaines)...

Les pyréthrinoïdes et les chats : l'arme fatale du CCC

En ce qui concerne les chats : ces animaux ont un sévère défaut en une enzyme de détoxification banale (chez les autres mammifères), la glucuronyltransférase. Son boulot est de coller sur des produits toxiques un espèce de tag qui dégrade la molécule et la destine aux ordures. Je le redis en français : un toxique arrive dans le foie, les cellules du foie le prennent en charge, le reconnaissent pour "étranger et indésirable", essaient de le couper en petits bouts et lui collent sur la tronche une étiquette sucrée qui abîme le produit toxique et le fiche à la poubelle. Sauf que chez le chat ce processus d'étiquetage ne fonctionne pas du tout. C'est valable pour les pyréthrinoïdes, mais aussi pour nombres d'autres molécules "étrangères" au chat, comme le paracétamol (je ferai un billet sur le sujet, promis) ou nombres d'huiles essentielles.
Et pour ceux qui se posent la question : oui, je simplifie l'extrême complexité du métabolisme hépatique, si vous voulez aller plus loin je vous conseille un bouquin de toxicologie et de physiologie hépatique.

La perméthrine et ses copains sont donc hautement toxiques pour les chats !

Les symptômes les plus souvent décrits chez les chats sont des tremblements musculaires, une myoclonie, de l'hyperesthésie, des convulsions, de l'hyperthermie, de l'hypersalivation, de l'ataxie, une mydriase voire une cécité temporaire (par ordre décroissant de fréquence). Ils commencent à apparaître dans les 1-40h suivant l'application d'un spray ou spot-on (médiane 8 heures).

La bonne nouvelle, c'est que ces symptômes sont réversibles.

La mauvaise, c'est que le chat risque de mourir, le temps qu'ils disparaissent.

Le boulot du vétérinaire est donc essentiellement de maintenir le chat en vie et de gérer les complications.

Si vous avez du temps à perdre avant d'amener votre chat empoisonné à votre véto (mauvaise idée, mais supposons que vous attendez un taxi, ou que la route sera très longue), lavez votre chat à l'eau tiède (pas chaude, pas froide !) avec du savon s'il a le produit sur la peau.

Vous pouvez traiter l'environnement (la maison) avec ces molécules, même si vous avez des chats, mais pas en leur présence. Ne les laissez pas rentrer avant d'avoir bien aéré. Choisissez une formulation en diffuseur, qui ne risquera pas de laisser des dépôts comme un produit à diluer dans un seau et à passer sur le sol, par exemple. Vous mettez le diffuseur en action, vous partez, vous revenez trois heures plus tard, vous ouvrez tout en grand, et quand c'est bien aéré, vous laissez les chats rentrer.

Si vous mettez sur votre chien un spot-on à base de pyréthrinoïdes, et qu'il est très proche de votre chat, séparez les, histoire que le chat ne s'allonge pas sur son dos et ne se prenne pas le produit.

Attention : ces produits sont très toxiques pour les poissons (et les batraciens). Évitez d'utiliser les diffuseurs pour l'habitat si vous avez un aquarium !
Les oiseaux y sont par contre très résistants.

En passant, parlons "chimique" vs "naturel"

Alors vous allez sans doute vous dire : "bon, ok, il dit que c'est pas dangereux si c'est bien utilisé, mais dans le doute, je voudrais un truc plus naturel".

Déjà, n'oubliez pas que les produits naturels sont tout aussi chimiques que les produits artificiels, cette distinction ne veut rien dire. On peut parler de degré de purification, de complexité, de potentialisation ou de tout un tas de truc, mais si c'est actif, c'est grâce à la chimie. Et l'homme n'a pas plus inventé la chimie que l'électricité. Les pyrèthres sont chimiques et naturels, comme l'azadirachtine de l'huile de neem, le curare ou la digitaline. Efficaces et dangereux.

Vous lirez sans doute, au détour du net, un article ou un post sur un forum conseillant l'utilisation d'huiles essentielles, comme celle de Tea-Tree. Encore une fois, prenez garde aux huiles essentielles ! Ce n'est pas parce que quelque chose est naturel que ce quelque chose est bon, ou meilleur qu'un produit de synthèse, que ce soit en termes d'efficacité, ou d’innocuité. Tout le monde sait qu'il y a plein de plantes toxiques, que la dose fait le poison, etc... Ben c'est pareil pour les huiles essentielles. Dans le doute, abstenez-vous, et n'oubliez jamais que les chats sont particulièrement sensibles à tout un tas de produits inoffensifs pour d'autres mammifères (et maintenant vous savez même pourquoi).

Alors, oui, je sais qu'on va encore me dire que l'aromathérapie, c'est super, etc. Bon, soyons clairs : je n'y connais rien. Je sais que les huiles essentielles sont pleines de molécules chimiques très actives, et qui peuvent être très efficaces, donc non, a priori, je n'ai rien contre les huiles essentielles. Par contre, qui a sérieusement (je veux dire, vraiment sérieusement, pas juste lu trois bouquins !) étudié le sujet ? Qui peut me donner le titre d'un livre plein de références sérieuses, de publications scientifiques, en double aveugle et tout le reste ? Sans ce type d'études fiables, on en reste à une méthode d'essais-erreurs sur des cas individuels, d'approximations et d'application de recettes dont personne ne connaît la source. Et avec ce genre de méthodes, je continuerai à voir des chats intoxiqués aux huiles essentielles, et des peaux de chiens cramées par des shampooings en contenant. Non, pas à chaque fois, pas dans tout les cas, les pures sont dangereuses, les diluées moins, ok, dans quelle mesure ? Quelle est la marge de sécurité pour la propriétaire d'un chat qui veut bien faire et utiliser des produits naturels pour ses animaux ? Et vous rendez-vous compte de votre responsabilité quand vous propagez ce genre de recettes ?

Notes diverses

Parce que les conflits d'intérêt, c'est pas pour les chiens :
Je suis vétérinaire : oui, je prescris et vends des produits à base de pyréthrinoïdes, mon billet devrait suffire à vous expliquer pourquoi. C'est pour cela que je les connais bien. Non, je ne fais pas fortune grâce à eux, et ne suis lié à aucune société en commercialisant, autrement que par ma relation de détaillant à un fournisseur. Je ne vends pas ces produits comme je vendrais des baguettes de pain : il y a des indications, des contre-indications, des usages recommandés et efficaces, d'autres qui ne le sont pas. Des alternatives, aussi. C'est mon boulot, de conseiller mes clients. N'hésitez jamais à demander conseil à votre vétérinaire !

Parce qu'avec des publications scientifiques, c'est mieux :
Clinical effects and outcome of feline permethrin spot-on poisonings reported to the Veterinary Poisons Information Service (VPIS), London
Feline permethrin toxicity: retrospective study of 42 cases
Poisoning due to Pyrethroids
Pyrethroid insecticides: poisoning syndromes, synergies, and therapy
Use and abuse of pyrethrins and synthetic pyrethroids in veterinary medicine
Tea-Tree :
Toxicity of melaleuca oil and related essential oils applied topically on dogs and cats
Australian tea tree (Melaleuca alternifolia) oil poisoning in three purebred cats (texte intégral)

Mes remerciements aux twittos qui m'ont donné un coup de main pour la rédaction de ce billet, spécialement à @Emita__

dimanche 18 septembre 2011 - La vie, par hasard ?

Un lundi matin comme les autres. Bousculé, pressé, avec son lot d'urgences plus ou moins fantasmées, qui ont attendu tout dimanche parce que les gens ne veulent pas appeler le service de garde, ou qu'ils ne savent pas qu'il existe. Avec les hospitalisés du week-end. Les visites, et les consultations, deux chirurgies.

Moi, je suis parti au plus vite. Une urgence relative, mais si je ne m'en occupe pas maintenant, ce sera pire après. Et lorsque je suis revenu, une heure plus tard, c'était n'importe quoi : un véto en chirurgie, encore bloqué pour au moins une demi-heure, un autre sur un vêlage, et des chiots plein la salle d'attente (qui a collé une vaccination/identification de portée un lundi matin ???), deux ASV qui courent dans tous les sens, avec la sonnerie ininterrompue du téléphone en guise d'accompagnement musical. Je vérifie le carnet de rendez-vous : une euthanasie, pour il y a une heure.

Une heure que ce vieux bonhomme attend la mort de son chien. Une heure qu'il patiente dans cette cohue pour qu'on lui tue son compagnon. J'en suis malade de honte... Vite, je contourne la salle d'attente, ignore l'éleveuse, salue un client, invite d'un geste doux le vieux monsieur à m'accompagner sur le parking, où je sais que Démon attend, dans le coffre de la voiture.

Démon, je le suis depuis dix ans. Il y a un an, j'ai diagnostiqué un hémangiosarcome, une vilaine tumeur de la rate, métastasée au foie, qui saignait dans son abdomen. Je lui avais donné quelques jours à vivre. Six mois plus tard, M. Tiburce me l'amenait, heureux de me contredire, et je contrôlais une métastase cutanée. Il "allait bien". Mal au dos, trop gros - il y a un an, j'avais dit à son maître de le gâter, puisqu'il ne lui restait plus que quelques jours. Il "allait bien", et M. Tiburce me prenait pour un héros, un Guérisseur. Parce que j'avais palpé l'abdomen de son chien, diagnostiqué le cancer à l'échographie, et re-palpé. Parce que lorsque je lui avais diagnostiqué sa douleur lombaire, j'avais laissé, longtemps, mes mains sur ses muscles lombaires, à la recherche des contractures et des tensions.

Et que dans tous les cas, il avait été mieux après. Pour l'hémangiosarcome, je n'y étais pour rien. Pour la douleur arthrosique, j'admets l'efficacité de mes anti-inflammatoires. Je l'avais expliquer à M. Tiburce, mais il ne m'avait pas écouté. D'ailleurs, en consultation, il ne voulait voir que moi, parce que, voilà, j'étais un Guérisseur. Il m'avait d'ailleurs conseillé de prendre garde à moi, de ne pas prendre le Mal en moi. Je l'avais rassuré, en plaisantant sur l'arthrose qui ne manquerait pas de me rattraper.

Ce matin-là, j'ai aidé M. Tiburce à porter son chien jusqu'à la table de consultation. Il pouvait à peine parler, comme Démon, qui pouvait à peine respirer, penché sur le côté, l'abdomen pendant, déformé. Il pleurait. Il n'a rien dit, ou juste quelques mots, définitifs. M'a demandé de m'occuper de son corps, et puis il est parti. Le cancer, le saignement, et la fin.

J'ai posé le cathéter, à l'envers, en tenant la grosse tête du beauceron sous mon bras gauche, en le caressant et en lui parlant. Tout seul, parce que les ASV, elles, continuaient à danser. Démon remuait un peu. Je me suis écarté de la table pour aller chercher les anesthésiques, pour revenir aussitôt, sans eux : il risquait de tomber. J'ai appelé une ASV, lui ai demandé de poser le téléphone deux minutes - en silencieux. Le temps de prendre les produits, Démon s'était un peu redressé.

- M. Tiburce voulait que ce soit toi, c'est pour ça qu'il a attendu, il a dit que si il y avait quelque chose à faire, il n'y aurait que toi.
- Quelque chose à faire ? Il m'a dit que c'était la fin, qu'il ne mangeait plus ?

Un silence. L'examiner ? Oui, bien sûr, que je peux prendre le temps de l'examiner.
Même au milieu de ce chaos.

Alors nous levons Démon. Il tient debout, chancelant. Il halète. Mais ses muqueuses sont rosées. Son abdomen pend, comme distendu par le liquide. J'y plante mon aiguille, celle qui devait servir à l'euthanasier. Pas de sang. Je réessaie. Toujours pas. Du gras. Je teste la proprioception. Excellente. Pince vicieusement ses lombes. Il tombe. Une numération-formule : normale. Sa tumeur n'a pas saigné.

Flottement.

Je pose mes anesthésiques, et prends les anti-inflammatoires : une injection intra-veineuse, puisque le cathéter est posé.

- Je lui donne jusqu'à ce soir. Ne préviens pas M. Tiburce. S'il se lève, je gèrerai.

L'ASV, un sourire aux lèvres, m'aide à porter Démon dans la courette, derrière la clinique.

Passent les heures, et Démon ne se lève pas. Débordé par ma journée, je ne prends pas garde à lui, jette juste un coup d’œil de temps en temps quand je traverse le chenil. Il ne bouge pas, reste couché sur son sternum, la tête fièrement dressée, attentif, haletant.

J'ai à peine touché un mot de la situation à mes confrères : "je n'ai pas tué Démon, j'ai l'impression que c'est une crise algique, de l'arthrose". Ils acquiescent, sans commentaire, apprécient d'un sourire l'incongruité de l'histoire. Comme moi, ils carburent à l'espoir.

- N'encaissez pas le chèque de M. Tiburce, on verra demain !

Il est 19h30, et je finis les consultations pendant qu'une ASV fait la compta, et qu'une autre dégrossit le ménage, toutes portes ouvertes. Et puis ce cri :

- Il y a ton beauceron qui s'échappe, là !

Mon confrère revient de visite, il vient juste de couper son moteur, et il se marre en voyant le vieux pépère qui nous regarde, dans le terrain vague derrière la clinique. Je n'avais même pas pensé à l'attacher. Il me faut trente mètres pour le rattraper, à la course, car il ne se laisse pas approcher. Mon collègue se bidonne, et m'interpelle :

- Va falloir appeler le vieux Tiburce, maintenant !

Il va forcément être content. Mais je me sens un peu merdeux, parce que je n'ai pas respecté le contrat de soins, parce que j'ai menti, parce que je me suis permis... parce que le vieux bonhomme est chez lui, qu'il pleure depuis ce matin. Depuis hier sans doute.

J'ai un nœud dans la gorge. Je ne sais pas trop ce que je vais dire, imagine quelques phrases. Tonalité, sonneries. On décroche. Une voix féminine, très âgée.

- Mme Tiburce ?
- Oui ?
- Bonjour, c'est le Dr Fourrure, c'est le vétérinaire. J'appelle... pour quelque chose de bizarre. J'appelle parce que ce matin, votre mari m'a amené Démon, pour l'euthanasier, et il est parti tout de suite, et finalement, heu... Démon est debout, il vient de manger, et il a couru un peu.
- Attendez, j'appelle mon mari !

J'ai parlé très vite, ne lui ai pas donné la possibilité de m'interrompre.

Roger, c'est le vétérinaire, il dit que Démon a couru, et qu'il a mangé !

Je patiente un instant, un peu fébrile, un peu merdeux, et très fier de moi.

- Oui allo ?
- Bonjour, c'est le Dr Fourrure, c'est le vétérinaire. J'appelle... ce matin, quand vous êtes parti, Francesca m'a dit que vous vouliez que j'examine Démon, et je ne l'avais pas fait, alors je l'ai examiné, et là, heu, ben ce n'est pas son cancer qui l'ennuie, c'est l'arthrose, il avait très mal.
- Démon a mal ?
- Ben là plus trop, je lui ai fait des piqûres, et ça va bien, je n'ai pas guéri son cancer hein, mais il va mieux, il a mangé, et il a même essayé de s'enfuir.
- De s'enfuir ? Démon ?

Incrédulité.

- Heuuu oui, on avait oublié de fermer les portes, mais je l'ai rattrapé. J'ai du lui courir après.

Il a du lui courir après !

- Et il a mangé ?
- Oui, une gamelle, et bu, et uriné, et voilà, je suis désolé, je n'ai pas voulu vous appeler avant, parce que je ne voulais pas vous donner de faux espoir, si ça n'avait pas marché.
- Et il peut rentrer ?
- Oui, avec des comprimés, oui. Parce que bon, il a toujours son cancer, mais c'est comme avant, comme il a arrêté de saigner il y a un an, il peut rester un jour, ou une semaine, ou six mois encore.

M. Tiburce est revenu chercher son chien.

Il m'a remercié, en pleurant, en râlant sur le prix des médicaments, comme toujours, en notant que la vie coûte, à peu de chose près, le même prix que la mort.

Il m'a serré la main, longuement.

Sans l'ASV, Démon aurait été euthanasié.

Pour ceux que ça intéresse : une radiographie d'hémangiosarcome, et une ponction abdominale d'hémopéritoine lié à un hémangiosarcome.

mercredi 31 août 2011 - Inachevé

Samedi, 21h00. Je suis d'astreinte, et le téléphone sonne. Une voix, féminine, plutôt jeune.

- Je vous appelle pour ma chienne. Elle ne va pas bien, elle respire difficilement, et elle ne veut pas manger. Elle est vieille.
- Et elle ne mange pas depuis combien de temps ?
- Depuis deux jours, mais ça fait une semaine qu'elle ne mange pas comme avant.

Deux jours que ça ne va pas du tout. Une semaine que ça bricole. Et elle m'appelle un samedi soir. Et évidemment, maintenant, c'est une urgence, et il n'est pas question de la repousser. Pas la peine de l'engueuler au téléphone, non plus...

- Bon, et bien on se retrouve à la clinique dans quinze minutes, d'accord ?

Lorsque je me gare sur le parking, elle est déjà là. Une vingtaine d'année, jolie, bien habillée, avec un vieux fox tout pourri dans les bras, qui se laisse poser sur la table et caresser sans émettre la moindre protestation. La jeune femme a tiqué quand j'ai appelé sa chienne "ma jolie" en la rassurant, mais après tout...

- Voilà, elle est vieille, et elle ne mange plus, et elle sent très mauvais...

L'euthanasie du week-end, pour être tranquille ? Elle n'a pas l'air de cadrer, et d'habitude, ces "consultations" là ont plutôt lieu le samedi matin. La jeune femme ne semble pas du tout à l'aise, voire même perdue, et sincèrement inquiète. La fox a quinze ans, n'a jamais été malade, n'a jamais vu de véto. Sa gueule a tout le charme d'une fosse septique, les chicots en plus, elle est un peu déshydratée. Des nœuds lymphatiques rétro-mandibulaires énormes (pas une surprise, vues les dents). L'auscultation est normale, bien qu'elle respire assez difficilement, et le reste de l'examen clinique aussi. Elle est très calme, très gentille.

- Mais pourquoi est-ce que vous ne me l'amenez que maintenant ? Un samedi soir vers 22 heures ?

J'ai posé ma question doucement, sans agressivité. Je ne suis plus en colère, comme je l'étais lors de son appel. Je suis juste un peu sonné, et je sens venir le pire des diagnostics : une insuffisance rénale chronique, et une euthanasie.

- Je ne suis jamais venue chez le vétérinaire. Je pensais que vous alliez la piquer, comme elle est vieille.
- Mais être vieux n'est pas un motif d'euthanasie... je vais peut-être trouver une maladie qui justifie cette décision, mais ce n'est pas certain. Et puis, plus vous attendez, plus son problème risque d'empirer, et plus l'euthanasie devient un risque, non ?
- Ah oui, c'est vrai aussi.

Elle a à peine l'air penaud. Pas contrarié, pas sur la défensive, juste penaud, et un peu surpris. J'ai beaucoup de mal à déchiffrer son visage. Elle n'est définitivement pas venue pour une euthanasie du week-end.

- Je vais faire une prise de sang, et nous allons vérifier comment vont ses reins et son foie. Je ne vais pas faire de comptage de ses cellules sanguines, de toute façon l'infection dentaire va la rendre anormale.

Elle n'émet aucune objection. Je n'ai pas l'impression qu'elle va me planter en fin de consult' en refusant de payer "parce que c'est trop cher". Je suis mal à l'aise, comme je le suis souvent avec les clients que je ne connais pas, entre ceux qui me reprocheraient d'en faire trop et ceux qui m'en voudraient de n'en faire pas assez. Je met les pieds dans le plat. Comme souvent.

- Comme nous ne nous connaissons pas, je préfère vous le demander : est-ce que vous êtes d'accord pour ces analyses ? je veux dire, elle est vieille, d'accord, mais pas forcément condamnée, mais pour poser mon diagnostic, j'ai besoin de ces analyses.
- Oui. Oui, bien sûr.

Surprise, encore une fois. Parce que le docteur en blouse blanche lui demande son avis ?

- Le bilan coûte environ 40 euros.

Pas d'objection.

Lorsque je fais la prise de sang, elle détourne le regard. Coup de bol, cette fox est vraiment adorable et je n'ai pas besoin d'aide pour le prélèvement. En attendant les résultats, j'essaie de la faire parler un peu, dans le silence nocturne de la clinique, cette étrange bulle de lumière dans l'obscurité du bâtiment et du village, avec ses odeurs cliniques et son silence seulement rompu par le halètement de la vieille chienne, nos mots presque chuchotés, le ronronnement asthmatique du frigo et les bzip bzip mécaniques de l'analyseur.

- Elle est vieille.

Elle répète cette phrase hors contexte, avec une drôle d'intonation, comme si elle testait une saveur étrange, mais sans la moue de l’écœurement, ni l'acidité de la peur. Elle ne le répète pas pour me dire quelque chose. Répète-t-elle ce que lui ont dit ses proches, en lui disant de ne pas venir ? Essaie-t-elle de s'en convaincre ?

Elle a la chienne depuis qu'elle est toute petite, l'a gardée avec elle lorsqu'elle a quitté sa famille, et n'a jamais vu un vétérinaire. Elle pense que sa chienne est vaccinée, enfin sans doute avant qu'elle se rappelle, quand elle avait 5 ans, elle. En réalité, elle ne connaît rien de mon univers. Sa louloute est une compagne de toujours, mais elle est un acquis, comme ces copines ou ces femmes que l'on ne prend plus la peine de regarder, de séduire, ou d'écouter. Elle est là, elle a toujours été là, et si elle sait qu'elle ne sera pas toujours là, cette notion n'est qu'abstraite. Qu'elle l'aime, je n'en doute pas un instant. Ce n'est pas une euthanasie du week-end, cela ne l'a jamais été. Cet amour est inconditionnel, même si elle est vieille, même si elle est moche, même si elle pue. Il ne lui viendrait pas à l'idée de ne plus l'aimer à cause de ça. Il est plus de 22h et je me perds dans cette conversation d'où perce, en filigrane, ces éléments qui ne sont que mes mots, mes analyses. J'attends le fichu bzip final de mon fichu analyseur, pour lire un résultat d'insuffisance rénale, et lui expliquer que je ne vais sans doute rien pouvoir faire, ou rien de bien, et finir par lui donner raison.

Je n'ai pas envie de la culpabiliser, pas envie de grand chose en fait. Je me sens fatigué.

Et puis, les résultats sont excellents. Du genre scénario de série à l'eau de rose. Même pas crédibles. tellement pas que je refais un paramètre, en douce. Enfin une bonne nouvelle à annoncer ?

Oui.

- Les résultats sont excellents, vraiment. Son bilan est très bien, regardez-là, ses reins, l'urée, la créatinine, là le foie... On ne va pas la piquer, ça c'est sûr. Maintenant, je vais lui faire une radio, pour vérifier que sa respiration difficile n'est pas liée à une infection profonde. Et si elle est normale, on va simplement soigner ses dents et sa monstrueuse infection dentaire.

Elle ne dit pas grand chose, sourit à peine. J'essaie d'être simple, pédagogue, mais elle ne semble accrocher qu'à mes conclusions. Le reste ne l'intéresse manifestement pas. Je réausculte la cocotte, histoire d'être sûr de ne pas avoir manqué un râle ou une aire silencieuse, et direction la radio.

Lorsque je reviens, la jeune femme est assise par terre.

- Je suis désolée, je ne me sens pas bien...

J'ouvre la porte de sortie directe de la consultation, l'accompagne sur la terrasse de la clinique, lui offre un verre d'eau. Sa chienne campe à ses pieds. Rassuré, je retourne en salle de développement.

Il n'y a pas grand chose d'anormal, ce sont des poumons de vieux chien.

Elle a juste des dents pourries, des abcès dentaires, une plaque de 3mm d'épaisseur, et la douleur, la réaction lymphatique et tout le toutim. A priori pas de septicémie associée, elle me semble "trop bien". De toute façon, on va la bombarder d'antibiotiques, et d'anti-inflammatoires.

J'explique le traitement à la jeune femme, revenue en salle de consultation. Lui détaille le diagnostic, résumant les bons points et les mauvais, lis avec elle l'ordonnance. je lui explique également qu'il faudra faire un détartrage et enlever les dents pourries, d'ici une à deux semaines.

Je ne peux m'empêcher de répéter :

- Vous voyez que les vétérinaires ne piquent pas un chien juste parce qu'il est vieux.

Elle sourit. Son premier vrai sourire depuis qu'elle est entrée.

Et lorsque je lui présente la facture, elle ne peut retenir un : "Oh, mais ce n'est pas cher !"

Que répondre à cela ?

De toute façon, il n'est pas loin de 23h, avec toutes ces conneries.

Plusieurs semaines après, je reste toujours fasciné et surpris par les réactions de cette jeune femme, dont je n'ai d'ailleurs jamais eu de nouvelles. Je n'ai pas pensé à lui demander son numéro de téléphone, et elle n'a jamais rappelé. Je ne sais même pas si elle habite dans la région. Je ne sais pas si mon traitement a fonctionné, si elle a fait détartrer sa chienne.

Et cette consultation, ou cette conversation, me laisse un drôle de goût d'inachevé.

dimanche 21 août 2011 - Mise à jour de la blogroll

Hop, un peu de dépoussiérage après avoir bien ri.

Dans la catégorie techno que, du coup, je supprime, j'enlève Transnets de Francis Pisani, qui ne publie presque plus de billets.

Je crée une catégorie pour les soignants, qu'ils soient médecins ou autres membres de professions médicales ou paramédicales. Merci à Twitter pour les découvertes !
J'y place Jaddo, en vous conseillant tout simplement de la lire, quitte à attendre son bouquin qui ne devrait tarder.
J'y met aussi Borée, passionnant aussi, généraliste itou. je vous conseille notamment son superbe billet sur la consultation gynécologique.
Je vous conseille également Blouse, le blog de Stitchette, jeune interne en médecine générale.
Pour finir, je vous invite à rendre visite à 10 lunes, sage-femme, pour des brèves et réflexions sur son métier.

Je laisse tout le reste, que je suis toujours régulièrement.

Bonnes lectures !

dimanche 21 août 2011 - Pas de miracle

- Tiens, regardez au microscope, vous allez voir le coupable.
- Mais elle est horrible cette bestiole docteur !

Otodectes cynotis

- Et bien, c'est une simple gale d'oreille, ce n'est pas grave du tout ! Et cela se traite très simplement. Nous allons utiliser une pommade auriculaire à base d'ivermectine...
- Non, pas de truc chimique dans son oreille !
- Alors on peut utiliser un spot-on, on va lui mettre quelques gouttes sur la peau, et je vous conseille de renouveler le traitement...
- C'est chimique ?
- Heu, oui, c'est un médicament...
- Alors non, je veux pas de produit chimique.
- Dans ce cas laissez-moi vous déconseiller les huiles essentielles, qui sont souvent toxiques pour les chats.
- Je veux autre chose, de naturel.
- Il n'existe pas d'autre médicament que je puisse vous recommander...
- Et alors on fait comment ?
- Soit vous changez d'avis, soit vous allez à Lourdes.

Quelques jours plus tard, sur un post-it :

Mme Baïsole n'est pas contente du tout, elle a été à Lourdes et cela n'a servi à rien. Elle veut être rappelée.

lundi 15 août 2011 - Déboucheur de Chien

Samedi soir, 18h55. L'astreinte du long week-end m'attend, et la journée a été sinistrement calme. Mais le 15, c'est l'ouverture de la chasse, et la météo prévue n'est pas caniculaire : les chasseurs vont donc pouvoir faire courir leurs chiens, et la saison des sutures va certainement commencer sur les chapeaux de roue.

Mais le premier appel, c'est un éleveur, et pas pour une de ses vaches.

- Fourrure ? Je rentre des foins là, j'ai un chien qui arrive pas à faire le ventre ?
- Hein ?
- Ouais pardon, en français plus clair, il peut pas chier.
- Ah ouais c'est plus clair. Vous lui avez donné des os ?
- Oui, hier...
- Ben mettez un gant, du savon dessus, un doigt dans le cul et voyez si c'est pas un os de traviole, à sortir. M'enfin c'est pas toujours facile, rappelez-moi si ça merde.

Un éleveur, c'est débrouillard. Prions. Pendant, ce temps, je fais la compta.

- J'ai les doigts trop gros et trop court, je touche l'os, ma fille aussi, mais même si elle a des doigts plus longs et fins, elle y arrive pas, je peux vous les envoyer ?
- OK.

Et vous, vous faites quoi le samedi soir ?

Quinze minutes plus tard, j'ai le chien dans la courette carrelée de la clinique, avec les deux (grands) enfants de l'éleveur qui le tiennent en laisse en me demandant si ça va lui faire mal. Oui. Mais bon, sans plus, enfin on verra. On l'endormira si c'est trop douloureux.

Toucher rectal : le chien a une grosse prostate, qui doit gêner le passage des selles. Je ne touche pas l'os senti par l'éleveur, mais je palpe un gros boudin dur dans le colon, à travers l'abdomen. Le chien est cool, j'envoie 150mL d'eau tiède savonneuse additionnée de sulfate de magnésium dans le rectum, avec le genre de seringue qui vous ferait fuir en courant.

Un premier effort, il pousse : rien. Juste du jus, et les enfants de l'éleveur ont compris pourquoi j'avais mis mes bottes. C'est un gros pépère, tranquille, patient, qui me regarde d'un air blasé lorsque j'approche avec ma seringue, et qui reste gentiment sur le flanc pendant que je prends ma radio. Le temps que ça développe, je devrais pourvoir faire un ou deux lavements... j'avais rempli un petit haricot métallique de ma mixture, je passe à la grande bassine en plastique. Le temps que les selles absorbent le mélange, je fais quelques aller-retours sur le PC. Livetweeter un débouchage de chien, je pense que personne ne l'avait encore fait. #DeboucheurDeChien

La radio confirme mon impression : c'est un gros fécalome, mais avec de petits fragments d'os dedans. Pas de gros machin qui ne pourrait pas sortir. La prostate, hyperplasiée chez ce vieux pépère, gêne le passage dès qu'il se met en position pour déféquer. Imaginez : elle se trouve juste devant le bassin lorsque le chien est debout, mais dès qu'il force, elle passe dans le bassin, et obstrue la filière pelvienne. Il faut dire qu'elle a la taille d'une grosse mandarine. Oui, ça fait partie des arguments mineurs pour castrer un chien, ce type de problème. Ceci étant, là, ce sont les os qui ont foutu la merde. On me regarde toujours comme un imbécile-de-véto-qui-ne-connaît-que-ses-bouquins lorsque je dis aux gens qu'ils feraient mieux de ne pas donner d'os à leurs chiens.

Alors du coup je vous ai préparé une petite sélection. Pendant que vous les regardez, imaginez moi accroupi, une énorme seringue à la main, injectant 150 cc de ma mixture dans le rectum d'un gros chien pépère, un samedi soir.

Imaginez le chien faire d'énormes efforts pour expulser le bordel à chaque fois, ne réussissant pas à sortir la masse la plus dure, que j'ai fragmentée en palpant son abdomen. je ne perds pas espoir, des bouts de merde sortent quand même. Un peu de patience, dans cette ambiance où se mêlent l'odeur écœurante de la bétadine et celle des déjections canines.

- Faut aimer son métier, quand même, me dit le fils de l'éleveur.
- Il faut bien que quelqu'un le fasse. Même un samedi soir.

Vous avez l'odeur douçâtre dans le nez ? Vous voyez les projections sur le carrelage blancs, les gants couverts de trucs peu définissables ? Vous entendez le chien qui pousse ?

Alors si vous avez le cœur bien accroché :

Ça, c'est un monstrueux fécalome (donc un très gros caca déshydraté, qui ne sortira pas), dont le volume emplit presque tout l'abdomen. Poudre d'os broyé et avalé trop vite par un grand chien. Ça, c'est une partir du colon, pendant la chirurgie. Et ça, la même chose incisée.

Ça,c'est une vertèbre avalée tout rond, qui était coincée en travers, juste derrière l'anus.

Cette esquille là, un bout d'os long, était plantée à la verticale derrière l'anus, et avait perforé le rectum vers le bas. Le chien s'en est sorti.

Ce petit fragment d'os s'est coincé à la verticale entre deux dents lorsqu'il le broyait, et a coupé la langue du chien.

Celui-ci s'est coincé au fond, derrière la dernière molaire, provoquant par la même occasion un syndrome neurologique (le Claude-Bernard Horner pour les amateurs), qui heureusement a fini par disparaître. Là vous voyez le trou après extraction de l'os, là vous voyez l'os en place. ce sont deux chiens différents, mais même problème, mêmes conséquences.

Je précise que tous ces chiens sont loin d'être des kikis à leur mémère. Ce sont des chiens tout venant, de chasse, de garde, de compagnie. Si l'os est naturellement petit et pointu (volailles, lapins), s'il se brise vite (agneau, porc), il fait des esquilles et peut se planter, voire perforer un intestin (j'ai aussi de jolis cas de péritonites, mais pas de photos). Si l'os est vite broyé, il fait un espèce de ciment d'os très efficace pour constiper un chien.

J'ai réussi à extraire le premier fragment de fécalome vraiment dur, celui qui était dans le bassin sur la radio, mais pas moyen de choper le suivant, plus gros, qui reste derrière la prostate, hors de portée de mes doigts.

Trop petit pour justifier une chirurgie, trop loin pour le saisir à la main, trop sec pour se dissoudre grâce à mes lavements... je sais qu'il peut passer, mais la prostate fout le bordel dès que le chien pousse. Alors je prends un de ces vieux forceps qui ne servent pas à grand chose, et je confirme que cet outil est épatant pour l'extraction de corps étranger rectaux.

Et oui, ça a fait bizarre au chien quand j'ai extrait le corps étranger. Le bruit mat du fragment lancé sur le carrelage a fait tressaillir les deux jeunes. Tant mieux. J'essaie toujours de garder les propriétaires avec moi pour ce genre de cirque. Je suppose que ce doit être formateur.

- 7 ans d'étude pour déboucher un cul de chien un samedi soir ? Je suis désolé...
- Mmmhhh.

Antibios, antalgiques, je renvoie le pépère chez lui.

Moi, il faut encore que je fasse le ménage. Il est quoi, pas loin de 21h00 ?

jeudi 28 juillet 2011 - Fire

Je suis assis sur la table d'examen. Mes jambes battent dans le vide, un battement court et violent. J'ai les bras croisés, mains cachées, les sourcils froncés, je suis le langage corporel du contrarié en colère.
Fire a eu le plus grand mal du monde à venir de sa cage jusqu'ici. Il s'est couché contre le mur, sa perfusion, un peu dérisoire, posée au sol en attendant. Ses maîtres viennent d'arriver.

Il est 19h30 et je les ai appelés à peine un quart d'heure plus tôt. Il était entendu que si l'état de leur chien se dégradait, je l'euthanasierai. Ils ont apprécié, je l'ai bien senti, que je leur propose de venir le voir une dernière fois, malgré l'heure. Là, ils sont assis par terre, à côté de leur chien, dans cette salle de consultation immaculée où rien ne se passe comme je le voudrais. Pourtant, tout se passe comme nous l'avions prévu.

Lorsque Fire est arrivé lundi, le diagnostic était déjà posé - au téléphone. Son maître m'avait appelé la veille au soir, il ne pouvait pas venir tout de suite, il m'avait décrit une parvovirose, il l'avait d'ailleurs reconnue. J'avais exclu les autres possibilités lors de la consultation, confirmé sa suspicion, et nous aurions du être rassurés. Une parvo à cet âge, sur un chien de ce gabarit, ça se gère. Deux jours de perf', des analgésiques, et il rentre à la maison.

Le propriétaire du chien, je le connais un peu. J'ai déjà vu ses chiens en consultation. réglo, très sympa, inquiet et concerné par le bien-être de ses animaux. De tout petits moyens financiers, alors nous faisons toujours au moins cher, sans lésiner sur la qualité des soins. Disons qu'on rogne sur les options. Là, les options, c'était la numération-formule, et l'analyse viro pour identifier le parvovirus et son possible pote de co-infection, un coronavirus hautement pathogène. De toute façon, une entérite hémorragique comme ça, avec cette petite fièvre, cette douleur abdo, ce frottis sanguin très pauvre en globules blancs, c'est pour ainsi dire du billard diagnostique. Et les nuances virologiques ne changeront rien à la prise en charge, elles expliqueront simplement pourquoi un chien vacciné semble faire une parvo aussi grave.

Le souci, c'est qu'au soir du premier jour d'hospitalisation, Fire n'a pas du tout commencé à relever la tête.

Le lendemain matin, il faisait carrément la gueule dans sa cage. Vaguement inquiet malgré la confirmation olfactive du diagnostic (ceux qui connaissent l'odeur de la parvo me comprendront), je suis revenu l'examiner, le temps de finir de gérer un chat accidenté. Des muqueuses rouge brique, des difficultés respiratoires, de multiples petites hémorragies. Une sirène d'alarme diagnostique, et tant pis pour mes trois rendez-vous.

Une petite heure plus tard, j'avais ma confirmation, en explosant le devis prévu pour une bête entérite hémorragique. Fire a une complication qui, pour faire simple, lui interdit de coaguler. Et pour le soigner, il me faut stopper la cause de la complication (le ou les virus, donc, et peut-être un autre truc sous-jacent), le transfuser et lui filer divers médocs pour le moins risqués à utiliser. Et décider si la patate qu'il a du côté de la rate est une tumeur ou un hématome, pour l'opérer en urgence afin de l'enlever, ce qui est la pire connerie à faire quand son patient ne coagule pas.

Enfin pour faire court et plus simple au niveau prise en charge, regarder cet adorable malinois mourir, et annoncer l'inéluctable à son maître.

Chose que je n'ai pu me résoudre à faire qu'une fois tous les recours épuisés. Conseils pris auprès de vétos plus spécialisés que moi, derniers résultats d'analyses obtenus, venant, tous, un à un, confirmer mon diagnostic et mon pronostic. J'ai repoussé la morphine à Fire, et décroché mon téléphone.

Avec cette voix posée, désolée, factuelle. Annoncer que les choses ne vont pas bien du tout. Expliquer, simplement, une CIVD. Détailler la certitude sur la complication et le doute sur son origine, entre le virus et la rate. La prise en charge théorique, ses risques, sans parler de son prix et de sa faisabilité. L'amener, tout doucement, à ce qu'il sait déjà depuis qu'il a entendu ma voix : l'euthanasie.

Je me suis entendu lui proposer de venir le voir, pour la dernière fois.

Je ne l'avais pas prévu. Et dans ma salle de consultation, assis sur ma table d'examen, les bras croisés et les sourcils froncés, je regarde Fire, épuisé par les dix mètres parcourus, effondré contre le mur. Je sais que je veux l'opérer, je suppose, non, je sais que c'est pour ça que j'ai fait venir ses maîtres, et je ne sais pas si mes jambes battent la mesure de ma colère contre la maladie, contre moi-même ou contre l'infaisabilité de la chirurgie.

Enlever sa rate à un chien qui ne coagule pas ? Ou, si je me suis trompé, faire une entérectomie sur une portion d'intestins nécrosés ?

Alors je m'écoute parler, avec une distance irréelle, et j'ai l'impression d'être l'étudiant qui écoute l'interne expliquer un cas à l'école véto. Égrener à nouveau les points clefs du diagnostic, attaquant chaque hypothèse pour mieux la confirmer. L'entérite virale, la CIVD, l'échographie avec cette rate anormale et ces intestins trop inflammatoires, la radio sans corps étranger. Conclure sur la nécessité et l'impossibilité d'une chirurgie.

Et sur cette brillante démonstration, cette inéluctable conclusion, soupirer, et proposer la chirurgie.

Parce que j'ai pas le courage de ne pas espérer, et que je ne veux pas l'euthanasier. Parce que s'ils n'ont pas les moyens financiers, je ne compterai que le prix des produits anesthésiques et des consommables de chirurgie.

Parce que merde, bordel de cul et tout le reste.

J'ai besoin d'espoir.

Et j'ai un peu honte d'aimer le regard de cet homme à qui j'offre cet espoir désespéré. Ces yeux qui brillent.

Fire inspire comme si l'air était devenu de la boue.

Et ce soir, j'ai juste envie d'être un héros. De faire mieux que les bouquins, que les spécialistes et que la raison.

L'anesthésie s'est remarquablement bien passée. Il y avait bien un hémangiome, et a priori pas de métastases. Les intestins étaient aussi propres qu'ils peuvent l'être lorsqu'ils sont ravagés par des virus. J'ai réussi à ligaturer toutes ces foutues veines, à stopper toutes les hémorragies du mésentère. Moi qui n'aime pas la chirurgie, j'étais fier de mon boulot. Lorsque j'ai suturé la paroi de l'abdomen puis la peau, je me suis surpris à espérer un miracle.

J'ai laissé Fire dans sa cage, pour qu'il se réveille paisiblement. Puis je suis allé en salle de consultation, il était 22h30. les maîtres avaient attendu tout ce temps dans leur voiture, venant aux nouvelles de temps en temps. Ils ont vu les hémorragies, ils ont vu l'intensité de cette chirurgie. Ils étaient heureux lorsque je leur ai expliqué que l'hémangiome était sans doute un facteur de la complication, mais que rien n'était gagné. Que Fire n'avait presque aucune chance, malgré la réussite de l'opération.

Ils n'ont pas voulu me croire, puis ils m'ont remercié. Ils ont caressé Fire qui dormait. Je suis parti me coucher.

Puis, le lendemain matin, je les ai appelés.

jeudi 7 juillet 2011 - Prescription et délivrance du médicament vétérinaire

S'il y a bien une thématique à la mode en ce moment, c'est celle du conflit d'intérêt. Et celle-ci s'entrechoque actuellement avec celle de l'antibiorésistance, ce qui place les vétérinaires sous les feux de la rampe... une place qu'ils détestent entre toutes.

Pourquoi ?

Petit préambule

Pour bien comprendre ce dont je souhaite vous parler aujourd'hui, il faut savoir que les vétérinaires, en France (ce n'est pas le cas partout dans le monde) sont à la fois prescripteurs (ils rédigent une ordonnance après une consultation ou tout acte permettant de poser un diagnostic sur un animal ou un lot d'animaux) et délivreurs de médicaments (ils peuvent exécuter l'ordonnance, c'est à dire délivrer - vendre - le médicament). En ce qui concerne ce dernier point, nous différons des pharmaciens par une limitation très importante : nous ne pouvons exécuter que nos propres ordonnances, et non celles d'un confrère qui ne travaillerait pas au sein de notre clinique. Nous ne pouvons évidemment délivrer de médicaments à l'intention des humains.

Il est très important de rappeler également qu'un médicament, hors liste très limitée, ne peut être délivré que sur ordonnance, elle-même rédigée après l'établissement d'un diagnostic. Nous n'avons pas le droit de vous vendre un médicament pour un animal que nous n'avons pas soigné. Cette règle, autrefois peu respectée, l'est de plus en plus. Au risque de se faire traiter de profiteur par certains clients qui "veulent juste une pommade pour les yeux du chaton"... alors que l'idée qui a présidée à l'établissement de cette règle par le législateur est d'éviter la délivrance "sauvage" de médicaments.
Notez que cette règle de délivrance d'un médicament uniquement lors de l'exécution d'une ordonnance vaut également pour les pharmaciens (sauf exceptions), y compris pour des médicaments vétérinaires.

Un pharmacien, pas plus qu'un vétérinaire, ne peut donc vous délivrer une pommade pour les yeux du chaton s'il n'y a pas eu examen clinique, diagnostic puis ordonnance.

Un vétérinaire ne peut prescrire, et délivrer (cela vaut également pour le pharmacien) que des médicaments vétérinaires disposant dune Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) pour l'espèce concernée. Si je veux qu'un chien prenne de l'acide carbonifonique, connu sous le nom commercial vétérinaire Dragonal ("mais si, vous savez bien docteur, la pilule rose !"), mais également, sous forme de générique vétérinaire, sous le nom de Carbonix (plus appétant que le princeps, d'ailleurs), je rédige mon ordonnance, et j'exécute l'ordonnance en délivrant du Dragonal ou du Carbonix, selon ce que j'ai dans ma pharmacie. Je peux aussi envoyer mon client chez le pharmacien (ou mon client peut préférer y prendre le médicalement, d'ailleurs), et le pharmacien pourra lui délivrer du Dragonal ou du Carbonix. Par contre, le pharmacien n'aura pas le droit de délivrer du Dragonix, l'équivalent humain contenant de l'acide carbonifonique, même si je prescrivais ce nom commercial, ce que je n'ai pas le droit de faire puisque cette molécule est disponible sous forme de spécialités vétérinaires.

Quand la molécule n'existe pas sous forme vétérinaire, et que son utilisation est justifiée et documentée, il y a des règles de dérogation, mais ce n'est pas le sujet.

Les enjeux

De nombreux intérêts gravitent autour de la délivrance du médicament vétérinaire.

Les premiers, soyons optimistes, sont sanitaires : les vétérinaires utilisent des molécules importantes, des antibiotiques notamment, qui peuvent être également utilisés en médecine humaine.

Les seconds sont évidemment financiers : le médicament vétérinaire est un marché qui pèse lourd. Il représente une partie de nos revenus, plus ou moins importante selon notre activité (chiens, chats ou bovins, voire productions industrielles). Et les pharmaciens aimeraient bien récupérer la délivrance du médicament vétérinaire, c'est une vieille bagarre au cours de laquelle les coups les plus bas sont régulièrement portés par l'une ou l'autre partie. Actuellement, les pharmaciens sont ravis de souligner que nous mettons en danger les antibiotiques. Bref...

Antibiorésistance ?

Le rôle de ces antibiotiques utilisés notamment dans les filières de production animale, dans l'apparition de souches de bactéries résistantes parfaitement capables de se développer chez l'homme, est sérieusement envisagé comme l'un des risques majeurs de l'apparition de ces antibiorésistances.
Utiliser des antibiotiques chez l'animal compromettrait donc la santé humaine en mettant en danger l'arsenal thérapeutique.
Je reste au conditionnel car les études sont contradictoires, mais je ne m'avancera pas plus sur ce sujet. Je préfère admettre que l'antibiothérapie chez l'animal est un facteur de risque, pour pouvoir plus tranquillement me concentrer sur ce qui m'intéresse vraiment : l'analyser un peu dans ses aspects pratiques, et voir comment le limiter au mieux.

J'évacue immédiatement la solution qui consisterait à interdire les antibiotiques chez les animaux. Personne n'y croit vraiment, et outre qu'une interdiction aboutirait au développement d'un spectaculaire marché noir, outre également les considérations liées au bien-être animal, il ne me semble pas plus judicieux de laisser des bactéries se développer librement chez des animaux de compagnie qui vivent, par définition, très près de nous, que chez des animaux de production que nous allons manger. Cela ne signifie évidemment pas qu'il faut faire n'importe quoi avec les antibios et les utiliser à tort et à travers, mais que les interdire purement et simplement est inenvisageable.

Interdire certaines molécules ? C'est déjà le cas. Les antibiotiques de réserve hospitalières nous sont inaccessibles, c'est très bien comme cela, et certaines molécules pourraient, pourquoi pas, être ajoutées à cette liste et "sorties" du régime commun.

Conflit d'intérêt

Là où je souhaite nuancer les prises de position extrémistes entendues ces dernières semaines, c'est sur le conflit d'intérêt qu'engendre notre double statut de prescripteurs et de délivreurs de médicaments. On nous reproche d'avoir intérêt à vendre, donc à prescrire, le plus possible, pour gagner plus de sous. Nous avons également intérêt à choisir les médicaments qui nous rapportent le plus d'argent au détriment de ceux qui nous en rapportent moins. Ça, c'est le discours de ceux qui sont préoccupés par les enjeux sanitaires, et de ceux qui prennent le train en route, mais pour des enjeux financiers.

Notre président de l'Ordre des Vétérinaires a une formule intéressante, mais un peu courte pour évacuer ce qui nous est reproché : "bien sûr qu'il y a un conflit d'intérêt, c'est pour cela que nous sommes une profession réglementée". C'est à dire : une profession qui n'a pas le droit de tenir officine ouverte (exécuter les ordonnances d'autres vétérinaires, avoir une vitrine), qui n'a pas le droit de faire de la publicité (même pas une insertion payante dans un annuaire, ou un panneau pour indiquer le cabinet dans le village), dont les médicaments doivent être tenus hors de vue du public, etc. Sans parler des règles déontologiques.

Oui, vendre plus de médicaments nous rapporte plus d'argent. Comme un pharmacien, d'ailleurs, mais qui arguera, avec raison, qu'il n'a pas le droit de prescrire et s'en tient donc à nos ordonnances (je serai vertueux et admettrai, par principe, que les pharmaciens comme les vétérinaires respectent parfaitement les règles relatives à la pharmacie vétérinaire... alors que tout le monde sait bien qu'il y a des "affairistes" - et des ignorants - partout). Cependant, dans un univers où les propriétaires d'animaux n'ont pas des moyens illimités (qu'il s'agisse d'animaux de compagnie ou de production), nous devons justifier la pertinence de nos prescriptions en regard de leur coût. Si j'ai le choix entre une vieille tétracycline (pas chère) et une quinolone de dernière génération (chère), et que j'en attend la même efficacité sur une indication précise, la première doit l'emporter. D'une part parce qu'elle est moins importante en santé humaine, d'autre part parce que cela coûte moins cher au propriétaire. Et les éleveurs sont très attentifs à nos factures ! Hors de question de facturer 60 euros d'antibios pour un panaris alors qu'on aura aussi bien pour 20 euros...

En fait, la question est de savoir si des considérations financières orientent nos choix. J'aurais tendance à penser que oui, mais pas dans le sens systématiquement "opportuniste" que l'on nous reproche. Oui, je cherche le traitement le moins cher pour une vache comme pour un chien. Et si j'ai le choix entre plusieurs, je choisis, une fois la question de l'efficacité évacuée, selon un équilibre entre le prix et la galénique (la présentation) du médicament.

Les labos nous suivent lorsque nous leur demandons des présentations qui nous permettent de vendre trois comprimés et non une boîte de dix, quand le chien n'en a besoin que de trois. Les labos nous suivent lorsque nous leur demandons des flacons de vaccins les plus petits possible pour coller à la réalité de la taille des lots de veaux dans les élevage. Bien sûr : celui qui sera le plus pratique et le plus avantageux gagnera le marché. Parce qu'ils savent que nos prescrivons et vendons ce qui est pratique et peu onéreux pour celui qui paye la note !

Non, nous ne vendons pas des médicaments pour vendre des médicaments. Oui, certains abusent : faut-il jeter le bébé avec l'eau du bain ?

Incompétence ?

Là où je suis, comme mes confrères, très amer, c'est que le discours ambiant, en plus de nous présenter comme des affairistes, tend à nous taxer d'incompétence. Il y a toujours là ce relent de supériorité des médecins envers les vétérinaires, patent dans un certain type de discours... ce qui a tendance à nous faire sortir de nos gonds, évidemment. Notre formation en pharmacie et législation n'es pas une simple formalité. Nous savons établir un diagnostic, et nous avons une connaissance étendue et attentive des relations entre pathologie humaine et animale. Nous avons nous aussi d'énormes modules de bactério, de génétique, nous ne sommes pas des sous-médecins, ni des sous-pharmaciens. Nous ne sommes pas non plus des surhommes. Nous sommes vétérinaires et nous aspirons à autre chose qu'une condescendance mêlée de mépris.
Chers médecins, aimez-vous que l'on vous caricature en usines à ordonnances-faites-en-quinze-minutes, esclaves de la communication des labos ?
Chers pharmaciens, comment prenez-vous ce qualificatif d'épicier qui vous colle souvent aux basques ?

Mon boulot, c'est le vôtre, et moi je dois justifier ma facture devant mon client. Je n'ai pas de sécu. Je ne vous reproche pas de l'avoir pour vous permettre de travailler tranquillement, je vous demande simplement de comprendre que cela oriente fortement nos choix diagnostics (examens réalisables notamment) et, pour ce qui nous intéresse aujourd'hui, thérapeutiques.

Un vétérinaire prescripteur, mais sans la délivrance ?

Cela existe dans d'autres pays européens, mais la comparaison directe n'est pas forcément pertinente.

J'en rêve souvent. J'y pense depuis des années.
Je veux dire : j'aimerais ne pas avoir à gérer ce foutu stock de médocs qui immobilise d'importantes sommes d'argent.
Devoir jeter les périmés, que j'ai évidemment payés.
Devoir "chasser" les impayés de mes clients quand je règle mes factures aux grossistes dans le mois qui suit.
Devoir me coltiner toute la législation qui va avec la délivrance du médicament.
Devoir immobiliser et payer une ASV pour réceptionner les commandes, les contrôler, les ranger.
Devoir me coltiner les reproches de clients "mais c'est moins cher à la pharmacie, mais celui là il l'aime pas je veux l'autre, mais si je vous rapporte la moitié du flacon de collyre, vous me la remboursez ?"
Nan parce qu'en plus, si un chien décède en cours de traitement, ou que je change de molécule en cours de route, je reprend et rembourse ce que je peux reprendre (avantage et inconvénient des médicaments vendus au comprimé...).
Je doute que le pharmacien le fasse. Non en fait, je sais qu'il ne le fait pas, puisque certains client sont essayé de me faire racheter des antibios vendus par le pharmacien...

J'aimerais que mes factures soient des notes d'honoraires relatives à mes actes. Je pourrais valoriser mon travail au lieu de consentir des remises sur une chirurgie d'un gros chien parce qu'avec les antibios pour 50kg, les gens ne peuvent plus se le permettre.
Ah oui, si c'est le pharmacien qui délivre et qu'il y a deux factures, je doute que les propriétaires d'animaux s'y retrouvent, financièrement. Car oui, j'augmenterai relativement le prix de mes actes... et le pharmacien ne vous fera pas 10% parce que vous prenez 5 vermifuges. Enfin, si j'ai des lecteurs pharmaciens, qu'ils ne le prennent pas mal et me détrompent si je suis dans l'erreur.

En plus, j'aurais peut-être moins de chèques différés et de paiements en 3, 5 ou 10 mois. mais au fait, le pharmacien, il acceptera ces arrangements ?

Et puis en fait, j'aimerais qu'on arrête de croire que j'essaie de profiter des gens au mépris de la qualité des soins et de la sécurité sanitaire. Alors, oui, j'aimerais que ce conflit d'intérêt disparaisse. Mais je ne crois pas que mes clients y gagneraient, je ne suis pas sûr que la sécurité sanitaire non plus. Et oui, à court terme, j'y perdrais sûrement. En tout cas, ça fait peur, et c'est pour cela que les vétérinaires montent au créneau, anticipent et mettent en place des nouveaux systèmes pour gérer ces risques (mise en place d'une super centrale de référencement dans le but de faire sauter les marges arrières, mise en place des visites sanitaires d'élevage pour encadrer la délivrance au comptoir...).

Je suis assez fier des vétérinaires, en fait. J'adore quand un client me dit que je suis plus sérieux que son radiologue sur la radioprotection, plus clair que son médecin sur une prescription, plus souple que son pharmacien dans la délivrance du médicament. Cela pourrait paraître mesquin, mais cela ne l'est pas, car ce ne sont pas des reproches que j'adresse à ces professionnels, que je respecte sincèrement et dont j'attends la même sincérité.

Je voudrais juste que l'on arrête de me considérer comme un irresponsable, un incompétent et un opportuniste, or notre profession a le chic pour se faire attaquer de toute part (et se tirer des balles dans le pied) : dans la définition de l'acte vétérinaire (conflits sur l'ostéopathie, la dentisterie équine, le comportement), dans le cadre de la délivrance... et nous avons, globalement, l'impression de récolter toutes les contraintes et bien peu d'avantages. Le tout pour un revenu qui stagne ou se casse la gueule, alors que le marché vétérinaire, au sens large du terme, n'a jamais été aussi florissant. Alors oui, je me plains, je sais que l'on va me le reprocher.

J'aimerais juste pouvoir continuer à faire mon boulot en paix, et à être respecté pour cela et pour les efforts que nous déployons dans le cadre de notre qualité de soins.

PS : je sais qu'il y a plein de trucs que j'aimerais ajouter à ce billet, déjà fort long. On verra en commentaires, ou alors j'éditerai selon vos remarques et questions.

vendredi 24 juin 2011 - Banale, banale souffrance

Un dimanche d'astreinte comme les autres. 11h30, fin de matinée, les choses semblent enfin se calmer. Je suis crevé, pas vraiment au radar, mais juste épuisé. Je prie pour que l'après-midi soit tranquille.

Un dernier tour de chenil, vérification des perfusions, et je décolle.

Sauf que le téléphone sonne à nouveau. Il y a un ami à la maison, et je sens que je ne vais pas pouvoir manger avec lui et ma famille.

Sourire, sourire.

- Service de garde bonjour ?
- Bonjour docteur, je vous appelle parce que Nestor est comme paralysé de derrière, il se lève pas, il se traîne sur ses pattes avant pour aller faire ses besoins.

Bon, ça, c'est l'urgence de merde. Le chien est sans doute paralysé depuis un moment, sa vie n'est pas en jeu, mais il souffre forcément à bloc. Hernie discale, crise d'arthrose ou autre chose, je n'ai pas envie de le repousser à plus tard et de penser à lui pendant tout le repas. Alors go.

- Vous me l'amenez de suite ?
- D'accord, mon fils vous l'amène de suite, merci beaucoup !
- Et v...

Il a raccroché. Pas eu le temps de lui demander qui c'était, d'où il venait, dans combien de temps il serait là. J'envoie un SMS à la maison, pour dire de ne pas m'attendre, et je finis de préparer la commande de médicaments et de fourniture hebdomadaire.

Puis je fais mes factures en retard.

Feuillette un peu mon Ettinger.

Il est 12h15. Plus d'une demi-heure que je l'attends, le coco. Tu vas voir qu'il va m'avoir posé un lapin... je lui laisse jusqu'à la demie, et puis je file.

Et évidemment, il arrive à 12h25. Lorsque je lui demande poliment pourquoi il a mis si longtemps, en l'accompagnant jusqu'à sa voiture, il m'explique qu'il avait perdu ses clefs.

Sur le siège arrière, il y a Nestor. Un berger allemand, 12 ans. Il me regarde d'un air mi-figue mi-raisin, tente vaguement de remuer la queue. Il respire la douleur, il incarne la souffrance. Des traits émaciés, des cuisses atrophiées, un sous-poil qui déborde par touffes sales, une vague odeur d'urine. Ses pattes arrières sont tendues vers l'avant, son dos est voûté, arc-bouté sur ses pattes avant. Il halète le bonjour des chiens qui ne cesseront jamais de remuer la queue, quelle que soit la saloperie qu'on leur fera subir.

Je n'ai pas envie de parler à son maître. Je veux dire : j'étais déjà en colère à cause de son retard, mais je suis assez grand pour ne pas le lui reprocher. Il avait perdu ses clefs, j'ai tendance à le croire, c'est con, c'est pas grave. Et puis ce grand dadais de 20 ans à peine, qui bafouille un peu, qui se tient comme un épi de maïs mal arrosé, avec ses lunettes et son pull trop petit, avec son AX et ses mocassins, j'ai plus envie de le serrer dans mes bras que de le cogner. Mais n'empêche : ce chien, sur cette banquette arrière, c'est toute l'histoire de la souffrance chronique résumée en quelques touffes de poils et une montagne d'amour canin. Inconditionnel.

J'ai envie de chialer.

Je ne lui adresse même pas la parole, au grand brun, et j'embarque le chien dans la clinique. pris sous le thorax, pattes arrières pendantes. Il piaule à peine et tente une léchouille maladroite. Je le repose tel quel sur ma table de consultation, le temps d'un rapide examen clinique.

Le chien est maigre mais sans plus. Son train arrière est étique, raide, ses muscles se résument à leurs tendons. Le type est gêné par le silence, tente une ou deux ouvertures. Pas envie de lui parler, mais j'ai besoin de savoir.

- Depuis combien de temps il est comme ça ?
- Deux jours.
- Et vous ne m'avez pas appelé avant ?

Je ne suis pas en colère, je ne suis pas en colère, je ne suis pas en colère.

- Ben c'est le chien de mon frère, il rentre demain, mais je me suis dit que ça pouvait pas attendre parce qu'il rampait pour aller faire ses besoins. Il n'a pas fait de crotte depuis avant hier.

Connaaaaaaard !

- OK, il a fait pipi malgré tout ?
- Oui, il allait dans l'herbe. En se traînant à moitié assis, les pattes arrières sur le côté.

Ne pas hurler. Ça ne servirait à rien, ça ne servirait pas le chien.

- Bon, on va faire une radio, je pense qu'il a un gros problème de dos. Vous êtes d'accord ?

Bien sûr que tu seras d'accord.

- Ben heuu oui, si vous pensez qu'il le faut.
- Est-ce qu'il était raide, avant ?

Bien sûr qu'il était raide, avant.

- Oui, oui.
- Depuis combien de temps ?
- Deux ans, trois ans ?
- Deux ou trois ans ?

Tu la perçois, la menace dans ma question ?

- Et à quel point ?
- Ben il avait du mal en se levant le matin...
- Les pattes arrières qui traînaient quand il marchait, du mal à monter les escaliers, à monter dans la voiture ?
- Oui, oui.
- Depuis deux ou trois ans ?
- Oh oui au moins.
- Il a reçu des médicaments ?

Réponds moi oui.

- Heu non, non.
- OK. On va faire la radio.

Je lui injecte un anti-inflammatoire et un morphinique.

- C'est pour quoi faire ?
- Pour la douleur. Il a mal.
- Ah, d'accord.

Je n'ai plus envie de hurler. Plutôt de pleurer. Je voudrais être méchant, racorni, j'ai juste envie de fondre. Que je sois clair : je parle de "grand dadais", mais c'est injuste. Ce jeune homme est loin d'être un con. C'est un type normal. Un vous, un moi. Un passant.

Je prends le chien dans mes bras, le porte jusqu'à la salle de radio. J'ai allumé la développeuse, je place ma cassette, ma grille, enfile mon tablier de plomb, mon protège-thyroïde, mes lunettes.

- Ouah, mais c'est une armure !
- Ouais, contre les rayons X. Sortez s'il-vous-plait.

C'était quoi cette blague à deux balles ? Il se fout de moi ou quoi ? Est-ce qu'il ne réalise pas que son chien va probablement mourir ? Que je vais devoir sans doute l'euthanasier ? Est-ce que j'ai l'air trop souriant, ou quoi ? Pourtant, je m'applique à faire la gueule quand je ne parle pas avec la politesse professionnelle qui évite de devoir parler autrement.

Je couche le coco sur le flanc, j'ajuste mes réglages. Il remue la queue lorsque je lui dis quelques mots gentils. Faiblement, timidement, avec autant d'enthousiasme que le lui autorise sa douleur. Je le caresse doucement dans le silence. Il n'ose pas tourner la tête, et me regarde en coin, avec cet air d'amour contrarié du chien qui voudrait me sauter dans les bras, mais qui, tout simplement, ne peut pas.

Je rappelle son maître. Pour lui tenir compagnie pendant que je passe dans la salle de développement, histoire que le chien ne se cogne pas une acrobatie supplémentaire pour descendre de la table.

Lorsque je reviens dans la salle de radio, en attendant le développement, on n'entend plus que le ronron de la développeuse et les miaulements d'une minette que j'ai opérée dans la nuit. Personne ne dit un mot, et mon dadais se dandine, gêné. Il n'aime pas le silence.

- Ahahaha ça doit être le pire supplice du monde de travailler toute une journée de garde avec des minettes en chaleur qui hurlent après le mâle.
- Je l'ai opérée cette nuit. Enlevé l'utérus, les ovaires, 3 chatons en voie de décomposition. Elle n'est pas en chaleur, elle est seule, elle est perdue, elle a mal.

Ça devrait le faire taire.

Non ?

- Ahaha mais les minettes en chaleur, quand même, quel supplice, hihi.

Cette foutue radio est enfin développée, elle va m'éviter de devoir lui répondre. Je jette un œil à travers la lampe rouge. C'est bien ce que je pensais. Je vais commencer par lui montrer une radio normale (et si vous voulez savoir comment on lit une radio avant de regarder celles que je lie ci-dessous, vous pouvez aller sur ce billet).

- Alors... Ça, c'est le dos d'un chien normal. Ici une vertèbre, là, le bassin, les côtes, le ventre. On voit bien les bords arrondis des vertèbres, les processus, tout va bien. Et puis ça, c'est Nestor.

Nestor, qui remue la queue en entendant son nom. Comme il peut.

- Nestor n'a plus de dos. Depuis deux ou trois ans, il développe une arthrose délirante. Les becs de perroquets se sont soudés, le sacrum s'est attaché aux lombes, les lombes aux thoraciques, il n'a plus aucune mobilité vertébrale, juste un manche de pioche en guise de colonne. Il souffre depuis deux ou trois ans, et il encaisse la douleur en silence. Et il y a deux jours, il a fait une hernie discale grave. Il en avait sans doute déjà des petites, mais celle là a provoqué une compression tellement importante de sa moelle épinière que l'influx nerveux ne passe plus et qu'il reste assis. Il est paralysé. Soit à cause de la douleur, soit à cause de la compression nerveuse, soit à cause des deux. Mais je suis presque sûr que c'est la compression.

J'ai parlé vite. fermement. Clairement. Je l'ai regardé dans les yeux, ses yeux qui se sont embués de larmes, ces larmes énormes qui ont roulé sur ses joues. Il s'est mis à renifler, s'est décomposé. Ce gosse, ce grand gamin que j'ai envie de massacrer à coup de becs de perroquets, que j'ai envie de consoler et de serrer dans mes bras. Il se mouche bruyamment, renifle, hoquète.

- Mais il fauauuuuut faire quoahahahaha ?
- C'est le chien de votre frère ?
- Oui...
- Je vous propose de le garder ici, jusqu'à ce soir. On va laisser agir la morphine et les anti-inflammatoires. Si ce soir il est debout, c'est que c'était la douleur. On essaiera de gérer. Sinon, il ne faut pas rêver. Il n'y a pas de solution chirurgicale, et ce n'est pas une vie pour lui. Il faudra l'euthanasier.

Dix minutes plus tard, Nestor est dans sa cage. Il est 14h00, j'ai faim, j'avais des étincelles qui me dansaient devant les yeux lorsque je lui expliquais la radio. J'attends qu'il décolle du parking avant de partir. Pas envie de le recroiser. Alors, en attendant, je laisse tomber la commande, les factures et mon Ettinger, et je caresse Nestor. Sa grosse tête de brave berger allemand posée dans le creux de ma main, savourant mes doigts entre ses poils, appréciant mes chuchotements.

Lorsque je sors de la clinique, le gamin est toujours là, assis sur le siège de sa voiture, les jambes dehors, la tête entre les genoux. Je m'arrête pour vérifier que tout va bien.

- Je suis en panne, j'ai plus de batterie, j'ai pas de téléphone portable, j'habite à vingt bornes.

Sans déconner...

Il n'a plus de batterie. Je prends les câbles (on a de tout dans cette clinique), fous ma voiture tête à tête avec la sienne, le fais démarrer. Je le regarde partir, histoire d'être bien sûr qu'il ne se plante pas dans un platane.

Je le déteste, je l'aime. Je suis sûr d'avoir été aussi con que lui, à une époque. Son chien mourra ce soir. J'espère au moins que son maître aura un peu vieilli.

Il n'y a pas eu de miracle.

Lorsque je suis repassé à 19h00, Nestor m'attendait dans sa cage. Assis. Je l'ai sorti, j'ai tenté de l'aider sur quelques pas. Peine perdue, neuro pourrie, hernie discale avec compression importante, c'est sûr. J'ai remis Nestor dans sa cage, il battait frénétiquement de la queue. Avec l'enthousiasme de celui qui n'a plus mal, de celui qui découvre que l'univers peut être différent.

J'ai téléphoné chez son maître. Expliqué. Son frère et son père m'ont confirmé qu'ils souhaitaient une euthanasie.

Alors je suis retourné dans le chenil, où la queue de Nestor battait toujours le rythme d'un hymne à la joie inconditionnelle. Je l'ai caressé, je lui ai posé un cathéter, en lui parlant, lui chuchotant ces stupidités sans queue ni tête qui le remplissent de délices. Toute la connerie et l'amour d'un chien. Je lui ai sorti une boîte de pâté pour chat, du genre tellement bonne que même les anorexiques se jettent dessus. Il l'a dévorée avec une joie furieuse, et alors que son museau s'enfonçait dans la boîte de conserve, alors que j'injectais, il s'est effondré.

Il s'est endormi.

En remuant la queue, de plus en plus faiblement, les babines dégoulinantes de mousse de viande.

Je lui ai parlé, mais il ne m'entendait plus. Plus de souffrance. Plus de joie. Plus de douleur. Plus d'enthousiasme. Plus d'amour.

Je l'ai euthanasié, et j'ai écouté son cœur s'arrêter, jusqu'au dernier échos de la fibrillation.

Puis je l'ai mis dans un grand sac blanc.

dimanche 29 mai 2011 - Vocabulaire médical

Une petite étable, un papy, une mamie, leur fille, et leur petite fille. Elle doit avoir 6 ans, curieuse et confiante.

Moi, j'attaque une césarienne. Le genre de chirurgie qui n'a lieu, ici, qu'une fois tous les dix ans. Une vache qu'ils viennent d'acheter, une génisse pseudo-parthenaise qui, vue la taille des canons du veau, doit avoir été croisée avec un charolais.

Je n'ai même pas essayé de tirer, j'ai tranquillement préparé ma chirurgie. Pas d'urgence, maxi-bébé est bien au chaud. Je n'aurais que le vieil homme pour m'aider à tirer, mais bon, pas de raison que cela soit un gros souci. Il benne du fumier et des boules de foin toute la journée, il a beau être vieux, il est sûrement plus costaud que moi.

La génisse est un peu froussarde, mais sans plus. Quelques cordes, une anesthésie locale, et on n'en parle plus. Je rase le flanc de la bête - une seule coupure.

Tout est prêt.

Un grand coup vertical, et le cuir, puis les muscles s'écartent pour laisser passer ma lame. Une artériole décide de me repeindre de rouge, l'étable est silence. Lorsque je perce la dernière membrane, le péritoine, l'air s'engouffre dans l'abdomen avec un bruit de chasse d'eau.

- Maman, elle a mal ?
- Non, tu vois, elle ne bouge même pas, elle ne pleure pas.

J'explore le ventre, trouve mes repères. Le veau est énorme, il me rappelle mes premières années de césariennes dans le charolais. Incision utérine, je saisis les onglons postérieurs et fais basculer la matrice, rapprochant mon ouverture utérine de mon incision abdominale. Les deux onglons, rouges de sang, pointent désormais dehors. Le papy fixe les cordes, et commence à tirer. Je l'aide et soulevant les jarrets, mais le cul ne passe pas. L'effort est délirant. Je saute sur mon bistouri, agrandit l'ouverture abdominale. Toujours pas. Un nouveau coup de lame, et cette fois, ça doit passer. Je vois les tendons sur le cou de l'éleveur, je tire de toute mes forces, je sue, j'ai presque envie de craquer et de tout lâcher tellement l'effort est violent, et putain de bordel, ce foutu veau ne sort pas, il reste là comme un con, le cordon tendu, à moitié sorti, la tête dans le liquide amniotique, et il va y passer si on ne se dépêche pas de le sortir, il va se noyer s'il inspire, il va inspirer, c'est obligé, le cordon est comprimé, ses côtes sont encore dedans, le papy ne peut pas en faire plus PUTAIN DE BORDEL DE MERDE DE BITE A CHIER DE MERDE DE PUTE DE VEAU !

Il est sorti.

Je crois que j'ai hurlé.

Je me suis déchiré les biceps.

Il est vivant, il respire, je tombe assis et expulse une grande bouffée d'air. Le seau plein de chlorhexidine est là, devant moi, et j'y plonge la tête, avant de descendre un demi litre d'eau.

Des bouts d'utérus et de placenta pendent du flanc de la vache.

Tout va bien.

- Maman ?
- Oui ma chérie ?
- Il a dit quoi le vétérinaire ?
- Des mots médicaux. Qui ne s'utilisent que pendant les césariennes.

dimanche 15 mai 2011 - Toxoplasmose : Foutez la paix aux chats !

- Clinique vétérinaire, bonjour.
- Bonjour, c'est madame Dupin, je voudrais prendre rendez-vous pour l'euthanasie du chat de ma belle-fille, madame Létang. C'est Caramel, il est soigné chez vous.
- Heu... mais qu'est-ce qui lui arrive, à Caramel ?
- Ma belle-fille est enceinte, vous comprenez ?
- Bien. C'est elle qui l'amènera ? Je la recevrai personnellement.
- Merci docteur, je viendrai aussi pour la soutenir, ce n'est pas facile pour elle.
- Parfait, nous pourrons parler ensemble de tout ça.
- Merci d'être aussi compréhensif, docteur !

- Clinique vétérinaire bonjour ?
A l'autre bout du fil, des pleurs.
- Madame ? Il y a une urgence, vous voulez m'amener votre animal tout de suite ?
- Non je veuuux pas mais la gynéco elle m'a dit qu'il fallait que je me débarrasse du chat parce que je suis négatiiiiiiive.
- Bien, alors vous allez venir, sans le chat, nous allons discuter, puis vous envisagerez de vous débarrasser de votre gynéco.

- Bonjour, j'ai chopé la toxo alors mon docteur il m'a dit que mon chat était malade, du coup je viens pour vous le montrer.
- Ah, il faudra que j'envoie une boîte de chocolats au docteur alors. Il est vraiment malade, votre chat ?
- Ben, maintenant que vous le dites... non.

Bon, vous pouvez remplacer la gynéco par une sage-femme, un généraliste ou ce que vous voulez. Même le pharmacien s'y est mis. Oh, pas tous hein, n'exagérons rien. Mais j'ai quand même une belle collection d'appels de ce style. Mes ASV me demandent régulièrement confirmation de l'inanité de l'idée de se débarrasser du chat, elles finissent par s'y perdre avec toutes ces affirmations péremptoires de médecins ou de sages-femmes qui ont mal digéré leurs cours sur la toxoplasmose.

Celui à qui je dédie ce billet est médecin. J'ai fini par l'appeler...
- Oh oui, je sais bien que le risque de transmission de la toxo par un chat à un humain est nul, mais vous comprenez, mieux vaut être prudent, ça ne coûte rien.
- Heu... si. Ça coûte un chat.
- Oui, enfin entre un chat et un bébé...

C'est l'argument imparable. On ne prend pas de risque quand la santé d'un fœtus est en jeu. Je comprends l'idée, hein, mais qu'est-ce qu'elle est conne bordel ! Parce que dans ce cas, expliquez-moi pourquoi on laisse les femmes enceintes conduire, travailler, marcher dans la rue, fréquenter des êtres humains pleins de microbes, prendre des médicaments, manger autre chose que des aliments stérilisés... Enfermons-les, pour le bien du bébé et de l'humanité ! Et ne les laissez pas aller sur Facebook, non plus, même si elles s’emmerdent à rester enfermées à la maison (demandez à Marion pourquoi).

A l'école véto, le but était d'avoir la moyenne à l'examen de parasitologie. Comme dans les autres matières. Une réponse fausse concernant la toxo était éliminatoire, direction septembre et les rattrapages.

Un toxoplasme, c'est quoi ?

Il y a plein de sites qui l'expliquent un peu partout sur la toile, mais vu que j'ai décelé des conneries en sélectionnant au pif, c'est reparti pour un tour. La page wikipedia semble bien, si vous devez choisir.

La toxoplasmose est une maladie provoquée par la présence d'un microbe de la catégorie des parasites (pas une bactérie, ni un virus, donc), appelé Toxoplasme gondii. C'est un parasite, mais ce n'est pas un ver : il est microscopique. Rien à voir avec les Toxocara que votre chaton vous a joyeusement dégobillé sur le plancher l'autre fois (si, si, vous savez, les spaghettis qui se tortillent et qui font que le vomi part en rampant).

La plupart des parasites ont une vie compliquée, qui implique de passer d'un hôte à un autre. Un hôte, c'est vous, c'est moi, et plein d'autres bestioles (mammifères, insectes, mollusques, ça dépend des parasites).

Il y a des hôtes définitifs (le parasite se multiplie sexuellement dans cet hôte, mais non, ce n'est pas sale, des vers font ça tous les jours dans votre intestin), et des hôtes intermédiaires (dans lesquels les parasites ne font que passer, en général en y gagnant un peu de maturité, il faut savoir varier les expériences quand on grandit). Pour le toxoplasme, l'hôte définitif, c'est le chat. L'hôte intermédiaire, c'est n'importe quel animal à sang chaud (nous compris).

Le chat se contamine en ingérant des proies dans lesquelles les ookystes (voir plus bas) de toxoplasmes sont enkystés : oiseaux, souris, etc.

Il se contamine pour la première fois de sa vie ? Les toxoplasmes se multiplient dans son intestin et finissent par "pondre" des "œufs" (ookystes de leur vrai nom) qui vont être éliminés avec les selles. Ces ookystes ne sont pas immédiatement contaminant (comme des œufs qui viendraient d'être pondus : si on les ouvre le poussin est plus un embryon qui s'étale au sol qu'un petit piou-piou tout mignon). Si vous mangez le caca frais du chat, vous ne pouvez pas choper la toxo. C'est valable pour les poussières de matières fécales qui se trouvent sur son pelage lorsqu'il vous colle son trou de balle dans la figure en vous faisant des câlins. Les ookystes sporulent (et deviennent contaminants) en deux à cinq jours dans un milieu favorable (la terre du potager et la litière du chat sont des milieux favorables).

L'hôte intermédiaire (un humain ou un animal) ingère des ookystes sporulés de l'environnement (attention aux légumes mal lavés, à la terre, aux litières dégueulasses). Les toxoplasmes filent dans le sang, partout dans le corps, se multiplient et forment des kystes, notamment dans les muscles. On peut aussi attraper le toxoplasme en mangeant ces kystes microscopiques qui se trouvent dans la viande des hôtes intermédiaires (ovins, bovins, porcs, humains, etc.).

Quelles sont mes chances d'être contaminée par un toxoplasme ?

La toxoplasmose est généralement dépistée par des analyses sérologiques : on fait une prise de sang, et on regarde si le corps a des défenses contre les toxoplasmes, ce qui prouve qu'il a été en contact avec le parasite. On ne cherche pas le parasite, puisqu'il est en général enkysté dans les tissus, endormi et silencieux. Une séro positive ne permet pas de dire quand on a été en contact avec le parasite (même s'il y a des méthodes pour savoir si c'est ancien ou récent).

Selon les études, 25 à 45% des chats domestiques sont séro positifs.
On estime que 1% des chats sont excréteurs à un moment donné.
Et seules les selles qui ont eu le temps de traîner dehors sont potentiellement infectieuses.
Les chats ne sont excréteurs que pendant quelques jours à quelques semaines de leur vie, le temps pour eux d'obtenir les défenses adaptées suite à une primo-contamination. Des chats atteints de maladies immunodépressives (SIDA du chat, leucose féline) peuvent être excréteurs plus longtemps. On peut leur faire des sérologies : si la sérologie du chat est positive, il a de bonnes défenses, il n'est pas excréteur. Si elle est négative, il pourrait l'être ou le devenir s'il rencontre des toxoplasmes. D'ailleurs, il y a tellement de nuances que faire ces sérologies n'a aucun sens : mieux vaut avoir de bonnes pratiques d'hygiène, sur lesquelles je reviendrai plus loin.

La toxoplasmose, ça fait quoi ?

A un adulte en bonne santé, rien dans 80% des cas. Un bon syndrome fébrile avec pas mal de fatigue pour les 20% qui restent.
A un chat, pas grand chose non plus : au pire, une gastro-entérite fébrile, j'en diagnostique de temps en temps. Les ovins avortent bien, par contre.
Et c'est ce genre de risque qui intéresse la femme enceinte et qui fait la triste célébrité de la toxoplasmose : une infection pendant la grossesse peut avoir de graves répercussions sur la gestation, allant de l'avortement à la naissance d'un enfant atteint de troubles congénitaux. Les risques et les conséquences varient selon le stade de gestation, je n'y reviens pas, c'est assez bien expliqué ici et en de nombreux autres endroits.

Mais c'est horrible, il faut que je me débarrasse de mon chat !

Non !

Au début de votre grossesse, on vous fera une sérologie pour vérifier si vous avez déjà été en contact avec le toxoplasme. Il ne faut vous inquiéter de ça que si vous êtes séronégative.

J'ai eu un jour une discussion complexe avec une jeune femme enceinte à qui on avait très mal expliqué certains termes médicaux. Son chat était mort du FIV, le SIDA du chat. Son gynéco lui avait dit qu'elle était séropositive. Pour elle, séropositive, ça voulait dire "atteinte par le SIDA". Elle avait demandé si c'était son chat qui avait pu lui donner ça, le gynéco avait répondu oui, en pensant, évidemment, à sa séro toxo. Elle ne m'avait pas cru lorsque j'avais compris, et lui avais expliqué, la confusion. Donc hop, j'en profite pour le redire ici : le SIDA du chat et le SIDA de l'homme sont deux maladies différentes, la contagion est impossible.

Vous êtes séronégative pour la toxoplasmose ?

Je cite le rapport de l'AFSSA :

Malgré les résultats hétérogènes des études portant sur le risque d’acquisition de la toxoplasmose on peut identifier les facteurs de contamination les plus importants :
- Le risque lié à la consommation de viande mal cuite ressort nettement de toutes les études. Il est essentiel qu’il soit clairement mis en avant dans toute information destinée à des femmes à risque.
- La consommation de crudités (légumes et fruits) insuffisamment nettoyées et la mauvaise hygiène des mains sont également des modes de contamination à intégrer dans un programme de prévention en insistant en particulier sur le risque des repas pris en dehors du domicile qui expose à la consommation de crudités insuffisamment lavées.
- La possession d’un chat ainsi que le nettoyage de sa litière : même si théoriquement sur le plan parasitologique le risque est faible (cf. section E), ces modes de contamination sont à prendre en compte dans un programme de prévention.

Cuisez bien votre viande, à cœur. Vous aurez des petits guides partout pour vous l'expliquer. La viande ovine est la plus à risque, mais tous les animaux à sang chaud peuvent être contaminés (surtout en milieu fermier). Congelez votre viande, mais à -20°C, pas dans le petit freezer de votre réfrigérateur.
Lavez-vous les mains.
Lavez les légumes, soigneusement.
Nettoyez la litière du chat tous les jours, ou mieux faites nettoyer la litière tous les jours, et lavez-vous les mains.

J'ai plusieurs consœurs vétérinaires, exerçant depuis plus d'une dizaine d'années, qui manipulent des chats malades tous les jours, des chatons, des chats immunodéprimés, qui se font mordre, griffer, qui font des coproscopies et manipulent dont des selles, et qui sont toujours séronégatives pour la toxoplasmose.

Donc, je le dis, je le répète : on ne se débarrasse pas du chat .

Je n'euthanasierai jamais un chat pour ce motif.
Mais vous pouvez faire comme la femme du début de ce billet et venir en discuter, ce sera avec plaisir.

Et n'oubliez pas, encore une fois, que le risque fœtal ne concerne que les femmes séronégatives ! Si vous avez déjà chopé la toxo, votre corps a les défenses nécessaires pour protéger votre bébé.

Références

Thèse de doctorat vétérinaire de Magali Charve Biot
Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments : Rapport Toxoplasmose (très long, très complet et passionnant, le résumé au début permet de faire le tour des infos importantes).
Center for Disease Control

dimanche 8 mai 2011 - Auxiliaire

Il est... quoi, 6h30, 7h00 du mat' ? Je poireaute depuis dix minutes avec deux grands gaillards silencieux sur un parking désert. Il fait froid, il y a un vent pas possible. Heureusement, il ne pleut pas. Au plus froid de l'hiver, ce n'est pas à un temps à mettre un véto dehors. Ou un gendarme. Nous nous sommes dit bonjour, guère plus. Nous attendons l'autre voiture, celle de l'OPJ.
J'ai été réquisitionné, pour conclure une enquête concernant un chat. Volé, je suppose. Je n'en sais guère plus. Je me les gèle, mais je suis particulièrement excité : je n'ai jamais fait ce genre de truc, moi. Alors, je me demande si je serai à la hauteur. Si ça va être compliqué. Je ne suis pas très inquiet, plutôt curieux, et intrigué. Et puis, ça fera un excellent sujet de billet pour le blog, non ? Même si je pressens que l'aventure pourrait être amère. Bref, je cogite et... je suis impatient que tout cela soit terminé.
Les deux gendarmes fument une cigarette en discutant à voix basse. Je ne saisis pas un mot de leur conversation. Pour eux, il doit s'agir d'une banale routine. La Kangoo de l'OPJ arrive. Il salue ses collègues, s'avance vers moi, avec mon bonnet vissé sur le crâne.

- Vous êtes le vétérinaire ?

Une évidence, avec ma voiture garée derrière moi, le caducée bien visible sur le pare-brise. Je hoche la tête.

- Bon, c'est une affaire de vol de chat. Une chatte de six ans, de race heu... sphynx. On croit savoir où elle se trouve, mais il faudrait contrôler qu'elle a bien une puce électronique, dont j'ai le numéro ici.

Il tapote la poche de sa veste marine.

- La chatte est stérilisée, si la puce n'y est plus, il faudrait vérifier, par échographie si nécessaire, si elle a été opérée. Ah, et il lui manque deux dents du haut.

Bon. Sur une sphynx, il devrait être facile de voir qu'elle a été opérée - ce sont des chats nus. Pas besoin d'écho a priori.

- Bon, je dois vous faire signer un papier.

Je le lis en diagonale. Rien d'extraordinaire. Ne pas communiquer sur l'affaire tant qu'elle n'est pas achevée. Je vous rassure. Elle l'est, depuis longtemps maintenant. Ah, et on m'a indiqué d'apporter un RIB. On verra ça tout à l'heure. les gendarmes se retrouvent, discutent. Apparemment, l'OPJ se renseigne sur l'organisation de la maison, du quartier, sur le suspect. Il n'est pas du coin, manifestement. Je suis remonté dans ma voiture, attendant le départ. Les gendarmes s'équipent de gilets pare-balles, discutent déroulement de la perquisition. L'officier veut du calme et du silence.

Nous roulons quelques kilomètres, pour atteindre une petite ville où l'on me fait signe de me garer, loin derrière les deux véhicules de la gendarmerie. Je dois attendre dans ma voiture, mon lecteur de puce sur les genoux, avec un bloc-note pour noter le numéro de puce. Eux se déploient sur l'arrière de la maison, bloquant les sorties du jardin. Ils sautillent sur place pour se réchauffer. Un des gendarmes sonne, puis tambourine à la porte. Deux, trois minutes passent. De là où je suis, je ne vois rien, mais il y a maintenant de la lumière, jaune et sale, qui éclaire le carré de trottoir devant la maison. Le vent balaie les quelques feuilles mortes qui restent accrochées aux arbres. Le quartier fait le mort, il n'est pas encore l'heure où les gens se lèvent. Je me sens froid, et liquide, avec, désormais, le moral du genre fluide visqueux qui a du mal à s'écouler. Je ne suis plus du tout excité, cette aventure est sinistre.

Un gendarme se recule de la façade et me fait signe de venir. Je me lève, ferme ma porte, et m'avance vers la maison. J'aurais juré que des rideaux se seraient entrouverts un peu partout, mais pas du tout. Si des gens observent, ils sont très discrets. Je me glisse entre deux gendarmes dans le hall d'entrée de la maison, le lecteur de puce glissé dans une cage de transport pour chat. A droite, un escalier. Face à moi, le séjour, où deux gendarmes discutent avec un type et une femme en robe de chambre. Lui ne dit rien. Elle tempête et fait valoir ses droits, veut savoir pourquoi ils sont là. Eux sont très calmes, silencieux. Un seul parle. Il finit d'expliquer à l'homme qu'il doit recopier un papier. Lui demande une pièce d'identité, un permis de conduire. Pendant ce temps, les autres patientent, observent autour d'eux. Voient la même chose que moi. L'écran plat modèle XXL, la Hi-Fi, l'ordinateur de film de science-fiction. Personne ne peut s'empêcher de se dire que pour un couple au chômage, cela fait beaucoup. Moi, je reste dans l'ombre. Je ne veux plus être là. Seul le chien offre une gaieté incongrue dans cette scène sombre et maussade, où les exclamations de la femme en robe de chambre semblent une simple ponctuation du silence ambiant. Il va de gendarme en gendarme, remue la queue, va chercher une balle, puis finit par se coucher avec un grand soupir joyeux.

Lui a fini. A signé. L'OPJ prend la parole, il n'a qu'une question : "est-ce que vous avez un chat ?".

- Un chat ? Vous êtes venus aussi nombreux pour un chat ?

Elle toujours. Lui, il reste assis, il regarde le sol. Elle, elle s'indigne. Elle a deux enfants qui dorment, qui doivent aller à l'école, et on les dérange pour un chat ? Un gendarme lui signale qu'elle est la seule à faire du bruit. Cela ne l'interrompt pas. D'autres leur demande la permission de regarder ici, ou là. Courtois. Mécaniques. Est-ce moi qui voit tout en gris ? Elle accorde. Puis l'un d'eux me tire par la manche, vers la porte d'entrée. Je suis content de ne pas être amené à traverser le salon, à passer là-dedans, devant eux. Je fais la gueule, c'est certain. En fait, le gendarme m'amène dans une petite pièce qui sert plus de débarras qu'autre chose. Il y a plein de cartons estampillés aux couleurs d'une chaîne de supermarché, pleins de boîtes sans étiquettes. Et un chat. Une chatte. Une sphynx. Il lui manque les deux dents du haut, elle cherche à me chiper la main avec ses griffes lorsque je lui ouvre la gueule. Je la tiens en berceau, on devine une très discrète cicatrice abdominale. Le chien est venu renifler ce que nous faisions avec les boîtes.

Depuis là, j'entends celui qui m'accompagnait demander à l'homme ce que sont ces boîtes. Il explique que c'est son père qui les lui a données, que ce sont des conserves maisons. Les silences de chacun en disent long sur la crédibilité des explications. Je déteste ces mots, et ces silences. J'aime croire que tout le monde est gentil, j'aime l'innocence et la tranquillité, et ici, tous les préjugés deviennent des réalités qui me heurtent en pleine face. Je remercierai presque le ciel d'avoir fait que ce couple soit parfaitement blanc de peau...

J'ai la chatte dans les bras, lui passe le lecteur de puce en la caressant. Elle ronronne comme une tondeuse à gazon, elle est belle, propre, bien soignée, la peau parfois insupportable de cette race est ici parfaitement sèche et souple. On sent qu'elle est heureuse dans ce débarras, dans cette maison, avec cette famille et ce labrador. Mais j'ai le numéro de puce, et l'OPJ me regarde en hochant la tête. Dans le couloir, la femme explique à un gendarme qu'ils ont trouvé ce chat sur une petite route, là où ils habitaient avant. Qu'elle était maigre, perdue, que personne ne la connaissait dans le voisinage, qu'elle est montée toute seule dans la voiture et les a adopté, que sa petite fille s'y est attachée. Petite fille qu'elle a d'ailleurs dans les bras. Trois, quatre ans au plus, les yeux encore engourdis de sommeil. Le gendarme parle à voix basse, demande pourquoi ils ne l'ont jamais faite vacciner, pourquoi ils ne se sont pas plus inquiétés de savoir si elle appartenait à quelqu'un, surtout que c'est une race rare. Elle répond qu'elle ne savait pas que les chats pouvaient être identifiés, que personne ne l'a réclamée, que sa fille s'y est attachée, et depuis quand est-ce qu'on vaccine les chats ?

J'en ai ras-le-bol. Je connais ces gens, je connais le chien. Ils sont venus demander le prix d'un tatouage, d'une puce, pour un chien, pour un chat, pour les deux. Elle sait très bien qu'ils peuvent être identifiés, elle ment, flagrant délit, je peux donc la détester sans plus culpabiliser. Elle joue sur le chantage émotionnel, mais je ne peux m'empêcher d'admettre que ce chat est très bien ici, peut-être mieux que là où il était avant, pour ce que j'en sais. L'une des gendarmes me fait signe d'emporter le chat, elle m'accompagne dehors.

Elle me voit partir avec le chat.

- C'est qui ce type, et pourquoi il emporte Caline ?

Le chien a l'air de se poser la même question, avec son air ahuri et joyeux, reniflant mes chaussures avec enthousiasme.

Je ne me retourne pas. Celui qui parle avec elle depuis tout à l'heure lui explique que le chat ne lui appartient pas, qu'il va retourner chez ses vrais propriétaires, et que elle et son mari vont les suivre au poste.

- Au poste pour un chat ?

Moi, je suis déjà dehors lorsqu'elle répond qu'elle doit poser ses enfants à l'école.

- Alors vous viendrez ensuite au poste de gendarmerie, nous vous attendrons.

Il fait toujours aussi froid. Je ne pense plus. Les premières lueurs de l'aube pointent à peine. La gendarme m'explique un peu plus la situation, après m'avoir demandé comment un chat aussi moche pouvait coûter aussi cher. Je lui ai répondu par un sourire de circonstance. Le chat a été volé il y a plus d'un an, et un appel anonyme à ses maîtres a été passé avec une demande de rançon. Quand ils ont refusé, l'homme au téléphone a annoncé qu'ils la feraient reproduire jusqu'à ce qu'elle en crève, que les chatons se vendraient très chers. Il ne savait pas qu'elle était stérilisée.

J'ai mon méchant, je suis avec les gentils.

Je n'arrive pas à m'en réjouir.

Voir cet homme sortir de chez lui avec des menottes cachées sous un pull me déprime.

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